Les Gorgones : une ou trine ?

Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).
Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? interroge Racine dans Andromaque.
Ces serpents ne sont rien d’autre que les attributs les plus marquants des Gorgones. Filles de Phorcys et de Ceto selon Hésiode, elles sont plus vraisemblablement à placer dans le terrible arbre généalogique de Typhon et Echidna. Une filiation, évident au vu de leur chevelure vipérine, qui passerait par la conception de la Gorgone, elle-même mère de Méduse, Euryale et Sthéno. « Les » Gorgones seraient en fait une, comme le suggère la lecture d’Homère ou d’Euripide. Une Gorgone unique devenue trois avec le temps et la modification des mythologies. Une de fois de plus, une divinité ancienne, possédant des attributs différents, parfois opposés, se voit donc démultipliée ; une fois de plus une divinité unique a engendré trois divinités distinctes, la Gorgone étant la divinité primordiale. Et elle en a le profile : elle appartient au monde chtonien et engendre aussi bien la mort que la vie.
Tout le monde connaît la crainte dont on entourait la ou les Gorgones, leur don pour figer celui qui les regardait. Mais on oublie que le sang de la Gorgone, d’après la découverte d’Asclépios, pouvait ressusciter les morts autant qu’il pouvait donner la mort, selon le côté –ou la veine- d’où il s’écoulait. On oublie également que le nom même de Méduse, une des Gorgones, signifie « celle qui protège ».
Une étymologie qui ne doit rien au hasard et qui accrédite le rôle positif de la Gorgone. Car c’est sans doute à la divinité primitive que Méduse doit cette particularité, elle-même assumant, plus que ses sœurs, cet aspect de la divinité archaïque. De fait, Méduse étant « celle qui protège », le Gorgonéion, c’est-à-dire la tête de Méduse coupée par Persée, aura les mêmes atouts. Après avoir orné le bouclier d’Athéna, il sera repris par nombre de Grecs qui le feront figurer sur les armures, les boucliers, les tombes mêmes, avec pour réputation d’éloigner le mauvais œil.

L’arianisme en terre germanique

Les origines de l’arianisme germanique sont essentiellement à mettre au crédit d’un certain Wulfila. Petit-fils de chrétiens cappadociens enlevés par les Goths -installés dès le IIIe siècle sur les bords de la mer Noire- et de Germains, Wulfila avait été élevé dans la culture et la langue grecque autant que germanique. Cette double connaissance en faisait un ambassadeur tout désigné. C’est ainsi que Wulfila fut envoyé à Constantinople où, outre l’empereur Constance, il allait entrer en contact avec les autorités ecclésiales…
Arius

alors fortement influencée par l’arianisme. Ordonné en 341, Wulfila va faire sienne la doctrine d’Arius et, de retour chez les Goths, faire montre d’une intense activité missionnaire… avec succès.
L’absence de supports intellectuels aurait pu être fatal à l’œuvre de Wulfila. Mais, poussés par les Huns, les Wisigoths et les Ostrogoths vont rapidement s’installés en Illyrie, entrant alors en contact avec des prêtres et des évêques ariens. L’assise doctrinaire établie, l’arianisme va désormais se répandre parmi les autres peuples barbares. Seuls les Francs, encore trop éloignés géographiquement, seront épargnés.

Sainte Brigitte, déesse de la fécondité

Sainte Brigitte, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Sainte Brigitte, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Paradoxalement, c’est grâce au christianisme que le paganisme celte a perduré si longtemps, plus longtemps que partout ailleurs. Certes, cela est en grande partie dû aux Scriptoria, ces compilations de l’histoire et des mythologies que les moines irlandais se sont astreints à rédiger. Mais la volonté de l’Eglise irlandaise de faire œuvre de conservation n’explique pas tout. En réalité, l’Irlande ne sera chrétienne qu’en surface et cela durant des siècles. Saint Patrick et ses successeurs auront beau y mettre toute leur énergie, le paganisme va demeurer vivant, bien vivant. Pire, il va même imprégner la religion chrétienne…
Rien à voir avec ce qui s’était déroulé en Gaule où, pour faciliter la christianisation des âmes, moines et prêtres vont passer par une christianisation des lieux. Des églises avaient été élevées sur d’anciens lieux de culte païen ; d’autres étaient devenus des lieux de pèlerinages, pour peu qu’on y ait enterré une relique de saint… Le paganisme ne survivra pas en Gaule, absorbé par le christianisme. De loin, l’histoire semble bien se répéter en Irlande. Pourtant, il n’en est rien.
C’est presque l’inverse d’ailleurs, comme si le paganisme avait, pendant un temps, tenté d’absorbé le christianisme, pour finir par s’accommoder de lui. Un des meilleurs exemples de ce phénomène, assez unique, apparaît avec le culte de sainte Brigitte.
Birgid ou Brigit était à l’origine une déesse celte, protectrice des animaux, des récoltes, déesse de la fécondité… et de la mort. Une double vocation qu’elle partageait avec ses sœurs, à moins que celles-ci soient en fait une autre facette de la déesse. Trois déesses pour trois visages d’une même divinité. De la même façon, l’opposition dans les attributs de Brigit n’est qu’apparente, la mort et la fécondité étant souvent associées dans les mythologies, qu’elles soient celte ou grecque. Fille de Dagda, le « dieu bon », membre des Tuatha de Danan, c’est-à-dire du monde souterrain, de l’Autre monde, Brigit ne disparaît pas avec l’apparition du christianisme. Bien au contraire. Elle aurait pu devenir sainte, c’est-à-dire voir son personnage « sanctifié » ; mais dans l’esprit des Irlandais du Moyen Âge et au moins jusqu’au XIIe siècle, la déesse est la sainte. Elle a un double statu, comme ci, dans ce cas précis, christianisme et paganisme avaient réussi une sorte « d’union sacrée ». Ce n’est ni une transformation, ni un détournement mais une conversion de la déesse en sainte nationale. Une sainte qui, d’ailleurs, conserve les mêmes attributs. De fait, Kildare, haut lieu du culte rendu à Brigit, devient un lieu de pèlerinage et voit l’érection d’un double monastère, le premier d’Irlande. Et là, comme au temps du paganisme, on entretiendra le feu éternel de la déesse-sainte… jusqu’au XVIe siècle.

Le monde des Enfers

Essayer de comprendre comment les Grecs voyaient les Enfers conduit, tout à fait logiquement, à comprendre comment ils percevaient la mort et la vie même. Cette vision n’a cependant rien d’immuable et de dogmatique : au fil du temps, la perception de la mort et des Enfers a évolué jusqu’à acquérir, à l’époque platonicienne, l’idée d’un jugement en fonction de l’honnêteté de la vie. Une vision, au final, assez proche de celle des chrétiens donc.
A l’origine, cependant, du moins à l’époque homérique, les Enfers ne font qu’un ; on peut alors parler de l’Enfer. C’est l’Erèbe, littéralement l’Obscurité, qui est une sorte de lieu sombre et brumeux où réside tous les morts, sans distinction et quel qu’ait été leur vie ; un lieu dont on ne s’échappe pas et d’où procède toute vie.
Certes, le Tartare existe déjà chez Homère mais il n’a en fait rien à voir avec les Enfers : il n’est pas soumis à Hadès et sert de prison aux dieux réprouvés et aux héros bannis. Le commun, quant à lui, se regroupe indistinctement dans les profondeurs de la Terre. L’inhumation explique cette croyance et l’idée du retour à la Terre-mère, la Terre nourricière explique la pratique. Le religion grecque archaïque ressemble en cela à toutes les mythologies indo-européennes originelles qui ont une perception cyclique de la vie… et donc de la mort.
Les Enfers sont donc souterrains. Et le séjour des morts, s’il n’a rien de particulièrement violent, se résout à une existence pâle, décolorée, sans consistance. Sans corps, bien sûr, sans force, les âmes des morts errent sans but, ayant perdu jusqu’à leur conscience. La mort est alors une véritable mort de l’âme en même temps que du corps. Ombres du défunt, elles n’ont conservé que l’apparence du corps, et sont impalpables, échappant à l’étreinte des vivants. Comparées à une fumée, à un songe, les âmes des morts n’ont plus de voix et ne produisent qu’un sifflement. Pourquoi voudraient-elles parler, d’ailleurs, n’ayant plus ni sentiment ni conscience… Le fait qu’Homère compare les âmes défuntes aux songes n’est pas anodin : les divinités chtoniennes ou leurs monstres peuplent fréquemment les rêves, annonçant la mort. C’est d’ailleurs aussi le cas des fées médiévales, comme Mélusine, qui sont annonciatrices ou vecteurs de mort…
Le conception homérique des Enfers perdurera jusqu’à la fin du VIIe siècle. L’apparition de l’orphisme -et d’autres cultes à mystères comme le culte dionysiaque ou éleusien- ne bouleverse pas uniquement la théogonie traditionnelle mais également la vision des Enfers. L’âme devient alors immortelle, une idée qui, si elle n’est pas niée par Homère, n’est nullement affirmée. L’orphisme, au contraire, en fait un socle, comme il affirme la supériorité de l’âme sur le corps qui devient « le tombeau de l’âme ». Le but est alors de s’affranchir de ce corps, ce qui n’a rien d’évident car, selon la mythologie orphique, l’âme a fauté, ce qui explique que l’âme soit prisonnière d’un corps –humain ou animal. L’orphisme seul permet de sortir de ce cercle immuable, un cercle né à la suite d’une faute commise par l’homme-âme et qui le bannit définitivement du monde des dieux. Quelle est cette faute ? Les textes ne sont guère explicites mais il paraît difficile de ne pas faire un parallèle avec le péché originel rapporté par la Bible.
La conception orphique de la mort et des Enfers implique également l’idée d’un jugement de l’âme. Prononcé par Hadès ou Perséphone, ce jugement dépend avant tout de l’implication du mort dans les mystères orphiques. Les profanes n’ont droit qu’aux ténèbres et à la boue et sont même condamnés à puiser sans cesse de l’eau. Le supplice de Tantale n’est pas loin… Quant aux criminels, ils sont rejetés au fond du Tartare où ils subissent les pires tourments. Déjà, donc, le Tartare n’est plus réservé aux seuls dieux. Et ce n’est pas le seul lieu qu’ils doivent partager : les initiés de l’orphisme sont accueillis dans l’Elysée souterrain, la demeure des êtres purs et des dieux. Puis, lorsqu’ils ont enfin achevé le cycle de leurs réincarnation, c’est, selon Pindare, la félicité suprême qui les attend dans les îles Fortunées. Heureux les adeptes de l’orphisme et ceux des mystères dionysiaques et éleusiens ; heureux les initiés qui sont « purs », « saints », quant le profane paye, de toute façon, son incroyance. Malgré tout, il faut voir dans ces religions à mystères l’apparition d’une croyance en une sanction morale selon la vie du défunt. Une sanction qui apparaît très clairement à l’époque classique. Mais alors les juges des Enfers ne sont plus Hadès ou Perséphone mais Zeus ou, dans l’Apologie de Platon, ses fils : Minos, Rhadamante et Hermès. Un dépossession complète du rôle d’Hadès en faveur de Zeus qui ressemble presque à une « monothéisation »…

Le triomphe de la laïcité

Emile Combes (1835-1921).
Emile Combes (1835-1921).
Quand le radical Émile Combes entre au gouvernement, il fait de la lutte contre le cléricalisme l’objet principal de son activité ministérielle. Il applique avec rigueur la loi de 1901 sur les congrégations et supprime deux mille cinq cents écoles libres. Émile Combes se montre si intransigeant avec les clercs que même le président du conseil, Waldeck-Rousseau, proteste : après tout, les congrégations ont été éliminées !
Mais Combes ne semble pas satisfait et s’attire rapidement les foudres de l’Assemblée qui le contraint à démissionner le 18 janvier 1905.

Cela n’empêche cependant pas le cabinet qui lui succède de mettre en application les lois que Combes a proposées. Ainsi, le 9 décembre 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État, à laquelle Combes tenait particulièrement, est promulguée. La France, fille aînée de l’Église depuis l’avènement de Clovis, est désormais un État laïc.

Le temps des Titans

Un sacrifice fait aux dieux (d'après une poterie antique).
Un sacrifice fait aux dieux (d’après une poterie antique).

Comme chacun sait, la mythologie grecque est loin d’être uniforme. Elle se joue en deux temps forts : le temps des Titans –c’est la mythologie ancienne ou archaïque- et le temps des Olympiens. Ce sont ces nouveaux dieux qui, au final, règneront sur les croyances grecques. Pourtant, jamais les anciens dieux ne disparaîtront réellement, survivant généralement sous l’apparence de divinités secondaires, de divinités chtoniennes.
Liée à la nature et aux éléments –donc fondamentalement élémentaire-, l’ancienne mythologie grecque célèbre presque exclusivement la Terre, la naissance, le sang et la mort. Toutes les divinités anciennes, qui perdurent à travers les Titans et les êtres du monde souterrain, touchent à ces quatre éléments. Toutes ont ce double aspect, parfois déroutant, d’être à la fois des divinités célébrant la vie, la fécondité, la Terre et la naissance donc, et des divinités de la mort. Un double emploi si déroutant d’ailleurs qu’on a généralement préféré n’en privilégié qu’un. C’est ainsi que les Erinyes, les Moires, Perséphone ou même Hadès apparaissent respectivement comme des Furies vengeresses, les maîtresses du destin –essentiellement de la mort-, la déesse et le dieux des Enfers. Pourtant les Erinyes sont également dispensatrices des bienfaits de la terre, les Moires règnent aussi bien sur la mort que sur la naissance et le mariage –c’est encore plus frappant avec les noms mêmes des Parques romaines- et qu’Hadès et Perséphone sont l’un de « Bon conseil » et l’autre déesse du blé…
Occulter ainsi toute un pan de la personnalité de ces divinités anciennes, c’est oublier l’esprit même des anciens grecs qui célébraient, à travers cette mythologie archaïque, la nature elle-même. Une nature bonne et bienfaitrice… jusqu’à ce qu’on aille contre elle. Une nature qui, parce qu’elle est l’ordre même de la vie, n’accepte aucun désordre, aucune transgression. De la même façon que l’homme, lorsqu’il viole la nature, en paie le prix un jour ou l’autre, ces divinités pouvaient dont se transformer en vengeurs implacables. Pas les vengeurs des dieux –même si par commodité on emploie généralement ce terme- mais les vengeurs de la nature elle-même.

Persée, victime d’une prophétie

Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.
Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.

Décidément, les prophéties, au lieu de faciliter la vie des Grecs, ont une certaine tendance à la compliquer. Ainsi, avait-on annoncé au roi d’Argos, Acrisios, que son petit-fils le tuerait. Sachant cela, Acrisios n’eut rien de plus pressé que d’enfermer sa fille, la belle Danaé, dans une tour d’airain, où personne ne pouvait l’approcher.
C’était compter sans l’extraordinaire sens de l’humour des dieux : à peine Acrisios eut-il enfermé Danaé que Zeus commença à s’intéresser à la jeune fille et, ayant pris l’apparence d’une pluie d’or, la séduisit. C’est ainsi que fut conçu Persée.
Lorsqu’Acrisios apprit la grossesse de sa fille, il jeta la mère et l’enfant dans une caisse et les précipita dans la mer, dans l’espoir qu’ils périssent. Zeus, amant et père attentionné, les fit aborder sur une île des Cyclades, à Sériphos, où ils furent recueillis par des pêcheurs puis par le roi, Polydecte. Les années passèrent et Polydecte tomba amoureux de Danaé. Persée était maintenant un jeune homme et le vieux roi craignait qu’il ne s’interpose entre lui et sa mère, aussi décida-t-il de soumettre Persée à une épreuve… à laquelle, du moins l’espérait-il, il ne survivrait pas : il demanda à Persée de lui ramener la tête de la terrible Méduse !
Fille de Phorcy, un dieu marin, et de Céto, Méduse était la seule des trois Gorgones à être mortelle. On raconte qu’elle avait été fort belle mais, qu’ayant aimé Poséidon dans un des temples d’Athéna, elle fut maudite par la déesse guerrière : dès lors, Méduse, à l’image de ses sœurs, eut la tête couverte de serpents et elle devint si terrible que quiconque la regardait était changé en pierre…
Même pour le fils de Zeus, l’affaire s’annonçait difficile. Heureusement, Persée n’était pas seul : guidé par Hermès et Athéna, le jeune héros alla d’abord trouver les Grées, sœurs des Gorgones, et leur prit leur unique œil. Après un chantage, assez peu digne d’un demi-dieu, il obtint ainsi les indications qui le conduiraient auprès des nymphes, gardiennes des sandales ailées et du casque d’Hadès qui rendait invisible. À ces présents inestimables, Hermès ajouta une faucille et Athéna un miroir ou, selon certaines rumeurs, un bouclier. Persée était fin prêt pour affronter la terrible Gorgone…
Le jeune héros enfila les sandales ailées et vola jusqu’au repère des Gorgones, sur les rivages de l’Océan. Prenant bien soin, comme le lui avait conseillé Athéna, de ne regarder Méduse que dans le reflet du bouclier -ou du miroir-, il lui trancha la tête, la mit dans un sac et, se coiffant du casque, s’enfuit aussi vite qu’il était venu.
Alors qu’il volait tranquillement vers l’île de Sériphos, Persée entendit soudain des cris désespérés : c’était Andromède, fille de Cassiopé et du roi d’Éthiopie Céphée, qui avait été livrée en sacrifice à un monstre marin. Persée, très chevaleresque, vola littéralement au secours de la belle et, brandissant la tête de Méduse, figea le monstre, sauvant ainsi la vie d’Andromède. Subjugué par la belle Éthiopienne, il l’épousa et reprit son périple vers Sériphos. Là, il utilisa une dernière fois la tête de la terrible Gorgone et changea en pierre Polydecte, qui ne cessait de harceler Danaé, et toute sa cour.

Vestiges de la porte des Lions, à Mycènes.
Vestiges de la porte des Lions, à Mycènes.

Persée avait surmonté avec succès l’épreuve de la Gorgone et, ayant rendu les armes magiques à Hermès, il offrit à Athéna la tête de Méduse, qui orna désormais le bouclier de la déesse. L’aventure de Persée n’était pourtant pas finie. Accompagné de sa mère et de sa femme, il décida de retourner sur la terre de ses ancêtres afin de s’y établir. Apprenant cela et se souvenant toujours de la prophétie, Acrisios se réfugia à Larissa… où Persée le suivit dans l’espoir d’une réconciliation. Larissa était alors dans l’effervescence : des jeux publics étaient organisés et occupaient les pensées de tous. Persée, qui avait pris goût aux épreuves -même sportives- s’inscrivit donc. Après les épreuves hippiques et musicales, vint le temps des épreuves gymniques. C’est lors du lancé du disque que Persée accomplit la prophétie qui avait déterminé toute sa vie : lançant le disque d’un mouvement ample et rapide, il atteignit Acrisios en pleine tête, le tuant sur le coup !
Acrisios mort, Persée refusa le trône d’Argos, qui lui revenait pourtant de droit, et préféra s’installer à Tirynthe. On raconte également qu’il aurait fondé une magnifique cité, qu’il nomma Mycènes…

La religion shinto ou « la voix des dieux »

Combattants japonais protégeant l'île d'une invasion chinoise (dessin japonais).
Combattants japonais protégeant l’île d’une invasion chinoise (dessin japonais).

C’est à tort que l’on fait généralement du Japon un pays bouddhiste. Car s’il a effectivement intégré le bouddhisme, c’est en le dévoyant, en le mélangeant à la religion ancestral du pays : le shinto.
Religion animiste reconnaissant l’existence de milliers de divinités, la religion shinto, dont le nom signifie "la voix des dieux", tourne autour de trois divinités majeures : la déesse solaire Amaterasu, le dieu de la lune Tsukiyomi et le dieu des océans Susanowo. Très rapidement, le mythe solaire va se confondre avec le mythe de la divinité impériale, le premier empereur légendaire du Japon, Jimmu Tenno, étant considéré comme le descendant de la déesse Amaterasu. La religion allait être, de fait, étroitement liée à l’Etat. Un lien entre gouvernement et religion, entre empereur et dieux qui explique que lors de l’apparition du bouddhisme, auquel la religion shinto ne put s’opposer totalement, une sorte de syncrétisme entre les deux religions se soit fait jour. Le ryobu-shinto, résultat de ce mélange entre religion shinto et bouddhisme devait perdurer durant près d’un millénaire, du VIIIe siècle au XVIIIe siècle. Il devint même la religion officielle du Japon alors que le bouddhisme pur se verra cantonné à l’enseignement de quelques sectes.
Alors que le XVIIIe siècle voyait l’émergence d’un désir de libération du système féodal des shogunats -le pouvoir étant alors détenu par la noblesse-, la religion shinto allait également connaître un regain de pureté. En effet, et très logiquement étant donné l’étroitesse de lien entre la divinité et l’empereur, le Japon devait se replonger dans un shintoïsme pur, traditionnel, sans "interférence" bouddhiste. Mené par des érudits, les wagakusha, qui exaltaient le passé japonais et l’origine divine des empereurs, le retour du shintoïsme allait engendrer la chute du shogunat et entraîner la révolution nationale de 1868. Une révolution qui sera suivie d’une explosion de fanatisme shintoïste dont le bouddhisme devait faire les frais. Elevé, à nouveau, au rang de religion d’Etat, le shintoïsme ne pouvait, malgré l’interdiction du bouddhisme, effacer mille ans de bouddhisme. D’autant que la religion shinto laissait de vastes carences dans le domaine métaphysique ; d’autant que les Japonais était, malgré tout, imprégnés de bouddhisme. Au final, la politique impériale, à partir de 1884, devait se faire plus souple vis-à-vis du bouddhisme, le shintoïsme devenant plus une religion de la Nation, l’expression de l’attachement des Japonais à leur pays, à ses traditions et à l’empereur.

L’univers mystérieux des druides

Éducateur, prophète, prêtre sacrificateur, le druide est omniprésent et omnipotent dans tout le monde celte. Pourtant, hormis l’image populaire du vénérable vieillard vêtu d’une longue robe et portant barbe blanche, que connaît-on vraiment de lui ? L’examen des textes antiques des auteurs romains ou des légendes et des mythologies celtes compilées par les moines du Moyen Âge permet maintenant, grâce à l’archéologie moderne, d’avoir une vision plus juste, quoique toujours incomplète, du rôle des druides et donc de la vie des Celtes en général.
Il est très difficile pour l’historien moderne de dire avec certitude ce que fut la religion celte et quel fut précisément le rôle des druides dans cette religion comme dans la vie politique. Les informations dont nous disposons actuellement sont pour la plupart tirées des auteurs classiques tels que César, Strabon, Diodore de Sicile ou encore Tacite qui présentent le monde celtique avec plus ou moins de partialité et dont les écrits sont nécessairement influencés par leur vision personnelle de la civilisation et de la barbarie. L’autre source écrite provient des légendes et des mythes celtiques, rédigés au Moyen Âge, et qui, bien que parfois déformés par le temps ou tout simplement par le rédacteur lui-même, contiennent sans le moindre doute des informations de valeur. La troisième et dernière source dont nous disposons pour l’étude des Celtes en général et des druides en particulier provient de l’archéologie. Les fouilles effectuées dans l’ensemble du monde celtique ont mis au jour des sanctuaires, des tombes ou des lieux d’habitation qui recèlent des trésors. Cependant, des écrits celtes datant de cette époque manquent cruellement et nous limitent généralement à des suppositions.
Les esprits de la nature
Comme la mythologie scandinave, avec laquelle elle a d’ailleurs de nombreux points communs, la religion celtique est étroitement liée à la nature. Au point que les divinités ne sont pas celles de tel arbre, de tel fleuve ou de tel phénomène météorologique, mais sont cet arbre, ce fleuve ou bien ce phénomène. Ainsi, Sequana n’est pas la déesse du fleuve portant ce nom mais elle est réellement le fleuve. Et Taranis, de son côté, est l’incarnation du tonnerre.

Bas-relief représentant la déesse Epona

Un arbre, une source, le ciel et la terre étaient vénérés par les Celtes qui avaient en outre une flopée d’autres dieux. Certains étaient honorés dans l’ensemble du monde celte, comme les trois déesses-mères, Épona, la déesse cheval, Lug, le dieu soleil, Taranis, Ésus, dont le nom signifie « Seigneur » ou « Maître », et Teutatès, sorte de Mars gaulois que les lecteurs de bandes dessinées connaissent sous le nom de Toutatis. Et à cela, s’ajoutaient des dieux locaux, plus ou moins importants. Il paraît donc difficile, sinon impossible, d’établir un quelconque panthéon celtique, les auteurs classiques n’étant d’aucune aide. En effet, Lucain excepté, ils n’ont cité que quelques divinités en leur donnant les noms de dieux romains qu’ils devaient considérer comme leurs équivalents. Par contre, ces mêmes auteurs nous révèlent que les Celtes croyaient en l’immortalité de l’âme.
Dans les premiers temps du druidisme, il semble que les Celtes croyaient que l’âme des défunts se réincarnait soit dans un autre corps humain, soit dans un élément de la nature. Plus tard, vint la croyance en l’Autre Monde, sorte de miroir du nôtre, croyance que l’on retrouve dans les mythologies irlandaises et écossaises. C’est ce que confirment deux auteurs classiques :
L’un de leurs enseignements, écrit Pomponius Mela, est que les âmes sont éternelles et qu’il y a une autre vie chez les morts.
Et Lucain, dans le premier livre de la Pharsale, ajoute :
Ils pensent que des corps les ombres divisées
Ne vont pas s’enfermer dans les champs Élysées
Et ne connaissent point ces lieux infortunés
Qu’à d’éternelles nuits le ciel a condamnés.
De son corps languissant, une âme séparée
En reprend un nouveau dans une autre contrée ;
Elle change de vie au lieu de la laisser
Et ne finit ses jours que pour la commencer.
(…) De là naît dans leurs cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, d’affronter les combats
Où l’on se sent renaître au milieu du trépas.

Cette croyance en une autre vie est si forte que, selon Pomponius Mela, « le règlement des affaires, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers ».
Et c’est dans ce contexte religieux qu’interviennent les druides.
Les gardiens de la mémoire
Le rôle des druides est extrêmement complexe et ne se limite pas, loin de là, à la seule fonction religieuse. Devins, prêtres, juges, ils étaient aussi éducateurs et gardiens de la mémoire. Toutes ces fonctions font d’eux les hommes les plus importants de la tribu, comme le précise César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules :
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées… L’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers.
Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d’autres sont envoyés auprès d’eux par leurs familles. Là, ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il leur est défendu d’écrire ces vers, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent de l’alphabet grec. Je crois voir deux raisons de cet usage : l’une est pour ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science ; l’autre pour empêcher les disciples de se fier à l’écriture et de négliger leur mémoire… Ils discutent aussi sur le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, la nature des choses, le pouvoir et l’influence des dieux immortels et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
Les druides vus par César font, en fait, plus penser à des sages et à des orateurs qu’à des hommes attachés à la religion. D’ailleurs, le chroniqueur Pomponius Mela les nomme « maîtres de la sagesse », terme inspiré, en grande partie, par l’étude des astres que pratiquaient les druides et qui leur permettait d’établir le calendrier des fêtes, des moissons et des jours propices à la guerre ou au sacrifice.
Le cumul des pouvoirs
Les druides avaient aussi souvent une fonction de conseillers ou de juges. La réunion des Carnutes, que signale César, avait sans doute pour but, outre l’élection éventuelle d’un chef des druides, la mise au point d’une stratégie politique commune. Tel est du moins l’opinon de Miranda Green, directrice du Centre pour l’Étude de la Culture, de l’Archéologie, des Religions et de la Biogéographie du pays de Galles et auteur du très instructif ouvrage intitulé Les Druides. Supposition qui trouve confirmation dans les écrits de César, toujours lui, qui précise bien que c’est après cette fameuse assemblée que Vercingétorix put, avec la bénédiction et le soutien des druides, unifier les tribus gauloises contre l’envahisseur romain.
Le pouvoir et l’influence des druides était tels qu’ils étaient parfois druides et chefs de tribu en même temps, tel Diviciac qui cumulait les deux fonctions chez les Éduens au Ier siècle avant J.-C.. Plus tard, dans les récits de la mythologie celtique, on retrouve des druides qui, comme Cathbad présent dans la légende de Cuchulainn et de Deirdre d’Irlande ou comme le druide qui éleva sainte Brigitte, faisaient véritablement office d’éminences grises.
Cette implication des druides dans la politique sera sans doute une des raisons qui pousseront les Romains à les pourchasser implacablement. En effet, ils seront impliqués dans toutes les révoltes contre les Romains, que ce soit celle de Vercingétorix ou celle de Bouddica, reine des Icènes, qui, au Ier siècle de notre ère, tentera de soulever l’actuelle Grande-Bretagne. Rien d’étonnant après cela que Tibère ait promulgué un édit interdisant le druidisme, édit qui devait finalement conduire à son éradication. Faisant chorus avec la volonté impériale, les auteurs du Ier siècle après J.-C. vont faire un intense travail de propagande en décrivant les Celtes comme des barbares sanguinaires, ce dont les très civilisés citoyens romains ne doutaient d’ailleurs pas, et les druides comme les plus barbares de tous. La preuve ? Les sacrifices humains !
Des autels couverts de sang
Que les sacrifices humains aient été pratiqués par les Celtes, personne ne le conteste. Mais pour des hommes qui croyaient en l’Autre Monde, un monde meilleur qui plus est, la mort en soi n’avait rien de si terrible… De plus, il convient de distinguer les différentes formes de sacrifices rituels. Certains étaient à caractère judiciaire :
Ils jugent plus agréable aux dieux, relate César, le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime…
Diodore de Sicile fera exactement le même rapprochement, expliquant que les criminels étaient emprisonnés durant cinq ans puis empalés « en l’honneur des dieux ». Ces « sacrifices judiciaires » vont bien sûr de pair avec le rôle de juge dévolu aux druides.
De son côté, l’archéologie confirme de mille façons l’existence des sacrifices humains rituels. Ainsi, le célèbre chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière du Jutland et datant sans doute du Ier siècle avant J.-C., est doté de plaques sculptées sur lesquelles apparaissent des divinités, des scènes mythologiques et… des scènes de sacrifices. L’une de ces scènes montre un énorme taureau sacrifié et une autre un sacrifice humain : on y voit un dieu -ou un druide- plongeant sa victime dans une sorte de cuve.
La découverte, en 1984, de celui que l’on appelle « l’homme de Lindow » apporte la preuve de la participation active des druides à ces sacrifices -confirmation qui n’était d’ailleurs pas vraiment nécessaire car il aurait été étonnant que ces hommes dévolus aux choses religieuses se soient désintéressés des sacrifices rituels. Le corps de ce jeune homme du Ier siècle avant J.-C. a été admirablement conservé dans la tourbe : il apparaît qu’il a reçu des coups à la tête, qu’il a été étranglé puis qu’il a eu la gorge tranchée. Mais surtout, il avait ingurgité juste avant sa mort un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui impliquerait les druides.
D’autre part, le fait que l’homme de Lindow ait eu la gorge tranchée peut laisser supposer qu’il fut une victime d’Ésus. En effet, les formes de sacrifices dépendaient du dieu qui était ainsi honoré : pour Taranis, le Tonnerre, on utilisait le feu ; pour Ésus, on poignardait les victimes puis on les attachait à un arbre, où elles se vidaient de leur sang ; Teutatès, quant à lui, agréait les sacrifices par noyade, comme celui qui est représenté sur le chaudron de Gundestrup.
Lire dans des entrailles… humaines
Si l’on en croit le témoignage de Diodore de Sicile, d’autres sacrifices humains étaient pratiqués sur les prisonniers de guerre pour remercier les dieux de la victoire. Une fois de plus, l’archéologie confirme le fait : à Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, un sanctuaire celtique a été mis au jour. Là, on a découvert des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifices en tant que prisonniers.
Tite-Live, tout comme Diodore de Sicile, évoque également ce que l’on appelle « la chasse aux têtes ». C’est ainsi que le général romain Posthumus, battu et fait prisonnier, eut la tête tranchée. Son crâne fut ensuite nettoyé, vidé, doré et finalement utilisé comme coupe de cérémonie !
Le site de Roquepertus, aux environs de Marseille, confirme avec éloquence cette pratique : là, on a exhumé des piliers dans lesquels étaient enchâssés des crânes humains.
Une dernière forme de sacrifice est évoquée par les auteurs anciens : le sacrifice pratiqué dans le cadre de la divination.
Ils consacrent un homme aux dieux en l’aspergeant, comme dans une libation, puis ils le percent avec une épée dans une région située au-dessus du diaphragme, raconte Tacite. Ils font ensuite leur prédiction d’après la chute de celui qui a été frappé et qui tombe, d’après l’agitation de ses membres et d’après la manière dont le sang a coulé.
Et en effet, la divination, qui n’était pas toujours pratiquée sur des sujets humains, était également une fonction importante des druides. Ils savaient lire les astres, communiquer avec les dieux et les forces de la nature, lire dans les entrailles des taureaux ou des chevaux, dans le vol des oiseaux aussi, pratique courante dans tout le monde gréco-romain. Et ce don de prédiction explique en grande partie l’influence des druides sur les décisions politiques.
Druidesses et prophétesses
D’après les auteurs classiques, la fonction de druide se déclinait aussi au féminin : Tacite évoque, lors de l’attaque de l’armée romaine du sanctuaire druidique situé sur l’île d’Anglesey, des « femmes semblables à des furies, les cheveux dénoués et portant des torches ». Mais les preuves archéologiques manquent. En effet, il est impossible actuellement de déterminer si les femmes représentées sur les objets cultuels étaient des déesses, des victimes ou des druidesses. Seule la dame de Chamalières pourrait, avec une quasi-certitude, être considérée comme une druidesse.
Au Ier siècle avant J.-C., un sanctuaire de guérison situé près d’une source, à Chamalières, attira nombre de pèlerins. On a retrouvé sur le site une multitude d’ex-voto en bois et l’un d’eux représente une femme voilée portant torque. La torque et le voile pourraient en effet indiquer une druidesse.
Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il existait des prophétesses et des magiciennes, personnages que l’on retrouve dans la mythologie irlandaise, comme la reine-magicienne Medb, ou Maeve, qui viendra à bout du héros légendaire Cuchulainn. C’est également ce que nous révèle une tablette, découverte à L’Hospitalet-du-Larzac, qui relate la rivalité entre deux groupes ou clans de magiciennes.
Leur pouvoir était redouté et elles exerçaient, semble-t-il, en marge de la religion officielle. Peut-être même y eut-il des « chasses aux sorcières » épisodiques. C’est du moins ce qu’on peut penser après la découverte de certaines tombes, comme celle de Kimmeridge, dans le Dorset, contenant plusieurs femmes. Décapitées, elles avaient eu la mâchoire inférieure détachée, ce qui laisse supposer que ce qu’elles avaient à se reprocher était en rapport avec la parole.
Peut-être ces femmes, ayant jeté des sorts de leur vivant, précise Miranda Green, fallait-il les empêcher de le faire après leur mort.
Plusieurs sites archéologiques, pour la plupart des sanctuaires relativement importants, ont ainsi révélé la présence de femmes dans les rituels de la religion celtique sans que l’on puisse vraiment déterminer leur fonction : étaient-elles là en tant que druidesses, prophétesses, servantes des druides ou gardiennes de certains sanctuaires?
Les lieux sacrés
Par ailleurs, les lieux sacrés de la religion celtique sont de plusieurs sortes. Certains étaient dévolus à la guérison, comme la fameuse source de Chamalières ou le sanctuaire de Bath, dont la source d’eau chaude avait des vertus curatives si particulières que les Romains vont la reprendre à leur compte. D’autres encore, comme le site de Gournay-sur-Aronde ou l’île d’Anglesey, sont si importants qu’ils laissent supposer qu’il existait une organisation druidique avec des sortes de « maisons-mères ». Ces sanctuaires « artificiels », pour les différencier des lieux sacrés naturels situés à l’emplacement d’une source ou d’un bois, sont une véritable manne pour les archéologues qui ont découvert une multitude de torques, de sceptres ou de bandeaux sacerdotaux. Pour ce qui est des autres lieux sacrés, détruits au cours de la conquête romaine ou à l’arrivée du christianisme, ils ne nous sont connus généralement que par les textes classiques.
Le druidisme, décadent en Europe continentale dès le Ier siècle après J.-C., ne survivra plus qu’en Irlande et au Pays de Galles avant de céder le pas à la religion chrétienne. Oublié pendant des siècles, il redeviendra à la mode sous l’impulsion du pasteur William Stuckley qui, au XVIIIe siècle, va totalement réinventer le druidisme, l’entourant d’une aura romantique et mythique qui fera des émules jusqu’au XXe siècle.
Cependant toutes les découvertes archéologiques ne suffisent pas, et ne suffiront sans doute jamais, à nous permettre de saisir pleinement ce que fut la religion des Celtes. Beaucoup s’y sont essayés, certains se prétendent même héritiers des druides. Mais il n’y a pas d’héritage parce qu’il n’y a jamais eu de testament…  Les druides s’en sont allés dans l’Autre Monde, emportant avec eux leur mystère…

Les sphinx : de la Grèce à l’Egypte

Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d'après une céramique antique).
Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d’après une céramique antique).

Quel rapport entre le sphinx de Thèbes et les sphinx qui, à Gizeh, annoncent les pyramides égyptiennes ? Certainement, tout le monde s’est un jour posé la question. Car non seulement leur nom est le même mais leur apparence également. Mais cela suffit-il à dire qu’il s’agit d’un même être monstrueux ?
Un visage et une poitrine de femme, hérités de sa mère Echidna, une queue de dragon et un corps de lion –héritage de Typhon, le père- le sphinx est apparenté à presque toutes les créatures monstrueuses de la mythologie grecque. Avec Chimère, il –ou elle- partage le corps de lion et l’appendice reptilien ; avec les Harpies, ses autres sœurs, des ailes, semblables à celles d’un grand oiseau. Quant au lion de Némée, son jumeau, il est doté d’un cri strident, une arme que l’on retrouve chez les Harpies… et chez les sphinx égyptiens. Le rapport semble établi. Plus de doute, cette fois, les sphinx d’Egypte et ceux de Grèce sont les mêmes. Mais l’apparence et la similitude de don suffit-elle ? D’autant que rien n’indique que le sphinx de Thèbes ait été redouté pour son cri…
Envoyé par les dieux afin de punir la cité du crime de Laïos, son roi, qui avait aimé d’un amour contre-nature, le grand sphinx de Thèbes s’ingéniait à isoler la cité en empêchant tout voyageur d’entrer ou de sortir du royaume. Une énigme servait de test et, en cas de mauvaise réponse, le voyageur périssait. On sait comment Œdipe la résolut, ce qui entraîna le suicide du sphinx. Mais à aucun moment les mythologies n’évoquent la façon dont mouraient les malheureux ayant échoué. Etait-ce une telle évidence pour que les auteurs grecs n’en fassent pas mention ?
Cela signifierait donc que c’est par son cri strident que le sphinx éliminait les perdants. Voilà qui le lierait donc encore plus intimement aux sphinx égyptiens. Mais venons-en à la fonction de ces derniers.

Le sphinx de Gizeh (détail d'une aquarelle du XIXe siècle).
Le sphinx de Gizeh (détail d’une aquarelle du XIXe siècle).

Fort nombreux aux abords des tombes royales, notamment à partir du Nouvel Empire –donc avant la dynastie des Ptolémées, qui étaient Grecs-, les sphinx d’Egypte paraissent avant tout remplir la fonction de gardiens de l’Autre monde. Mais certaines légendes laissent entendre qu’ils provoquaient également des tornades, qu’ils ravageaient des villages entiers, signalant leurs exploits par des cris si perçants qu’ils pouvaient tuer un homme. On a dit le don du lion de Némée, semblable à celui des Harpies et de Chimère ; or, ces êtres monstrueux étaient, comme le Sphinx de Thèbes d’ailleurs, envoyés par les dieux pour accomplir leur vengeance. Rien à voir, semble-t-il, avec la sauvegarde de tombes… sauf si l’on considère que les sphinx égyptiens étaient placés aux abords des tombes, non pas tant comme gardiens, mais pour mettre en garde tout pilleur potentiel du courroux qu’il provoquerait en troublant le repos des défunts enterrés là. La profanation d’une tombe n’entraînerait-elle pas la vengeance des dieux ? Ne serait-elle pas une atteinte au monde de l’Au-delà, qui est, par définition, celui des dieux ? La boucle est bouclée. Reste la question de savoir, comment ces êtres monstrueux sont apparus dans la mythologie grecque et en terre égyptienne…