Prophétesses, magiciennes, druidesses et déesses

Les auteurs anciens, sources essentielles dans la compréhension du monde gaulois, sont les premiers à nous mettre sur la piste des prophétesses.
Elles étaient grises parce qu’âgées, raconte Strabon dans sa Géographie, portaient des tuniques blanches recouvertes par des manteaux du lin le plus fin et des ceintures de bronze. Ces femmes pénétraient dans le camp l’épée à la main, se précipitaient sur les prisonniers, les couronnaient puis les conduisaient jusqu’à un chaudron de bronze… Une femme montait sur une marche et, se penchant au-dessus du chaudron, tranchait la gorge du prisonnier que l’on maintenait sur le bord du récipient. D’autres découpaient le corps et, après avoir examiné les entrailles, prédisaient la victoire…
Si Strabon fait preuve d’un certain dégoût en décrivant les actions des prophétesses, les empereurs romains se montreront bien moins tatillons. En effet, dès le règne de Claude, certains empereurs -notamment Dioclétien, Aurélien ou Alexandre Sévère-, dédaignant les traditionnels haruspices, ont préféré voir l’avenir à travers le regard des Gauloises. Et leur pouvoir était tel qu’elles ont pu jouir, dans leur tribu, d’un statut presque divin. Ce fut sans doute le cas de Velléda, dont parle Tacite dans Histoires :
Il était interdit à quiconque d’approcher Velléda ou de s’adresser à elle… Elle restait emmurée dans une haute tour, d’où un membre de sa famille était chargé de transmettre questions et réponses, comme s’il s’agissait d’une médiation entre un dieu et un adorateur.
Mais les prophétesses ne furent pas les seules à séduire les notables romains : les magiciennes gauloises étaient fort demandées, bien que discrètement, pour fabriquer des filtres ou lancer des malédictions.
En Gaule même, leur réputation n’était plus à faire et elles formaient même des clans ou des « guildes » de magiciennes. C’est en tout cas ce que révèle une tablette en plomb, couverte d’inscriptions en gaulois, qui fut trouvée en 1983 dans le Larzac. Elle évoque une véritable « guerre de malédictions », que se livrèrent deux groupes de « femmes douées de magie » et dont un des clans a retracé l’histoire. Sans doute est-ce la mort de l’une des principales magiciennes -la femme trouvée dans la tombe- qui mit fin à l’affrontement.
Mais la magie et les prophéties ne font pas une religion. Les Gauloises avaient-elles donc un véritable rôle religieux ? C’est ce que prétend Pomponius Mela, auteur romain du Ier siècle après J.-C., en parlant des neuf vierges, gardiennes de l’île de Sein, à l’Ouest de la Bretagne. Strabon confirme à son tour en évoquant des prêtresses vivant sur une île à l’embouchure de la Loire. Dans ce lieu interdit aux hommes, la coutume voulait que chaque année les druidesses reconstruisent, en une journée, le sanctuaire dont elles étaient les gardiennes, sans faire tomber un seul matériau, sous peine de mort. Enfin, la découverte à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme, d’une statue féminine portant torque et voile -deux signes religieux- suggère qu’il s’agit là de la représentation de la druidesse, prêtresse du sanctuaire.
Des femmes druides en Gaule ? Il y en eut certainement. Et, quand on sait le rôle primordial des druides, leur haute fonction et leur pouvoir immense, cela ne fait que confirmer la place importante des femmes dans la société gauloise.

La déesse-cheval Epona.
La déesse-cheval Epona.

La mythologie n’est pas non plus en reste : le culte d’Épona, la déesse cheval, est commun à presque toute la Gaule et sera adopté par les légions romaines ; de même, le culte des « déesses-mères, qui existe depuis le néolithique, est, selon Renée Grimaud, profondément ancré dans la tradition religieuse gauloise ». Déesses de l’abondance, de la fertilité, de la fécondité, protectrices des nouveau-nés, elles se retrouvent dans tout le monde celtique, sous forme de statues ou de bas-reliefs. Quant à Bélisama, si, à l’est de la Gaule, elle est une sorte de déesse multifonctions du foyer, de la forge, de la poterie et de l’émail, d’après Jacques Marseille, elle devient, au sud de la Seine, une « divinité guerrière, une déesse féroce de la bataille et du carnage, volant au-dessus des combattants et jetant la panique chez l’ennemi ».
Des déesses qui n’ont donc rien à voir avec celles de la mythologie grecque ou romaine, désignées généralement comme la femme ou la fille d’un dieu. Les déesses gauloises sont indépendantes et ne doivent leur pouvoir à personne…

Persée, le tueur de monstres

Persée égorgeant Méduse (bas-relief antique).
Persée égorgeant Méduse (bas-relief antique).

Une prophétie avait un jour annoncé au roi d’Argos, Acrisios, que son petit-fils le tuerait. Sachant cela, Acrisios n’eut rien de plus pressé que d’enfermer sa fille, la belle Danaé, dans une tour d’airain, où personne ne pouvait l’approcher.
C’était compter sans l’extraordinaire sens de l’humour des dieux : à peine Acrisios eut-il enfermé Danaé que Zeus commença à s’intéresser à la jeune fille et, ayant pris l’apparence d’une pluie d’or, la séduisit. C’est ainsi que fut conçu Persée.
Lorsqu’Acrisios apprit la grossesse de sa fille, il jeta la mère et l’enfant dans une caisse et les précipita dans la mer, dans l’espoir qu’ils périssent. Mais Zeus, amant et père attentionné, les fit aborder sur une île des Cyclades, à Sériphos, où ils furent recueillis par des pêcheurs puis par le roi, Polydecte. Les années passèrent et Polydecte tomba amoureux de Danaé. Persée était maintenant un jeune homme et le vieux roi craignait qu’il ne s’interpose entre lui et sa mère, aussi décida-t-il de soumettre Persée à une épreuve à laquelle, du moins l’espérait-il, il ne survivrait pas : il demanda à Persée de lui ramener la tête de la terrible Méduse !
Divinité chtonienne dotée d’une chevelure reptilienne, Méduse était la seule des Gorgones à être mortelle. Comme ses sœurs, cependant, son regard était si terrible qu’il pétrifiait qui le croisait.
Même pour le fils de Zeus, l’affaire s’annonçait difficile. Heureusement, Persée n’était pas seul : guidé par Hermès et Athéna, le jeune héros alla d’abord trouver les Grées, sœurs des Gorgones, et leur prit leur unique œil. Après un chantage, assez peu digne d’un demi-dieu, il obtint ainsi les indications qui le conduiraient auprès des nymphes, gardiennes des sandales ailées et du casque d’Hadès qui rendait invisible. À ces présents inestimables, Hermès ajouta une faucille et Athéna un miroir ou, selon certaines rumeurs, un bouclier. Persée était fin prêt pour affronter la terrible Gorgone…
Le jeune héros enfila les sandales ailées et vola jusqu’au repère des Gorgones, sur les rivages de l’Océan. Prenant bien soin, comme le lui avait conseillé Athéna, de ne regarder Méduse que dans le reflet du bouclier -ou du miroir-, il lui trancha la tête, la mit dans un sac et, se coiffant du casque, s’enfuit aussi vite qu’il était venu.

Persée s'emparant de la tête de Méduse (d'après une poterie antique).
Persée s’emparant de la tête de Méduse (d’après une poterie antique).

A travers le personnage de Méduse, c’est bien la mort que Persée avait vaincu. Et à travers cette mort, celle du monde archaïque, ce que la présence active d’Athéna et d’Hermès, deux Olympiens, ne fait que confirmer. Si les exploits et les épreuves de Persée ne s’arrêtent pas là –il sauvera notamment Andromède des griffes d’un monstre marin, c’est dans ce premier combat qu’il aura acquis son statu de héros, trouvant une place, après sa mort, parmi les constellations. Or, les héros grecs sont quasiment tous des demi-dieux ; nombre d’entre eux se verront également portés sur les autels, tels des dieux. Une ultime dévotion qui confirme la mort du monde archaïque, la mort des dieux chtoniens.

Des gnostiques à Arius : les hérésies des premiers siècles

Les premières heures du christianisme semblent actuellement, et en raison notamment de certaines publications loin d’être historiquement rigoureuses, passionner les foules. Et en effet, passionnantes elles le sont car c’est à ce moment-là, durant les quatre premiers siècles de notre ère qu’une religion, désormais pratiquée par quelques deux milliards d’individus à travers le monde, s’est construite, à forger ce qui allait devenir une croyance réfléchie, pensée. Car c’est bien ainsi qu’il faut voir les hérésies qui ont marqué les premiers siècles de l’Eglise : comme des mouvements ayant permis d’affiner une croyance, de tenter de la raisonner, de l’expliquer. 

Toute la terre, écrivait Eusèbe de Césarée en évoquant les lendemains de la Pentecôte, retentit de la voix des évangélistes et des apôtres.
Et en effet, dès les premières années du christianisme, on constate que les apôtres et les disciples de Jésus se sont élancés sur les sentiers pour proclamer « la Bonne Nouvelle ». Leur démarche était cependant loin d’être inréfléchie, brouillonne : outre Jérusalem même, qui est déjà le grand centre de la vie chrétienne, les apôtres, tous juifs à l’origine bien sûr, vont pénétrer les milieux de la diaspora juive et seulement ensuite païens. Et encore s’agissaient-ils de villes ou de pays païens possédant une forte communauté juive, comme Alexandrie par exemple. Mais le passage de la conversion des juifs à celle des païens ne se fera pas sans résistance.
On le sait, on le sent, le christianisme est encore une religion fortement imprégnée de judaïsme, au point que pendant les premiers siècles de son existence, nombre de païens, comme les empereurs romains, ne sauront faire la différence entre les deux professions. Les historiens parlent d’ailleurs plus volontiers de judéo-christianisme que de christianisme. De fait aussi, les toutes premières hérésies naîtront dans les milieux judéo-chrétiens plus que dans ceux des païens convertis. Pour ces derniers la scission était totale et, pourrions-nous dire, plus saine. Mais les juifs convertis possédaient déjà un « acquis » si l’on veut, comme la croyance en un Dieu unique, la connaissance des Écritures, et eux-mêmes pouvaient être issus de sectes juives différentes -il en existait des dizaines à l’époque, vivant ou non en communauté-, la plus célèbre étant celle des Esseniens. De fait, l’influence de doctrines pré-existantes, la déformation de certaines croyances selon le milieu ou la secte dont le nouveau converti est issu : tout cela concourt à ce que le chritianisme soit, dès les premiers siècles, en butte aux hérésies.
La gnose… déjà
Saint Irénée

Les Actes des Apôtres, qui sont notre principale source sur les premiers temps de l’Église, en évoquent déjà certaines. C’est ainsi qu’ils dénoncent l’action d’un certain Simon, un Samaritain récemment converti et qui pratique la magie.
Plus tard, saint Irénée précisera la doctrine de ce Simon : il croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie. Ce sont les Simoniens.
De nombreuses communautés judéo-chrétiennes vont, à leur suite, tomber dans le gnosticisme ou être influencer par lui, notamment dans sa dimension eschatologique -Apollos à Éphèse, dont parle saint Paul, les Galates également.
Originellement nourri des Ancien et Nouveau Testament -qu’il reniera plus tard-, le gnosticisme apparaît plus comme une philosophie, un mouvement de pensée, que comme une foi. Ce qui explique également l’extrême diversité des courants gnostiques. Tous ont cependant un fond commun qui permet de donner une définition, parcielle cependant tant la question est complexe, du gnosticisme.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pû créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise. Et voilà qu’apparaît la doctrine dualiste du gnosticisme ! La création, selon les gnostiques, va peu à peu s’éloigner de l’interprétation première de Simon mais le fond commun demeure. Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et a créé une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. Le Christ, qui n’est dès lors plus qu’un esprit, un éon, ayant pris l’apparence du corps, accomplit donc bien la rédemption mais elle n’est plus due à ses souffrances et à sa Passion, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
De déviante, la doctrine gnostique, qui s’est surtout développée au IIe siècle, devient totalement étrangère à celle professée par l’Église. Comme les hérésies suivantes cependant, elle va conduire cette même Église, à travers ses penseurs, ses théologiens, à s’interroger plus profondément sur la foi qu’elle prône. Ainsi, saint Irénée ou saint Hippolyte, en combattant le gnosticisme, ont-ils largement fait « avancer » le dogme catholique.
La doctrine des " deux principes "
Le baptême du Christ par Piero della Francesca (XVe siècle)

Une chose cependant reste à dire sur le gnosticisme : cette doctrine a non seulement pris de nombreuses formes, comme on l’a dit, mais certaines de ses idées, notamment l’approche dualiste de la création, ont perduré dans d’autres hérésies.
Ainsi en est-il de l’ébionisme, apparu vers 70. Né dans les milieux chrétiens d’origine juive -sans doute essenien-, l’ébionisme reconnaît « Jésus comme Christ, tout en disant qu’il fut homme parmi les hommes ». À cette négation de la nature divine du Christ, s’ajoute la doctrine des « deux principes », c’est-à-dire l’opposition du matériel sur le spirituel, sans pour autant adhérer au concept gnostique de deux créateurs qui caractérise le « gnosticisme nouveau ».
Cette doctrine se retrouve d’ailleurs dans une secte hérétique également d’origine judéo-chrétienne menée par un certain Cérinthe. Ses membres attendent le royaume terrestre du Christ, sensé permettre le rétablissement du culte à Jérusalem. Pour les correligionnaires de Cérinthe le monde n’a pas été créé par Dieu mais par une autre puissance qui, sans atteindre au concept de divinité, est bien créatrice. De plus, ils professent que Jésus n’était qu’un homme dans lequel le Christ, Fils de Dieu, s’est incarné le jour de son baptême par saint Jean-Baptiste -le Fils de Dieu serait alors apparu sous forme de colombe.
Aux hérésies dues en grande partie aux groupes d’origine juive, vont succéder, à partir de 140, des hérésies issues du milieu proprement chrétien. La question du rattachement de la nouvelle religion à celle des juifs -notamment dans les rites- ayant été pratiquement réglée, plus en raison de l’explusion de la communauté de Jérusalem et de sa propagation dans l’Empire que d’une victoire des thèses de saint Paul, les hérésies vont donc prendre un tour plus propre à la Foi chrétienne. Malgré tout, le judéo-christianisme et le gnosticisme, on le verra, conserveront une certaine influence dans les hérésies du IIe siècle.
Ainsi en est-il de la doctrine prônée par Marcion. Vraisemblablement fils d’un évêque de Sinope devenu riche armateur, Marcion quitte le Pont vers 140 pour s’établir à Rome. Là, il fait une entrée remarquée dans la communauté chrétienne en se séparant de toutes ses richesses qu’il distribue aux pauvres. La continence et l’ascétisme seront dès lors ses maîtres mots.
Déjà adepte d’un rejet total de l’Ancien Testament, qu’il tentera, en vain, de faire accepter par les chefs de la communauté chrétienne de Rome, Marcion va radicaliser sa position et ses idées. Dès lors -on date généralement le rejet de ses idées de 144-, il oppose le Dieu « bon » du Nouveau Testament au « Dieu juste » de l’Ancien. Là encore, transparaît l’idée d’un dualisme entre deux divinités.
Bon orateur, organisateur de talent, Marcion va fonder sa propre église avant 150, date à laquelle elle est signalée pour la première fois par les écrits chrétiens. Nicomédie, la Crète et surtout la Mésopotamie se couvrent d’églises marcionites.
Plus marquée encore par le gnosticisme est la doctrine de Valentin. Néoplatonicien converti au christianisme, Valentin brigue la succession du pape Pie en 140. Écarté du trône de saint Pierre, il aurait eu une vision au cours de laquelle se révéla le Logos, sous la forme d’un nouveau-né. Cette révélation l’amène alors à une forme claire de gnosticisme où le Père, pensée parfaite et invisible, était entouré d’éons, au nombre de trente, qui ont été emprisonnés dans le monde matériel. La rédemption est donc la libération de ces éons, des éléments spirituels, par le Christ.
Rien de bien nouveau dans la doctrine valentinienne si ce n’est une rare cohérence de la doctrine gnostique… cohérence qui saura en séduire plus d’un.
Le montanisme : une doctrine eschatologique
Le montanisme, par contre, est nettement plus éloigné du gnosticisme. Sa caractéristique est le tour résolument eschatologique et visionnaire de sa doctrine.
C’est avec un Phrygien, Montan, que tout commence vers 156. Doté du don de prophétie, il propose une troisième et dernière révélation qui annonce l’imminence de la Parousie. Prônant une morale intransigeante et l’abolition du sacrement de la pénitence, Montan va, dès le début de sa prédication, s’adjoindre deux émules, deux femmes -Maximilla et Priscilla-, dotées comme lui du don de prophétie. On remarquera au passage que Montan reprend dans ce choix la caractéristique du prophétisme antique, traditionnellement dévolu aux femmes -Cassandre, la Pythie.
Plus qu’une hérésie -car il n’y a là rien qui s’oppose véritablement à la doctrine de l’Église-, le montanisme apparaît comme un problème de société. En effet, son caractère visionnaire, millénariste même, conduira ses adeptes à rechercher le martyr, à le provoquer par tous les moyens, ce qu’en ces temps de persécutions régulières et alors que se jouait son maintien dans l’Empire, l’Église ne pouvait guère permettre. Condamnée par l’Église, la secte montaniste, malgré la rigueur qu’elle prônait ou à cause d’elle, va s’étendre en Asie mineure puis en Afrique où elle atteindra son apogée vers 172. Tertullien, d’ailleurs, s’y convertira.
La prédication de Tatien, après 172, tiendra elle aussi plus de l’agitation sociale que de l’hérésie.
D’origine mésopotamienne, Tatien est un intellectuel et un philosophe, sans doute converti au christianisme suite à un séjour à Rome. Devenu disciple de saint Justin, il adopte l’ascétisme le plus rigoureux, ce qui n’était pas rare chez les chrétiens orientaux, et en fait son mode de vie. C’est la martyr de saint Justin qui, semble-t-il, va faire basculer Tatien vers la contestation. Dès lors, il s’oriente vers un christianisme et un ascétisme toujours plus radical et proscrit notamment le mariage, qu’il assimile à de la fornication. C’est ce rejet qui permet de mettre Tatien au rang des contestataires, sans plus.
Adversus haereses
Origène

Plus que les modes de vie différents et les contestations diverses, les hérésies vont être, nous l’avons dit, l’occasion pour l’Église d’affiner et d’affirmer la Foi et les dogmes. Au IIe siècle, le champion de l’Église est, sans conteste, saint Irénée.
Originaire, comme la plupart des initiateurs de mouvements hétérodoxes, d’Asie mineure, saint Irénée devient disciple de saint Polycarpe et rallie l’Occident -Rome puis Lyon- vers 175. Face à l’explosion de doctrines divergentes et, surtout, face au dualisme marqué de la plupart d’entre elles, il va se faire le chantre de l’unité, notamment dans son Adversus haereses. Unité de l’Église, unité du Père, du Fils et de l’Esprit, enfin unité de la Foi. Une unité qui sera bien nécessaire pour faire face, au siècle suivant, à l’hérésie la plus célèbre de ce temps : le manichéisme.
Le IIe siècle, on l’a vu, a marqué une sorte de transition avec l’éloignement progressif de l’Église du judéo-christianisme originel. Au IIIe siècle, elle s’engage résolument dans le monde hellénistique et romain. Parallèlement à cet engagement, le manichéisme va faire ressortir l’opposition de la philosophie gréco-romaine christianisée et d’une doctrine ancrée dans la pensée sémite.
L’union de la Foi chrétienne dans la philosophie hellénistique va tenir, en bonne part, de l’influence du philosophe Origène.
Né vers 185 à Alexandrie, Origène est issu d’une famille chrétienne. Son père subira d’ailleurs le martyr sous le règne de l’empereur Septime-Sévère, en 202 ou 208 selon les sources. Nourri d’Écriture sainte, Origène fera preuve d’une telle précocité qu’il n’a pas 18 ans quand il prend la tête de l’école catéchétique d’Alexandrie. Cette « mission » le conduira naturellement à fréquenter assidument des hommes de tous horizons, des païens et des philosophes. Afin d’affiner son discours, il se plonge donc dans l’étude de la philosophie grecque et initie ainsi, avec le païen Plotin, le néoplatonicisme.
Fondateur d’une véritable université du savoir mise au service de la parole de Dieu, Origène devient dès lors un personnage incontournable de la communauté chrétienne. De hauts personnages le consultent et on le retrouve enseignant ou prêchant, bien qu’il fut laïc -il ne sera ordonné prêtre qu’en 230-, à la demande des évêques de Rome, d’Athènes, d’Antioche ou en Palestine. Outre l’élaboration d’un lien entre le monde païen et philosophique et le christianisme, Origène initiera le dogmatisme chrétien en tentant -parfois bien maladroitement il est vrai- de dresser un inventaire des vérités révélées et de les « relier » à la raison. Toute une génération de théologiens et d’évêques s’inspireront de la pensée et de l’enseignement d’Origène.
La grande aventure du manichéisme
Saint Cyrille d’Alexandrie

C’est à la même époque que va se développer une religion nouvelle, clairement influencée, on l’a dit, par les doctrines hérétiques judéo-chrétiennes. Le manichéisme, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera appelé à une étonnante destinée.
Né en Perse vers 216, Manès ou Mani nous est connu non seulement grâce aux textes chrétiens, notamment de ceux qui l’ont combattu -saint Cyrille d’Alexandrie, saint Augustin-, mais également grâce aux sources arabes et, fait exceptionnel, à des textes manichéens découverts au début du XXe siècle dans la région de Tourfan, dans le Turkestan chinois, puis en Égypte en 1930. On sait ainsi qu’élevé dans une secte proche des Mandéens, Manès va surtout avoir l’occasion de cotoyer toute une pleïade de religion, dont il va faire un joyeux syncrétisme. Le mazdéisme, qui est la religion traditionnelle iranienne, le bouddhisme, le judaïsme, le gnosticisme se mélangent dans son esprit pour finalement donner naissance à une toute nouvelle religion.
C’est en 240 que Manès, ayant fait l’objet d’une révélation qui l’institue héritier de la mission commune à Zoroastre, Bouddha et Jésus, se proclame détenteur de la révélation divine. Il est le « dernier prophète » et commence son activité missionnaire. C’est ainsi qu’il enseigne l’existence de deux mondes, de deux principes : celui du bon et celui du mauvais, le bon étant, comme toujours, le monde spirituel. Ces deux principes s’étant mêlé en l’homme depuis les origines, le salut de ce dernier consiste à atteindre le principe du bon en se détachant, par l’ascétisme, des contraintes corporelles -le corps faisant office de prison.
Dans la religion de Manès, apparaissent dès lors deux sortes de fidèles : ceux qui, encore attachés au monde, ne pourront se sauver qu’au terme de plusieurs réincarnations ; et les purs, les « élus », dont l’ascétisme poussés à l’extrême leur fait même renoncer à donner la vie. Ceux-là, c’est sûr, seront sauvés juste après leur mort. À la fin du monde, conclut Manès, la lutte des deux principes dégénèrera en une lutte générale qui ravagera le monde près de mille cinq cents années durant, à la suite de quoi le principe du mal sera définitivement séparé de celui du bien.
La religion manichéenne, qui fait figure de réceptacle universel, de religion universelle, ne survivra que peu à la mort de son fondateur, en 275. Combattue par les théologiens chrétiens tels que saint Augustin, elle verra également ses membres persécutés, notamment à Babylone par le pouvoir sassanide. Elle ne s’éteindra cependant pas complètement et, quelques siècles plus tard, on retrouvera les traits les plus caractéristiques de sa doctrine dans d’autres hérésies, comme celle des cathares.
De l’arianisme naît le Credo
Le IIIe siècle aura été le siècle du manichéisme ; clairement, le IVe siècle est celui de l’arianisme. Mais surtout, ce siècle marque aussi un véritable tournant dans l’histoire du monde et du christianisme plus particulièrement avec, en 306, l’accession à l’Empire de Constantin.
Déjà, dans la seconde moitié du IIIe siècle, les empereurs acceptaient volontiers les chrétiens. Ces derniers pouvaient être gouverneurs de province, sénateurs, généraux, membres de la famille royale… Le christianisme avait « gangréné » les élites de l’Empire, ce qui n’allait pas sans quelques problèmes. Par exemple, les magistrats étaient traditionnellement astreints à des actes de culte ; la charge de flamine, quant à elle, exigeait la participation aux sacrifices et se voyait donc désertée par les chrétiens. Peu importe que ces actes cultuels soient purement formels, ils faisaient partie de la vie de l’Empire. Si tolérance il y avait, force est de constater qu’un fossé séparait les chrétiens des autres membres de l’Empire, ce qui était d’autant plus problématique que, on l’a dit, les forces vives de l’Empire étaient chrétiennes pour la plupart. Plus qu’une tolérance, que Constantin réaffirmera d’ailleurs en 313 par l’édit de Milan -édit qui suit de peu une ultime et sanglante persécution sous Dioclétien-, le christianisme avait besoin d’une reconnaissance officielle. C’est ce à quoi s’astreindra l’empereur converti à Pont Milvius : Constantin va multiplier les actes en faveur des chrétiens, accordant notamment à l’Église un statu juridique exceptionnel qui reconnaissait la validité des jugements des tribunaux épiscopaux, y compris en matière civile.
C’est alors le début de la véritable Paix de l’Église, occasion pour le christianisme, devenu religion d’État, de se développer, de se structurer. C’est aussi dans cet optique qu’il faut voir l’élaboration du Credo au concile de Nicée (325).
Premier concile œcuménique -c’est-à-dire réunissant les représentants des communautés chrétiennes du monde entier-, Nicée, que présidera d’ailleurs l’empereur Constantin lui-même, est généralement considéré comme la réponse de l’Église à l’arianisme. Et c’est en effet le cas.
Une simple discussion théologique  (vers 323) entre un prêtre d’Alexandrie, Arius, et son évêque, Alexandre, est à l’origine de cette hérésie. Le sujet portait sur le dogme trinitaire. En réponse aux doctrines manichéenne ou gnostique qui prévoyaient deux principes, Arius n’avait, semble-t-il, d’autre ambition que de rétablir le principe de Dieu le Père dans toute sa dignité. Unique, éternel, incréé, il devient peu à peu, dans l’esprit d’Arius, supérieur au Fils dans la Trinité, créateur du Fils qui « provient du Père ».
La polémique n’était pas nouvelle et, déjà, au siècle précédent, la même discussion avait opposé un disciple d’Origène, Denys, évêque d’Alexandrie, et l’évêque de Rome. Séparant le Fils du Père, « il l’éloignait de lui », selon les mots de Jean Daniélou. Il affirmait, poursuit l’historien, « que le Fils n’existait pas avant d’avoir été engendré et qu’il y eut donc un temps où il n’était pas ». Denys d’Alexandrie se gardera bien de dire que le Père et le Fils ne sont pas consubstanciels… et c’est ce qui le sauvera. Ramenée à une simple différence dans les termes, la querelle entre l’évêque d’Alexandrie et celui de Rome s’éteindra d’elle-même, sans pour autant résoudre quoi que ce soit. C’est ainsi qu’au siècle suivant elle semble encore d’actualité.
Arius va donc relancer la polémique. Pour lui cependant, Père et Fils ne sont pas consubstanciels -soit de même substance- mais l’un précède l’autre ; surtout, le Père est supérieur au Fils, qui atteind alors le rang de créature, parfaite sans doute mais bien une créature.
L’évêque d’Alexandrie va réunir un premier concile régional, à l’issu duquel Arius est anathémisé et excommunié ainsi que ses supporters -5 prêtres, 6 diacres et 2 évêques. Mais Arius ne s’avoue pas vaincu et « bât le rappel de ses troupes » : il obtient notamment le soutien de l’évêque de Césarée, de celui de Beyrouth et d’autres prélats de Palestine et de Bithynie qui annulent tout bonnement la décision du précédent concile et réhabilitent Arius.
La polémique enfle et touche bientôt toute l’Église… d’où la nécessité, pour Constantin, de réunir un concile général de la chrétienté : Nicée. Car le premier concile œcuménique est bien à voir comme l’œuvre de l’empereur chrétien. Près de trois cents évêques vont se retrouver à Nicée mais surtout des évêques orientaux, les occidentaux s’étant fait excuser en raison des difficultés du voyage. Le pape Sylvestre lui-même est absent et seul deux prêtres romains sont là pour le représenter.
Cela n’empêche nullement les débats d’être passionnés. Finalement le concile adopte la profession de Foi, rédigée par le modéré Eusèbe de Césarée -qui avait un temps soutenu Arius- et y précise quelques termes. Ainsi le Christ est-il clairement déclaré « vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstanciel au Père ». C’est le Credo de l’Église catholique.
Condamné à nouveau, Arius prend la route de l’exil. Mais l’affaire est loin d’être résolu… bien au contraire. En effet, trois ans à peine après le concile de Nicée, Constantin, sans doute sous l’influence de sa sœur Constantia, fait volte-face : il rappelle Arius et redonne sa faveur aux évêques l’ayant soutenu. Il n’en démordra plus. Il en sera de même avec son successeur, Constance, alors que Constant, empereur d’Occident se déclarera ouvertement pro-nicéen en soutenant particulièrement l’évêque d’Alexandrie, Athanase. Devenu le champion de l’orthodoxie, ce dernier subira en représailles l’exil et la persécution de l’empereur d’Orient Constance. L’opposition Orient-Occident ne concernera pas seulement le pouvoir exécutif sur la question arienne mais également les évêques. La consubstanciabilité du Christ, ou tout au moins l’emploi de ce terme, posera problème durant des années. Plus même puisqu’à travers les conciles d’Arles (353) et de Milan (355), l’empereur Constance, devenu seul maître de tout l’Empire, tentera d’introduire l’arianisme en Occident.
L’hérésie elle-même connaîtra la discorde. Trois tendances se dessinent rapidement : les anoméens, ariens intransigeants, proclamaient que finalement le Christ n’était pas Dieu ; les homéens, « ariens plus politiques que doctrinaires » selon le terme de F. Cayré, reconnaissent, dans une formulation vague, que le Fils est « semblable » au Père ; enfin, les homéousiens, tout en refusant le terme de consubstanciel, déclarent le Fils « semblable en substance ».
La mort de Constance II (361), soutien des ariens, va entraîner la réconciliation des catholiques orthodoxes et des homéousiens. Quant aux autres, ils auront fort à faire avec les successeurs de saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Naziance et saint Grégoire de Nysse qui obtiennent la condamnation de l’hérésie arienne au concile œcuménique de Constantinople, en 381. Soixante ans avaient été nécessaires pour parvenir à une condamnation ferme et définitive.
Bras armé de l’Église, l’empereur Théodose chassera donc les ariens de l’Empire… ce qui conduira ses prosélytes à se répandre dans d’autres régions, notamment parmi les populations germaniques -Burgondes, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales.
Saint Augustin, pourfendeur du donatisme et du pélagianisme

Cette première hérésie christologique aura donc mis des années à être réfutée ; elle aura bouleversée l’Église pendant un demi-siècle et occasionné de vives discussions au sein même de l’Église. Ainsi en avait-il également été du schisme donatiste.
Issu de la persécution de l’empereur Dioclétien au début du IVe siècle (303), le schisme donatiste était le fait de Donat, évêque de Cellae Nigris, en Numidie, et de soixante-dix de ses collègues d’Afrique qui, originellement, dénonçaient comme invalides les sacrements donnés par les évêques et les prêtres ayant livré des objets sacrés aux soldats de l’empereur. Ainsi se posait la question de savoir si la validité des sacrements était liée à la vertu de ceux qui les administraient.
Fortement ancré en Afrique, le donatisme, pourtant condamné à deux reprises en concile, va s’étendre et surtout se durcir jusqu’à sa défaite définitive due, en grande partie, aux écrits de saint Augustin. L’Église y verra également l’occasion de proclamer le principe essentiel des sacrements déclarés ex opere operato, c’est-à-dire quelque soit la dignité -ou l’indignité- du prélat.
Le donatisme ne sera pas la seule erreur à laquelle s’attaquera le grand théologien qu’est saint Augustin. Il mettra en effet sa plume et son talent au service de l’Église pour combattre la première hérésie née en Occident : le pélagianisme.
C’est un moine anglo-celte, né en Grande-Bretagne ou en Irlande, Pélage, qui, entre 400 et 410, va propager sa doctrine autour du bassin méditerranéen. Cette doctrine se fondait sur la possibilité pour l’homme de se sauver par sa seule volonté. C’était donc nier le pouvoir de la grâce et la nécessité des sacrements. Par la suite, Pélage ira jusqu’à réfuter la réalité du péché originel, l’inclinaison de l’homme au péché venant de l’habitude et, donc, du manque de volonté. De fait, le sacrement du baptême devenait totalement inutile.
La mise au premier rang de la volonté humaine, si elle fut ardemment combattue par saint Augustin dans ses traités –De peccatorum meritis et remissione et De natura et gracia– aura de nombreux adeptes. Parmi eux, nombre d’anachorètes qui voyaient là une justification suplémentaire de leur vie toute d’ascèse. De fait, cela explique également que cette hérésie, qui perdurera un siècle encore en Occident, ait connu un certain succès en Orient -en Afrique notamment- où l’ascétisme était plus prononcé et plus courant qu’en Occident.
Le nestorianisme et le questions de la double nature du Christ
L’Annonciation par Fra Angelico. C’est par cet épisode de l’Ecriture sainte que débute le mystère de l’Incarnation.

Circonscrit et rapidement maîtrisé, le pélagianisme peut paraître secondaire par rapport à l’arianisme, qui déchira le IVe siècle, ou au nestorianisme, qui apparaît au siècle suivant. Une hérésie pour le coup tout à fait orientale. C’est même un prolongement de l’hérésie arienne, première, on l’a dit, des hérésies a caractère christologique.
La brèche dans laquelle va s’engouffrer le fondateur du nestorianisme, au Ve siècle, apparaît au lendemain même du concile de Nicée. La question de la consubstancialité et de la pleine divinité du Christ réglée, se pose celle de l’humanité du Christ et plus précisément de la double nature du Christ, homme et Dieu à la fois.
Apollinaire de Laodicée, ferme partisan du Credo de Nicée et allié de l’évêque Athanase, va, dans une Syrie fortement arienne, initier le mouvement. Pour lui cependant, le problème est plus anthropologique que théologique : il n’arrive totu simplement pas à concevoir l’existence de deux natures pleinement assumées en un seul être. Cela va le conduire à donner la primauté à l’une des deux natures. Pour lui, donc, la nature humaine du Christ est, en quelque sorte, dévoyée par sa divinité, d’où une nature humaine… qui n’a plus rien d’humaine.
Sanctionnée par divers conciles, la doctrine d’Apollinaire va cependant perdurer jusqu’en 420 et même au delà puisqu’à cette date elle entre dans la clandestinité. Les réactions à cette doctrine ne manqueront pas, notamment de la part de Diodore de Tarse qui affirme alors la « totale humanité du Christ comme sa totale divinité sans pour autant qu’il y ait séparation ».
C’est bien là en effet qu’était le danger : en arriver à distinguer, dans le Christ même, non plus deux natures, mais deux personnes, l’une divine et l’autre humaine. C’est ce que fera le patriarche de Constantinople, Nestorius, vers 428.
Héritier de la pensée d’Apollinaire et violemment anti-arien, Nestorius ira même jusqu’à nier les souffrances réelles du Christ durant la Passion et à contester le titre de teotokos -mère de Dieu-, traditionnellement attribué à la Vierge. Effectivement, l’un ne va pas sans l’autre, comme le réaffirmera à l’occasion saint Cyrille d’Alexandrie :
Car si Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu, comment la Vierge sainte qui l’a enfanté ne serait-elle pas mère de Dieu ?
En se basant sur la mariologie, saint Cyrille confirme donc la divinité du Christ avant de développer l’idée « d’union hypostatique ».
Docteur par excellence de l’Incarnation, saint Cyrille appuie « l’unité indissoluble entre Dieu et l’homme » dans ce même mystère de l’Incarnation et convainc le pape Célestin qui, en 431, au concile d’Éphèse, annoncera la condamnation de Nestorius.
Déposé de son siège de Constantinople et condamné à l’exil, Nestorius ne saura jamais le succès de sa doctrine. Un succès qui est avant tout à mettre au crédit d’un certain Ibas, fondateur d’une école créée à Édesse. Le nestorianisme était né.
Sa carrière ira en prospérant et atteindra même les terres les plus reculées. Chassés de Syrie par l’empereur Zénon, les nestoriens vont d’abord se répandre en Perse, où ils obtiendront la protection des rois sassanides. Là, l’église nestorienne va s’organiser et des missions vont être dirigées vers l’Arabie, l’Inde et même la Chine où, quelques siècles plus tard, Marco Polo aura la surprise de découvrir une communauté de chrétiens nestoriens.
L’église nestorienne de Perse manquera cependant d’être anéantie sous les coups du musulman Tamerlan (XIVe siècle). Réfugiée dans les montagnes du Kurdistan, elle va connaître une double destinée : en 1552, le patriarche Jean Soulaka se ralliera à l’Église catholique, formant l’église chaldéenne uniate dont le centre est établi à Bagdad. Les chaldéens séparés, pour leur part, se rapprocheront de l’église orthodoxe russe, subiront la persécution des Turcs en 1915 et, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, émigreront en masse aux États-Unis où s’établira leur patriarche.
La question de la double nature christique et donc de l’Incarnation ne cessera pas avec le nestorianisme. Professant la consubstanciabilité « au Père selon la divinité » et « à nous selon l’humanité », le concile d’Éphèse (451) sera, en quelque sorte, à l’origine d’une autre hérésie, celle des monophysites. À la suite d’Eutychès de Constantinople, ces derniers proclament la supériorité de la nature divine et, finalement, son l’unicité. Cette hérésie est en fait l’exact opposée, le pendant du nestorianisme.
Approuvée en 449 par un concile désigné par l’histoire comme le « Brigandage d’Éphèse », l’hérésie monophysite connaîtra son plus grand pourfendeur en la personne du pape saint Léon le Grand. Auteur d’un Tome à Flavien, le pape va, sur cette affaire, prendre une position ferme reprise lors du concile de Chalcédoine. La règle de Foi de saint Léon sera celle du concile qui déclare que le Christ « est en deux natures, qui demeurent sans confusion, sans changement, sans division ni séparation ».
La réponse des monophysites à cette déclaration et à leur condamnation renverra tout simplement la balle à l’Église catholique : se posant en garants de l’orthodoxie, ils accuseront les catholiques… de nestorianisme.
L’hérésie monophysite allait déchirer l’Orient et perdurer après la création d’églises séparées en Syrie, en Arménie, en Égypte et en Éthiopie. Ce sera également la dernière hérésie qui agitera l’Église naissante.
L’Eglise, pilier du monde occidental
À la fin du Ve siècle, cette dernière aura à faire face à un tout autre problème : sous les coups de butoir des peuples germaniques, l’Empire romain va finalement s’effondrer. Seule institution à résister au déferlement barbare, l’Église sera celle vers qui le peuple se tournera. On ne compte d’ailleurs plus les épisodes donnant le premier rôle à des hommes d’Église : saint Aignan, saint Loup, saint Léon le Grand lui-même s’opposent à Attila ; saint Germain d’Auxerre prend même la tête de soldats pour résister aux invasions. Après la conquête barbare, ce sont ces mêmes hommes d’Église qui seront exilés, comme Sidoine Apollinaire, issu d’une grande famille gallo-romaine et âme de la résistance aux envahisseurs. Ce seront eux encore qui permettront le rapide rétablissement de l’Occident et qui atténueront la rupture civilisationnelle qu’aurait pu entraîner l’effondrement de l’Empire. Très rapidement on va les retrouver dans l’entourage des nouveaux maîtres de la Gaule, de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie. Seule entité à avoir survêcu aux invasions barbares, l’Église se pose en pilier du monde occidentale et entre alors dans une ère nouvelle : le Moyen Âge.

La geste de Merlin

Merlin et Viviane, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Merlin et Viviane, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Il est extrêmement étonnant de voir que, dan les récits originaux du cycle arthurien, celui dont le nom est, pour l’éternité, associé à celui d’Arthur, ne le croise pas une seule fois. En effet, Merlin, car c’est bien de lui qu’il s’agit, préside à la conception d’Arthur, annonce son retour, éventuellement le recueille, mort ou blessé selon les versions, sur l’île d’Avalon, mais n’apparaît jamais dans l’enfance d’Arthur ou à la cour de Camelot.

Comme celui d’Arthur, le personnage de Merlin est bien antérieur au récit de Geoffroy de Monmouth (Historia Regum Britanniae) ou à celui de Wace dans le Roman de Brut, deux œuvres majeures datées de la première moitié du XIIe siècle et qui serviront de base à l’édification de la geste arthurienne telle qu’on la connaît. Geoffroy de Monmouth va même consacrer deux œuvres complètes au personnage de Merlin dans la Prophetia Merlini (1134) puis dans la Vita Merlini. C’est également lui qui fait entrer Merlin dans le cycle arthurien.
L’origine de Merlin est multiple, dans une certaine mesure du moins. La littérature galloise évoque, dans certains poèmes, la légende de Myrddin, un être vivant au fin fond d’une forêt écossaise. Rendu fou après une terrible bataille qui vit périr son souverain, Myrddin était également doté du don de prophétie. Une autre légende du haut Moyen Âge raconte qu’outre le don de prophétie, il avait le pouvoir, commun à de nombreux druides de la mythologie celtique, de se métamorphoser en animal. Enfin, l’Historia Britonium (VIIIe siècle), qui servira de base à l’œuvre de Monmouth, raocnte l’histoire d’un prophète, Ambrosius, né sans père, qui interpelle vertement le roi traître Vortegirn. Et c’est là que Geoffroy de Monmouth  raccroche le personnage de Merlin aux récits antérieurs. Dans la Prophetia Merlini, il écrit : « Merlin qui est Ambrosius déclara ». Cinq mots qui suffisent à associer Merlin aux écrits de l’Historia Britonium.
L’âme de la résistance bretonne
A travers ses trois œuvres majeures, Monmouth va étoffer le personnage de Merlin, au point de lui attribuer une place incontournable dans la légende arthurienne… place qui, nous l’avons dit, n’est pas évidente mais qui est essentielle. Une place qui fait de Merlin le soutient des héritiers légitimes du royaume de Bretagne –menacé par les Saxons-, en la personne d’Uther Pendragon et de son frère. Les successeurs de Monmouth, notamment Robert de Boron, ne s’y tromperont d’ailleurs pas faisant de Merlin, au fil des récits, non seulement le guide d’Arthur mais surtout l’âme de la résistance bretonne.
Ces bases, déjà conséquentes il est vrai, données par Monmouth et Wace, vont  faire une partie de la popularité de Merlin. Mais c’est sans aucun doute au français Robert de Boron que revient l’honneur d’avoir doté le personnage –somme toute secondaire- de Merlin d’un potentiel légendaire au moins aussi puissant que celui d’Arthur. En à peine 502 vers –tout ce qu’il reste de ses écrits- il va en faire un être à part entière, doté d’une biographie sur laquelle ses successeurs en littérature ne cesseront de broder.
Merlin l’enchanteur

Merlin et la fée Viviane, d'après une représentation médiévale.
Merlin et la fée Viviane, d’après une représentation médiévale.

Fils d’un démon et d’une vierge ou d’une princesse –selon les versions- Merlin naît avec des pouvoirs immenses, directement issu de sa filiation avec l’Autre monde. Mais ayant été baptisé dès sa naissance et sa mère ayant demandé le conseil ou l’aide de saint Basile, l’enfant n’aura rien de machiavélique. Il acquerra même, en sus, le don de connaître l’avenir, un don que Dieu seul peut donner. On l’a dit, Merlin va s’attacher aux souverains bretons, ceux dont la résistance à l’envahisseur saxon ne fait guère de doute. Et c’est ainsi qu’il présidera à la conception magique d’Arthur, permettant au roi Uther Pendragon de prendre l’apparence d’un de ses vassaux pour entrer dans la couche de sa femme. C’est également sur l’injonction de l’enchanteur qu’Uther –et non Arthur- va ériger la fameuse Table ronde. Enfin, Merlin est celui qui annonce la résurrection du royaume breton –sous la forme d’un royaume normand- après la mort d’Arthur.
Dans Merlin, du pseudo Robert de Boron, dans L’estoire Merlin (dit aussi Merlin-Vulgate) ou dans le cycle de Lancelot, Merlin s’étoffe encore : magicien, enchanteur, l’homme qui aime à se réfugier dans les bois devient le proche conseiller du roi, son guide même. Mais il est aussi un homme amoureux. Si dans les légendes primitives, il est considéré comme marié, les successeurs de Robert de Boron, sans doute influencé par l’amour courtois, ont doté Merlin d’une « dame ». Viviane, la Dame du Lac, est un personnage ambigu du cycle arthurien, apparaissant tantôt comme un soutien du roi, tantôt comme une fée assoiffée de pouvoir. Cet amour va signifier la fin de Merlin : sachant pertinemment que sa fin se joue ici, Merlin accepte en effet de livrer à Viviane tout son savoir, y compris le moyen de réduire un homme de magie, ce qui lui vaut d’être emprisonné pour l’éternité. Depuis ce jour, quelque part en forêt de Brocéliande, Merlin, le prophète, l’enchanteur, celui qui connaît toutes choses, attend son libérateur…

Les Evangiles au regard de l’histoire

Saint Jean l'Evangéliste (d'après un tableau de l'époque moderne).
Saint Jean l’Evangéliste (d’après un tableau de l’époque moderne).

" Ce nom [chrétiens] leur vient de Christus qui, sous le règne de Tibère, avait été livré au supplice sous Ponce Pilate."
Ces deux lignes, tirées des Annales de Tacite, un auteur du IIe siècle, ne sont pas les premières à évoquer la personne historique du Christ. Flavius Josèphe, qui écrit ses Antiquités juives à la fin du Ier siècle , Pline le Jeune, dans ses Epîtres et Suétone dans sa Vie des Douze Césars, toute deux écrites au début du IIe siècle en font mention. Or, ces historiens, qui n’écrivent que quelques dizaines d’années après la mort du Christ -Josèphe est né en 37 après Jésus-Christ-, ne mettent absolument pas en doute l’existence réelle de Jésus. Pas plus qu’ils ne mettent en doute son action et sa mort telles que les relatent les Evangiles. De fait, ce sont ces derniers qui représentent la principale source d’enseignement sur le Christ. Mais quel crédit leur accorder ?
Des témoignages sur la vie du Christ, il en a existé des dizaines. Parmi ceux-ci, l’Eglise a décidé d’en distinguer quatre, ainsi que quelques lettres des premiers disciples du Christ, parce que particulièrement représentatif de l’enseignement du Christ. C’est ce que l’on nomme le Nouveau Testament. Bien entendu, aucun de ces textes n’est un original et la plupart des transcriptions datent du IVe siècle , époque à laquelle on abandonna l’utilisation du papyrus pour celui du parchemin.
Un point, cependant, mérite d’être souligné : le peu de variantes entre les transcriptions, pourtant abondante déjà au IVe siècle et la cohérence dans les écrits. Une similitude et une cohérence qui leur donnent un crédit supplémentaire quant à la fidélité aux textes initiaux. Cela n’a rien de tellement étonnant d’ailleurs. En effet, les spécialistes datent des années 60 à 80 les trois premiers évangiles et de 100 environ celui de saint Jean. Les souvenirs du Christ, de ses paroles et de ses actes n’ont donc pas eu le temps de se perdre, les témoignages des disciples d’être modifiés. On comprend, dès lors, l’autorité que les Evangiles ont dans la vie de la communauté chrétienne des premiers siècles. Et s’il y avait eu le moindre doute quant à leur véracité ou leur validité, il est évident que le crédit qui leur était accordé aurait été nettement moindre. Plus encore, ils n’auraient été lu lors des cérémonies liturgiques et les premiers hérétiques auraient eu beau jeu de se servir d’une possible manipulation. Or, il est clair que les premières hérésies ne doute à aucun moment des Evangiles, pas plus que ceux qui les combattent puisqu’ils se servent abondamment de ces textes.
Pour comprendre l’impact et l’importance des Evangiles dès les premiers siècles du christianisme, il faut évidemment savoir comment ils ont été rédigés.
On a dit que les trois premiers Evangiles, ceux de Matthieu, Marc et Luc, ont été écrits entre 60 et 80 et que celui de Jean a été rédigé en 100. Or, Jean est le seul à avoir été un témoin de la vie du Christ. A sa lecture, on sent d’ailleurs une nette différence ; on le sent imprégné d’une vision plus profonde que celle que peuvent rendre les autres évangiles. De fait, ces derniers sont le fait d’une tradition orale : les disciples ont raconté leur vie avec le Christ, leurs souvenirs aux premières communautés et c’est de là que la rédaction s’est faite. Et selon les communautés auxquelles on s’adressait, tel ou tel fait a été mis en exergue. Saint Matthieu, par exemple, qui écrit son Evangile pour la communauté judéo-chrétienne -donc issue directement de la sphère juive-, insiste sur la continuité avec la loi de Moïse : "Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux car c’est la loi des prophètes" (Matth. VII, 12). Il "attaque" par le Sermon sur la montagne et les Béatitudes, il insiste sur la profondeur de la prière plutôt que sur l’aspect : "Quant vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues […] pour être vus des hommes" (Matth. VI, 5).
Certes, Marc ne dit pas autre chose mais le dit autrement. De fait, si les trois premiers évangiles paraissent avoir une trame commune, présentent les événements dans le même ordre, ils sont dissemblables dans le détail et dans la relation des paraboles -par exemple. Et c’est bien cette différence "anecdotique", pourrait-on dire, qui les rend si crédibles. Car s’ils avaient tous étaient parfaitement semblables, sans doute, là aurait-on pu y voir plus que la relation d’une tradition orale : une manipulation.

La sauvegarde du monde celte

Bien qu’actuellement il se limite à la Bretagne, à la Grande-Bretagne, à la Galice à l’Irlande et à l’île de Man, le monde celtique était bien plus étendu au début de notre ère.
Il recouvrait la Belgique, la Gaule et une grande partie de l’Allemagne, comme de l’Espagne. Après l’adoption du christianisme en tant que religion officielle de Rome, cultes et mythologies celtiques commencèrent à décliner.
Au Ve siècle, qui est l’époque présumée d’Arthur, seuls le Pays de Galles et l’Irlande conservaient encore le souvenir de la culture et des légendes celtes.
Au Pays de Galles, où on se méfiait des écrits, le souvenir était entretenu dans les mémoires mais en Irlande, les premiers moines missionnaires s’astreignirent, dès cette époque, à coucher sur le papier un nombre étonnant de légendes.
Cet effort de conservation est aussi dû au fait qu’en Irlande, les druides et les conteurs étaient distincts, ce qui évita aux bons moines d’être taxés de paganisme. Et c’est grâce à eux que l’on connaît encore les personnages de Cuchulainn, héros de l’Ulster, de Finn Maccool ou encore de la reine Medb du Connacht.
L’influence du christianisme se fit très rapidement sentir dans un grand nombre de légendes irlandaises et l’on trouve, parfois, de curieuses histoires, où les saints chrétiens se prennent d’amitié pour les dieux païens.  
On raconte même que saint Patrick, qui convertit l’Irlande, fut le seul à prêter une oreille complaisante à l’histoire d’Oisin, fils de Finn Maccool, devenu un vieillard aveugle après être tombé de son cheval magique.

Les druides : des Carnutes aux Galates

Un chef des druides coupant du gui (illustration du XIXe siècle).
Un chef des druides coupant du gui (illustration du XIXe siècle).

Pendant longtemps, les historiens ont supposé que, si le monde celte s’étendait bien de la Bretagne –la Grande- à l’Asie Mineure en passant par la Gaule et l’Espagne, le druidisme, quant à lui, était une spécificité des Celtes du Nord. Une spécificité occidentale. La raison de cette certitude ? Le récit fait par César dans un chapitre de la Guerre des Gaules expliquant que, « chaque année, à date fixe, ils [les druides] tiennent leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes [Chartres], qui passe pour occuper le centre de la Gaule ».
Que César ait été convaincu que ce genre d’assemblée et, par là même, le système druidique dans son ensemble ait été un particularisme des Celtes gaulois et bretons ne fait guère de doute. Mais, depuis, la recherche historique a progressé, d’autres auteurs ont été étudiés. Et si César avait parcouru attentivement Strabon –ce qu’il n’a pu faire ce dernier étant né dix ans avant sa mort-, il aurait découvert que la forêt sacrée des Carnutes avait son pendant au pays des Galates, en Asie Mineure. Selon le géographe grec, chaque année, se tenait une sorte de « concile » des druides de la région en un lieu nommé Drumeton, soit « le Sanctuaire du chêne ». De fait, il apparaît que le principe conciliaire était un incontournable du système druidique. Il apparaît également qu’il existait une véritable communication inter druidique, une sorte de réseau permanent entre eux.

La religion celte : de Bélénos à la tribu de Dana

Bien qu’il se limite actuellement à la Bretagne, à la Grande-Bretagne, à l’Irlande, à la Galice et à l’île de Man, le monde celtique était beaucoup plus étendu au début de notre ère et recouvrait aussi la Gaule, la Belgique et une grande partie de l’Allemagne et de l’Espagne. Après l’adoption du christianisme comme religion officielle de Rome, les cultes et les mythologies celtiques commencèrent à décliner.
Au Ve siècle, seul le Pays de Galles et l’Irlande conservaient encore le souvenir de la culture et des légendes celtes. Au Pays de Galles, où on se méfiait des écrits, le souvenir était entretenu dans les mémoires mais, en Irlande, les premiers moines missionnaires s’astreignirent, dès cette époque, à coucher sur le papier un nombre étonnant de légendes et de mythes. Cet effort de conservation, unique dans le monde celte, explique que l’on assimile aisément la « celtitude » à la mythologie irlandaise. Cet aspect réducteur n’est pourtant qu’une apparence. En effet, si les légendes et certains cycles mythologiques sont incontestablement de sources typiquement irlandaises, la religion était la même pour tout le monde celtique. Une religion étroitement liée à la nature et dont les divinités ne sont pas sans rappeler, par bien des côtés, celles de la mythologie scandinave.
Si, depuis le XVIIIe siècle, de nombreux historiens se sont intéressés à la mythologie celtique ou à l’étude du druidisme, bien peu ont tenté de percer le mystère des dieux celtes, notamment gaulois. La raison en est sans doute l’incroyable confusion dans laquelle se trouvèrent les Romains -qui sont pourtant nos meilleurs informateurs- au moment de décrire la religion des Celtes. Certes, grâce à eux, on connaît le rôle essentiel -aussi bien au point de vue politique que religieux- des druides ; on sait que les Celtes pratiquaient les sacrifices humains et qu’ils croyaient à une vie après la mort. Mais de leurs dieux, rien n’est dit, ou presque… À peine quelques lignes, quelques noms sont-ils donnés. Habitués à un panthéon gréco-romain parfaitement hiérarchisé, où chaque dieu a une fonction précise, ils se trouvèrent totalement désemparés face à un monde comprenant un peu plus de quatre mille divinités, aux attributs mal définis, aux noms variant selon les régions.
À l’image des Romains, les historiens modernes seraient, eux aussi, bien embarrassés, n’était l’incroyable matériel récolté par les moines irlandais. En Gaule, par exemple, seules quelques grandes figures se détachent de cette foule de divinités…
Les dieux secrets de la Gaule
D’après César, la divinité la plus vénérée en Gaule était Mercure. Certes, il ne s’agit pas là du même dieu que celui des Romains mais d’un dieu possédant à peu près les mêmes attributs que ceux de la divinité des maîtres de la péninsule. Aux dires du vainqueur des Gaules, « ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts ; il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur ; il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et de protéger le commerce ». Selon certains historiens, ce dieu « multifonctions », dont César ne révèle pas le nom, ne peut être que Lug, le dieu du soleil. Surnommé « Samildanach » en Irlande, ce dieu est effectivement un « artisan multiple » et son culte est fort répandu dans tout le monde celtique : en Irlande, il combat et vainc les Formorii ; en Gaule, des villes lui sont consacrées -Lugdunum, Lyon- et un lieu de culte célèbre lui est dédié sur le Puy-de-Dôme. Pourtant, hors le fait que le culte de Lug soit répandu dans tout le monde celtique, le dieu soleil ne semble pas avoir beaucoup de points communs avec ce « Mercure » décrit par Jules César. Celui-ci semble même plus proche du dieu Ésus, une des divinités majeures des Celtes, dont le nom signifie « Seigneur », « Maître » et qui est le dieu des voyages et des chemins, le défricheur des forêts, un inventeur et un constructeur. À moins, bien entendu, que Mercure ne soit Cernunnos, dieu de l’abondance, mais également des forêts et des animaux sauvages, et que les Romains ont parfois assimilés à Mercure…

Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.
Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.

La romanisation des dieux
Vient ensuite Taranis le « Tonnant » qui, portant une roue et armé d’un éclair, ressemble fort au Jupiter romain. Épona, quant à elle, apparaît dans l’ensemble du monde celtique, avec quelques variantes dans le nom : ainsi, on l’associe parfois à Rhiannon, un personnage malheureux de la mythologie galloise. Teutatès, bien qu’il soit présent dans nombre de régions, a une personnalité à double facette : pour certains, il est le dieu de la guerre, violent et cruel, pour d’autres, il apparaît comme un dieu fort paisible, protecteur de la tribu. La raison de cet étonnant « dédoublement de la personnalité » réside peut-être tout simplement dans le fait qu’il s’agit en réalité de dieux différents. En effet, Teutatès signifierait « peuple » ou « tribu » et pourrait n’être qu’un adjectif désignant des dieux locaux.
Une chose paraît claire cependant : ces dieux que nous venons de citer ont peut-être été des personnages majeurs de la mythologie celtique, mais leur réputation est incontestablement le fait des Romains qui les considéraient comme les équivalents de certains de leurs dieux. Ésus ou Lug sont attachés à Mercure, Taranis à Jupiter, Teutatès à Mars. Quant au succès du culte de la déesse cheval Épona, il vient de ce que les légions romaines elles-mêmes l’ont adopté avec enthousiasme dès le début de la conquête.
En fait, les dieux celtiques de Gaule restent bien mystérieux…
Les Tuatha de Danann
La mythologie irlandaise demeure donc la seule que nous connaissions vraiment. Et elle met largement en avant ses liens avec la mythologie scandinave. En effet, non seulement les dieux irlandais sont généralement associés à la nature, comme chez les Vikings, mais on retrouve également l’idée que l’univers est divisé en plusieurs mondes -il en existe neuf dans la mythologie scandinave. Par contre, à l’inverse des dieux Vikings, les divinités celtiques ont de multiples liens avec le monde des hommes.
L’épopée celte d’Irlande est divisée en quatre cycles : le cycle mythologique ou des dieux ; le cycle héroïque, dit encore cycle des Ulates (les habitants de l’Ulster) ou de la Branche rouge ; le cycle fenian ou ossianique et, enfin, le cycle historique ou des rois, cycle assez tardif et qui marque le déclin des lettres gaéliques.
Le cycle mythologique, relatif au peuplement de l’Irlande, débute avec l’arrivée des Firbolg, les « hommes sacs » qui, malgré leur nom, sont bien des dieux. Cette invasion allait provoquer la colère des Formorii, dieux marins, violents et possessifs, qui sortirent des flots à l’arrivée des Firbolg, bientôt suivis des Tuatha de Danann.
Le dieu le plus important des Tuatha de Danann, « tribu de la déesse Dana », est Dagda, « le dieu bon ». Sage, versé dans l’art de la magie, ce dieu, qui a le pouvoir de ressusciter les morts et de donner l’abondance, verra l’apogée des Tuatha de Danann mais aussi leur déclin…
Malgré le rôle essentiel de Dagda dans la mythologie irlandaise, c’est pourtant Nuada, un chef des Tuatha de Danann, qui est chargé de diriger les nouveaux dieux lors du premier affontement pour la possession de l’Irlande. Un affrontement qui allait sonner le glas des Firbolg. Reste alors, pour les Tuatha de Danann, à combattre les Formorii, à la tête desquels se trouve Balor le Cyclope. Le second engagement met donc aux prises les champions des deux clans : Balor et Lug.

Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.
Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.

Le triomphe du dieu Lug
Né des amours secrets de Dian Cecht, dieu de la guérison de la race de Dana, et d’Ethlinn, fille unique du Formorii Balor, Lug, le dieu soleil, se voit confier le commandement des Tuatha de Danann après l’abdication de Nuada.
Le choix de Nuada n’est d’ailleurs pas anodin : en effet, une prophétie aurait annoncé à Balor qu’il serait tué par un de ses petits-fils. Les précautions qu’il avait prises pour tenir sa fille éloignée de tout dieu n’ayant servi à rien, la prophétie était en passe de se réaliser. Mais Balor le Cyclope est un combattant redoutable, dont l’œil unique pétrifie ceux qu’il regarde et les tue tout net ! Lug, le dieu soleil, malgré sa jeunesse et sa valeur, décide de jouer la carte de l’ingéniosité… C’est donc armé d’une fronde qu’il se présente sur le champ de bataille de Magh Tuireadh. Là, tel David face à Goliath, il atteint Balor en pleine tête. Déséquilibré, le Cyclope lance un dernier regard sur ses frères Formorii… qui sont foudroyés sur place !
La victoire est totale, mais une victoire qui montera rapidement à la tête du jeune dieu Lug, pris soudain d’une rage sans nom, caractéristique que l’on retrouvera chez son fils.
Ainsi, s’ouvrait l’ère des Tuatha de Danann, qui succèdent aux Formorii et aux Fribolg comme, dans la mythologie viking, les Ases avaient succédé aux Vanes.
Le temps des Gaëls
Mais, à peine commence-t-il, que le temps de la domination des dieux est en passe de prendre fin. Il s’achève définitivement avec l’arrivée des fils de Milésius : les Gaëls.
Milésius est un guerrier espagnol qui, soucieux de venger la mort de son neveu, Ith, décide d’envahir l’Irlande et de chasser les Tuatha de Danann. Milésius ne survivra pas à ce voyage, mais ses fils se chargeront d’accomplir sa vengeance et de prendre possession de l’île.
Chassés, bannis de la terre d’Irlande, les Tuatha de Danann ne la quitteront cependant qu’en surface : en effet, guidés par Dagda, ils se réfugieront sous terre. Là, on dit qu’ils survécurent sous l’apparence de Banshee, c’est-à-dire de fées, à moins qu’ils ne soient devenus des elfes et de lutins.
Mais si l’on quitte effectivement le cycle mythologique, les deux cycles suivants, le cycle héroïque et le cycle ossianique, mettent en scène des personnages qui ne sont pas sans rapport avec les divinités : les fils de Lug et d’Aengus deviennent les héros de l’Irlande, tandis que les magiciens font le lien entre notre monde et celui des dieux…

L’iconoclasme ou la question des images

La Vierge, mère de Dieu (détail d'une icône).
La Vierge, mère de Dieu (détail d’une icône).

Sur certaines images saintes, révèle le canon 82 du concile œcuménique In Trullo (691-692), est représenté un agneau désigné du doigt par saint Jean Prodome (Baptiste), qui nous a été transmis comme une figure de la Grâce et qui annonce, selon la Loi, le véritable agneau, le Christ notre Dieu. Ces anciennes figures et ombres transmises à l’Église, nous les vénérons comme des symboles et des préfigurations de la vérité mais nous leur préférons la Grâce et la Vérité elles-mêmes, que nous accueillons comme la réalisation de la Loi. C’est pourquoi, afin que l’on représente à la vue de tous, même en peinture, ce qui est achevé, nous ordonnons qu’à partir de maintenant soient représentés sur les images, au lieu du type ancien de l’agneau, les traits humains du Christ, « l’agneau qui ôte les péchés du monde ».
Véritable rupture avec la symbolique des premiers siècles et, comme le précise à plusieurs reprises le canon pré-cité, avec la tradition juive, le culte des images -ce ne sont pas encore des icônes- ne cessera de grandir durant tout le VIIe siècle. Parallèlement, leur pouvoir va également en augmentant au point que, précise Gilbert Dagron, spécialiste de la question, « l’image se substitue au saint absent » ; « elle multiplie à volonté sa présence et communique son pouvoir miraculeux à ce qui l’environne ou la touche, à la matière qui la constitue ». Et en effet, de simple moyen d’apostolat, l’image va rapidement atteindre le rang de reliques… Un débordement cultuel qui, par réaction, engendrera un mouvement inverse, de rejet : l’iconoclasme.
À l’origine de la querelle iconoclaste, il n’y avait qu’un débat, pas même théologique, sur les pratiques de dévotion entre le patriarche de Constantinople, Germain, et l’évêque de Nakoléia, Constantin. Ce dernier, se basant sur l’Ancien Testament -« Tu ne feras pas d’idole ni aucune image de ce qui est dans les cieux » voit-on dans le Deutéronome et « Vous ne ferez pas d’idoles et vous ne vous érigerez pas de statues ni de stèles » selon le Lévitique- refusait non seulement le culte des images mais également celui des saints, dans lequel il voyait une résurgence du polythéisme. Les reproches de Constantin n’étaient d’ailleurs pas nouveau et on trouve un écho de sa critique chez Eusèbe de Césarée, qui refusera d’envoyer à la sœur de Constantin une image du Christ, « Dieu n’ayant pas de visage », ou chez Épiphane de Chypre qui, selon ses propres écrits, n’hésita pas à déchirer un portrait du Christ exposé dans une église de Palestine.
Le patriarche de Constantinople devait défendre le culte des saints de manière succincte mais convaincante. Son argumentaire, quant à lui, joue sur les hérésies christologiques qui ont bouleversé l’Église aux siècles précédents : représenter le Christ en tant qu’homme et non plus comme un symbole, c’était réaffirmer haut et fort l’humanité du Christ, mise en doute par tant d’hérésies. Quant au culte des saints, il ne faut voir là qu’un moyen d’apostolat, un modèle donné aux chrétiens.
L’argumentation du patriarche ne suffira pourtant pas à ramener l’évêque de Nakoléia à ses vues. Et il n’était pas le seul, le rejet du culte des images ayant déjà d’ardents prosélytes en Asie Mineure, à Constantinople même et… dans l’entourage de l’empereur. Et il semble bien que, déjà en 726, Léon III ait fait siennes les théories iconoclastes. Tout cela n’était cependant que du domaine de la discussion… Il n’allait pas tarder à être affronté à la réalité
Selon la Chronique de Théophane, dès le début, Léon III « commença à parler de la destruction des saintes et vénérables images ». Il attendra quand même quatre ans, sans doute dans l’espoir de voir le patriarche céder devant l’argumentaire iconoclaste. Ce n’est donc qu’après avoir perdu tout espoir de le convaincre que l’empereur décida de convoquer une réunion publique et de prendre très officiellement position contre le culte des images. La démission consécutive de Germain allait laisser le champ libre au souverain qui, ayant placé une de ses créatures -Anastase- au patriarcat, va promulguer toute une série d’édits interdisant les images.
La réaction de Rome dans tout cela tiendra plus de l’agacement devant l’omnipotence impériale et l’indépendance du patriarcat. Et si l’évêque de Rome prend ferment parti, dès ce moment, en faveur du culte des images, c’est plus pour prendre le contre-pied du double pouvoir byzantin que par conviction profonde. C’est sans doute pourquoi aussi il n’y aura de véritable réflexion sur ce culte qu’à la seconde querelle iconoclaste.
Et si les iconophiles, ou reconnus comme tels, n’approfondissent pas vraiment la question, ce n’est pas le cas des iconoclastes, fortement encouragés par le successeur de Léon III, Constantin V. Consacrant les premières années de sa vie à combattre, avec succès, les musulmans, Constantin se lance, vers 750-752, dans un vaste mouvement d’apostolat de l’Empire. Fortement opposé au culte des images, il encourage cependant les discussions publiques et rédige lui-même des Interrogations qui formeront la base de la théologie iconoclaste.
Véritable roi-prêtre, comme il se définit lui-même, Constantin V ira très loin dans la réflexion sur l’image. En conclusion, il apparaît que, pour lui, la seule image véritable, et donc pouvant faire l’objet d’un culte, est celle de l’eucharistie. Toute représentation humaine reviendrait même à nier la double nature christique -l’humaine étant la seule apparente- et qu’une double représentation -pour justement rappeler l’existence de deux natures- induirait, à la longue, la présence d’une quatrième personne de la Trinité.
On le voit, la réflexion de Constantin est directement inspirée par la crise des hérésies christologiques des siècles précédents. Tout a été dit, selon Constantin, aussi gardons-nous de tout faux-pas, de toute représentation, celle-ci pouvant porter à confusion.
À la suite de ces écrits, Constantin V, véritable tête pensante de l’iconoclasme, réunit un concile « œcuménique » où ne seront présents ni l’évêque de Rome ni les patriarches orientaux. Le concile iconoclaste d’Hiéréia (754) condamne donc les principaux iconophiles -le patriarche Germain et le grand défenseur des images, saint Jean Damascène- et confirme la « doctrine » iconoclaste, largement inspirée, on s’en doute, par l’empereur lui-même.
Cette doctrine refuse les images du Christ, tout en reconnaissant que l’eucharistie n’est pas la seule représentation valable du Fils de Dieu. Quant aux images de la Vierge Téotokos ou des saints, si elles sont théologiquement valables, sont bien loin de retranscrire la sainteté de leur modèle :
La vraie image des saints, conclue Gilbert Dagron pour les iconoclastes, est à chercher dans la lecture de leur vie et de leurs exploits…
Enfin, le pouvoir d’intercession de la Vierge et des saints, celui des reliques sont réaffrimés.

Le Christ (détail d'une icône).
Le Christ (détail d’une icône).

Cela n’empêchera cependant pas les débordements, consécutifs à « la chasse aux images » entreprise par Constantin V au lendemain du concile d’Hiéréia.
En 787, rapporte Gilbert Dagron, devant le concile de Nicée II, le patriarche Tarasios parle de mosaïques arrachées, de peintures blanchies à la chaux, d’icônes, évangiles et objets consacrés détruits ; devant la même assemblée, le diacre Démétrios déclare avoir constaté à Sainte-Sophie la disparition de deux livres enluminés et en montre un troisième où les images ont été découpées…
Les reliques, en faveur desquelles le concile s’était pourtant prononcé, subiront, dès 760, un sort équivalent.
Parallèlement à ces actions contre les objets, l’empereur se lance également dans une sanglante persécution des iconophiles. Les moines, soupçonnés de corrompre le peuple et de lui inspirer une trop grande dévotion envers les images, seront particulièrement touchés au point que l’idéal et l’institution monastiques mêmes seront finalement l’objet de l’ire impériale.
Cette dérive, particulière à Constantin V, sera circonscrite dans le temps mais l’iconoclasme lui-même va perdurer sous le règne de ses successeurs… et, avec lui, la controverse.
Les partisans du culte des images se déploient et montent enfin au créneau. Mettant en avant l’aspect vétéro-testamentaire de l’iconoclasme, ils voient, dans l’Incarnation même, une justification de l’iconophilie. Ce seront, entre autres, les arguments de saint Jean Damascène, moine du monastère de Saint-Sabas et, nous l’avons dit, principal polémiste de l’iconoclasme -il est notamment l’auteur de trois Discours aux calomniateurs des images. Dans ces écrits, si la recherche théologique est minime, Jean Damnascène élabore « une argumentation opposable terme à terme à celle des iconoclastes », en une véritable compilation traditionnelle et doctrinaire.
Autrefois, conclue-t-il, Dieu n’avait jamais été représenté en image, étant incorporel et sans visage. Mais puisque Dieu a été vu dans la chair et qu’il a vêcu parmi les hommes, je représente ce qui est visible en Dieu. Je ne vénère pas la matière mais le créateur de la matière, qui s’est fait matière pour moi et qui a daigné habité dans la matière et opérer mon salut par la matière. je ne cesserai de vénérer la matière par laquelle m’est advenu le salut. Mais je ne la vénère pas comme Dieu…
C’est sur ce genre d’argumentaire que se basera plus tard le concile de Nicée II, réuni à l’initiative de l’impératrice Irène, qui condamne l’iconoclasme.

La rage d’Odin

On connaît peu et mal la mythologie nordique notamment parce que, contrairement à ce qui s’est passé en Irlande, personne n’a pris la peine de mettre par écrits les sagas des héros et des dieux scandinaves… Personne, sauf un érudit islandais, Snorri Sturluson, qui s’y attelle au XIIIe siècle, alors que la Scandinavie est christianisée depuis de nombreuses années.
À l’image des Vikings eux-mêmes, les dieux scandinaves apparaissent alors tout en violence. C’est d’ailleurs dans un bain de sang que fut créé l’Univers.
La mythologie scandinave a ceci de particulier que toute l’histoire de ces dieux, depuis la fondation de l’univers, est tendue vers un seul but : leur propre fin, le fameux Crépuscule des dieux.
À l’origine des temps, n’existaient que deux entités : le monde du feu et celui de la glace. De leur union naquit Ymir, père de tous les géants, fruits de sa sueur. En même temps qu’Ymir, et on ne sait trop comment, apparue la vache Audhumla, dont les pis abreuvaient les géants. La vache, quant à elle, ne se sustentait qu’en léchant la glace et c’est ainsi qu’elle fit apparaître Buri. Ce dernier eut un fils, Bor, qui, en s’unissant à une géante, engendra trois fils : Odin, Vili et Vé. C’était le début de la race des dieux.
La création de l’univers
Odin et ses frères, une fois devenus grands, en eurent rapidement assez de la constante ingérence des géants, êtres cruels et rustres. Ils tuèrent donc Ymir et noyèrent toute sa précieuse progéniture dans son propre sang. Seul un couple de géants put s’enfuir et créa une nouvelle race de géants qui devait vivre au pays des glaces.
Odin et ses frères décidèrent ensuite de créer l’univers et, pour ce faire, ils utilisèrent… le corps même d’Ymir ! La chair du géant devint la terre, son sang donna les fleuves et les rivières, ses os les montagnes et ses dents les rochers. Puis, voyant une multitude de vers qui pullulaient dans la chair en décomposition, ils créèrent la race des nains, condamnée à vivre sous terre. Poursuivant leur projet, ils s’emparèrent du crâne d’Ymir et en firent la voûte céleste, soutenue par quatre nains qui portaient les noms des quatre points cardinaux. Pour finir, ils utilisèrent les cils et les sourcils du géant pour élever un rempart quasi infranchissable entre le monde des géants et leur propre monde, Asgard. Les dieux relièrent leur demeure aux huit autres mondes par un pont, nommé Bifrost, semblable à un arc-en-ciel.
Les dieux étaient seuls, cependant ils savaient déjà qu’il leur fallait se préparer au Ragnarök. Pour ce faire, ils avaient besoin de combattants : prenant deux troncs d’arbre, ils les sculptèrent et, soufflant dessus, leur donnèrent la vie, créant ainsi la race des hommes.
Les dieux créent les classes sociales
Une fois la disposition de l’univers réglée, la paix entre les Ases et les Vanes, les dieux les plus anciens, établie, Odin et ses pairs se préoccupèrent enfin des hommes. Et ce qu’ils virent ne leur plu absolument pas : le Midgard manquait très sérieusement d’ordre, aussi décidèrent-ils de réglementer tout cela. C’est Heimdall, le gardien du Bifrost, qui fut chargé de cette besogne.
Parvenu dans le monde des hommes, Heimdall aperçut tout d’abord une modeste chaumière dans laquelle vivait un vieux couple : Ai et Edda. Malgré leur indigence, le couple l’accueillit volontiers et cela pendant trois jours. Leur hospitalité était d’ailleurs telle qu’Edda lui proposa de partager sa couche ! Neuf mois plus tard, elle mettait au monde un fils, Thrall, qui, adulte devint un être laid, ayant le dos courbé et les mains calleuses. Thrall se maria avec une femme à son image et engendra une nombreuse descendance. Ainsi fut créée la caste des esclaves.
Heimdall, quant à lui, avait poursuivi sa route et rencontré un couple tout ce qu’il y a de bien, d’honorable. Ils le reçurent trois jours durant, lui offrirent de dormir en leur compagnie et, neuf mois après, la femme mit au monde un fils, Karl, qui allait devenir le père des hommes libres. Enfin, Heimdall acheva son périple chez un couple riche et oisif, vivant dans une magnifique demeure. Vater et Mutter, tels étaient leurs noms, l’accueillirent comme les autres et, une fois encore, Heimdall fit plus que prodiguer ses conseils. Le fils d’Heimdall et Mutter, en grandissant, se révéla être un jeune homme fort intelligent, beau, au regard perçant et possédant de façon innée l’art du commandement. C’est son fils cadet, Konr, qui donna son nom à la race des rois. Il acquit de vastes domaines qu’il distribua ensuite aux fils de Karl afin qu’ils les exploitent.
Les hommes étant désormais organisés selon le vœu des dieux, Heimdall put enfin regagner la demeure de ses pairs.
Le Walhalla
En Asgard, il existait en réalité plusieurs demeures : chaque dieu avait la sienne et chacun possédait une « halle », c’est-à-dire une vaste pièce où vivaient certains hommes morts. Freyja, déesse de l’amour, en avait une, de même que nombre de dieux, mais la halle la plus célèbre est, sans aucun doute, celle d’Odin que l’on appelait le Walhalla. C’est là, après les batailles des hommes, que les Walkyries, des géantes au service du dieu des dieux, conduisaient les plus vaillants d’entre eux, destinés à se battre à nouveau lors du Crépuscule des dieux. Chaque jour, ces guerriers valeureux s’entraînaient, se battant jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le soir venu, ils étaient conviés à un immense festin, avec pour plat principal un cochon extraordinaire dont la chair se reconstituait chaque matin. Ce festin quotidien était bien sûr arrosé d’hydromel, la boisson des dieux, tiré aux pis de la chèvre Heidrun. Odin présidait toujours au banquet de ses guerriers, ce qui ne l’empêchait nullement de se tenir au courant de tout ce qui se passait dans le monde des hommes, notamment sur les champs de bataille.
Le monde des dieux
Selon Adam de Brême, le nom d’Odin signifierait « fureur », ce qui convient somme toute assez bien à ce dieu de la guerre, animé d’une rage telle qu’elle le conduisait parfois aux actions les plus sanglantes. Mais si Odin est le dieu privilégié des guerriers vikings, il est également invoqué en tant que dieu de la poésie, de la magie et de la divination. Car le chef de la vaste famille des dieux est le maître de toute connaissance, une connaissance acquise au péril de sa vie. En effet, les morts étant les seuls à savoir le pourquoi des choses, Odin décida un jour de se mettre dans un état de semi-mort. Pour se faire, il se pendit, durant neuf jours et neufs nuits, aux branches du frêne Yggdrasil, ce qui, accessoirement, lui donna également l’occasion d’inventer les runes, le langage des dieux.
Si Odin est bien le maître incontesté d’Asgard, le dieu préféré des Scandinaves est, sans aucun doute, son fils, Thor. Au point d’ailleurs que les Vikings se désignaient généralement sous le nom de « peuple de Thor ». Armé de son marteau, Mjöllnir, Thor, le tueur de géants et le guerrier par excellence, consacrait également les mariages et les naissances des hommes. Débordant d’énergie, ce géant roux, bon vivant, bon père de famille, était l’image même du « Viking moyen », ce qui explique sa popularité.
Loki le sournois
  Loki, quant à lui, est un dieu à la personnalité très ambigüe : malin, fourbe même, il n’apparaît plus, au fur et à mesure des mythes, comme une simple « brebis galeuse » mais bien comme un des personnages centraux de la mythologie scandinave.
Parce qu’il était jaloux de Balder, le plus beau et le meilleur des fils d’Odin, il conçut envers lui une haine tenace, au point de désirer sa mort. Balder étant assailli de mauvais rêves dans lesquels il se voyait périr, Frig, sa mère, décida de faire jurer à tous les êtres, vivants ou non, existants dans les neuf mondes de ne jamais blesser Balder. À tous, sauf au gui, petit et fragile. Un jour que les dieux s’amusaient à jeter sur Balder toutes sortes d’objets et de pierres sans que cela l’atteigne le moins du monde, Loki, déguisé en vieille femme, alla trouver Frig. Interrogeant la déesse avec son ingéniosité habituelle, il apprit donc que Frig avait négligé le gui, par trop insignifiant. Une fois en possession de cette précieuse information, Loki rejoignit les autres dieux et, mettant dans la main de l’innocent dieu aveugle, Holder, une branche de gui, l’invita à participer, lui aussi, à l’amusement. Loki guida le bras d’Holder et Balder fut transpercé par le frêle branchage ! Cette mort, malgré la colère des dieux, ne pouvait être vengée… sur le sol d’Asgard, qui était une terre sacrée. Néanmoins Loki, craignant la vindicte des dieux, eut la mauvaise idée de s’enfuir dans les montagnes. Et la vengeance d’Odin, lorsqu’il le retrouva, fut terrible.
Conduit dans une caverne par ses pairs, Loki fut immédiatement mis au supplice : il vit ses fils s’entre-dévorer puis, les dieux ayant utilisé les intestins de l’un d’eux pour fabriquer des liens, Loki fut attaché sur un rocher. Enfin, on plaça au-dessus de lui un serpent dont le venin devait continuellement s’écouler sur son visage. Quand les dieux partirent, abandonnant Loki à son triste sort, seul Sigyn, son épouse, resta auprès de lui. Chaque jour, elle recueillait le venin du serpent afin qu’il n’atteigne jamais Loki. Mais, lorsque la coupelle était pleine, Sigyn était bien obligée de la vider et, à ce moment, le venin inondait le visage du dieu : la souffrance était telle que Loki hurlait, se contorsionnait, provoquant ce que nous appelons… des tremblements de terre !
Les fils de Loki
Si Loki apparaît comme un bien triste sire, ses enfants bâtards furent bien pires encore.
Un jour que le dieu du feu s’était aventuré dans le pays des glaces, il rencontra une géante de la glace avec laquelle il s’unit. Trois enfants naquirent de cette rencontre, trois enfants plus effrayants les uns que les autres : il y eut d’abord Fenrir, un loup d’une puissance inégalée, Jormungand, un serpent géant, et Hel, une fille dont la moitié du corps était en putréfaction.
Et lorsque les dieux apprirent leur existence, une prophétie annonçant le rôle destructeur de ces enfants leur fut également révélée. Odin ordonna immédiatement que l’on conduise les enfants à Asgard, où il déciderait de leur sort. Jormungand fut précipité dans les profondeurs de la mer mais, loin de périr, le serpent grandit tant qu’il finit par ceindre complètement le monde. Hel, au physique si ingrat, fut condamnée à vivre dans les enfers, dont elle devint la déesse. Quant à Fenrir, une prophétie annonçait qu’il serait l’adversaire d’Odin au Ragnarök aussi, le maître des dieux décida-t-il de le garder sous sa surveillance. Mais les dieux eurent toutes les peines du monde à le « tenir en laisse » et ce n’est que grâce à un lien magique confectionné par les elfes qu’ils y parvinrent. Succès mitigé puisque Tyr, le dieu de la guerre, laissa tout de même un bras dans l’affaire…
Le Crépuscule des dieux
  Dès la genèse du monde, tout est donc en place pour le Ragnarök dont, bien qu’il n’est pas encore eu lieu, on connaît déjà le déroulement et la fin… inéluctable.
C’est dans le monde des hommes, le Midgard, que se jouera le premier acte du Crépuscule des dieux. Trois années durant, des combats terribles décimeront la race humaine, personne ne pourra se fier à quiconque et le lucre, l’inceste, la haine envahiront les cités. Un grand hiver viendra, suivi d’une véritable apocalypse, lorsque le soleil et la lune seront engloutis, plongeant l’univers dans les ténèbres. Loki et Fenrir se libéreront alors de leurs liens, annonçant ainsi l’ultime assaut contre les dieux.
Venant des terres glacées, les géants marcheront sur Asgard par cohortes entières ; Hel se joindra à son père et à son frère, accompagnée des morts de son royaume. Ils détruiront Bifrost et rencontreront les dieux dans la vaste plaine de Vigrid, aux portes d’Asgard. Odin, à la tête de son armée de valeureux guerriers et entouré des dieux, tentera de repousser ses ennemis… en vain.
Cet ultime combat sera marqué par de hauts faits de la part des dieux. Ainsi, Thor combattra Jormungand, le terrible serpent, qu’il achèvera à grands coups de marteau. Mais, empoisonné par le venin de son ennemi, il ne survivra pas à cet affrontement. Odin lui-même succombera face à Fenrir, mais il sera vengé par un de ses fils, Vidar, qui, saisissant la mâchoire du loup, l’écartèlera littéralement. Les dieux s’écrouleront, faisant cependant de terribles ravages dans les rangs ennemis. Des guerriers du Walhalla, pas un ne survivra et la demeure d’Odin sera également dévastée. Finalement, l’océan déchaîné engloutira le monde.
Cette mort de l’ancien monde appelle cependant une renaissance : de l’océan ressurgira une terre, riche et fertile ; une aube nouvelle se lèvera sur ce monde régénéré où un couple d’hommes, Lif et Lifthrasir, jadis caché dans les rameaux d’Yggdrasil, perpétuera la race humaine ; Balder et Hoder reviendront alors du monde des morts et rejoindront Vidar et Vali, les fils d’Odin, Modi et Magni, les fils de Thor. Et les dieux survivants du Ragnarök régneront sur ce monde nouveau, où rien n’est encore écrit…
Tel est le destin des dieux et celui des hommes : ni les uns ni les autres n’y peuvent rien changer.