La Chimère : l’enfer des impies

La Chimère d'Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).
La Chimère d’Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).

C’est Homère qui, le premier, évoque la Chimère. C’est également lui qui donne la première description des Enfers ; lui et tous ceux qui ont réécrit sur les récits de l’Iliade et de l’Odyssée. Dans les passages les plus anciens, l’Hadès, c’est-à-dire le séjour des morts, est un lieu d’exil où les âmes, reléguées dans les profondeurs de la terre, mènent une sorte de « non vie ». Véritables âmes en peine, les morts errent sans fin, dépourvus de souvenir, de conscience et même de voix, puisqu’ils ne peuvent faire entendre qu’un sifflement, et ne retrouvent un semblant de conscience qu’après s’être abreuvés du sang sacrificiel répandu par Ulysse. Que ces morts aient été bons ou mauvais durant leur vie terrestre importe peu à l’époque homérique : la fin sera la même. Seuls quelques crimes particulièrement graves peuvent donner lieu à quelques supplices… plutôt raffinés. C’est dans ce cadre particulier qu’intervient la Chimère.
Ni le supplice de Tantale, qui voit disparaître les fruits qu’il est à deux doigts de cueillir, ni celui de Tityos, condamné sans fin à se faire dévorer le foie par deux rapaces, ni encore le supplice de Sisyphe, qui pousse sans fin un rocher au sommet d’une montagne, n’apparaissent que dans des passages « récents » des écrits homériques, Homère évoque, pour sa part, les Erinyes –appelées aussi les Furies- chargées de poursuivre les parjures.
Or, pour les Grecs, le parjure, avant d’être une faute morale, est surtout une offense faite aux dieux. Et, plutôt que d’être une évocation des vices –débauche, désir coupable et orgueil-, les trois acteurs de ces peines particulières représentent ce parjure, ce péché contre les dieux. Le cas de Tityos est d’ailleurs assez clair puisque ce géant paie visiblement la tentative de viol sur Létô, mère d’Apollon et d’Artémis. On le voit, le seul « pêché » méritant la colère des dieux par-delà la mort est bien celui commis contre les dieux. Et c’est bien là, d’après Homère, l’affaire des Furies, des Erinyes. Mais qui sont ces Furies, messagères de la colère des dieux ?
On peut voir dans ce nom, l’évocation générale et primitive des monstres qui, dans le développement de la croyance grecque vont peupler l’Hadès. Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère sont tous issus de la même « famille », selon la mythologie classique. Fils et filles d’Echidna et de Typhon, tous deux nés du sein de Gaïa, la Terre, ces êtres monstrueux hantent le monde souterrain, celui des Enfers. Tous, également, ont un point commun : le serpent. Les Gorgones sont trois sœurs au corps de femme et à la chevelure constituée de serpents, Cerbère est un chien doté de trois têtes et d’une queue de serpent, l’Hydre de Lerne est moitié femme moitié serpent, quant à la Chimère c’est un  monstre possédant une tête de lion, une tête de chèvre et une queue de serpent. Même famille ou même monstre décliné à l’envie ? Les Furies seraient donc cette famille ou ce monstre. Une hypothèse d’autant plus acceptable que la Chimère, comme les Furies, est là pour punir les impies. Et qui est plus impie que celui qui offense les dieux ? Elle est l’instrument de la vengeance des dieux, comme elle deviendra plus tard celui de la vengeance des âmes mortes contre les vivants. L’évolution de la croyance grecque fait sortir ces monstres du monde souterrain où elles étaient cloîtrées. Les Furies deviennent la personnification des âmes vengeresses elles-mêmes, de la même façon que Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère finissent par envahir le monde de la surface, celui des vivants. Et c’est là que se situe l’épisode célèbre du combat opposant Bellérophon et la Chimère, que le héros, nouvel Hercule, finit par tuer.

Déméter, l’espoir des défunts

La déesse Déméter, d'après une statue antique.
La déesse Déméter, d’après une statue antique.

Semblable à une graine qui, une fois planté en terre, va renaître et produire une plante nouvelle, le corps, étant inhumé, retrouve la terre nourricière, s’y régénère et peut ainsi entamer une nouvelle vie. Ainsi succède éternellement la mort à la vie puis la vie à la mort, au sein même de la nature. Telle était la conception naturelle de la religion grecque archaïque, la religion des Grandes Déesses. Parmi celles-ci, Déméter a un rôle essentiel.
Dans la religion primitive, la terre divinisée était représentée par une déesse unique, souveraine du sol fécond, de cette terre où germe la végétation et, découlant d’une démarche intellectuelle naturelle, des profondeurs mêmes de la terre. Une terre qui, naturellement va devenir la dernière demeure des défunts, de ceux qu’elle avait nourris au fil des ans et des récoltes. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher l’origine de l’inhumation. Sans doute est-ce là également qu’il faut voir la distinction dans la divinité même de la Terre qui, d’une personnification unique va prendre l’apparence de deux puis de trois déesses : Gê –ou Gaïa-, Déméter et Coré-Perséphone représentent tous les aspects de la terre, depuis l’entité cosmique jusqu’aux profondeurs des Enfers. A Déméter reviendra le rôle ô combien sympathique de déesse de la fécondité, celle qui règne sur la végétation et donne les moissons abondantes. Des attributs qui feraient presque oublier le rôle « infernal » de la Déméter primitive. Un rôle sombre qu’elle délèguera ensuite à son « fille » Coré-Perséphone.
Si le terme de « chthôn », qui désigne les profondeurs du sol, est devenu un des épithètes de Gê, qui est dite « chthonia » chez Eschyle, il sera, par la suite, attribué à Déméter. Du jour ou Gê-méter devient Gê et Déméter, deux personnalités différentes, c’est à cette dernière que sera confié les dépouilles des défunts. A elle que reviendra la charge de gardienne des morts et des Enfers, raison pour laquelle on la représentait avec « l’erkos », la clef du royaume des morts. A Athènes, on qualifiait également les morts inhumés de « Dêmêtreioi », « ceux qui sont à Déméter », alors qu’à Sparte on faisait des sacrifices à cette déesse douze jours après un décès. Autant de rites qui font de Déméter une divinité éminemment chtonienne et infernale. Une divinité qui, avec la célébration des mystères d’Eleusis, va conserver une place non négligeable dans le rapport à la mort, présidant désormais aux plus belles espérances.
On a dit que la notion primitive de la religion grecque faisait de la terre la source régénératrice, celle qui nourrit le grain et fait naître et renaître les plantes. De là était né le rite de l’inhumation. De là est né également la conception d’un autre monde, d’une survivance à la mort. Les mystères d’Eleusis, comme tous les mystères orientaux d’ailleurs, feront perdurer cette notion en la spiritualisant, jusqu’à atteindre au concept même d’immortalité de l’âme. Déjà présente dans la mythologie homérique, cette notion va toucher au principe de la double destinée des âmes. Aux initiés une immortalité heureuse, aux non-initiés une immortalité terne ou pire. Aux uns la récompense et le bonheur, aux autres les peines et les supplices. Les sacrifices, les purifications, les rites vont être autant d’actions méritoires à faire valoir pour accéder au sort envié des âmes élues par la déesse. De fait, Déméter devient alors l’espoir des défunts, la déesse des Enfers heureux…

Les saints des derniers jours

Brigham Young (1801-1877)

Le 24 juillet 1847, arrive sur les bords du lac Salé une longue caravane de pionniers. Ils viennent de parcourir quelques mille sept cents kilomètres, fuyant la colère des « Gentils » et abandonnant le corps de leur premier prophète, Joseph Smith junior.
C’est à l’âge de quinze ans que Smith a une première vision du dessein de Dieu à travers le Livre de Mormon, découvert grâce à l’ange Moroni. En 1827, il fonde « l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », annonçant l’avènement prochain d’un règne terrestre de Dieu, que lui, Smith, doit préparer en soumettant le monde. Peu à peu, Smith devra abandonner ses prétentions -il se présentera tout de même à la présidence des États-Unis et se contentera de fonder Nauvoo, la « nouvelle Jérusalem ».
Fuyant la persécutions des autres communautés, les mormons, dirigés par Brigham Young, s’installent donc à Salt Lake City, faisant de l’Utah un État totalement indépendant du reste des États-Unis. Young promulguera, en 1852, le dogme de la polygamie, déjà annoncé par Smith et qui avait occasionné une première scission dans l’Église des saints des derniers jours. Ce n’est d’ailleurs que cinquante ans plus tard, quand les mormons auront décidé d’abandonner -officiellement du moins- la polygamie, qu’ils pourront être admis dans l’Union.

La révélation de Tagès

Statue en bronze d'une suppliante.
Statue en bronze d’une suppliante.

La religion étrusque est une religion révélée. Mais contrairement aux religions du Livre, il ne s’agit nullement de la révélation de l’existence de Dieu ou du destin de l’homme, mais uniquement des rites cultuels à suivre. Des rites qui permettent d’entrer en contact avec les dieux, de pénétrer leur monde, notamment par les rites divinatoires. De fait, il s’agit donc de la démarche strictement inverse à celle des religions du Livre qui ont établi les rites en fonction de la connaissance qu’elles avaient de Dieu et des rapports humains-divins.
Cicéron ou encore Ovide, qui comme nombre de Romains se sont passionnés pour la religion étrusque, ont rapporté la plus célèbre de ces révélations. Elle serait le fait de Tagès. Un jour qu’un paysan labourait son champ, un enfant paru au milieu des sillons, comme sorti de terre. Tagès, puisque tel était son nom, devait enseigner au paysan ainsi qu’à tous les véritables Etrusques, c’est-à-dire les membres des douze peuples, les rites et les choses sacrées qui seront transcrits dans les Libri haruspiscini.
D’autres ouvrages verront le jour suite à cette révélation, sans pour autant que leur origine soit certaine. D’autant que d’autres révélations, provenant d’autres "révélateurs", comme Cacu ou Vegoia, feront leur apparition, sans pour autant avoir l’impact de celle de Tagès. A croire même qu’elles ont été le fait de quelques grandes familles, avides d’asseoir leur pouvoir politique ou même terrien sur la possession et la compréhension de textes sacrés. Et il est clair que cette connaissance rituelle et cultuelle avait son importance ; que son poids était réel au niveau politique. Il sera même tel qu’Auguste fera tout pour rassembler ces mêmes textes à Rome afin de les placer sous sa garde.

Les dieux de l’Olympe

Statue du temple de Zeus.
Statue du temple de Zeus.

Majestueux, inaccessibles, les dieux de l’Olympe dominent le monde des humains auxquels ils n’accordent, éventuellement,
qu’un coup d’œil distrait.
Leur histoire et leurs histoires, souvent truculentes et qui se résument la plupart du temps à des conflits, des histoires d’amour, de haine ou de jalousie, méritaient d’être enfin contées. C’est sous l’angle, insolite et amusant, de « la petite histoire » que les dieux sont ici représentés, tout en respectant scrupuleusement la véracité de ce qui nous a été transmis sur la religion des anciens Grecs.
Le panthéon des dieux est fort varié et même un tantinet compliqué tant leur généalogie défie tout ce que l’on peut imaginer. Mais la mythologie grecque est, surtout, une grande saga familiale.
Au commencement était la Terre…
Au commencement, il n’y avait rien… si ce n’est le chaos. Et c’est de ce chaos que naquit Gaïa, la Terre.
Bouffie d’orgueil, la toute première divinité de l’Olympe ne tarda pas à se rendre compte que la vie serait bien plus intéressante avec de la compagnie. Ni une ni deux, elle procréa, toute seule, comme une grande, Ouranos, le Ciel. À peine né, Ouranos était déjà un rude gaillard sans le moindre sens moral et, bientôt, le Ciel et la Terre s’unirent… De cette union naquirent les Hécatonchires, trois êtres affreux dotés de cinquante têtes et de cent bras ! Le premier essai était, certes, peu probant, aussi Gaïa et Ouranos continuèrent-ils à procréer : les Cyclopes vinrent au monde, bientôt suivis des douze Titans.
Ouranos regrettait déjà la tranquillité de jadis, quand ils n’étaient que deux, Gaïa et lui, et envoya les Cyclopes et les Hécatonchires au fond du Tartare, sans autre forme de procès !
Ce serait peu dire que Gaïa n’appréciait que très modérément les décisions de son divin époux. Prenant à part le plus jeune des Titans, Cronos, elle lui proposa le trône de son père. Pour accomplir cette mission, elle dota son fils d’une faux… qui lui servirait à émasculer son père, tout simplement !
S’emparant du sexe encore sanglant de son géniteur, Cronos le lança dans la mer d’où jaillit, dans un bruissement d’écume, la très belle Aphrodite. Cette apparition insolite n’eut pas l’effet escompté et passa, au contraire, totalement inaperçue si ce n’est pour le Zéphyr qui poussa délicatement le coquillage servant de refuge à la déesse et la conduisit à Chypre où les Heures la reçurent, l’habillèrent et la pomponnèrent en attendant le moment opportun pour une entrée plus théâtrale…

Le dieu du temps, Cronos.
Le dieu du temps, Cronos.

Quand le Temps dévorait tout
Le Ciel et la Terre étaient définitivement séparés et Cronos, dieu du Temps, s’installa sur le trône de son père.
Il ne lui restait plus qu’à trouver une épouse à la hauteur : il choisit donc Rhéa, sa sœur. Et bientôt, un troisième être vint compléter ce touchant tableau familial.
Cependant, alors que, en grand-père attentionné, Ouranos venait voir le nouveau-né, il confia un secret à Cronos : Ouranos avait peut-être perdu sa virilité mais il y avait gagné le don de voyance et c’est d’une voix sépulcrale qu’il annonça l’avenir à son fils. Ainsi, de la même façon qu’il avait éjecté son père du trône de la direction du monde, Cronos serait à son tour renversé par son propre enfant…
Cronos en avait des sueurs froides. Une seule décision s’imposait : il prit l’enfant et le dévora ! Et ainsi fut fait de toute sa progéniture… Jusqu’au jour où Rhéa en eut assez.
Suivant les conseils avisés de Gaïa, elle se réfugia en Arcadie, mis au monde son précieux rejeton, le sixième, et, retournant auprès du Temps, lui présenta, enveloppé dans des langes, un morceau de montagne… que Cronos s’empressa de dévorer.
Une enfance privilégiée
Sujet depuis peu à de sérieuses lourdeurs d’estomac, le dieu du Temps ne se doutait certes pas que son temps était compté…
Quelque part en Arcadie la chèvre Amalthée prenait soin du jeune Zeus, dernier né de Rhéa et de Cronos. Ce n’était que galipettes, galopades et parties de saute-mouton. D’ailleurs, c’est au cours d’un de ces jeux que Zeus, s’emparant d’une des cornes de la chèvre, la brisa… et, pour se faire pardonner, attribua à la corne d’Amalthée le pouvoir de combler celui qui la possèderait : c’était la célèbre Corne d’Abondance !
Le temps passait et Zeus grandissait. Et le temps vint où le Temps devait être renversé. Un conseil regroupant Gaïa, Rhéa, Amalthée et la nymphe Mêtis se réunit une nuit et mit un plan au point. Zeus, rapidement mis au courant, se vit confier une fiole qu’il devait vider dans le verre de Cronos.

Atlas, un des Titans, supportant la voûte céleste.
Atlas, un des Titans, supportant la voûte céleste.

Un combat de géants
Une ombre furtive s’immisca dans le palais du Temps et, d’un geste sournois, versa la petite fiole dans la coupe de Cronos. Quand celui-ci l’eut engloutie, il fut pris de brusques nausées et finit par rejeter, non seulement son déjeuner, mais aussi Poséidon, Héra, Déméter, Hadès et enfin Hestia.
Laissant Cronos affalé sur le sol, Zeus et ses frères et sœurs quittèrent le palais la tête haute. Tous savaient cependant que le combat ne faisait que commencer…
À peine remis de sa surprise, Cronos fit le rappel des troupes pendant que ses enfants se réunissaient en conseil. Face à tous les Titans, ils n’avaient pas la moindre chance et le savaient. C’est alors que Zeus eut une idée : quel meilleur soutien que les trois cents bras des Hécatonchires et l’œil de lynx des Cyclopes !
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Zeus était au fond du Tartare et délivrait ses oncles. Le combat pouvait commencer ! Il devait durer dix ans…
Rien ne semblait devoir faire pencher la balance quand les Cyclopes, plutôt doués pour les travaux manuels, se mirent au travail. Quand ils sortirent enfin de leur forge, ils portaient un casque, un trident et… la foudre.
Hadès s’empara du casque… et disparut aussi sec ! Poséidon s’appropria le trident et Zeus la foudre. Le plan de Zeus était simple : abattre Cronos, ce qui entraînerait immanquablement la reddition des Titans.
Les deux armées, avec à la tête des Titans Cronos et son frère Atlas, se trouvèrent, une fois de plus, face à face. Hadès coiffa le casque qui le rendait invisible, s’approcha subrepticement de Cronos et l’abattit d’un coup bien senti ! Poséidon se précipita alors sur le Titan à terre, le bloqua avec son trident et Zeus l’acheva… d’un bon coup de foudre.
L’armée des Titans était vaincue ! Cronos fut envoyé en exil, Atlas, déjà épuisé, fut condamné à porter le ciel sur ses épaules et Zeus s’installa sur le trône de son père.
Le partage du monde
Après cette victoire mémorable, Zeus réunit un ultime conseil de famille qui devait aboutir à une parfaite séparation des pouvoirs.
Hestia intervint la première. Elle ne voulait pas grand chose, si ce n’est préserver sa virginité. Les ébats libidineux de ses frères ne l’intéressaient nullement. Zeus lui accorda volontiers ce qu’elle désirait et elle devint la déesse du foyer.
Ce fut ensuite le tour de Déméter la sensuelle. Pour sa part, elle n’avait qu’un désir : voir la Terre se recouvrir de champs et de pâturages. Elle devint donc la déesse de la terre-mère.
C’est le moment que choisit Poséidon pour rappeler son droit d’aînesse. Pourquoi la direction du monde devait-elle revenir à Zeus ? Devant le silence consterné que cette déclaration engendra, Poséidon, grand seigneur, proposa de soumettre le fait au tirage au sort. Et c’est ainsi que Poséidon, légèrement déçu, reçut le royaume de la mer, alors que Zeus obtenait le ciel et Hadès le royaume des morts, ce qui convenait parfaitement à ce dieu au regard sombre et au silence inquiétant.
Héra n’y tenait plus. Elle attendait ce moment depuis bien longtemps et annonça triomphalement son prochain mariage avec le dieu des dieux, Zeus en personne, qui s’était laissé piéger au cours d’un ébat passionné avec sa voluptueuse sœur.
L’Olympe, un endroit charmant, deviendrait la demeure des dieux.
La jalousie d’Héra
La vie reprit doucement son cours. Chacun vaquait à ses occupations et bientôt Zeus et Héra purent annoncer la naissance de leur progéniture. Trois enfants naquirent de leur union : Hébé, déesse de la jeunesse et futur épouse d’Héraclès, et Ilithye, qui aidait les femmes lors de l’enfantement, se révélèrent des petites filles sages comme des images, au contraire de leur frère, le turbulent Arès. Déjà bagarreur, le petit dieu annonçait partout qu’il serait dieu de la guerre, ce qui n’étonna personne.
Cette charmante vie de famille ne convenait guère à la nature de Zeus. À peine avait-il quitté sa femme qu’il alla retrouver son premier amour : la nymphe Mêtis. Zeus l’aima tant… qu’il finit tout simplement par la dévorer ! Héra eut vent de l’aventure et révéla enfin sa nature profonde : elle fit une telle scène à Zeus que le dieu des dieux préféra prendre le large.
Ses pas le conduisirent tout naturellement vers Thèbes, où il conquit le cœur -et la couche- de la belle Sémélé. La jeune fille était certes ravissante mais elle ne brillait pas particulièrement par l’intelligence : elle écouta les conseils d’Héra et, alors que Zeus venait de la rejoindre, Sémélé demanda au dieu des dieux de lui apparaître dans toute sa splendeur. Zeus tenta bien de lui enlever cette idée de la tête mais la jeune fille était têtue. Il accepta donc et, dans une dernière étreinte, se révéla à elle dans toute sa gloire. Le choc fut tel que Sémélé se consuma, sur place. Zeus ne put que récupérer, in extremis, l’enfant que Sémélé portait en son sein.
Pour soustraire l’enfant à la vengeance de son épouse, Zeus ne trouva pas de meilleure cachette que sa cuisse. Et bientôt naquit Dionysos, dont Zeus confia l’éducation aux nymphes, d’où sans doute son côté quelque peu efféminé. Le petit Dionysos grandissait joyeusement au milieu des lacs et des nénuphars, des fleurs et des pieds de vigne, ce qui lui donna l’occasion d’inventer le vin et de se soûler du matin au soir.
Dionysos était peut-être sorti de la cuisse de Jupiter, mais il se révéla bientôt un dieu chahuteur, constamment saoul et traînant à sa suite une flopée de satyres, de naïades et de nymphes qui ne pensaient qu’à lutiner dans les fourrés.

Buste d'Apollon qui fera l'objet d'un culte aussi bien en Grèce que dans les pays d'Orient.
Buste d’Apollon qui fera l’objet d’un culte aussi bien en Grèce que dans les pays d’Orient.

Le Soleil et la Lune
Zeus, de son côté, était reparti en chasse et, portant un regard de convoitise sur la terre, il aperçut Léto, une de ses multiples cousines.
Héra eut bientôt de quoi attiser à nouveau sa jalousie : Léto, de toute évidence, était enceinte des œuvres de Zeus. Furieuse, l’épouse légitime du maître de l’Olympe interdit à quiconque de recueillir la nouvelle maîtresse de son divin époux. Alors qu’elle était sur le point d’accoucher, Léto se vit fermer toutes les portes et, se traînant de ville en ville, d’île en île, échoua bientôt sur les plages de Délos, un minable petit rocher, où elle mit au monde des jumeaux : Apollon et Artémis.
Pour avoir recueilli Léto, Délos devint bientôt une des îles les plus prospères de la Méditerranée.
Les deux enfants de Léto étaient superbes, tels le Soleil et la Lune. Apollon, de beau bébé joufflu qu’il était, passa, au bout de trois jours, au stade de superbe mâle. Auréolé d’or, paré de tous les dons, il était le plus beau des dieux.
Zeus ne tenait plus de fierté et lui donna un arc, le don de guérir et de dire l’avenir et un char tiré par des cygnes blancs. Bientôt, il possèderait aussi la lyre. Apollon monta alors sur son char et s’envola pour annoncer au monde toute sa supériorité.
Le dieu de la musique, de la médecine et du soleil était aussi un tantinet susceptible. Au cours d’un voyage d’agrément, la suprématie musicale d’Apollon fut mise en doute par un certain Marsyas, joueur de flûte de son état et déjà célèbre musicien. Apollon proposa alors un concours afin de les départager. Tous deux étaient excellents et le jury, les neuf Muses et Midas, roi de Phrygie, ne purent faire un choix. C’est alors que le dieu de la musique eut l’idée de pimenter un peu le concours : serait gagnant celui qui pourrait jouer et chanter en même temps. Bien entendu, Apollon, qui jouait de la lyre, fut déclaré vainqueur, malgré les protestations de Midas qui s’élevait contre ce procédé. Midas se vit affublé d’oreilles d’âne et Marsyas fut pendu à un arbre et écorché vif. De ce jour, plus personne n’osa douter de la supériorité d’Apollon…
Artémis, de son côté, n’avait pas été aussi précoce que son frère : il lui avait bien fallu six jours pour atteindre sa taille de jeune fille ! Véritable garçon manqué, elle avait demandé un arc et des flèches, comme son auguste frère, et aimait à se promener dans les bois et à chasser. Promue déesse de la chasse, Artémis était une vierge farouche, dont les traits mortels touchaient toujours au but. Peu intéressée par les petites histoires des Olympiens, elle se consacrait à son art, entourée des nymphes, ses compagnes. Mais ce qu’elle aimait avant tout, c’étaient les animaux, surtout les tout petits ; et c’est ainsi qu’elle devint aussi la déesse protectrice des enfants.
Le messager des dieux
À peine Héra avait-elle accepté, contrainte et forcée, Apollon et Artémis parmi les dieux, qu’elle découvrit un énième bâtard de Zeus : le subtil Hermès.
Fils de Zeus et de Maia, elle-même fille d’Atlas, Hermès acquit sa réputation dès les premières heures de sa vie. En effet, il s’échappa de son berceau et enleva quelques-uns des bœufs sacrés d’Apollon. Quand ce dernier constata le vol, il entra dans une colère noire ; colère qui s’amplifia quand il découvrit que de ses bœufs, il ne restait que la peau, les os et quelques boyaux. Le jeune dieu fut immédiatement traduit devant le tribunal de Zeus.
Là, Hermès s’excusa du désagrément qu’il occasionnait à son frère puis brandit une lyre, faite avec les boyaux des bêtes sacrés. Dès les premières notes de cet étrange instrument, les Olympiens furent sous le charme. Un tel chef-d’œuvre valait bien ce petit sacrifice, non ? Alors le jeune dieu tendit l’instrument à Apollon qui, magnanime, pardonna l’outrage et fit de la lyre un de ses attributs.
L’éloquence dont avait fait preuve Hermès allait le classer d’office comme le dieu des commerçants, des magouilleurs et des voleurs. Zeus lui donna un caducée, un chapeau à larges bords et des sandales ailées et il devint le messager des dieux et leur avocat en maintes occasions. À lui aussi revenait la corvée de conduire les âmes des morts jusqu’au bord du Styx.
Elle a fait un bébé toute seule…
Héra fulminait. Partout où elle regardait, elle ne voyait que des maîtresses de Zeus.
Pour le dieu des dieux, tous les moyens étaient bons pour approcher les femmes : il prenait l’apparence d’un cygne pour convoler avec Léda, qui allait mettre au monde deux œufs, un avec les enfants de Zeus, Hélène et Pollux, et l’autre avec ceux de son mari, Castor et Clytemnestre ; pour Europe, il se faisait taureau ; pour séduire Danaé il se changeait en pluie d’or, procédé qui lui permettrait d’engendrer le héros Persée ; et pour s’unir à la fidèle Alcmène, il prenait l’apparence de son mari, union d’où naîtrait bientôt Héraclès… Héra en avait assez !
Puisque son mari volage était trop occupé à peupler le monde de ses bâtards, elle allait faire un bébé toute seule. L’idée n’était pas neuve et Gaïa l’avait utilisée avant elle. Ainsi naquit Héphaïstos.
Quand elle vit son fils, Héra fut horrifiée : il était monstreux ! Folle de rage, elle saisit son fils nouveau-né par les pieds et lui fit faire un superbe vol plané hors de l’Olympe.
Héphaïstos, désormais boîteux, fut recueilli par une néréide, la belle et douce Thétis qui, très vite, décela le don particulier d’Héphaïstos pour le travail manuel. Elle lui installa une forge et le dieu put se consacrer totalement à son art.
Profondément reconnaissant envers Thétis, il la couvrait de cadeaux : couronnes, bagues, colliers, parures de toutes sortes eurent un vif succès sur l’Olympe. Qui était donc cet artiste, ce génie ? Thétis se taisait. Un jour, cependant, elle communiqua à son protégé une requête d’Héra : pouvait-il lui faire un trône digne de son rang ? L’occasion était trop belle de rendre à sa mère la monnaie de sa pièce. Héphaïstos se mit au travail et, après quelques jours de labeur, envoya son cadeau à Héra.
En voyant cette splendeur, Héra se pâma de contentement. Elle avait enfin un siège digne de l’épouse légitime du dieu des dieux. Et elle s’assit. Dans un claquement sonore, le piège se referma : elle était bloquée ! Le hurlement furieux qu’elle poussa attira tout l’Olympe. On convoqua Héphaïstos séance tenante.
Enfin l’Amour !
C’est le moment que choisit Aphrodite pour sortir de sa retraite chypriote.
Les dieux de l’Olympe étaient tous autour d’Héra quand apparut, dans toute sa splendide nudité, la belle Aphrodite. Son entrée était réussie : tous restèrent bouche-bée devant tant de beauté… jusqu’à ce qu’Héra se rappelle à leur bon souvenir.
Les exigences d’Héphaïstos n’étaient pas bien grandes : une forge sur l’Olympe, avec un titre de dieu et, pourquoi pas, la fonction de dieu du feu et une femme… un peu comme celle qui venait d’arriver, tiens !
Bien obligé, Zeus accepta le marché. Aphrodite était muette d’horreur : elle, mariée à ça ! Jamais ! Mais Zeus avait parlé et ainsi fut fait. Héphaïstos retourna à sa forge et Aphrodite se consola bien vite dans les bras d’Arès puis de Poséidon puis de Dionysos puis d’Hermès…

Athéna, déesse protectrice d'Athènes.
Athéna, déesse protectrice d’Athènes.

La déesse aux yeux pers
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et Zeus était assez satisfait. Seule ombre au tableau : un mal de tête tenace qui le laissait abasourdi, pantelant.
N’y tenant plus, Zeus fit venir Héphaïstos avec l’idée qu’un bon coup de burin le soulagerait. Le dieu du feu se présenta donc et, d’un coup bien ajusté, ouvrit en deux le crâne de Zeus… d’où sortit une déesse, armée de pied en cape et poussant des cris de guerre. C’était la fille de Zeus et de la nymphe Mêtis : Athéna, la déesse aux yeux pers.
Il s’avéra rapidement qu’Athéna était la sagesse et l’intelligence personnifiées. Elle acquit le titre de déesse de la guerre -pas la guerre brutale et cruelle que personnifiait Arès- mais la guerre rusée, raisonnée.
Inaccessible au charme de l’Amour, comme Artémis et Hestia, cette vierge farouche était toujours accompagnée d’un hibou, devenu sa mascotte. Très vite, Athéna allait prendre une place d’importance dans la vie des dieux et, surtout, dans celle des hommes…

Après avoir offert le feu aux hommes, ses créatures, Prométhée fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré (et se régénérer) chaque jour par un aigle. C'est Héraclès, plus connu sous le nom d'Hercule, qui mit fin à son supplice.
Après avoir offert le feu aux hommes, ses créatures, Prométhée fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré (et se régénérer) chaque jour par un aigle. C’est Héraclès, plus connu sous le nom d’Hercule, qui mit fin à son supplice.

Prométhée, le père des hommes
Prométhée, « celui qui pense avant », était un des Titans, un frère d’Atlas, qui s’était rangé dès le début dans le camp de Zeus. Il avait un curieux violon d’Ingres : fabriquer des hommes ! Et, en plus de les fabriquer, il les aimait. Il les aimait même au point de voler pour eux le feu sacré de Zeus et d’enfermer dans une boîte tous les malheurs du monde.
Pendant longtemps, le dieu des dieux avait supporté avec stoïcisme la lubie de Prométhée mais, en volant le feu, le Titan était allé trop loin. Zeus décida donc de lui donner une leçon.
Il alla voir Héphaïstos -qui finalement était bien utile- et lui demanda de fabriquer un être beau, charmant, attirant, afin de l’offrir aux hommes. Comme de coutume, Héphaïstos fit des miracles : rien ni personne ne pouvait égaler Pandore, « celle qui a tous les dons ». Et Zeus envoya aux hommes ce qui allait être le pire des fléaux : la femme !
Pour une réussite, c’en était une ! Pandore, la première femme avait tout pour elle… excepté un petit rien : l’intelligence. Pour être clair, elle était bête à pleurer !
À peine arrivée parmi les hommes, Pandore se vit recueillie par Épiméthée, qui, comme son nom l’indique, était « celui qui pense après ».
Pandore était certes stupide mais elle était aussi terriblement curieuse et tournait autour d’une boîte que Prométhée avait confiée -dans un jour d’égarement sans doute- à la garde d’Épiméthée. Bien sûr, il était strictement interdit d’ouvrir cette boîte. Épiméthée le dit clairement à Pandore et la laissa, face à la mystérieuse boîte.
Ce qui devait arriver arriva : n’y tenant plus, Pandore ouvrit la boîte… Et c’est alors que tous les malheurs du monde se répandirent sur la terre ! Effrayée par son geste, Pandore referma vivement la boîte, n’y laissant que l’Espérance…
Sur l’Olympe, la vie suivait son cours et les dieux s’ennuyaient ferme quand ils eurent l’idée de se pencher un peu : ils virent alors le monde et tous ces êtres qui le peuplaient. Finalement, Prométhée n’avait pas tort de s’intéresser aux hommes. Mais pourquoi les aimer ? Jouer avec leurs destins, voilà une occupation autrement plus savoureuse !

Ponce Pilate, le procurateur le plus célèbre du monde

Ponce Pilate présentant le Christ au peuple, d'après l'œuvre d'Antonio Ciseri.
Ponce Pilate présentant le Christ au peuple, d’après l’œuvre d’Antonio Ciseri.

Certainement, Ponce Pilate est le procurateur romain le plus célèbre du monde. Mais outre le fait qu’il permit l’exécution de Jésus de Nazareth, que sait-on réellement de cet homme ?
Cinquième procurateur romain de Judée de 26 à 36 après J.-C., Ponce Pilate était, selon les historiens Philon et Josèphe, un être rapace, injuste et cruel. Des déclarations qui sont à prendre avec parcimonie si l’on considère que Philon et Flavius Josèphe sont des historiens juifs et donc peu enclin à l’impartialité.
Il semble cependant que, dès le début de son mandat, Ponce Pilate ait commis nombre d’erreurs, propres à heurter le sentiment juif. Il fit défiler les troupes romaines, toutes enseignes déployées et ordonna de puiser dans le trésor du Temple afin de construire un aqueduc. Une décision qui devait provoquer un incident sanglant. Sans doute alors est-ce afin de se racheter et pour ne pas créer de nouvel incident qu’il abandonna Jésus au Sanhédrin, lequel l’avait déclaré coupable et condamné à mort. Une condamnation qui se devait de recevoir l’aval du procurateur, ce dernier étant le seul à avoir droit de vie et de mort en Judée. Et ainsi en fut-il fait.
En 36 cependant, une plainte des notables de Samarie allait conduire Pilate à rallier Rome où il eut à s’expliquer sur le massacre de Samaritains. Une explication qui ne convainc guère puisque Pilate fut destitué. Selon Eusèbe de Césarée, il se serait alors suicidé. Mais d’autres traditions racontent que Pilate finit exilé à Vienne, en Gaule, ou encore qu’il se serait converti au christianisme et aurait péri dans la persécution de Néron.

La malédiction des Atrides

L’histoire des Atrides est un des meilleurs exemples de ce que la légende grecque peut avoir de cruelle et de malsain. Elle n’est faite que de convoitise, d’inceste, de mort, de vengeance, de haine, bref, elle met en avant les « meilleures » qualités de l’âme humaine ! En fait, cette histoire n’est autre qu’une excellente leçon pour quiconque oserait offenser les dieux…
On raconte que Pélops, roi du Péloponnèse, provoqua la mort de Myrtile, fils d’Hermès, ou, du moins, qu’il offensa gravement le messager des dieux, attirant ainsi le malheur sur sa personne et sur sa descendance. Et c’est en attisant la convoitise des fils de Pélops qu’Hermès inaugura ce que l’on pourrait appeler la malédiction des Atrides.
Pélops avait trois fils, Atrée, Thyeste et Chysippe, qui tous trois désiraient s’emparer d’un bélier d’or qu’Hermès avait placé au milieu du troupeau de l’aîné, Chysippe. À force de se disputer, les frères en vinrent aux mains… puis au meurtre :  c’est ainsi qu’Atrée et Thyeste assassinèrent Chysippe. Mais la jalousie et la haine fratricide n’en étaient qu’à leur commencement : Thyeste séduisit Aérope, la femme d’Atrée, qui, lorsqu’il le découvrit, tua son épouse et exila son frère. Quelques années plus tard, sous prétexte de se réconcilier, Atrée, qui avait la haine tenace, convia son frère à un banquet fastueux. Thyeste, ravi de cet heureux dénouement, s’en donna à cœur joie… jusqu’à ce qu’Atrée lui révèle qu’il venait de dévorer ses propres fils ! Ce jour-là, les dieux maudirent à nouveau la race d’Atrée et le soleil fut si horrifié qu’il en arrêta sa course…
Thyeste, patiemment, ourdit sa vengeance avec l’aide de son dernier fils, Égisthe, qui avait survécu au massacre : les jours d’Atrée étaient comptés. Après son assassinat, Thyeste et Égisthe s’emparèrent du trône de Mycènes et bannir les fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas. Ces deux derniers, cependant, s’exilèrent à Sparte où ils épousèrent les filles du roi Tyndare, Clytemnestre et Hélène. Ménélas succéda plus tard à son beau-père alors qu’Agamemnon reconquit le trône de Mycènes et devint le plus puissant des princes de Grèce.
Après l’enlèvement d’Hélène par Pâris, les Grecs s’unirent pour lancer une expédition contre Troie et Agamemnon fut désigné pour en prendre la tête. Il fallut deux bonnes années pour que l’armée grecque soit fin prête mais, alors qu’elle était rassemblée dans le port d’Aulis, les vents favorables firent défaut. Agamemnon n’était pas le fils d’Atrée pour rien : il avait hérité de sa cruauté, au point de ne pas hésiter à sacrifier sa propre fille, Iphigénie, afin d’obtenir les bonnes grâces des dieux. Ce meurtre allait lui attirer la haine de son épouse, Clytemnestre, qui s’allia avec Égisthe et prépara sa vengeance. Et pour ce faire, Clytemnestre eut dix longues années…
Après la guerre et la victoire sur Troie, Agamemnon revint donc avec les principaux princes grecs. Depuis son départ, Clytemnestre régnait sur Mycènes en compagnie d’Égisthe, devenu son amant. Et pendant tout ce temps, la haine de Clytemnestre et d’Égisthe à l’égard d’Agamemnon n’avait fait que grandir. Aussi, à peine fut-il revenu, qu’il fut assassiné par sa femme et son cousin. Mais, comme toujours chez les Atrides, le sang appelle le sang : Oreste, fils unique d’Agamemnon et de Clytemnestre, vengea le meurtre de son père en tuant sa mère et son amant. Et, bien qu’ayant agi sur le conseil de l’oracle de Delphes, Oreste allait, par cet acte, déchaîner les Furies qui le poursuivirent sans relâche, jusqu’à ce qu’il obtienne le pardon des dieux devant le tribunal de l’Aréopage. Un jugement qui mit fin à la terrible malédiction des Atrides…

La voix des dieux

La Pythie recueillant l'oracle.

La Pythie recueillant l’oracle.

Parce que les dieux romains sont une pâle imitation des dieux de l’Olympe, on a tendance à placer les deux mythologies, les deux religions, grecque et romaine, sur un pied d’égalité. Pourtant, ne serait-ce que par leur destin, elles n’ont que peu de point commun. La religion grecque perdurera, assimilera les cultes orientaux, alors que la religion romaine paraît désavouée dès le IIe siècle avant J.-C. par les Romains eux-mêmes. La raison de cette différence historique trouve son origine dans la différence évidente de base « théologique ». La pratique de la divination, notamment, illustre parfaitement l’écart entre les deux religions.
Pratiquée dans toutes les religions du monde, la divination romaine est directement héritée de la pratique étrusque : les haruspices auront la haute main sur le monde de la divination à Rome pendant des siècles, suivie de prêt par la lecture des livres sybillins (origine grecque) et par l’astrologie (origine gréco-orientale). Or, toutes ces pratiques sont héritées d’autres peuples, d’autres cultures, sans pour autant avoir acquis la base théologique allant avec. D’où leur intérêt limité et le dévoiement rapide de ces pratiques à Rome.
Il n’en est pas de même dans le monde grecque où la divination tient une place essentielle.
Rien à voir ici avec le désir –assez malsain au demeurant- de vouloir maîtriser l’avenir en le connaissant. Certes, cet aspect est à prendre en compte, mais plus comme une conséquence. La divination, chez les Grecs, est en fait la possibilité pour les hommes de communiquer avec les dieux, de prendre part au divin. Une croyance qui suppose donc que les hommes pensent, au fond d’eux mêmes, que les dieux désirent communiquer avec eux, désirent leur faire acquérir un savoir normalement réservé aux seules divinités, un savoir que, sans leur intervention, les hommes ne pourraient pas atteindre. Voilà qui ressemble fortement à la Révélation judéo-chrétienne, soit une communication exclusive et gratuite offerte par Dieu aux hommes. Une communication qui apporte à l’homme la connaissance, ce qui induit ensuite la Foi puisque c’est par cette révélation que Dieu peut se faire connaître et aimer. Il en est de même dans la religion grecque qui verra ses meilleurs défenseurs dans les stoïciens qui partent de ce principe même –à savoir que les dieux se font connaître par la divination, communiquent- pour reconnaître leur existence. A la différence près que les dieux ne désirent pas se faire aimer… Autre parallèle intéressant, les deux religions imposent la nécessité d’un élément transmetteur : Moïse et le Christ dans la religion chrétienne, Sybille, Cassandre ou la Pythie chez les Grecs. Après ce parallèle relativement osé, retour aux Antiques.
Apollon rendant ses oracle (d'après une fresque antique).
Apollon rendant ses oracle (d’après une fresque antique).

Dans la religion grecque, Apollon semble avoir été le dieu le plus en verve. En effet, et sans pour autant que cela apparaisse dans ses fonctions ou ses attributs, force est de constater qu’il est le mieux placé dans la communication avec les hommes. Le temple de Delphes, consacré à Apollon, abritait le plus célèbre des oracles : la fameuse Pythie. L’histoire veut d’ailleurs que la première de ces Pythies, Daphné, ait été une prêtresse de Gaïa, la Terre –à l’origine Delphes été un haut-lieu du culte chtonien (le monde souterrain). Première amour d’Apollon, Daphné va donc faire de Delphes un centre de divination universellement connu.  La Sybille, qui laissera des écrits prophétiques, serait, quant à elle, la sœur, l’amante ou encore l’esclave d’Apollon. Quant à Cassandre, une Troyenne condamnée à ne jamais être crue, c’est au fils de Zeus qu’elle doit cette malédiction, pour s’être refusée à lui. Trois exemples qui indiquent, sans contestation possible, qu’à l’époque classique, Apollon est l’interlocuteur privilégié, le dispensateur unique  de la révélation olympienne. Un monopole qui, à une période plus ancienne, n’existait pas : toutes les divinités avaient alors le don de se révéler aux hommes. L’uniformisation, l’unification acquise au fil des siècles allait balayer ces prérogatives, laissant au fils de Zeus la charge d’être, à travers la divination, la voix des dieux.

L’Evangile selon saint Jean

Icône représentant saint Jean l'Evangéliste.
Icône représentant saint Jean l’Evangéliste.

Depuis toujours, en fait depuis les premiers temps de l’Eglise, les chrétiens se sont intéressés à l’authenticité des livres saints. Et celui qui paraissait jouir de la plus grande autorité ou du moins qui faisait référence plus que les autres était l’Evangile de Jean. Il faut dire que la tradition et les plus grands dignitaires de l’Eglise primitive font référence à cet Evangile, en citant des passages entiers ou, mieux, affirmant que l’apôtre saint Jean, le « disciple que Jésus aimait » était bel et bien l’auteur de cet écrit. Le « Canon de Muratori », écrit à Rome en 180, révèle que « l’Evangile de Jean a été rendu public et remis aux églises par Jean lui-même, de son vivant, d’après ce que dit Papias de Hiérapolis ». Or, Papias est reconnu comme un disciple de Jean. La longévité de l’apôtre est d’ailleurs un allié précieux : elle lui a permis de connaître bien des penseurs de l’Eglise, de participer, non plus à une Eglise en devenir, comme Pierre ou Paul, mais à une Eglise avec qui il faut déjà compter ; une Eglise pourvue, non seulement d’évangélisateurs et de convertis, mais aussi d’une hiérarchie reconnue et établie. Et c’est son témoignage direct qu’il livre alors à ceux qui n’ont pas connus le Christ mais qui croient en la divinité du Nazaréen.
L’histoire, elle aussi, confirme l’authenticité de cette affirmation et Tertullien, qui écrit au Iie siècle, affirme même que l’évêque saint Polycarpe a été sacré par Jean lui-même. L’histoire le dit et la tradition le confirme comme le confirme l’étude même de cet évangile à nul autre pareil. En effet, alors que les trois premiers évangiles rapportent les faits et gestes du « Maître », l’Evangile de Jean semble vouloir non pas raconter, mais convaincre. Il n’est pas là pour relater une histoire, mais pour faire office de catéchisme. Au point, d’ailleurs, que certains érudits pensent que Jean aurait écrit son Evangile après les trois autres -la dénomination de « quatrième évangile » ne serait pas alors de pure forme- afin de palier à certaines de leurs faiblesses, à certains de leurs manques. Une oeuvre doctrinale inspirée, qui fait la part belle à la Trinité, raison pour laquelle, sans doute, cet Evangile se verra en but aux attaques de toutes sortes.

Au cœur du catharisme

Stèle discoïdale représentant une
Stèle discoïdale représentant une " croix " cathare.

Parce qu’elle a été la cause première de la naissance et du développement de l’Inquisition, l’hérésie cathare tient une place toute particulière dans l’histoire de l’Église. Et parce qu’elle a vu la destruction de la noblesse du Sud et du pouvoir des comtes de Toulouse, elle tient une place particulière dans l’histoire de France. Mais, alors que l’on se complaît à ne voir que les bûchers où périrent les cathares, on oublie bien souvent ce qu’était réellement cette religion, les rites qu’elle avait adoptés ou même la doctrine qu’elle enseignait. C’est pourtant cette connaissance de la religion cathare qui, seule, permet de comprendre ses origines, son expansion et son anéantissement final.
On admet généralement que le catharisme est issu d’une autre secte hérétique bulgare : celle des bogomiles. Apparus au milieu du Xe siècle dans l’Empire byzantin, les bogomiles, aux dires de Cosmas qui leur a consacré, en 970, tout un traité, étaient les disciples du pope Bogomil -ou Théophile. Ils pratiquaient l’ascétisme et l’austérité, rejetaient le culte des images ou de la croix et niaient toute valeur aux sacrements. Seule, pour eux, comptait l’imposition des mains et, poussant à son extrême le dualisme qui apparaît dans certains passages de l’Évangile, ils voyaient le monde comme une création de Lucifer.
Des Apôtres du Christ aux Albigeois
De fait, les bogomiles apparaissent comme les ancêtres directs des Apôtres ou Pauvres du Christ que l’on retrouve en Rhénanie au milieu du XIIe siècle puis en Languedoc, où ils reçurent le nom d’Albigeois ou encore de Cathares -terme qui est en réalité une invention moderne. Cette contre-Église bogomile ou des Apôtres s’était répandue dans toute la France ainsi qu’en Flandre, en Rhénanie, on l’a vu, dans l’Empire byzantin et enfin dans les Balkans. Elle est le fruit d’un vaste mouvement de contestation qui, dès le XIe siècle, en Europe occidentale, est évoqué épisodiquement au détour d’une chronique. Et c’est ainsi qu’un chroniqueur évoque la condamnation de douze moines de la ville d’Orléans qui rejetaient la nature humaine du Christ, le sacrement de l’Eucharistie et ne pratiquaient qu’un seul sacrement, par imposition des mains, « qui lave de tout péché et remplit du don du Saint-Esprit ». C’est là la définition exacte du consolamentum pratiqué par les Albigeois.
Mais, la situation en Languedoc a ceci de particulier que cette contre-Église vivait et enseignait ouvertement, au point qu’un concile se tint, en 1167, à Saint-Félix-en-Lauragais, près de Toulouse. Le concile de Saint-Félix témoigne également de l’incroyable expansion de la doctrine cathare en Languedoc, plus que dans les autres régions d’Europe occidentale. En effet, l’objet de cette assemblée était de créer dans le Languedoc, en plus de l’évêché d’Albi, ceux de Toulouse, de Carcassès et d’Agen, alors que les autres régions de France ne formaient, à elles toutes, qu’un seul évêché…
Les raisons d’un succès
Les raisons expliquant le succès de la doctrine cathare sont multiples mais la première est, à n’en pas douter, le fait que les Parfaits utilisaient la langue vulgaire pour leurs prédications comme pour lire l’Évangile. Et les protestants, au XVIe siècle, auront le même succès… pour la même raison. En Languedoc, un autre phénomène va jouer : l’engouement de la noblesse pour cette nouvelle doctrine.
La noblesse d’Occitanie frondait déjà plus ou moins ouvertement contre l’Église de Rome, la critiquant et la raillant. Quelques seigneurs avaient même détourné à leur profit la dîme ecclésiastique, jugeant sans doute que clercs et moines étaient suffisamment prospères. Par contre, les Albigeois ne demandaient pas la moindre dîme, se désintéressaient totalement du pouvoir politique et laissaient volontiers la noblesse languedocienne se plonger avec bonheur dans la pratique -pas toujours intellectuelle- du fine amor. Et c’est cette noblesse qui va faire le succès de la doctrine des Albigeois, y adhérant ou la protégeant tout au long du XIIe siècle.
Contrairement aux pays du Nord, les bourgades du sud de la France s’étaient élevées autour du château seigneurial et c’est l’ensemble qui était fortifié. On ne peut donc pas parler de châteaux forts mais plutôt de villages fortifiés, de castrum, où se mêlaient toutes les couches sociales. C’est donc dans ces castrum que les Albigeois, protégés par les seigneurs du lieu, ont ouvert leurs maisons de prière, des sortes de couvents dans le monde. La population toute entière pouvait ainsi constater, par elle-même, l’ascétisme des Parfaits et des Parfaites et assister, si elle le désirait, à leurs prédications.
L’enfer sur terre

Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).
Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).

La doctrine cathare est dualiste, de même que celle de nombreuses hérésies depuis les premiers siècles de l’Église. De tout temps, les chrétiens se sont interrogés sur la notion du Bien et du Mal. Comment, alors que Dieu est tout-puissant, pouvait-Il tolérer l’existence même du mal ? La doctrine cathare est née de cette interrogation. Et la réponse qu’elle donne apporte une vision du monde tout autre.
Selon la doctrine cathare, il n’y a pas un monde, mais deux, celui du Bien et celui du Mal, et deux dieux, Dieu le Père, le même que celui dont parle le Christ dans les Évangiles, qui est le Dieu du Bien, et un dieu du Mal, personnifié par Lucifer.
Dieu, le dieu du Bien pour être plus précis, a créé l’âme, les cieux, les esprits. Le dieu du Mal règne sur la terre, la matière, le corps, bref sur tout le monde visible. Donc le monde, le monde humain, n’est pas de Dieu. Il ne s’en préoccupe pas et n’y détient aucun pouvoir.
Les hommes, quant à eux, sont des anges déchus, emprisonnés dans des enveloppes de chair et qui attendent d’être délivrés de ce corps, objet de souffrance et symbole du Mal. En clair, pour les cathares, l’Enfer est sur terre !
La religion albigeoise ne nie donc pas l’existence du Christ ou des Évangiles -ils se désignent d’ailleurs du nom de Bons Chrétiens- mais selon elle, le Christ n’est pas venu réellement sur terre, il n’avait qu’une apparence de corps. Il n’était pas là pour souffrir et mourir sur la croix en vue de racheter le monde mais plutôt pour annoncer la délivrance prochaine, c’est-à-dire la mort du corps et la libération de l’âme qui, ainsi, retrournera au Paradis, monde du Bien qu’elle n’aurait jamais dû quitter. De fait, les cathares nient toute réalité au Saint Sacrifice de la messe qui devient pour eux un simple partage du pain en souvenir de la Cène. Ils nient aussi le libre arbitre et prêchent la doctrine de la prédestination.
Du « melioramentum » au « consolamentum »
Du fait de leur doctrine, les cathares n’ont laissé aucun vestige : ni croix, ni église, ni icône, tout ce qui est visible étant, par nature, mauvais.
On sait cependant quelle était leur manière de vivre, quels étaient leurs rites, notamment grâce aux procès des inquisiteurs qui constituent la source principale dont nous disposions.
L’adepte -ou même le simple croyant- montrait son adhésion à la doctrine cathare à travers le melioramentum, formule par laquelle il exprimait son respect pour un Parfait et demandait sa bénédiction. Très simple, ce rite consistait en trois génuflexions successives, suivies d’un baiser de paix. Quand le croyant adhérait à l’église cathare, il recevait le consolamentum qui lui permettait de passer de l’état de laïc à celui de Parfait ou de Bon Homme. Ce « baptême » cathare était également une « ordination » et une absolution des péchés et se faisait par simple imposition des mains -l’eau est matière, donc mauvaise. Dès lors, le Parfait -homme ou femme, le clergé cathare n’excluant pas le sacerdoce féminin- devient un représentant de l’Esprit Saint chargé de donner à son tour le consolamentum et d’enseigner la doctrine cathare.
Des ascètes au milieu du monde
Une fois reçu le consolamentum, le Parfait doit s’astreindre à une vie d’abstinence et de continence.
En effet, le Parfait devait s’abstenir de consommer des aliments gras, sauf l’huile et le poisson. Il ne mangeait ou ne buvait donc ni lait, ni fromage, ni aucun laitage, ni œufs, ni viande. La raison de cette abstinence ? Viande et œufs étaient les fruits d’un acte de fornication…
En plus de ces règles quotidiennes d’abstinence, les Parfaits suivaient trois carêmes de quarante jours chacun par an. Au cours de ces carêmes, la première et la dernière semaine, ainsi que les lundis, mercredis et vendredis, ils ne consommaient que du pain et de l’eau. Le peu de nourriture qu’ils cuisinaient était préparé selon un rite dont on ignore tout, si ce n’est que les ustensiles devaient être lavés cinq fois.
Les Parfaits vivaient à deux au moins, ce qui permettait ainsi une surveillance mutuelle dans l’application des règles d’abstinence. Le Parfait ne devait pas non plus mentir, ni jurer, ni tuer, pas même les animaux -à l’exception du poisson, on ne sait pourquoi.
À l’heure de la mort
On comprend aisément qu’un tel mode de vie ait fait l’admiration des populations, sans que, pour autant, ils demandent le consolamentum tout de suite.
En fait, il apparaît que, souvent, ceux qui étaient favorables aux cathares demandaient le consolamentum au moment de la mort. Ils quittaient ainsi le monde purifiés de leur péchés et Parfaits ! Mais si jamais celui qui avait reçu le consolamentum pendant son agonie guérissait, il devait ensuite vivre comme un Parfait. Ce principe n’eut cependant que peu d’application réelle. Effectivement, tout adepte qui avait reçu le consolamentum devait ensuite pratiquer l’endura, soit un jeûne de quarante jours. Pour un homme blessé ou malade, cet endura le conduisait inexorablement à la mort.
Un danger pour la société

Philippe II Auguste (1165-1223).
Philippe II Auguste (1165-1223).

Retour à la doctrine des Apôtres, pureté et ascétisme : voilà qui pouvait attirer les foules. Mais la doctrine cathare représentait aussi un réel danger pour la société féodale, avant même d’être un danger pour l’Église. En effet, parce qu’ils tenaient tout ce qui est matière, corps compris, comme fruit du Diable, les cathares préconisaient la continence sexuelle, ce qui pouvait, si cette religion s’était étendue, conduire à une très nette diminution de la population.
Outre l’aspect démographique, le fait que les cathares ne juraient jamais et refusaient ce qui était « du monde », excluait, de fait, l’hommage-lige ou la parole donnée à un suzerain. Certes, la noblesse occitane appréciait de voir les Parfaits refuser d’intervenir en politique ou d’acquérir du pouvoir. Mais comme cette doctrine impliquait également le refus de toute hiérarchie et de toute justice civile, elle ne pouvait qu’inquiéter très fortement la société féodale. Pourtant, la raison première de la croisade des Barons du Nord n’est même pas à rechercher dans ces deux aspects. Si Philippe Auguste a permis cette « croisade », c’est avant tout parce qu’il désirait soumettre les seigneurs occitans. Et la meilleure manière de les soumettre n’était-elle pas de les anéantir ? Profitant de l’occasion, il a lancé les seigneurs du Nord sur l’Occitanie et ces derniers feront bon usage de sa bénédiction : les seigneurs seront  tués, les fiefs accaparés et leurs filles ou leurs épouses mariées de force ou « fécondées » pourrait-on dire afin qu’émerge une nouvelle féodalité, toujours aussi riche mais moins désireuse d’indépendance. La fin des Parfaits n’aura été que l’excuse pour voir celle de l’indépendance occitane…