Un faux tsar nommé Pougatchev

En 1762, Pierre III, tsar de Russie, est renversé puis emprisonné à Robscha. Le septième jour de sa détention, il meurt âgé seulement de trente-quatre ans. Son corps, ramené à Saint-Pétersbourg, est exposé aux yeux du peuple. Malgré cette preuve publique, des imposteurs, originaires de multiples provinces, tentent de se faire passer pour le tsar défunt. Le plus célèbre d’entre eux est Pougatchev.
Iémélian Pougatchev, né vers 1742 à Simoveisk sur le Don, est un simple cosaque comme son père. Ayant servi dans la guerre contre la Prusse, puis dans celle opposant les Russes aux Turcs, il finit par déserter. Repris le 1er juillet 1770 à Kazan, il s’évade et réapparaît dans la steppe où il affirme être le tsar Pierre III. Promettant l’abolition du servage aux paysans, il s’entoure de rebelles et prend d’assaut de nombreuses fortifications ; en 1773, il assiège Orenbourg. Les Cosaques de l’Oural, les serfs et les ouvriers de plusieurs provinces, ainsi que les Tartares, se rallient à son mouvement et c’est à la tête de trente mille hommes qu’il assiège et prend Tcheliabinsk, en février 1774. Dans sa marche vers Saint-Pétersbourg et vers Moscou, il est arrêté à Orenbourg. Une série de défaites marquent l’année 1774 pour le faux tsar. Catherine II la Grande (1762-1796) met sa tête à prix et après une ultime défaite, Pougatchev se réfugie dans la steppe. Livré par ses cosaques, il est transporté dans une cage de fer à Moscou où il est décapité le 10 janvier 1775.

Abd El-Kader, « sultan des Arabes »

Abd El-Kader (1808-1883)
Partis en 1830 pour une simple expédition punitive contre le dey d’Alger, les Français se retrouvent rapidement maîtres de la ville et de plusieurs ports. Limitant la présence française au littoral, Louis-Philippe favorise alors les alliances avec les chefs indigènes.
Le marabout Abd El-Kader, proclamé le 22 novembre 1832, «sultan des Arabes» par des tribus de l’Oranie, devient l’allié des Français.
Soutenu par la France, il s’empare rapidement de la plus grande partie du territoire algérien alors aux mains des Turcs et organise un État arabe unifié.
Mais, en octobre 1839, Abd El-Kader rompt les accords avec la France qu’il suspecte de chercher à étendre la colonisation et décrète la guerre sainte. La Mitidja est envahie et les colons massacrés. Alors s’engage une guerre sans merci. Adoptant les techniques guerrières de son ennemi, le général Bugeaud, qui s’appuie sur la Légion étrangère, les « Bat’ d’Af » (bataillons d’Afrique) et les spahis, prend très rapidement l’avantage. Après trois ans de guerre, le général Bugeaud contrôle la plus grande partie du pays.
Le marabout Abd El-Kader, traqué, fuit désespérément devant les Français. Le 16 mai 1843, il est pris au piège par le duc d’Aumale qui lance la charge : Abd El-Kader s’enfuit, perdant ainsi le soutien du peuple. L’Algérie se soumet rapidement et le « sultan des Arabes », réfugié en Turquie, meurt en 1883.

Wagner et l’Or du Rhin

Richard Wagner (1813-1883).
Richard Wagner (1813-1883).

Si nous avions une vraie vie, nous n’aurions pas besoin d’art, a écrit Richard Wagner dans la préface de Siegfried. L’art commence précisément où la vie réelle cesse, où il n’y a plus rien devant nous.
Et la musique violente et passionnée de Richard Wagner fait véritablement revivre toutes les légendes oubliées des Niebelungen, de Tannhaüser, de Lohengrin ou de Tristan et Iseult. Né à Bellagio, le 22 mai 1813, dans une famille d’artistes amateurs, Wagner, qui est un chef d’orchestre reconnu, atteint la plénitude de son art avec la légende germanique en quatre volets de L’Anneau du Niebelung : L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux.
Cette œuvre magistrale et fascinante, peuplée de lutins, de dragons et semée de sombres histoires de vengeance, a donné un nouveau souffle au théâtre lyrique de l’époque, qui trouvera, toujours sous l’impulsion de Wagner, son lieu de prédilection à Bayreuth.

Le roi Très catholique

Charles Quint et le pape Clément VII (gravure ancienne).
Charles Quint et le pape Clément VII (gravure ancienne).

Depuis toujours, la même querelle opposait la papauté au Saint Empire romain germanique : elle concernait les impôts demandés par l’Église, les exactions financières que l’on constatait périodiquement et la tentative du pape d’étendre son pouvoir politique. Bref, Luther dans son Manifeste à la noblesse allemande et la Captivité de Babylone ne fait que reprendre un sujet longuement ruminé et se place donc tout naturellement sous la protection de celui qu’il appelle lui-même « ce noble jeune homme », Charles Quint.

Mais Luther semble oublier que Charles Quint est, non seulement un Autrichien, mais aussi, et surtout, un Espagnol ; qu’il est le Très catholique roi d’Espagne ! Le 19 avril 1521, après que Luther ait refusé de se soumettre à l’Église, Charles Quint fait son choix :

-Je descends d’une longue lignée d’empereurs chrétiens de cette noble nation allemande, des rois catholiques d’Espagne, des archiducs d’Autriche et des rois de Bourgogne, déclare-t-il. Ils furent tous fidèles jusqu’à la mort à l’Église de Rome et ils défendirent la foi catholique et l’honneur de Dieu. J’ai décidé de suivre leurs traces…

L’Odalisque d’Ingres

Violoniste de grand talent, Ingres a donné la pleine mesure de son génie dans la peinture.
Fils d’un sculpteur, Jean-Dominique Ingres, né à Montauban en 1780, devient l’élève de David en 1797 et obtient, quatre ans plus tard, le prix de Rome pour Achille recevant les Ambassadeurs d’Agamemnon. Il ne parvient enfin à Rome qu’en 1806 et, en butte aux critiques qui lui préfèrent Delacroix, décide de ne revenir dans la capitale française qu’avec un chef-d’œuvre reconnu de tous. Mais ses tableaux continuent d’être fustigés. La Grande Odalisque (1814), surtout, est l’objet de vifs sarcasmes de la part de toute la critique qui lui trouve trois vertèbres de trop et des bras beaucoup trop maigres.
Il faut attendre 1824 pour qu’Ingres réapparaisse sur la scène artistique parisienne avec le Vœu de Louis XIII qui remporte un grand succès. Promu chef de file des néo-classiques, Ingres est nommé membre de l’Institut et ouvre un atelier qui devient rapidement célèbre. L’accueil glacial, fait au Salon de 1834, à son Saint-Symphorien, le pousse alors à solliciter le poste de directeur de l’Académie de France à Rome, qu’il obtient en 1835. Il reste à la Villa Médicis jusqu’en 1841.
Lors de son second retour en France, l’accueil est triomphal, les commandes se succèdent et, en 1855, à l’Exposition universelle, quarante-trois de ses toiles sont présentées au public européen qui reconnaît enfin son génie.
Nommé sénateur en 1864, Ingres, dont l’œuvre se distingue par le souci des détails et par des dessins précis et élégants, meurt en 1867.

Les Mémoires d’outre-tombe

François-René de Châteaubriand (1768-1848).
François-René de Châteaubriand (1768-1848).

Lorsque éclate la Révolution de 1789, François de Chateaubriand, jeune aristocrate breton, s’engage dans l’armée de Condé puis prend la route de l’exil qui le conduit à Londres. C’est là qu’il écrit ses premières œuvres romantiques, empreintes de la mélancolie et de la tristesse dues à l’exil et qui sera, en quelque sorte, sa « marque de fabrique ».
En 1799, il revient en France où il se met au service de Bonaparte, mais l’assassinat du jeune duc d’Enghien, en 1804, le ramènera dans l’opposition et l’éloignera de la vie politique.
Ce sera pour lui l’occasion de reprendre la plume pour la mettre, une fois de plus, au service de la religion catholique : après le Génie du christianisme en 1802, Chateaubriand publie une grande fresque antique intitulée Les Martyrs, en 1809.

À la Restauration, en 1814, François-René de Chateaubriand, qui est déjà un écrivain et un homme politique reconnu, revient sur la scène politique. Ministre, pair de France, il se verra rapidement éloigné des charges, à cause de ses écrits critiquant la politique du roi. Dès lors, Chateaubriand, pétri d’idéaux romantiques et chevaleresques, va consacrer son énergie et son talent à la cause de la branche aînée des Bourbons.
Quand il meurt, le 4 juillet 1848, il vient de publier son dernier ouvrage, pour certains un chef-d’œuvre qui immortalisera le nom de son auteur : Mémoires d’outre-tombe.

Le « fils » de Gengis Khân

Tamerlan ou Timur Lang (1336-1405) sur un monceau de crânes (iconographie du XIXe siècle).
Tamerlan ou Timur Lang (1336-1405) sur un monceau de crânes (iconographie du XIXe siècle).

Certains lui attribuent le savoir, d’autres l’hérésie, ou encore l’usage de la magie et de la sorcellerie, écrit l’historien arabe Ibn Khaldoun à propos de Tamerlan.
Qualifié de barbare, de tyran et de sanguinaire par certains ou bien de militaire de génie, par d’autres, il reste une énigme.
Né en 1336, près de Samarkand, en Asie centrale, Tamerlan ou Tîmûr-I Lang est issu d’une grande famille de l’aristocratie türko-mongole qui, selon la légende timouride, descendrait de Gengis Khân, ce qui est loin d’être prouvé. Il commence très jeune la vie militaire et, à l’âge de vingt-cinq ans, reçoit deux blessures graves qui le laissent boîteux et manchot, ce qui lui vaudra le surnom de Tîmûr le Boiteux.
Maître de l’empire de Djagataï, à l’est de l’Iran actuel, en 1370, il se pose en continuateur de l’illustre Gengis Khân et s’emploie, dès lors, à étendre son empire, en le fortifiant par une gestion intelligente fondée sur l’essor croissant du négoce. Son gigantesque empire  se compose de toute l’Asie à l’est de la mer Caspienne (la Perse, le sud de la Russie, l’Inde et une partie du Proche-Orient). Après sa mort, le 3 avril 1405, à Samarkand, l’immense Empire des steppes, édifié sur des millions de cadavres, s’effondre rapidement : il est divisé entre les trente-cinq petits-fils et arrière-petits-fils du conquérant.

Le « sage » Spinoza

Baruch Spinoza (1632-1677).
Baruch Spinoza (1632-1677).

C’est dans une famille juive venue d’Espagne que naît Baruch Spinoza en 1632, à La Haye. Instruit dans le judaïsme, le jeune homme allait rapidement s’en détaché, notamment après l’étude des sciences naturelles et des théories philosophiques de Descartes. "Excommunié", c’est-à-dire mis au "hérem" par la communauté juive d’Amsterdam (1656), il restera cependant fortement marqué par la tradition juive qu’il ne voulut bien le dire.
En effet, il décida, après une blessure amoureuse, de se consacrer entièrement à sa passion intellectuelle : la philosophie. Cependant c’est bien en juif qu’il le fit. En effet, comme le voulait la tradition des anciens rabbins, Spinoza désira exercer un métier manuel, capable de lui assurer sa subsistance en toute indépendance et capable de le ramener aux réalités et aux contingences courantes.
Polisseur de verres pour les microscopes, il quitta Amsterdam pour s’établir près de Leyde où se trouvait le centre de la secte des Arminiens, des protestants rejetant la théorie de la prédestination chère à Calvin -les Méthodistes sont les héritiers des Arminiens-, avec lesquels il entretenait d’excellents rapports. C’est là qu’il acheva son premier ouvrage, un exposé du système cartésien connu sous le titre de "Renati Descartes principia philosophiae more geometrico demonstrata" (1663). Il vécut ensuite dans les faubourgs de La Haye puis à La Haye même où il poursuivit ses réflexions, libre de toute compromission. C’est ainsi qu’il se permit de rejeter l’offre de l’électeur palatin qui lui proposait une chaire à l’université de Heidelberg ; ainsi qu’il se permit également de refuser une pension offerte par Louis XIV à condition qu’il dédie une de ses œuvres au Roi-Soleil.
L’œuvre de Spinoza se veut l’héritière directe de Descartes. Mais en appliquant ses procédés jusqu’au bout, ce qui aboutit au rationalisme absolu, malgré une nette influence cabalistique. Selon le philosophe, Dieu est unique et infini, quant l’homme n’est qu’une manifestation de cette divinité absolue. D’où la conséquence que la liberté ne vient ni de Dieu ni de l’homme mais de la nature même et donc que seules les lois de la nature sont des lois divines. Un rationalisme qui lui vaudra d’être rejeté par toutes les églises de Hollande quant, appliquée au domaine politique, sa philosophie admettait une égalité absolue entre la liberté du souverain et celle de l’individu.
Isolé au niveau religieux, Baruch Spinoza mourra à La Haye en 1677, âgé de seulement quarante-cinq ans.

Marc-Aurèle, l’empereur-philosophe

Issu d’une illustre famille d’origine espagnole, Marc Aurèle est, dès son plus jeune âge, profondément marqué par la philosophie stoïcienne qu’il pratiquera toute sa vie. Nommé préfet de Rome par Hadrien, il est adopté par l’empereur Antonin dont il épouse la fille, Faustine. À la mort d’Antonin, en 161, il gouverne conjointement avec Lucius Vérus, son beau-frère, puis reste seul empereur à la mort de ce dernier en 169.

Son règne, pendant lequel il rénove l’administration financière et judiciaire et assure la mainmise de l’État sur l’économie, est marqué par les luttes incessantes contre les Parthes et les Germains. À sa mort, survenue le 17 mars 180, Marc Aurèle ne laisse pas l’image d’un grand empereur, mais ses Pensées le désignent comme l’un des derniers philosophes stoïciens de l’Antiquité.

Petiot, le « Docteur Satan »

C’est dans le Paris de l’Occupation que se déroule le dernier des crimes célèbres de ce numéro. Une époque troublée qui va servir de théâtre aux fantasmes de l’un des plus grands criminels de l’histoire de France. L’histoire du docteur Petiot, si admirablement relatée dans le film éponyme, avec dans le rôle titre Michel Serrault, est étroitement liée aux événements de la Seconde Guerre mondiale, d’où la difficulté du sujet. Dans cet article, l’auteur relate les faits tels qu’ils nous sont connus mais trop de questions n’ont toujours pas trouvé de réponses.
Le 11 mars 1944, un habitant de la rue Lesueur prévient les pompiers ; un incendie semble s’être déclaré dans la cheminée d’un immeuble abandonné, au numéro 21 de cette rue cossue située dans le XVIe arrondissement. Une odeur pestilentielle de chair brûlée flotte dans l’air devenu irrespirable. Le propriétaire, un certain docteur Petiot, a été prévenu mais il tarde à venir. Les pompiers décident donc de pénétrer sans plus attendre dans l’immeuble.
Tout semble à l’abandon sauf une cave et une cuisine qui débouche sur une cour intérieure. En traversant la cour, les pompiers entrent dans un petit bâtiment comprenant un bureau, un couloir et un réduit sans fenêtre qui ressemble étrangement à une cellule. À côté, un cellier sert de débarras. Au fond, dans un angle de la pièce, les pompiers découvrent avec horreur des troncs humains, des bras et des jambes en vrac… La cheminée, pleine jusqu’à la gueule de membres humains divers, fonctionne à plein régime.
L’alerte est immédiatement donnée et c’est au commissaire Massu qu’est confiée l’enquête. Mais alors que la rue Lesueur est en effervescence, personne ne remarque la sombre silhouette qui s’éclipse à la vue des policiers…
Le lendemain, le commissaire Massu se rend au domicile du propriétaire, rue Caumartin. Sa femme est là pour répondre aux questions des policiers :
-Mon mari ? Non, il est absent. Il a été appelé hier. Sans doute un accouchement difficile…
Petiot ne reparaîtra plus…
Ce « bon docteur » Petiot
Né en 1897 à Auxerre, Marcel Petiot apparaît très tôt comme étant un enfant très intelligent mais souvent difficile. Renvoyé deux fois, il finit par étudier tout seul et passe son bac à dix-huit ans avec succès. En 1916, Marcel s’engage au 98e R.I.. La guerre, pour lui, sera vite un lointain souvenir : légèrement blessé au pied, il est examiné par des psychiatres lors de sa convalescence qui le déclarent mentalement déséquilibré et enfin le réforment.
Profitant des avantages donnés aux Anciens combattants, il entreprend des études de médecine qu’il achève brillamment en 1921. Trois ans après, il s’établit à Villeneuve-sur-Yonne.
Ce jeune docteur plaît beaucoup : il est vif, dynamique, amusant même, quoiqu’un tantinet cabotin. Surtout, il sait être « compréhensif » pour les jeunes filles imprudentes et soigne bien volontiers les pauvres gens pour presque rien… Ah ! Ce bon docteur Petiot ! Plus tard, on découvrira qu’il inscrivait en cachette ses patients à l’assistance médicale et détournait leurs prestations…
En 1926, la jeune bonne de Petiot, Louise, déclare, un peu trop fort, être enceinte des œuvres de son employeur. Mauvais point ! D’autant que Petiot compte entamer bientôt une carrière politique. Et c’est alors que, curieusement, la jeune Louise disparaît…
Quelques bruits courent, on découvre aussi d’étranges disparitions d’argent ou d’objets précieux après les visites du docteur, mais c’est insuffisant pour ébranler les consciences et Petiot est élu maire de Villeneuve-sur-Yonne l’année suivante. Tout sourit au brave docteur qui épouse la fille d’un riche charcutier d’Auxerre et qui est élu secrétaire général du département de l’Yonne, en 1928.
Des rumeurs persistantes

En mars 1930, la police découvre le corps à moitié calciné de Madame Debauwe, gérante de la coopérative laitière de Villeneuve-sur-Yonne. Elle a été achevée à coups de marteau et la laiterie a été incendiée. La veille, elle avait encaissé la somme de deux cent quatre-vingt mille francs…
Les rumeurs persistent. On insinue qu’elle était la maîtresse du docteur Petiot et un certain Frascot affirme même l’avoir vu rôder vers la laiterie peu avant le début de l’incendie. Petiot est bien soupçonné… mais seulement soupçonné. Les preuves manquent et le témoin meurt, fort opportunément, il faut le reconnaître. Frascot sortait d’ailleurs d’une visite chez le médecin quand il a été foudroyé par une crise cardiaque. C’est du moins ce qui est inscrit sur le permis d’inhumer signé par ce même médecin… c’est-à-dire Marcel Petiot !
Ces indices sont insuffisants pour la police mais la population, elle, ne tarde pas à réagir : Petiot, qui vient aussi d’être condamné pour vol d’électricité, est révoqué de ses fonctions de maire. Les rumeurs persistantes le poussent à abandonner aussi son cabinet. En 1933, il s’installe à Paris.
Cet intermède bourguignon permet cependant à Petiot de « prendre ses marques » ; c’est pour lui une sorte d’entraînement. Il est déjà escroc et assassin. Plus tard, il ne fera jamais que développer ces activités à une plus grande échelle…
Petiot s’installe donc avec sa petite famille dans un hôtel particulier de la rue Caumartin et s’adonne dès lors à la médecine « de pointe ». C’est que notre bon docteur est un véritable génie, un inventeur, un « médecin-miracle », comme il le sous-entend dans la publicité dont il inonde tout le quartier :
Vous êtes prié de bien vouloir noter que le cabinet médical, tenu précédemment au premier étage, 66, rue Caumartin, sera désormais  occupé par le Dr Marcel Petiot, diplômé de la Faculté de Médecine de Paris en 1921, Conseiller général de l’Yonne, ex-interne de l’hôpital, directeur de clinique, médecin-chef de l’Office médical de la Seine.
Ce cabinet, en plein centre de Paris, vous offre toutes facilités d’accès (autobus, métro : stations Saint-Lazare et Caumartin).
Il comporte les matériels des plus modernes et des plus perfectionnés, avec rayons X, UV, UR, et radiothérapie superficielle ou même profonde, laboratoire de galvanisation, ionisation, ergothérapie, diathérapie (toutes fréquences, ondes courtes à grande puissance, fièvre artificielle, bistouris électriques, outillage chirurgical, œnothérapie, aérothérapie, etc.).
Le docteur Petiot fut le promoteur en 1921-1923 d’une technique parvenant à supprimer complètement les douleurs dans les accouchements, sans anesthésie générale ou régionale et sans instrument dangereux. Cette méthode permet la suppression de la douleur dans les affections les plus pénibles (sciatique, rhumatisme, névralgie, zona, névrite, ulcération, cancer).
Auteur d’ouvrages originaux sur les maladies nerveuses et leurs traitements modernes (spécialement des affections à crises périodiques et cures de désintoxication).
Créateur, avec un physicien connu, d’un matériel et d’une technique permettant la guérison de toute tumeur non généralisée ou affectant des organes vitaux (ganglions externes ou internes, loupes, lipomes, polypes, végétations, verrues, taches rouges, goitres, déformations, tatouages, cicatrices, etc. et même fibromes et tumeurs malignes ou cancers, même profonds).
Le docteur Petiot vous sera parfaitement reconnaissant de bien noter dans vos annuaires, son adresse : 66, rue Caumartin Paris IXe, ainsi que son numéro de teléphone : PIG 7711.

Et évidemment, comme souvent pour les charlatans les plus audacieux, les résultats ne se font pas attendre ! Petiot se constitue ainsi une clientèle solide et remplit son compte en banque tout en satisfaisant sa mégalomanie : il achète deux propriétés en province et un hôtel particulier… rue Lesueur.
C’est en 1936 que se situe un petit intermède qui nous donne un indice supplémentaire sur la personnalité du docteur. Le 4 avril de cette année-là, Petiot est pris en flagrant délit de vol à l’étalage à la librairie Gibert, dans le Quartier latin. Face aux juges, il déclare avec emphase qu’un « génie ne se préoccupe pas de basses choses matérielles ! » Bien sûr, dans l’histoire, le génie c’est lui. Peu impressionné par ce mégalomane, les juges l’envoient faire une cure de sept mois dans un hôpital psychiatrique. Simple péripétie qui ne mettra guère fin à la carrière de ce mythomane. À sa sortie, en février 1937, Petiot reprend ses activités et obtient même la charge de médecin d’État civil du IXe arrondissement !
Le réseau du docteur Eugène

Paris sous l'Occupation
Paris sous l’Occupation

En 1939, la guerre éclate et l’année suivante Paris est occupé par les Allemands : ce sera l’occasion pour Petiot d’assouvir tous ses instincts…
Il achète donc l’immeuble de la rue Lesueur qui, avant de servir d’officine du crime, sera un lieu de trafic. En effet, Petiot, comme toujours, utilise tous les moyens pour s’enrichir et il s’adonne, bien qu’à une petite échelle, à la vente de drogue. C’est aussi à cette époque que Petiot commence les travaux de la rue Lesueur. Sait-il déjà à quoi lui servira cet immeuble ? Toujours est-il qu’il fait construire un mur dans la cour intérieure, afin d’échapper à la curiosité de ses voisins, et qu’il aménage la « cellule » où périront ses victimes : une porte que l’on ne peut ouvrir que de l’intérieur, une fausse porte et un judas, installé de façon à voir ce qui se passe dans la pièce.
Fin 1941, un voisin du médecin, Joachim Guschinow, un fourreur juif, confie à son cher ami Petiot qu’il aimerait quitter la France. Le médecin peut-il l’aider ? Ne connaît-il pas, ainsi qu’il l’a laissé entendre, un réseau qui lui permettrait d’échapper aux nazis ? Petiot saute sur l’occasion et se présente même comme… le chef du réseau d’évasion :
-Prenez tout ce que vous avez de valeur, ce sera ça de moins pour les boches. Dans quelques semaines vous serez en Argentine et alors… à vous la belle vie !
Le 2 février 1942, Guschinow se rend rue Lesueur avec des diamants cachés dans ses vêtements d’une valeur de deux millions de francs. Jamais plus il ne réapparaîtra…
Quelques semaines après, Jean-Marc Van Brever, un toxicomane notoire qui avait dénoncé Petiot comme trafiquant de drogue, disparaît. Ensuite c’est le tour d’une Madame Khayt, qui avait refusé d’être impliquée dans une des « magouilles » de Petiot.
Cependant ces victimes-là ne sont « qu’accidentelles ». Un véritable vivier est à sa portée : les juifs -les riches bien sûr- qui tentent de fuir la France occupée. En juin 1942, Petiot monte son « réseau » clandestin : il devient le docteur Eugène. À la même époque, disparaît Paul Braunberger, un médecin, suivi le mois suivant de la famille Kneller, le père, la mère et le petit René, âgé de huit ans à peine. En janvier 1943, Petiot lance les « tarifs de groupe » : quatre couples, les Basch, les Woolf, les Stevens et les Anspach « s’embarquent » à leur tour…
Dans les mains de la Gestapo
À cette clientèle choisie, s’ajoutent quelques malfrats, heureux de se « mettre au vert » pour quelque temps. Parmi eux, François Albertini, dit le Corse ; Joseph Réocreux, dit aussi Jo le Boxeur, accompagné de ses deux « gagneuses » : Claudia Chamoux, dite Lulu, vingt ans de métier, et Annette Petit, une mineure. Puis c’est le tour de Joseph Piéreschi, dit Zé, d’Adrien Estébétéguy, le Basque, de Paulette Grippay, dite la Chinoise, et de Gisèle Rossmy. Ce petit monde, qui trempe avec bonheur dans le proxénétisme et qui n’hésite pas, le cas échéant, à donner un petit « coup de main » à la Gestapo, disparaît donc grâce aux bons soins du docteur Eugène, moyennant cent mille francs par tête.
Le réseau de Petiot connaît un franc succès ! Un peu trop même, puisque la Gestapo commence à avoir de sérieux soupçons. Elle décide donc de piéger ce fameux docteur Eugène. En mai 1943, la Gestapo extirpe Yvan Dreyfus de sa cellule à Compiègne afin qu’il infiltre le réseau du docteur Eugène. De son côté, Dreyfus compte « semer » la Gestapo et utiliser le réseau pour fuir vers l’Amérique du Sud. Le jeune industriel remonte donc toute la filière, passant par les « rabatteurs » habituels de Petiot, un maquilleur de théâtre et un coiffeur de la rue des Mathurins. Il rencontre finalement le docteur Eugène et… disparaît dans le charnier de la rue Lesueur en mai 1943. C’est Béretta, un autre « bouc émissaire » qui fera tomber Petiot. Ce dernier est arrêté le 21 mai 1943 par la Gestapo et conduit à la prison de Fresnes.
Pendant huit mois, Petiot subit la torture et les interrogatoires sans fin de la Gestapo… en vain. Jamais, il n’avouera quoique ce soit. À partir de cet épisode sanglant, il se forgera le mythe du grand résistant, mythe qu’il saura exploiter le moment venu…
Trahi par son écriture

Avis de recherche concernant Petiot et sa femme
Avis de recherche concernant Petiot et sa femme

Libéré le 8 février 1944, le médecin décide alors d’effacer les preuves de ses crimes, c’est-à-dire les cadavres. Quand la Gestapo l’avait arrêté, elle ignorait l’existence de l’immeuble de la rue Lesueur mais les choses peuvent changer… Petiot s’active donc, avec les conséquences que l’on sait, c’est-à-dire la découverte du charnier le 11 mars 1944 et… la disparition du docteur Eugène !
Malgré les recherches frénétiques de la police, Petiot demeure introuvable. Et la plus grande difficulté de la police n’est pas de déterminer l’identité du meurtrier mais bien celle des victimes ! En attendant l’arrestation de Petiot, les policiers accumulent les preuves. Ainsi on découvre quelques quarante-sept valises confiées par celui que la presse appelle désormais le Docteur Satan à un couple habitant l’Yonne. La police espère déterminer, grâce aux vingt-six sacs à mains, aux vingt-et-un manteaux de laine, aux trente-trois cravates, aux quatre-vingt-six chaussures, aux soixante-dix-neuf robes, bref, grâce aux mille sept cent soixante pièces d’habillement, le nombre des victimes, leurs classes sociales et aussi, éventuellement, leurs identités…
Le 19 septembre 1944, soit sept mois après, un journaliste en mal de copie, Jacques Yonnet, publie un article sous le titre : « Petiot soldat du Reich ». L’article fait mouche : le mois suivant, le journal Résistance publie un droit de réponse… du docteur Petiot lui-même. On l’accuse de collaboration, lui un authentique résistant !
Dans les milieux policiers aussi bien que militaires, c’est le branle-bas ! D’après la lettre-réponse, il est clair que le Docteur Satan se cache dans les rangs de la Résistance et à Paris même. Une autre enquête commence, minutieuse. On prend des renseignements, on compare les écritures… Et c’est là que Petiot se fait prendre. Le 31 octobre 1944, le capitaine Simonin arrête le capitaine Wetterwald, alias Valéry dans la Résistance, médecin-capitaine au 1er Bataillon, alias Marcel Petiot !
Le réseau Fly-Tox

Petiot au cours de son procès
Petiot au cours de son procès

Ce n’est pourtant qu’au cours de la deuxième journée de son procès, commencé le 18 mars 1946, que Petiot se justifie. Et à un juge qui l’accuse d’avoir tué vingt-sept personnes, il répond avec emphase :
-Comment vingt-sept ? Soixante-trois, vous voulez dire !
Et qui sont ses victimes ? Des traîtres à la France, des collabos, des nazis, déclare-t-il. Car Petiot n’est pas un vulgaire assassin. Il est le chef d’un réseau de Résistance : le réseau Fly-Tox. Personne n’en a entendu parler ? Normal, c’était la guerre ! Toutes les personnes qu’il a citées comme étant ses contacts sont mortes ou inconnues ? Normal, c’était ça la Résistance !
Entourant ses « activités résistantes » d’une aura de mystère propre à dérouter, Petiot construit tout son système de défense autour de ce mythe. Car, jusqu’à preuve du contraire, ce fameux réseau Fly-Tox n’a jamais existé… C’est pourtant suffisant pour semer le doute dans l’esprit des juges et des enquêteurs. De toute évidence Petiot connaît bien la Résistance. D’où tient-il ses renseignements ? Personne ne le sait ni ne le saura jamais. Petiot a sans doute appris beaucoup de choses durant son séjour entre les mains de la Gestapo et c’est là qu’il a pris l’identité du capitaine Valéry. Mais certaines des révélations qu’il fait à ses juges ont de quoi laisser perplexe…
Petiot a beau se défendre d’avoir tué « pour la France », il n’en reste pas moins que certaines de ses victimes, comme Yvan Dreyfus ou même le petit René Kneller, que l’on peut difficilement accuser de collaboration, étaient parfaitement innocentes. Les juges ne s’y laisseront pas prendre. Petiot est un psychopathe. Il a seulement profité de toutes les opportunités que cette période troublée lui fournissaient.
Le 4 avril 1946, à minuit dix, malgré une défense brillamment menée par maître Floriot, le docteur Marcel Petiot est reconnu coupable de vingt-quatre des vingt-sept meurtres qui lui sont reprochés. Pour cela, il est condamné à la peine capitale.
La sentence est appliquée dans la cour de la prison le 25 mai 1946. Jusqu’au bout, Petiot -et il sera bien le seul- aura espéré une grâce présidentielle et aura proclamé qu’il avait agi pour la France. Il n’aura rien perdu de sa morgue et de son emphase. Le couperet tombe à 5h05.
Petiot a emporté ses secrets dans la tombe. L’argent ? Disparu ! Deux cents millions évanouis ! Deux cents millions pour vingt-quatre vies humaines. Quant à la vérité, nous ne la saurons sans doute jamais.