Persée, victime d’une prophétie

Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.
Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.

Décidément, les prophéties, au lieu de faciliter la vie des Grecs, ont une certaine tendance à la compliquer. Ainsi, avait-on annoncé au roi d’Argos, Acrisios, que son petit-fils le tuerait. Sachant cela, Acrisios n’eut rien de plus pressé que d’enfermer sa fille, la belle Danaé, dans une tour d’airain, où personne ne pouvait l’approcher.
C’était compter sans l’extraordinaire sens de l’humour des dieux : à peine Acrisios eut-il enfermé Danaé que Zeus commença à s’intéresser à la jeune fille et, ayant pris l’apparence d’une pluie d’or, la séduisit. C’est ainsi que fut conçu Persée.
Lorsqu’Acrisios apprit la grossesse de sa fille, il jeta la mère et l’enfant dans une caisse et les précipita dans la mer, dans l’espoir qu’ils périssent. Zeus, amant et père attentionné, les fit aborder sur une île des Cyclades, à Sériphos, où ils furent recueillis par des pêcheurs puis par le roi, Polydecte. Les années passèrent et Polydecte tomba amoureux de Danaé. Persée était maintenant un jeune homme et le vieux roi craignait qu’il ne s’interpose entre lui et sa mère, aussi décida-t-il de soumettre Persée à une épreuve… à laquelle, du moins l’espérait-il, il ne survivrait pas : il demanda à Persée de lui ramener la tête de la terrible Méduse !
Fille de Phorcy, un dieu marin, et de Céto, Méduse était la seule des trois Gorgones à être mortelle. On raconte qu’elle avait été fort belle mais, qu’ayant aimé Poséidon dans un des temples d’Athéna, elle fut maudite par la déesse guerrière : dès lors, Méduse, à l’image de ses sœurs, eut la tête couverte de serpents et elle devint si terrible que quiconque la regardait était changé en pierre…

Les Gorgones : une ou trine ?

Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).
Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? interroge Racine dans Andromaque.
Ces serpents ne sont rien d’autre que les attributs les plus marquants des Gorgones. Filles de Phorcys et de Ceto selon Hésiode, elles sont plus vraisemblablement à placer dans le terrible arbre généalogique de Typhon et Echidna. Une filiation, évident au vu de leur chevelure vipérine, qui passerait par la conception de la Gorgone, elle-même mère de Méduse, Euryale et Sthéno. « Les » Gorgones seraient en fait une, comme le suggère la lecture d’Homère ou d’Euripide. Une Gorgone unique devenue trois avec le temps et la modification des mythologies. Une de fois de plus, une divinité ancienne, possédant des attributs différents, parfois opposés, se voit donc démultipliée ; une fois de plus une divinité unique a engendré trois divinités distinctes, la Gorgone étant la divinité primordiale. Et elle en a le profile : elle appartient au monde chtonien et engendre aussi bien la mort que la vie.
Tout le monde connaît la crainte dont on entourait la ou les Gorgones, leur don pour figer celui qui les regardait. Mais on oublie que le sang de la Gorgone, d’après la découverte d’Asclépios, pouvait ressusciter les morts autant qu’il pouvait donner la mort, selon le côté –ou la veine- d’où il s’écoulait. On oublie également que le nom même de Méduse, une des Gorgones, signifie « celle qui protège ».

Mythologie grecque : la part du réel

Une des neuf muses, inspiratrices des arts.
Une des neuf muses, inspiratrices des arts.

Les légendes, les mythes, sont faits pour que les hommes en tirent un enseignement ; La Fontaine l’a bien compris, lui qui concluait toujours ses Fables par une maxime ou une « leçon de morale ». De la même façon, les mythes grecs ont, pendant des siècles, illustrés quels devaient être les rapports entre les hommes ou entre les dieux et les hommes. Mais ce qu’il y a de réellement fascinant dans les mythes grecs c’est cette façon qu’on eut les conteurs et les auteurs grecs de toujours « raccrocher » leurs héros à des personnages mythiques déjà existant, créant ainsi, sur des siècles de récits, de véritables arbres généalogiques. Ainsi, l’Antigone de Sophocle ne sort-elle pas directement de l’imagination de l’auteur : elle a déjà un passé, son père et sa mère également et tout ce qui lui arrive dans la pièce de Sophocle n’est en réalité que la conséquence de ce passé lointain… En fait, ces mythes sont si ancrés dans la mémoire collective des Grecs anciens que les personnages qui en sont les héros sont connus de tous.

Déméter, l’espoir des défunts

La déesse Déméter, d'après une statue antique.
La déesse Déméter, d’après une statue antique.

Semblable à une graine qui, une fois planté en terre, va renaître et produire une plante nouvelle, le corps, étant inhumé, retrouve la terre nourricière, s’y régénère et peut ainsi entamer une nouvelle vie. Ainsi succède éternellement la mort à la vie puis la vie à la mort, au sein même de la nature. Telle était la conception naturelle de la religion grecque archaïque, la religion des Grandes Déesses. Parmi celles-ci, Déméter a un rôle essentiel.
Dans la religion primitive, la terre divinisée était représentée par une déesse unique, souveraine du sol fécond, de cette terre où germe la végétation et, découlant d’une démarche intellectuelle naturelle, des profondeurs mêmes de la terre. Une terre qui, naturellement va devenir la dernière demeure des défunts, de ceux qu’elle avait nourris au fil des ans et des récoltes. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher l’origine de l’inhumation. Sans doute est-ce là également qu’il faut voir la distinction dans la divinité même de la Terre qui, d’une personnification unique va prendre l’apparence de deux puis de trois déesses : Gê –ou Gaïa-, Déméter et Coré-Perséphone représentent tous les aspects de la terre, depuis l’entité cosmique jusqu’aux profondeurs des Enfers. A Déméter reviendra le rôle ô combien sympathique de déesse de la fécondité, celle qui règne sur la végétation et donne les moissons abondantes. Des attributs qui feraient presque oublier le rôle « infernal » de la Déméter primitive. Un rôle sombre qu’elle délèguera ensuite à son « fille » Coré-Perséphone.

La Chimère : l’enfer des impies

La Chimère d'Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).
La Chimère d’Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).

C’est Homère qui, le premier, évoque la Chimère. C’est également lui qui donne la première description des Enfers ; lui et tous ceux qui ont réécrit sur les récits de l’Iliade et de l’Odyssée. Dans les passages les plus anciens, l’Hadès, c’est-à-dire le séjour des morts, est un lieu d’exil où les âmes, reléguées dans les profondeurs de la terre, mènent une sorte de « non vie ». Véritables âmes en peine, les morts errent sans fin, dépourvus de souvenir, de conscience et même de voix, puisqu’ils ne peuvent faire entendre qu’un sifflement, et ne retrouvent un semblant de conscience qu’après s’être abreuvés du sang sacrificiel répandu par Ulysse. Que ces morts aient été bons ou mauvais durant leur vie terrestre importe peu à l’époque homérique : la fin sera la même. Seuls quelques crimes particulièrement graves peuvent donner lieu à quelques supplices… plutôt raffinés. C’est dans ce cadre particulier qu’intervient la Chimère.
Ni le supplice de Tantale, qui voit disparaître les fruits qu’il est à deux doigts de cueillir, ni celui de Tityos, condamné sans fin à se faire dévorer le foie par deux rapaces, ni encore le supplice de Sisyphe, qui pousse sans fin un rocher au sommet d’une montagne, n’apparaissent que dans des passages « récents » des écrits homériques, Homère évoque, pour sa part, les Erinyes –appelées aussi les Furies- chargées de poursuivre les parjures.

Le monde des Enfers

Essayer de comprendre comment les Grecs voyaient les Enfers conduit, tout à fait logiquement, à comprendre comment ils percevaient la mort et la vie même. Cette vision n’a cependant rien d’immuable et de dogmatique : au fil du temps, la perception de la mort et des Enfers a évolué jusqu’à acquérir, à l’époque platonicienne, l’idée d’un jugement en fonction de l’honnêteté de la vie. Une vision, au final, assez proche de celle des chrétiens donc.
A l’origine, cependant, du moins à l’époque homérique, les Enfers ne font qu’un ; on peut alors parler de l’Enfer. C’est l’Erèbe, littéralement l’Obscurité, qui est une sorte de lieu sombre et brumeux où réside tous les morts, sans distinction et quel qu’ait été leur vie ; un lieu dont on ne s’échappe pas et d’où procède toute vie.
Certes, le Tartare existe déjà chez Homère mais il n’a en fait rien à voir avec les Enfers : il n’est pas soumis à Hadès et sert de prison aux dieux réprouvés et aux héros bannis. Le commun, quant à lui, se regroupe indistinctement dans les profondeurs de la Terre. L’inhumation explique cette croyance et l’idée du retour à la Terre-mère, la Terre nourricière explique la pratique. Le religion grecque archaïque ressemble en cela à toutes les mythologies indo-européennes originelles qui ont une perception cyclique de la vie… et donc de la mort.
Les Enfers sont donc souterrains. Et le séjour des morts, s’il n’a rien de particulièrement violent, se résout à une existence pâle, décolorée, sans consistance. Sans corps, bien sûr, sans force, les âmes des morts errent sans but, ayant perdu jusqu’à leur conscience. La mort est alors une véritable mort de l’âme en même temps que du corps. Ombres du défunt, elles n’ont conservé que l’apparence du corps, et sont impalpables, échappant à l’étreinte des vivants. Comparées à une fumée, à un songe, les âmes des morts n’ont plus de voix et ne produisent qu’un sifflement. Pourquoi voudraient-elles parler, d’ailleurs, n’ayant plus ni sentiment ni conscience… Le fait qu’Homère compare les âmes défuntes aux songes n’est pas anodin : les divinités chtoniennes ou leurs monstres peuplent fréquemment les rêves, annonçant la mort. C’est d’ailleurs aussi le cas des fées médiévales, comme Mélusine, qui sont annonciatrices ou vecteurs de mort…

La voix des dieux

La Pythie recueillant l'oracle.

La Pythie recueillant l’oracle.

Parce que les dieux romains sont une pâle imitation des dieux de l’Olympe, on a tendance à placer les deux mythologies, les deux religions, grecque et romaine, sur un pied d’égalité. Pourtant, ne serait-ce que par leur destin, elles n’ont que peu de point commun. La religion grecque perdurera, assimilera les cultes orientaux, alors que la religion romaine paraît désavouée dès le IIe siècle avant J.-C. par les Romains eux-mêmes. La raison de cette différence historique trouve son origine dans la différence évidente de base « théologique ». La pratique de la divination, notamment, illustre parfaitement l’écart entre les deux religions.
Pratiquée dans toutes les religions du monde, la divination romaine est directement héritée de la pratique étrusque : les haruspices auront la haute main sur le monde de la divination à Rome pendant des siècles, suivie de prêt par la lecture des livres sybillins (origine grecque) et par l’astrologie (origine gréco-orientale). Or, toutes ces pratiques sont héritées d’autres peuples, d’autres cultures, sans pour autant avoir acquis la base théologique allant avec. D’où leur intérêt limité et le dévoiement rapide de ces pratiques à Rome.
Il n’en est pas de même dans le monde grecque où la divination tient une place essentielle.

Les douze travaux d’Hercule

La légende d’Hercule, le plus célèbre des héros grecs, est fortement rattachée à Héra, l’épouse de Zeus, et, d’ailleurs, le nom grec d’Hercule, Héraclès, signifie « gloire d’Héra ».
Ayant besoin d’un héros mortel pour combattre les géants, Zeus se fit passer pour le roi de Thèbes, séduisit la reine Alcmène et engendra Hercule. Héra, comme toujours terriblement jalouse et vindicative vis-à-vis des multiples bâtards de Zeus, allait poursuivre Hercule de sa haine… au point de le rendre fou.

Les sphinx : de la Grèce à l’Egypte

Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d'après une céramique antique).
Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d’après une céramique antique).

Quel rapport entre le sphinx de Thèbes et les sphinx qui, à Gizeh, annoncent les pyramides égyptiennes ? Certainement, tout le monde s’est un jour posé la question. Car non seulement leur nom est le même mais leur apparence également. Mais cela suffit-il à dire qu’il s’agit d’un même être monstrueux ?
Un visage et une poitrine de femme, hérités de sa mère Echidna, une queue de dragon et un corps de lion –héritage de Typhon, le père- le sphinx est apparenté à presque toutes les créatures monstrueuses de la mythologie grecque. Avec Chimère, il –ou elle- partage le corps de lion et l’appendice reptilien ; avec les Harpies, ses autres sœurs, des ailes, semblables à celles d’un grand oiseau. Quant au lion de Némée, son jumeau, il est doté d’un cri strident, une arme que l’on retrouve chez les Harpies… et chez les sphinx égyptiens. Le rapport semble établi. Plus de doute, cette fois, les sphinx d’Egypte et ceux de Grèce sont les mêmes. Mais l’apparence et la similitude de don suffit-elle ? D’autant que rien n’indique que le sphinx de Thèbes ait été redouté pour son cri…
Envoyé par les dieux afin de punir la cité du crime de Laïos, son roi, qui avait aimé d’un amour contre-nature, le grand sphinx de Thèbes s’ingéniait à isoler la cité en empêchant tout voyageur d’entrer ou de sortir du royaume. Une énigme servait de test et, en cas de mauvaise réponse, le voyageur périssait. On sait comment Œdipe la résolut, ce qui entraîna le suicide du sphinx. Mais à aucun moment les mythologies n’évoquent la façon dont mouraient les malheureux ayant échoué. Etait-ce une telle évidence pour que les auteurs grecs n’en fassent pas mention ?

La saga de Thésée

Avant d’être un héros grec, Thésée est un héros athénien qui allait faire de la cité une des plus prospères de l’Attique. Fils caché du roi athénien Égée et de la princesse Aethra, Thésée vint à Athènes sur le conseil de sa mère afin de se faire reconnaître par son père et d’hériter du trône. En chemin, Thésée prouva sa vocation héroïque en tuant une truite monstrueuse, un fils d’Héphaïstos, le dieu de la forge et du feu, et en s’emparant du trône d’Éleusis. Arrivé à Athènes, Thésée se fit reconnaître par Égée en arborant une épée que ce dernier avait laissée à Aethra. Devenu l’héritier déclaré du vieux souverain, il décida de faire cesser la coutume qui voulait que, chaque année, Athènes livre sept jeunes garçons et sept jeunes vierges à Minos, roi de Crète, afin qu’ils soient livrés en pâture au terrible Minotaure, être monstrueux mi-homme mi-taureau qu’avait engendré Pasiphaé, l’épouse de Minos.