Les femmes vues par l’Église au Moyen Âge

>Allégorie de l'Eglise triomphante, représentée par une statue féminine.
Allégorie de l’Eglise triomphante, représentée par une statue féminine.

Au Moyen Âge, la tradition biblique et patristique, si elle n’est pas connue de tous, est l’apanage des hommes d’Église. Et cette tradition présente la femme comme inférieure à l’homme et comme devant lui être soumise, ainsi que le prescrit saint Paul. Une idée que renforcera encore l’étude des textes d’Aristote au XIIIe siècle. D’ailleurs, des siècles durant, l’Église a prétendu que les femmes n’avaient pas d’âme… Telle est, en tout cas, l’idée que l’on se plaît à nous présenter, oubliant pour l’occasion ladite tradition biblique qui, dans la Genèse précise bien que « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». Ce qui, si on sait lire, signifie que si l’un a une âme, l’autre aussi…
Cette misogynie, dont on accuse l’Église, était-elle réelle ? Était-elle générale dans tous les milieux ecclésiastiques ? Certains universitaires se posent la question et, allant au delà de la simple recherche conciliaire et doctrinaire, décortiquent littéralement sermons et exempla, afin de donner une vision plus réelle du regard de l’Église sur la femme.
S’il apparaît clairement que certaines jeunes filles étaient soit mariées soit envoyées au couvent sans leur consentement, ce n’était certes pas la politique officielle de l’Église. Cette dernière ne reconnaît d’ailleurs la validité d’un mariage que si les deux époux sont consentants et insiste, tout au long des XIIe-XIIIe siècles sur le consentement de la femme… Mais discours officiels et faits réels sont deux choses différentes et il est certain que la plupart des mariages étaient plus motivés par l’intérêt que par la passion. Depuis des années, les hommes d’Église constataient également la multiplication des mariages d’intérêts « outrés » -Robert de Sorbon cite le cas d’une union entre un « damoiseau » et une dame, très âgée mais très riche- et surtout une recrudescence des adultères. Pour lutter contre cet état de fait, l’Église va donc tenter de remettre le mariage à l’honneur… D’abord au cours du concile de Latran IV (1215) qui définit le mariage comme un sacrement indissoluble -au même titre que celui de l’ordre- et qui détermine dans quelles circonstances il peut être remis en question… et inversement. Ensuite, en faisant la « promotion » de saintes comme Marie Madeleine, déjà honorée dans une large partie du pays. Ainsi, si la virginité religieuse, imitée de celle de Notre Dame, est toujours admirable, selon la spécialiste Nicole Bériou, « l’exemple de Marie Madeleine ne permet-il pas de conclure qu’une “ bonne mariée ” vaut parfois mieux que dix vierges ? ». Enfin, l’Église fait l’éloge de « l’affection conjugale » qui, selon l’historien Jean-Claude Bologne, « doit naître d’un accord plus profond (que la passion) entre les caractères ».
Les femmes étant plus assidues que les hommes dans la pratique du culte, c’est donc sur elles que comptent également les hommes d’Église pour garantir le respect des quelques exigences de  l’Église -communion et confession une fois l’an. De même, l’étude des exempla -petites histoires permettant au prédicateur ou au confesseur d’expliquer un point de doctrine ou de morale- révèle que les ecclésiastiques considéraient généralement la femme comme le pivot de la famille.
Dans les manuels de confesseurs, on trouve également nombre de « situations » concernant les femmes -sans doute parce qu’elles se confessaient plus souvent. Et, à chaque fois que la recommandation concerne le couple, il est clair que le confesseur voit dans la femme l’élément apaisant, pacifiant de la famille et la pousse à remplir pleinement ce rôle. Un rôle, défini clairement par les canonistes, qui tient largement compte des exigences du monde féodal.
Épouses, les femmes sont également destinées à être mères -la procréation étant le but premier du mariage selon les canonistes- et cela leur donne, aux yeux de l’Église, un statut particulier. Elle va donc s’attacher désormais à mettre en avant cette « œuvre de chair » qui, dans le cadre du mariage, n’entache plus, est bénie -le terme de fornication va d’ailleurs désigner uniquement un acte sexuel accompli hors mariage. Ainsi, il apparaît que, dès le XIIIe siècle, la cérémonie des relevailles est présentée différemment.

La Vierge à l'Enfant, par Raphaël.
La Vierge à l’Enfant, par Raphaël.

Bien qu’issues de la tradition biblique, les relevailles font partie intégrante des coutumes chrétiennes. D’ailleurs, la Vierge Marie elle-même s’y est soumise. Cette cérémonie avait pour but originel de purifier la jeune mère de la conception de l’enfant, donc de l’acte sexuel l’ayant entraîné. Dans la logique de l’élévation du statut de mère par l’Église, cette coutume va évoluer au XIIIe siècle. Et si elle a encore cours, c’est pour purifier la mère, non de l’acte sexuel, mais pour le cas où elle aurait commis un péché ou une impureté durant la grossesse.
La maternité est également largement mise en avant dans les dérogations faites par l’Église aux femmes enceintes : ainsi, elles n’ont pas à suivre le jeûne du carême et doivent, au contraire, manger deux fois plus.
Robert de Sorbon, célèbre théologien du XIIIe siècle à qui l’on doit la fondation de l’université qui porte son nom, a évoqué à maintes reprises la place des femmes à travers ses exempla et plus particulièrement des femmes enceintes.
Avec constance, note Nicole Bériou, il déclare à plusieurs reprises qu’elles doivent être l’objet de toutes les attentions. Ne voit-on pas qu’en certaines contrées, la loi punit d’une amende sept fois plus lourde le meurtre d’une femme enceinte que celui d’un homme ? Et ne crie-t-on pas quelquefois dans la foule, à Paris : « Écartez-vous, voilà une femme grosse ! » ?  
Pour Robert de Sorbon, il est également clair que la femme se démarque de son époux dans son attachement visible aux enfants : ce sont les mères qui demandent pitié pour un fils criminel, elles qui poussent leur époux à la vengeance après la mort d’un enfant, elles qui sont prêtes à tout pour assurer l’avenir de leurs enfants. Un jusqu’au-boutisme que Sorbon dénonce affectueusement.
Le christianisme : une affaire de femmes depuis toujours
Parce que l’Église a toujours refusé le sacerdoce aux femmes, certains jusqu’au-boutistes y ont vu une preuve supplémentaire de la misogynie de l’Église. Mais n’est-ce pas cette même Église qui honore, au-dessus de tout autre, la Vierge, mère du Christ ? Le culte marial, si intense et populaire, notamment au Moyen Âge, apparaît plus comme une preuve éclatante allant à l’encontre de la thèse Église-misogynie. Et n’est-ce pas cette même Église qui se considère elle-même comme l’épouse du Christ ?
Certes, l’Église a toujours fait la promotion d’une femme épouse et mère, mais est-ce donc si réducteur quand on sait que l’Église est épouse elle aussi ?
Mais Ève me direz-vous ? C’est bien à cause d’une femme que le péché originel a été commis ! Certes, mais l’Église n’en parle-t-elle pas comme de la « bienheureuse faute » ? Car sans cette faute, pas de Vierge Marie, pas de Christ sauveur du monde…
D’Ève à Marie, de la mère de Dieu à l’épouse du Christ, le christianisme est bien une affaire de femmes !

Sainte Catherine de Sienne, la petite épouse du Christ

Représentation du
Représentation du "mariage" de sainte Catherine de Sienne.

Fille d’un modeste teinturier père de vingt enfants, Catherine de Sienne a des visions mystiques dès l’âge de sept ans. Entrée chez les tertiaires dominicains, elle devait vouer son existence à la mortification. Surtout, elle acquit très rapidement une solide réputation de mystique. Se considérant comme une épouse du Christ -ce dont elle aurait eu une vision-, elle sera profondément touchée par la situation de l’Eglise, embarquée dans le Grand Schisme. Epouse du Christ, comme l’est l’Eglise catholique selon les canons, Catherine ne pouvait qu’être bouleversée par les déchirements que vivait l’Eglise durant ces années-là. De fait, l’Eglise était alors divisée et, fuyant Rome, le pape s’était réfugié à Avignon. Accompagnée de son confesseur, Catherine n’aura de cesse de rencontrer Grégoire XI et de le convaincre de rentrer dans la cité sainte. En vain. Deux ans plus tard, le Grand Schisme éclata pleinement et l’Eglise se dota alors de deux souverains pontifes -il y en aura même trois au début du XVe siècle. Un livre de dialogue et près de quatre cents lettres confirment l’implication de Catherine de Sienne dans cette affaire.
Une implication et des prières qui ne suffiront pas à rétablir la sérénité dans l’Eglise. Malgré tout, sainte Catherine de Sienne reste la petite épouse du Christ, celle qui s’était vue donner une alliance par Jésus et qui aura tout fait pour réconcilier la "grande épouse", l’Eglise.

Les juifs, un « peuple maudit »

Un juif au XIVe siècle, d'après une iconographie du Moyen Âge.
Un juif au XIVe siècle, d’après une iconographie du Moyen Âge.

On a longtemps accusé l’Église d’être à l’origine de certains massacres que subirent les juifs au Moyen Âge ou même de leur expulsion de certains pays. Pourtant, contrairement aux idées reçues, l’Église sera une des rares institutions à les protéger et même à les recueillir, comme le prouve l’importante communauté juive résidant dans le Comtat venaissin, c’est-à-dire dans les anciens États du pape. De la même façon, ce serait une grossière erreur que de penser que les juifs furent maltraités tout au long du Moyen Âge : il y eut un « âge d’or » des juifs en Occident, notamment au sud de l’Europe, jusqu’à la première croisade. Il est aussi évident qu’il a existé, durant tout le Moyen Âge, époque où le spirituel se mêlait étroitement au temporel, un fossé infranchissable entre juifs et chrétiens, du fait même de la nature de ces deux religions. Cela n’empêchera pas les intellectuelschrétiens de s’intéresser fortement à la religion et à la civilisation juives.
En 1095, le pape Urbain II prêche la première croisade. Et avant même que les barons se mettent en route, Pierre l’Ermite et Gautier Sans Avoir, son compagnon, entraînent à leur suite une foule exaltée, prête à délivrer, armée de quelques faux et de bâtons, le tombeau du Christ. C’est cette foule, entourée de quelques aventuriers bien plus attirés par les richesses de l’Orient que par la délivrance de Jérusalem, qui s’en prendra aux communautés juives. Cologne, Trêves, Spire connaîtront de terribles massacres auxquels la postérité va donner le nom -sinistre- de pogroms. Pourquoi, soudainement, la populace s’en prend-elle aux juifs ? Et quelle est, avant les premiers pogroms, la situation des communautés juives dans l’Occident chrétien ?
L’Âge d’or des juifs
Installées en Occident depuis le IIe siècle, les communautés juives jouissent d’une relative tranquillité durant tout le premier millénaire. Elles s’occupent du commerce avec l’Orient et importe la soie ou l’encens, bref nombre de matières indispensables à la liturgie catholique. Elles sont, bien entendu, soumises à la législation du pays ou de la cité dans lesquels elles résident ainsi qu’à quelques mesures apparues lors de conciles provinciaux ou généraux.

La milice juive chez le rabbin (iconographie du Moyen Âge).
La milice juive chez le rabbin (iconographie du Moyen Âge).

C’est dans l’Espagne wisigothique qu’apparaissent les premières -mais légères- mesures restrictives à l’encontre des juifs, mesures reprises et accentuées par Gratien au XIe siècle. Ainsi, les mariages mixtes, entre chrétiens et juifs, étaient interdits. Si, par hasard, il se faisait, le juif -ou la juive- devrait se convertir et les enfants du couple seraient élevés au couvent -saint Thomas d’Aquin ira plus tard à l’encontre de cette mesure reprise au concile de Latran IV en conseillant de laisser les enfants au couple. Il était aussi interdit de prendre des repas avec les juifs, de se faire soigner par eux ou de prendre des bains avec eux. On n’avait pas le droit non plus d’avoir une nourrice juive, par peur qu’elle ne donne à l’enfant un lait contaminé, c’est-à-dire qu’elle en fasse un petit juif. Certaines communautés juives appliquaient d’ailleurs la même mesure, interdisant à leurs ouailles d’avoir des nourrices chrétiennes. Si, malgré tout, ils en engageaient, ces dernières ne devaient pas approcher l’enfant durant les trois jours suivant Pâques, seul jour de l’année où la communion est obligatoire, de peur que l’hostie ne transmette la foi chrétienne à l’enfant…
Comme on le voit ici, la méfiance n’était pas à sens unique, loin de là. De la même façon, on a longtemps reproché aux chrétiens d’avoir forcé les juifs à vivre en ghetto. En effet, les communautés juives se regroupaient généralement en un même quartier ou une même rue et on parlait volontiers de « juiveries ». Mais faut-il voir là une ghettoïsation forcée ? De même qu’il y avait le quartier des orfèvres, celui des bouchers ou celui des enlumineurs, il y avait le quartier des juifs. L’exemple de la communauté de Spire, en Rhénanie, qui sera fortement touchée par les pogroms de 1096, donne une vision plus claire de la situation.
La charte de Rüdiger
En 1084, Rüdiger, évêque de Spire, invite les juifs à s’installer dans la cité rhénane « pour augmenter mille fois l’honneur de notre ville ». Et il leur laisse un quartier séparé « pour qu’ils ne soient pas importunés par la foule ». Situé sur une rive du Rhin, ce qui devait favoriser grandement le commerce, le quartier juif est entouré d’un mur et comprend un cimetière et une synagogue, où doit se juger toute plainte entre eux ou contre eux. Les juifs ont aussi leur propre police de quartier, le droit d’engager des serviteurs chrétiens et de vendre de la viande casher aux non-juifs. Bref, ils ont alors une multitude d’avantages qui seront confirmés par l’empereur de Germanie en 1090.
À cette situation idyllique, il convient cependant de mettre un léger bémol. En effet si, comme on l’a précisé, le quartier juif est entouré d’un mur, c’est bien qu’il existe déjà des tensions avec les chrétiens…
D’autres évêques ou des souverains feront aussi venir des juifs mais pas toujours pour des motifs aussi nobles que celui « d’augmenter mille fois l’honneur » d’une ville. La plupart y verront un excellent placement, les juifs étant taxés plus lourdement que les chrétiens, parce qu’en état de « servitude perpétuelle » : tel est le prix de leur « péché d’infidélité à Dieu ».
Le temps du christocentrisme

La crucifixion, d'après une représentation du XIXe siècle.
La crucifixion, d’après une représentation du XIXe siècle.

Après le premier millénaire, le christianisme évolue doucement vers le christocentrisme. Certes, le Père est toujours présent, mais les chrétiens du Moyen Âge ont désormais une vision de la religion plus axée sur la personne même du Christ. Or, le Christ a bien été condamné puis crucifié par les juifs, plus précisément par le Sanhédrin, ce qui ne peut qu’accentuer l’inimitié entre les deux religions.
Cette évolution se ressent aussi dans l’iconographie. En effet, c’est à cette époque qu’apparaît le fameux nez juif. Parallèlement, sur les représentations religieuses, le Christ, la Vierge et les apôtres sont de plus en plus blonds, de plus en plus Européens, alors que les juifs sont bruns et basanés. Les Français vont même plus loin en supposant que les juifs possèdent un embryon de queue animale, privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec les Anglais…
En regardant le Christ des douleurs, comment ne pas en vouloir au peuple qui lui a fait subir de tels outrages ? Comment pardonner à ceux qui l’ont flagellé, couronné d’épines et qui refusent, encore et toujours, de reconnaître leur erreur ? Il n’est donc pas étonnant que l’on conseille aux juifs, quand on ne les y oblige pas, à rester chez eux pendant la Semaine sainte. Durant ces quelques jours et alors que le peuple revit, par la liturgie, la Passion du Christ, les sentiments sont exacerbés au point que la prudence la plus élémentaire pousse les juifs à faire profil bas et à se barricader dans leur quartier.
Le juif et l’argent
Une autre des raisons de l’inimitié grandissante entre les juifs et les chrétiens est, bien sûr, l’argent.
Depuis la promulgation, en 438, du Code théodosien, les juifs n’ont pas le droit de posséder de terre, sauf en Champagne et en Provence, régions où ils bénéficient d’un droit particulier. Ils ne peuvent donc pas s’adonner aux activités agricoles et se consacrent aux activités tertiaires comme la vente, la médecine et… l’usure. Or, au Moyen Âge, l’usure est interdite par le droit canonique, droit auquel les juifs ne sont, de fait, pas soumis. Eux seuls -du moins au début, les Lombards et les Cahorsiens les rejoindront plus tard- ont donc la possibilité de pratiquer cette activité. Et qui peut bien aimer celui à qui il doit de l’argent ? Voilà l’image du juif usurier -et donc doublement détesté- instaurée pour des siècles !
Tout ceci fait partie de la lente évolution des mentalités médiévales qui va conduire aux pogroms de 1096, marquant le début du long calvaire des populations juives en Europe.
Vers la fin du monde

Des juifs martyrisant un enfant (iconographie du Moyen Âge).
Des juifs martyrisant un enfant (iconographie du Moyen Âge).

En 1096, on l’a dit, « l’ost » du  Seigneur fait route vers Jérusalem avec le désir de délivrer le tombeau du Christ. Mais, à la fin du XIe siècle et jusqu’au XIVe siècle, le peuple est constamment dans une sorte d’attente eschatologique. L’an Mil est passé, le monde est encore là, mais sûrement plus pour longtemps. Or, pour que la parousie arrive enfin, il est dit dans l’Apocalypse que toutes les nations doivent être converties, juifs compris. Ne dit-on pas aussi que l’antéchrist viendra de chez eux ?
Bref, en 1096, tout est réuni pour conduire aux premiers pogroms. Dès lors, au moindre malheur, les juifs seront la cible priviliégiée du peuple et on les accusera volontiers de toutes sortes de crimes. En 1144, à Norwich, on raconte que les juifs ont tué un enfant ; même chose à Blois, dont quatre pour cent de la population est juive, en 1153 puis en 1171, où trente juifs seront brûlés ; puis en Allemagne, en 1235, et à nouveau en Angleterre, en 1255. Et quand ce ne sont pas des enfants qui sont tués par les juifs, ce sont des hosties qui sont profanées : en 1290, à Paris, c’est l’épisode du miracle des Billettes. Un usurier juif, ne pouvant se faire payer, réclame à la femme qui lui doit de l’argent une hostie consacrée. L’ayant obtenue, il la lacère, ce qui entraîne un premier miracle puisqu’une goutte de sang s’en échappe. Puis il met l’hostie à bouillir. C’est alors qu’elle s’échappe et tombe dans l’assiette d’une brave chrétienne qui l’apporte aux autorités. Le juif sera tué, sa maison rasée et la rue baptisée rue du Dieu Bouilli…
Les XIIe et XIIIe siècles sont jalonnés de ces rumeurs et de ces réactions populaires conduisant à des tueries.
Face à ces accusations, les autorités civiles restent relativement passives, soufflant le chaud et le froid et maintenant les communautés juives dans un perpétuel climat d’insécurité, ce qui favorise une taxation toujours plus lourde. Peu leur importe la mort de quelques juifs, du moment qu’ils continuent à payer leur dû. Et puis, ils sont bien utiles : ce sont chez eux que l’on trouve les meilleurs médecins et ils sont intelligents. Surtout, quel est le souverain occidental qui ne leur emprunte pas d’argent ? Justement, c’est de là que viendra le problème : les rois leur doivent de l’argent. Et le meilleur moyen pour se débarrasser d’une dette est bien sûr de se séparer du créancier !
Pour cela et aussi parce que le peuple le réclame haut et fort, l’Angleterre expulse définitivement les juifs de son royaume en 1290. Ce sera le tour de la France en 1306, sous Philippe le Bel, puis de manière définitive sous Charles VI en 1394. De telles mesures étaient extrêmement populaires : non seulement les rois annulaient ainsi leur dette mais aussi celle de toute personne ayant emprunté à un usurier juif !
Il ne restait plus alors aux communautés juives qu’à trouver refuge chez d’autres souverains ou auprès du pape.
« Ne les tuez point afin que mon peuple n’oublie pas ! »
L’attitude de l’Église catholique face aux juifs sera, en général, celle de la tolérance -une attitude qui souffre des exceptions, il est vrai.
Au yeux de l’Église, les juifs sont les représentants de l’ancienne Alliance, le Peuple élu qui a en commun avec les chrétiens la croyance en Dieu et la Bible. Leur seul tort est de ne pas croire en l’Incarnation et tous les moyens sont alors bons pour leur ouvrir les yeux.

Saint Bernard de Clairvaux appelant à la croisade.
Saint Bernard de Clairvaux appelant à la croisade.

C’est là une des principales préoccupations de l’Église au Moyen Âge au même titre que la lutte contre les hérésies. C’est d’ailleurs pourquoi elle imposera aux rabbins d’accueillir régulièrement des prédicateurs dans leurs synagogues et organisera, jusqu’en 1150, des débats publics entre juifs et chrétiens, des sortes de joutes oratoires. Dans le même état d’esprit et afin de mieux connaître ceux qu’il désire convertir, Pierre le Vénérable, au XIIe siècle, fait traduire le Talmud. Rares seront les personnalités qui, comme Raymond Lulle, décrètent que les juifs et les musulmans, s’ils ont été vertueux, pourront entrer au Paradis. Raymond Lulle a sans doute oublié le précepte disant : « Hors de l’Église, point de salut ! »
Malgré les mesures particulières prises lors du concile de Latran IV (1215) qui impose notamment le port de la rouelle ou d’un habit distinctif, l’Église se pose donc en protectrice des juifs et s’oppose formellement aux massacres qu’ils subissent.
L’Écriture elle-même ne le dit-elle pas clairement en deux occasions ?
-Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.
-Ne les tuez point afin que mon peuple n’oublie pas.
(Ps. 58, 12).
Saint Bernard, lors de la deuxième croisade, fustige les actions anti-juives et les papes Innocent IV, en 1247, et Grégoire X, en 1272, éditent deux bulles réfutant les calomnies contre les juifs accusés de meurtres rituels. Ils entrent même dans la logique juive puisqu’ils précisent que, selon la loi juive, il est interdit de consommer du sang…
Quand, finalement, les juifs seront expulsés d’Angleterre, de France ou d’autres pays d’Europe et à l’heure où le Moyen Âge s’achemine vers sa fin, c’est dans les États pontificaux qu’ils trouveront refuge : le Comtat venaissin, en France, ainsi que l’Italie où l’influence de la papauté est alors prépondérante.

Eusèbe de Césarée aux sources du christianisme

Portrait d'Eusèbe de Césarée (265-340).
Portrait d’Eusèbe de Césarée (265-340).

Ce prélat grec, né en Palestine vers 270, tient un rôle essentiel dans la compréhension de l’histoire du christianisme, pour la bonne et simple raison qu’il en est l’initiateur. Entre 310 et 324, il rédige l’Histoire ecclésiastique, ouvrage dans lequel il retrace l’histoire du christianisme des origines jusqu’en 323. Erudit universel, il écrira également une Chronique ou Histoire universelle, basée sur la Bible et les écrits des historiens de chaque peuple, des travaux de géographie biblique, des traités exégétiques, apologétiques et théologiques… des matières qui étaient loin d’être son point fort.
En effet, autant Eusèbe est un historien et un compilateur admirable, autant du point de vu théologique il va se révéler assez faible. De fait, ce disciple d’Origène va monter de vives sympathies pour l’arianisme au point même de participer au concile de Tyr qui, en 335, condamnera à l’exil (le premier de 5) saint Athanase, évêque d’Alexandrie et opposant farouche d’Arius.
Enfin, le patriarche de Césarée (il avait été nommé à ce poste en 313) va se révéler fin politique et même habile courtisan : favori de Constantin durant des années, il sera l’auteur d’une Vie de l’empereur.

Des gnostiques à Arius : les hérésies des premiers siècles

Les premières heures du christianisme semblent actuellement, et en raison notamment de certaines publications loin d’être historiquement rigoureuses, passionner les foules. Et en effet, passionnantes elles le sont car c’est à ce moment-là, durant les quatre premiers siècles de notre ère qu’une religion, désormais pratiquée par quelques deux milliards d’individus à travers le monde, s’est construite, à forger ce qui allait devenir une croyance réfléchie, pensée. Car c’est bien ainsi qu’il faut voir les hérésies qui ont marqué les premiers siècles de l’Eglise : comme des mouvements ayant permis d’affiner une croyance, de tenter de la raisonner, de l’expliquer. 

Toute la terre, écrivait Eusèbe de Césarée en évoquant les lendemains de la Pentecôte, retentit de la voix des évangélistes et des apôtres.
Et en effet, dès les premières années du christianisme, on constate que les apôtres et les disciples de Jésus se sont élancés sur les sentiers pour proclamer « la Bonne Nouvelle ». Leur démarche était cependant loin d’être inréfléchie, brouillonne : outre Jérusalem même, qui est déjà le grand centre de la vie chrétienne, les apôtres, tous juifs à l’origine bien sûr, vont pénétrer les milieux de la diaspora juive et seulement ensuite païens. Et encore s’agissaient-ils de villes ou de pays païens possédant une forte communauté juive, comme Alexandrie par exemple. Mais le passage de la conversion des juifs à celle des païens ne se fera pas sans résistance.
On le sait, on le sent, le christianisme est encore une religion fortement imprégnée de judaïsme, au point que pendant les premiers siècles de son existence, nombre de païens, comme les empereurs romains, ne sauront faire la différence entre les deux professions. Les historiens parlent d’ailleurs plus volontiers de judéo-christianisme que de christianisme. De fait aussi, les toutes premières hérésies naîtront dans les milieux judéo-chrétiens plus que dans ceux des païens convertis. Pour ces derniers la scission était totale et, pourrions-nous dire, plus saine. Mais les juifs convertis possédaient déjà un « acquis » si l’on veut, comme la croyance en un Dieu unique, la connaissance des Écritures, et eux-mêmes pouvaient être issus de sectes juives différentes -il en existait des dizaines à l’époque, vivant ou non en communauté-, la plus célèbre étant celle des Esseniens. De fait, l’influence de doctrines pré-existantes, la déformation de certaines croyances selon le milieu ou la secte dont le nouveau converti est issu : tout cela concourt à ce que le chritianisme soit, dès les premiers siècles, en butte aux hérésies.
La gnose… déjà
Saint Irénée

Les Actes des Apôtres, qui sont notre principale source sur les premiers temps de l’Église, en évoquent déjà certaines. C’est ainsi qu’ils dénoncent l’action d’un certain Simon, un Samaritain récemment converti et qui pratique la magie.
Plus tard, saint Irénée précisera la doctrine de ce Simon : il croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie. Ce sont les Simoniens.
De nombreuses communautés judéo-chrétiennes vont, à leur suite, tomber dans le gnosticisme ou être influencer par lui, notamment dans sa dimension eschatologique -Apollos à Éphèse, dont parle saint Paul, les Galates également.
Originellement nourri des Ancien et Nouveau Testament -qu’il reniera plus tard-, le gnosticisme apparaît plus comme une philosophie, un mouvement de pensée, que comme une foi. Ce qui explique également l’extrême diversité des courants gnostiques. Tous ont cependant un fond commun qui permet de donner une définition, parcielle cependant tant la question est complexe, du gnosticisme.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pû créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise. Et voilà qu’apparaît la doctrine dualiste du gnosticisme ! La création, selon les gnostiques, va peu à peu s’éloigner de l’interprétation première de Simon mais le fond commun demeure. Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et a créé une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. Le Christ, qui n’est dès lors plus qu’un esprit, un éon, ayant pris l’apparence du corps, accomplit donc bien la rédemption mais elle n’est plus due à ses souffrances et à sa Passion, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
De déviante, la doctrine gnostique, qui s’est surtout développée au IIe siècle, devient totalement étrangère à celle professée par l’Église. Comme les hérésies suivantes cependant, elle va conduire cette même Église, à travers ses penseurs, ses théologiens, à s’interroger plus profondément sur la foi qu’elle prône. Ainsi, saint Irénée ou saint Hippolyte, en combattant le gnosticisme, ont-ils largement fait « avancer » le dogme catholique.
La doctrine des " deux principes "
Le baptême du Christ par Piero della Francesca (XVe siècle)

Une chose cependant reste à dire sur le gnosticisme : cette doctrine a non seulement pris de nombreuses formes, comme on l’a dit, mais certaines de ses idées, notamment l’approche dualiste de la création, ont perduré dans d’autres hérésies.
Ainsi en est-il de l’ébionisme, apparu vers 70. Né dans les milieux chrétiens d’origine juive -sans doute essenien-, l’ébionisme reconnaît « Jésus comme Christ, tout en disant qu’il fut homme parmi les hommes ». À cette négation de la nature divine du Christ, s’ajoute la doctrine des « deux principes », c’est-à-dire l’opposition du matériel sur le spirituel, sans pour autant adhérer au concept gnostique de deux créateurs qui caractérise le « gnosticisme nouveau ».
Cette doctrine se retrouve d’ailleurs dans une secte hérétique également d’origine judéo-chrétienne menée par un certain Cérinthe. Ses membres attendent le royaume terrestre du Christ, sensé permettre le rétablissement du culte à Jérusalem. Pour les correligionnaires de Cérinthe le monde n’a pas été créé par Dieu mais par une autre puissance qui, sans atteindre au concept de divinité, est bien créatrice. De plus, ils professent que Jésus n’était qu’un homme dans lequel le Christ, Fils de Dieu, s’est incarné le jour de son baptême par saint Jean-Baptiste -le Fils de Dieu serait alors apparu sous forme de colombe.
Aux hérésies dues en grande partie aux groupes d’origine juive, vont succéder, à partir de 140, des hérésies issues du milieu proprement chrétien. La question du rattachement de la nouvelle religion à celle des juifs -notamment dans les rites- ayant été pratiquement réglée, plus en raison de l’explusion de la communauté de Jérusalem et de sa propagation dans l’Empire que d’une victoire des thèses de saint Paul, les hérésies vont donc prendre un tour plus propre à la Foi chrétienne. Malgré tout, le judéo-christianisme et le gnosticisme, on le verra, conserveront une certaine influence dans les hérésies du IIe siècle.
Ainsi en est-il de la doctrine prônée par Marcion. Vraisemblablement fils d’un évêque de Sinope devenu riche armateur, Marcion quitte le Pont vers 140 pour s’établir à Rome. Là, il fait une entrée remarquée dans la communauté chrétienne en se séparant de toutes ses richesses qu’il distribue aux pauvres. La continence et l’ascétisme seront dès lors ses maîtres mots.
Déjà adepte d’un rejet total de l’Ancien Testament, qu’il tentera, en vain, de faire accepter par les chefs de la communauté chrétienne de Rome, Marcion va radicaliser sa position et ses idées. Dès lors -on date généralement le rejet de ses idées de 144-, il oppose le Dieu « bon » du Nouveau Testament au « Dieu juste » de l’Ancien. Là encore, transparaît l’idée d’un dualisme entre deux divinités.
Bon orateur, organisateur de talent, Marcion va fonder sa propre église avant 150, date à laquelle elle est signalée pour la première fois par les écrits chrétiens. Nicomédie, la Crète et surtout la Mésopotamie se couvrent d’églises marcionites.
Plus marquée encore par le gnosticisme est la doctrine de Valentin. Néoplatonicien converti au christianisme, Valentin brigue la succession du pape Pie en 140. Écarté du trône de saint Pierre, il aurait eu une vision au cours de laquelle se révéla le Logos, sous la forme d’un nouveau-né. Cette révélation l’amène alors à une forme claire de gnosticisme où le Père, pensée parfaite et invisible, était entouré d’éons, au nombre de trente, qui ont été emprisonnés dans le monde matériel. La rédemption est donc la libération de ces éons, des éléments spirituels, par le Christ.
Rien de bien nouveau dans la doctrine valentinienne si ce n’est une rare cohérence de la doctrine gnostique… cohérence qui saura en séduire plus d’un.
Le montanisme : une doctrine eschatologique
Le montanisme, par contre, est nettement plus éloigné du gnosticisme. Sa caractéristique est le tour résolument eschatologique et visionnaire de sa doctrine.
C’est avec un Phrygien, Montan, que tout commence vers 156. Doté du don de prophétie, il propose une troisième et dernière révélation qui annonce l’imminence de la Parousie. Prônant une morale intransigeante et l’abolition du sacrement de la pénitence, Montan va, dès le début de sa prédication, s’adjoindre deux émules, deux femmes -Maximilla et Priscilla-, dotées comme lui du don de prophétie. On remarquera au passage que Montan reprend dans ce choix la caractéristique du prophétisme antique, traditionnellement dévolu aux femmes -Cassandre, la Pythie.
Plus qu’une hérésie -car il n’y a là rien qui s’oppose véritablement à la doctrine de l’Église-, le montanisme apparaît comme un problème de société. En effet, son caractère visionnaire, millénariste même, conduira ses adeptes à rechercher le martyr, à le provoquer par tous les moyens, ce qu’en ces temps de persécutions régulières et alors que se jouait son maintien dans l’Empire, l’Église ne pouvait guère permettre. Condamnée par l’Église, la secte montaniste, malgré la rigueur qu’elle prônait ou à cause d’elle, va s’étendre en Asie mineure puis en Afrique où elle atteindra son apogée vers 172. Tertullien, d’ailleurs, s’y convertira.
La prédication de Tatien, après 172, tiendra elle aussi plus de l’agitation sociale que de l’hérésie.
D’origine mésopotamienne, Tatien est un intellectuel et un philosophe, sans doute converti au christianisme suite à un séjour à Rome. Devenu disciple de saint Justin, il adopte l’ascétisme le plus rigoureux, ce qui n’était pas rare chez les chrétiens orientaux, et en fait son mode de vie. C’est la martyr de saint Justin qui, semble-t-il, va faire basculer Tatien vers la contestation. Dès lors, il s’oriente vers un christianisme et un ascétisme toujours plus radical et proscrit notamment le mariage, qu’il assimile à de la fornication. C’est ce rejet qui permet de mettre Tatien au rang des contestataires, sans plus.
Adversus haereses
Origène

Plus que les modes de vie différents et les contestations diverses, les hérésies vont être, nous l’avons dit, l’occasion pour l’Église d’affiner et d’affirmer la Foi et les dogmes. Au IIe siècle, le champion de l’Église est, sans conteste, saint Irénée.
Originaire, comme la plupart des initiateurs de mouvements hétérodoxes, d’Asie mineure, saint Irénée devient disciple de saint Polycarpe et rallie l’Occident -Rome puis Lyon- vers 175. Face à l’explosion de doctrines divergentes et, surtout, face au dualisme marqué de la plupart d’entre elles, il va se faire le chantre de l’unité, notamment dans son Adversus haereses. Unité de l’Église, unité du Père, du Fils et de l’Esprit, enfin unité de la Foi. Une unité qui sera bien nécessaire pour faire face, au siècle suivant, à l’hérésie la plus célèbre de ce temps : le manichéisme.
Le IIe siècle, on l’a vu, a marqué une sorte de transition avec l’éloignement progressif de l’Église du judéo-christianisme originel. Au IIIe siècle, elle s’engage résolument dans le monde hellénistique et romain. Parallèlement à cet engagement, le manichéisme va faire ressortir l’opposition de la philosophie gréco-romaine christianisée et d’une doctrine ancrée dans la pensée sémite.
L’union de la Foi chrétienne dans la philosophie hellénistique va tenir, en bonne part, de l’influence du philosophe Origène.
Né vers 185 à Alexandrie, Origène est issu d’une famille chrétienne. Son père subira d’ailleurs le martyr sous le règne de l’empereur Septime-Sévère, en 202 ou 208 selon les sources. Nourri d’Écriture sainte, Origène fera preuve d’une telle précocité qu’il n’a pas 18 ans quand il prend la tête de l’école catéchétique d’Alexandrie. Cette « mission » le conduira naturellement à fréquenter assidument des hommes de tous horizons, des païens et des philosophes. Afin d’affiner son discours, il se plonge donc dans l’étude de la philosophie grecque et initie ainsi, avec le païen Plotin, le néoplatonicisme.
Fondateur d’une véritable université du savoir mise au service de la parole de Dieu, Origène devient dès lors un personnage incontournable de la communauté chrétienne. De hauts personnages le consultent et on le retrouve enseignant ou prêchant, bien qu’il fut laïc -il ne sera ordonné prêtre qu’en 230-, à la demande des évêques de Rome, d’Athènes, d’Antioche ou en Palestine. Outre l’élaboration d’un lien entre le monde païen et philosophique et le christianisme, Origène initiera le dogmatisme chrétien en tentant -parfois bien maladroitement il est vrai- de dresser un inventaire des vérités révélées et de les « relier » à la raison. Toute une génération de théologiens et d’évêques s’inspireront de la pensée et de l’enseignement d’Origène.
La grande aventure du manichéisme
Saint Cyrille d’Alexandrie

C’est à la même époque que va se développer une religion nouvelle, clairement influencée, on l’a dit, par les doctrines hérétiques judéo-chrétiennes. Le manichéisme, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera appelé à une étonnante destinée.
Né en Perse vers 216, Manès ou Mani nous est connu non seulement grâce aux textes chrétiens, notamment de ceux qui l’ont combattu -saint Cyrille d’Alexandrie, saint Augustin-, mais également grâce aux sources arabes et, fait exceptionnel, à des textes manichéens découverts au début du XXe siècle dans la région de Tourfan, dans le Turkestan chinois, puis en Égypte en 1930. On sait ainsi qu’élevé dans une secte proche des Mandéens, Manès va surtout avoir l’occasion de cotoyer toute une pleïade de religion, dont il va faire un joyeux syncrétisme. Le mazdéisme, qui est la religion traditionnelle iranienne, le bouddhisme, le judaïsme, le gnosticisme se mélangent dans son esprit pour finalement donner naissance à une toute nouvelle religion.
C’est en 240 que Manès, ayant fait l’objet d’une révélation qui l’institue héritier de la mission commune à Zoroastre, Bouddha et Jésus, se proclame détenteur de la révélation divine. Il est le « dernier prophète » et commence son activité missionnaire. C’est ainsi qu’il enseigne l’existence de deux mondes, de deux principes : celui du bon et celui du mauvais, le bon étant, comme toujours, le monde spirituel. Ces deux principes s’étant mêlé en l’homme depuis les origines, le salut de ce dernier consiste à atteindre le principe du bon en se détachant, par l’ascétisme, des contraintes corporelles -le corps faisant office de prison.
Dans la religion de Manès, apparaissent dès lors deux sortes de fidèles : ceux qui, encore attachés au monde, ne pourront se sauver qu’au terme de plusieurs réincarnations ; et les purs, les « élus », dont l’ascétisme poussés à l’extrême leur fait même renoncer à donner la vie. Ceux-là, c’est sûr, seront sauvés juste après leur mort. À la fin du monde, conclut Manès, la lutte des deux principes dégénèrera en une lutte générale qui ravagera le monde près de mille cinq cents années durant, à la suite de quoi le principe du mal sera définitivement séparé de celui du bien.
La religion manichéenne, qui fait figure de réceptacle universel, de religion universelle, ne survivra que peu à la mort de son fondateur, en 275. Combattue par les théologiens chrétiens tels que saint Augustin, elle verra également ses membres persécutés, notamment à Babylone par le pouvoir sassanide. Elle ne s’éteindra cependant pas complètement et, quelques siècles plus tard, on retrouvera les traits les plus caractéristiques de sa doctrine dans d’autres hérésies, comme celle des cathares.
De l’arianisme naît le Credo
Le IIIe siècle aura été le siècle du manichéisme ; clairement, le IVe siècle est celui de l’arianisme. Mais surtout, ce siècle marque aussi un véritable tournant dans l’histoire du monde et du christianisme plus particulièrement avec, en 306, l’accession à l’Empire de Constantin.
Déjà, dans la seconde moitié du IIIe siècle, les empereurs acceptaient volontiers les chrétiens. Ces derniers pouvaient être gouverneurs de province, sénateurs, généraux, membres de la famille royale… Le christianisme avait « gangréné » les élites de l’Empire, ce qui n’allait pas sans quelques problèmes. Par exemple, les magistrats étaient traditionnellement astreints à des actes de culte ; la charge de flamine, quant à elle, exigeait la participation aux sacrifices et se voyait donc désertée par les chrétiens. Peu importe que ces actes cultuels soient purement formels, ils faisaient partie de la vie de l’Empire. Si tolérance il y avait, force est de constater qu’un fossé séparait les chrétiens des autres membres de l’Empire, ce qui était d’autant plus problématique que, on l’a dit, les forces vives de l’Empire étaient chrétiennes pour la plupart. Plus qu’une tolérance, que Constantin réaffirmera d’ailleurs en 313 par l’édit de Milan -édit qui suit de peu une ultime et sanglante persécution sous Dioclétien-, le christianisme avait besoin d’une reconnaissance officielle. C’est ce à quoi s’astreindra l’empereur converti à Pont Milvius : Constantin va multiplier les actes en faveur des chrétiens, accordant notamment à l’Église un statu juridique exceptionnel qui reconnaissait la validité des jugements des tribunaux épiscopaux, y compris en matière civile.
C’est alors le début de la véritable Paix de l’Église, occasion pour le christianisme, devenu religion d’État, de se développer, de se structurer. C’est aussi dans cet optique qu’il faut voir l’élaboration du Credo au concile de Nicée (325).
Premier concile œcuménique -c’est-à-dire réunissant les représentants des communautés chrétiennes du monde entier-, Nicée, que présidera d’ailleurs l’empereur Constantin lui-même, est généralement considéré comme la réponse de l’Église à l’arianisme. Et c’est en effet le cas.
Une simple discussion théologique  (vers 323) entre un prêtre d’Alexandrie, Arius, et son évêque, Alexandre, est à l’origine de cette hérésie. Le sujet portait sur le dogme trinitaire. En réponse aux doctrines manichéenne ou gnostique qui prévoyaient deux principes, Arius n’avait, semble-t-il, d’autre ambition que de rétablir le principe de Dieu le Père dans toute sa dignité. Unique, éternel, incréé, il devient peu à peu, dans l’esprit d’Arius, supérieur au Fils dans la Trinité, créateur du Fils qui « provient du Père ».
La polémique n’était pas nouvelle et, déjà, au siècle précédent, la même discussion avait opposé un disciple d’Origène, Denys, évêque d’Alexandrie, et l’évêque de Rome. Séparant le Fils du Père, « il l’éloignait de lui », selon les mots de Jean Daniélou. Il affirmait, poursuit l’historien, « que le Fils n’existait pas avant d’avoir été engendré et qu’il y eut donc un temps où il n’était pas ». Denys d’Alexandrie se gardera bien de dire que le Père et le Fils ne sont pas consubstanciels… et c’est ce qui le sauvera. Ramenée à une simple différence dans les termes, la querelle entre l’évêque d’Alexandrie et celui de Rome s’éteindra d’elle-même, sans pour autant résoudre quoi que ce soit. C’est ainsi qu’au siècle suivant elle semble encore d’actualité.
Arius va donc relancer la polémique. Pour lui cependant, Père et Fils ne sont pas consubstanciels -soit de même substance- mais l’un précède l’autre ; surtout, le Père est supérieur au Fils, qui atteind alors le rang de créature, parfaite sans doute mais bien une créature.
L’évêque d’Alexandrie va réunir un premier concile régional, à l’issu duquel Arius est anathémisé et excommunié ainsi que ses supporters -5 prêtres, 6 diacres et 2 évêques. Mais Arius ne s’avoue pas vaincu et « bât le rappel de ses troupes » : il obtient notamment le soutien de l’évêque de Césarée, de celui de Beyrouth et d’autres prélats de Palestine et de Bithynie qui annulent tout bonnement la décision du précédent concile et réhabilitent Arius.
La polémique enfle et touche bientôt toute l’Église… d’où la nécessité, pour Constantin, de réunir un concile général de la chrétienté : Nicée. Car le premier concile œcuménique est bien à voir comme l’œuvre de l’empereur chrétien. Près de trois cents évêques vont se retrouver à Nicée mais surtout des évêques orientaux, les occidentaux s’étant fait excuser en raison des difficultés du voyage. Le pape Sylvestre lui-même est absent et seul deux prêtres romains sont là pour le représenter.
Cela n’empêche nullement les débats d’être passionnés. Finalement le concile adopte la profession de Foi, rédigée par le modéré Eusèbe de Césarée -qui avait un temps soutenu Arius- et y précise quelques termes. Ainsi le Christ est-il clairement déclaré « vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstanciel au Père ». C’est le Credo de l’Église catholique.
Condamné à nouveau, Arius prend la route de l’exil. Mais l’affaire est loin d’être résolu… bien au contraire. En effet, trois ans à peine après le concile de Nicée, Constantin, sans doute sous l’influence de sa sœur Constantia, fait volte-face : il rappelle Arius et redonne sa faveur aux évêques l’ayant soutenu. Il n’en démordra plus. Il en sera de même avec son successeur, Constance, alors que Constant, empereur d’Occident se déclarera ouvertement pro-nicéen en soutenant particulièrement l’évêque d’Alexandrie, Athanase. Devenu le champion de l’orthodoxie, ce dernier subira en représailles l’exil et la persécution de l’empereur d’Orient Constance. L’opposition Orient-Occident ne concernera pas seulement le pouvoir exécutif sur la question arienne mais également les évêques. La consubstanciabilité du Christ, ou tout au moins l’emploi de ce terme, posera problème durant des années. Plus même puisqu’à travers les conciles d’Arles (353) et de Milan (355), l’empereur Constance, devenu seul maître de tout l’Empire, tentera d’introduire l’arianisme en Occident.
L’hérésie elle-même connaîtra la discorde. Trois tendances se dessinent rapidement : les anoméens, ariens intransigeants, proclamaient que finalement le Christ n’était pas Dieu ; les homéens, « ariens plus politiques que doctrinaires » selon le terme de F. Cayré, reconnaissent, dans une formulation vague, que le Fils est « semblable » au Père ; enfin, les homéousiens, tout en refusant le terme de consubstanciel, déclarent le Fils « semblable en substance ».
La mort de Constance II (361), soutien des ariens, va entraîner la réconciliation des catholiques orthodoxes et des homéousiens. Quant aux autres, ils auront fort à faire avec les successeurs de saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Naziance et saint Grégoire de Nysse qui obtiennent la condamnation de l’hérésie arienne au concile œcuménique de Constantinople, en 381. Soixante ans avaient été nécessaires pour parvenir à une condamnation ferme et définitive.
Bras armé de l’Église, l’empereur Théodose chassera donc les ariens de l’Empire… ce qui conduira ses prosélytes à se répandre dans d’autres régions, notamment parmi les populations germaniques -Burgondes, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales.
Saint Augustin, pourfendeur du donatisme et du pélagianisme

Cette première hérésie christologique aura donc mis des années à être réfutée ; elle aura bouleversée l’Église pendant un demi-siècle et occasionné de vives discussions au sein même de l’Église. Ainsi en avait-il également été du schisme donatiste.
Issu de la persécution de l’empereur Dioclétien au début du IVe siècle (303), le schisme donatiste était le fait de Donat, évêque de Cellae Nigris, en Numidie, et de soixante-dix de ses collègues d’Afrique qui, originellement, dénonçaient comme invalides les sacrements donnés par les évêques et les prêtres ayant livré des objets sacrés aux soldats de l’empereur. Ainsi se posait la question de savoir si la validité des sacrements était liée à la vertu de ceux qui les administraient.
Fortement ancré en Afrique, le donatisme, pourtant condamné à deux reprises en concile, va s’étendre et surtout se durcir jusqu’à sa défaite définitive due, en grande partie, aux écrits de saint Augustin. L’Église y verra également l’occasion de proclamer le principe essentiel des sacrements déclarés ex opere operato, c’est-à-dire quelque soit la dignité -ou l’indignité- du prélat.
Le donatisme ne sera pas la seule erreur à laquelle s’attaquera le grand théologien qu’est saint Augustin. Il mettra en effet sa plume et son talent au service de l’Église pour combattre la première hérésie née en Occident : le pélagianisme.
C’est un moine anglo-celte, né en Grande-Bretagne ou en Irlande, Pélage, qui, entre 400 et 410, va propager sa doctrine autour du bassin méditerranéen. Cette doctrine se fondait sur la possibilité pour l’homme de se sauver par sa seule volonté. C’était donc nier le pouvoir de la grâce et la nécessité des sacrements. Par la suite, Pélage ira jusqu’à réfuter la réalité du péché originel, l’inclinaison de l’homme au péché venant de l’habitude et, donc, du manque de volonté. De fait, le sacrement du baptême devenait totalement inutile.
La mise au premier rang de la volonté humaine, si elle fut ardemment combattue par saint Augustin dans ses traités –De peccatorum meritis et remissione et De natura et gracia– aura de nombreux adeptes. Parmi eux, nombre d’anachorètes qui voyaient là une justification suplémentaire de leur vie toute d’ascèse. De fait, cela explique également que cette hérésie, qui perdurera un siècle encore en Occident, ait connu un certain succès en Orient -en Afrique notamment- où l’ascétisme était plus prononcé et plus courant qu’en Occident.
Le nestorianisme et le questions de la double nature du Christ
L’Annonciation par Fra Angelico. C’est par cet épisode de l’Ecriture sainte que débute le mystère de l’Incarnation.

Circonscrit et rapidement maîtrisé, le pélagianisme peut paraître secondaire par rapport à l’arianisme, qui déchira le IVe siècle, ou au nestorianisme, qui apparaît au siècle suivant. Une hérésie pour le coup tout à fait orientale. C’est même un prolongement de l’hérésie arienne, première, on l’a dit, des hérésies a caractère christologique.
La brèche dans laquelle va s’engouffrer le fondateur du nestorianisme, au Ve siècle, apparaît au lendemain même du concile de Nicée. La question de la consubstancialité et de la pleine divinité du Christ réglée, se pose celle de l’humanité du Christ et plus précisément de la double nature du Christ, homme et Dieu à la fois.
Apollinaire de Laodicée, ferme partisan du Credo de Nicée et allié de l’évêque Athanase, va, dans une Syrie fortement arienne, initier le mouvement. Pour lui cependant, le problème est plus anthropologique que théologique : il n’arrive totu simplement pas à concevoir l’existence de deux natures pleinement assumées en un seul être. Cela va le conduire à donner la primauté à l’une des deux natures. Pour lui, donc, la nature humaine du Christ est, en quelque sorte, dévoyée par sa divinité, d’où une nature humaine… qui n’a plus rien d’humaine.
Sanctionnée par divers conciles, la doctrine d’Apollinaire va cependant perdurer jusqu’en 420 et même au delà puisqu’à cette date elle entre dans la clandestinité. Les réactions à cette doctrine ne manqueront pas, notamment de la part de Diodore de Tarse qui affirme alors la « totale humanité du Christ comme sa totale divinité sans pour autant qu’il y ait séparation ».
C’est bien là en effet qu’était le danger : en arriver à distinguer, dans le Christ même, non plus deux natures, mais deux personnes, l’une divine et l’autre humaine. C’est ce que fera le patriarche de Constantinople, Nestorius, vers 428.
Héritier de la pensée d’Apollinaire et violemment anti-arien, Nestorius ira même jusqu’à nier les souffrances réelles du Christ durant la Passion et à contester le titre de teotokos -mère de Dieu-, traditionnellement attribué à la Vierge. Effectivement, l’un ne va pas sans l’autre, comme le réaffirmera à l’occasion saint Cyrille d’Alexandrie :
Car si Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu, comment la Vierge sainte qui l’a enfanté ne serait-elle pas mère de Dieu ?
En se basant sur la mariologie, saint Cyrille confirme donc la divinité du Christ avant de développer l’idée « d’union hypostatique ».
Docteur par excellence de l’Incarnation, saint Cyrille appuie « l’unité indissoluble entre Dieu et l’homme » dans ce même mystère de l’Incarnation et convainc le pape Célestin qui, en 431, au concile d’Éphèse, annoncera la condamnation de Nestorius.
Déposé de son siège de Constantinople et condamné à l’exil, Nestorius ne saura jamais le succès de sa doctrine. Un succès qui est avant tout à mettre au crédit d’un certain Ibas, fondateur d’une école créée à Édesse. Le nestorianisme était né.
Sa carrière ira en prospérant et atteindra même les terres les plus reculées. Chassés de Syrie par l’empereur Zénon, les nestoriens vont d’abord se répandre en Perse, où ils obtiendront la protection des rois sassanides. Là, l’église nestorienne va s’organiser et des missions vont être dirigées vers l’Arabie, l’Inde et même la Chine où, quelques siècles plus tard, Marco Polo aura la surprise de découvrir une communauté de chrétiens nestoriens.
L’église nestorienne de Perse manquera cependant d’être anéantie sous les coups du musulman Tamerlan (XIVe siècle). Réfugiée dans les montagnes du Kurdistan, elle va connaître une double destinée : en 1552, le patriarche Jean Soulaka se ralliera à l’Église catholique, formant l’église chaldéenne uniate dont le centre est établi à Bagdad. Les chaldéens séparés, pour leur part, se rapprocheront de l’église orthodoxe russe, subiront la persécution des Turcs en 1915 et, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, émigreront en masse aux États-Unis où s’établira leur patriarche.
La question de la double nature christique et donc de l’Incarnation ne cessera pas avec le nestorianisme. Professant la consubstanciabilité « au Père selon la divinité » et « à nous selon l’humanité », le concile d’Éphèse (451) sera, en quelque sorte, à l’origine d’une autre hérésie, celle des monophysites. À la suite d’Eutychès de Constantinople, ces derniers proclament la supériorité de la nature divine et, finalement, son l’unicité. Cette hérésie est en fait l’exact opposée, le pendant du nestorianisme.
Approuvée en 449 par un concile désigné par l’histoire comme le « Brigandage d’Éphèse », l’hérésie monophysite connaîtra son plus grand pourfendeur en la personne du pape saint Léon le Grand. Auteur d’un Tome à Flavien, le pape va, sur cette affaire, prendre une position ferme reprise lors du concile de Chalcédoine. La règle de Foi de saint Léon sera celle du concile qui déclare que le Christ « est en deux natures, qui demeurent sans confusion, sans changement, sans division ni séparation ».
La réponse des monophysites à cette déclaration et à leur condamnation renverra tout simplement la balle à l’Église catholique : se posant en garants de l’orthodoxie, ils accuseront les catholiques… de nestorianisme.
L’hérésie monophysite allait déchirer l’Orient et perdurer après la création d’églises séparées en Syrie, en Arménie, en Égypte et en Éthiopie. Ce sera également la dernière hérésie qui agitera l’Église naissante.
L’Eglise, pilier du monde occidental
À la fin du Ve siècle, cette dernière aura à faire face à un tout autre problème : sous les coups de butoir des peuples germaniques, l’Empire romain va finalement s’effondrer. Seule institution à résister au déferlement barbare, l’Église sera celle vers qui le peuple se tournera. On ne compte d’ailleurs plus les épisodes donnant le premier rôle à des hommes d’Église : saint Aignan, saint Loup, saint Léon le Grand lui-même s’opposent à Attila ; saint Germain d’Auxerre prend même la tête de soldats pour résister aux invasions. Après la conquête barbare, ce sont ces mêmes hommes d’Église qui seront exilés, comme Sidoine Apollinaire, issu d’une grande famille gallo-romaine et âme de la résistance aux envahisseurs. Ce seront eux encore qui permettront le rapide rétablissement de l’Occident et qui atténueront la rupture civilisationnelle qu’aurait pu entraîner l’effondrement de l’Empire. Très rapidement on va les retrouver dans l’entourage des nouveaux maîtres de la Gaule, de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie. Seule entité à avoir survêcu aux invasions barbares, l’Église se pose en pilier du monde occidentale et entre alors dans une ère nouvelle : le Moyen Âge.

Saint François-Xavier, l’aventurier de Dieu

Francisco de Jaso, devenu saint François-Xavier (1506-1552).
Francisco de Jaso, devenu saint François-Xavier (1506-1552).

Béatifié en 1619 par le pape Paul V et canonisé trois ans plus tard à Rome, il a, écrit l’un de ses biographes, parcouru la terre pour porter la parole divine à ceux qui l’ignoraient et réussi à amener vers le Christ plus d’un million d’âmes.
Rien, pourtant, ne destinait François-Xavier, fils d’un conseiller de Jean III, roi de Navarre, à devenir l’une des plus grandes figures du christianisme. La tradition familiale l’orientait vers le métier des armes. Mais le jeune François-Xavier, plus porté vers la littérature, va à Paris suivre des études à la Sorbonne. Reçu maître en philosophie en 1530, à l’âge de vingt-quatre ans, il dispense des cours au collège de Beauvais. Brusquement, il abandonne l’enseignement pour s’engager dans la voie apostolique aux côtés d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des jésuites. Faisant vœu de pauvreté, il part pour Bologne où, durant plusieurs années, il consacre sa vie à soigner les malades dans les hôpitaux et les prisons. Il se charge également de l’éducation des masses populaires et on le voit souvent prêchant la parole divine, juché sur un banc.
À la demande d’Ignace de Loyola, il s’embarque en 1541 pour l’Extrême-Orient et accoste un an plus tard à Goa, capitale des Indes portugaises. Pendant sept ans, il accomplit de très nombreuses conversions, traduit le catéchisme dans la langue du pays et forme des missionnaires destinés à le remplacer. En 1549, il s’embarque pour le Japon et poursuit sa mission malgré les sévices que lui font subir les prêtres bouddhistes fanatiques. Et quand il part, deux ans plus tard, il laisse un grand nombre de missionnaires sur place. François-Xavier, que tout le monde appelle désormais saint Père, forme le souhait de se rendre en Chine en 1552. Mais sur le chemin, il tombe malade dans l’île de San Chan, et meurt le 2 décembre de cette année, à l’âge de quarante-quatre ans. On l’enterre sur place et on verse de la chaux vive sur son cerceuil. La tradition dit que, lorsqu’en février 1553, on l’exhuma pour le ramener à Goa, son corps était intact.

Les Evangiles au regard de l’histoire

Saint Jean l'Evangéliste (d'après un tableau de l'époque moderne).
Saint Jean l’Evangéliste (d’après un tableau de l’époque moderne).

" Ce nom [chrétiens] leur vient de Christus qui, sous le règne de Tibère, avait été livré au supplice sous Ponce Pilate."
Ces deux lignes, tirées des Annales de Tacite, un auteur du IIe siècle, ne sont pas les premières à évoquer la personne historique du Christ. Flavius Josèphe, qui écrit ses Antiquités juives à la fin du Ier siècle , Pline le Jeune, dans ses Epîtres et Suétone dans sa Vie des Douze Césars, toute deux écrites au début du IIe siècle en font mention. Or, ces historiens, qui n’écrivent que quelques dizaines d’années après la mort du Christ -Josèphe est né en 37 après Jésus-Christ-, ne mettent absolument pas en doute l’existence réelle de Jésus. Pas plus qu’ils ne mettent en doute son action et sa mort telles que les relatent les Evangiles. De fait, ce sont ces derniers qui représentent la principale source d’enseignement sur le Christ. Mais quel crédit leur accorder ?
Des témoignages sur la vie du Christ, il en a existé des dizaines. Parmi ceux-ci, l’Eglise a décidé d’en distinguer quatre, ainsi que quelques lettres des premiers disciples du Christ, parce que particulièrement représentatif de l’enseignement du Christ. C’est ce que l’on nomme le Nouveau Testament. Bien entendu, aucun de ces textes n’est un original et la plupart des transcriptions datent du IVe siècle , époque à laquelle on abandonna l’utilisation du papyrus pour celui du parchemin.
Un point, cependant, mérite d’être souligné : le peu de variantes entre les transcriptions, pourtant abondante déjà au IVe siècle et la cohérence dans les écrits. Une similitude et une cohérence qui leur donnent un crédit supplémentaire quant à la fidélité aux textes initiaux. Cela n’a rien de tellement étonnant d’ailleurs. En effet, les spécialistes datent des années 60 à 80 les trois premiers évangiles et de 100 environ celui de saint Jean. Les souvenirs du Christ, de ses paroles et de ses actes n’ont donc pas eu le temps de se perdre, les témoignages des disciples d’être modifiés. On comprend, dès lors, l’autorité que les Evangiles ont dans la vie de la communauté chrétienne des premiers siècles. Et s’il y avait eu le moindre doute quant à leur véracité ou leur validité, il est évident que le crédit qui leur était accordé aurait été nettement moindre. Plus encore, ils n’auraient été lu lors des cérémonies liturgiques et les premiers hérétiques auraient eu beau jeu de se servir d’une possible manipulation. Or, il est clair que les premières hérésies ne doute à aucun moment des Evangiles, pas plus que ceux qui les combattent puisqu’ils se servent abondamment de ces textes.
Pour comprendre l’impact et l’importance des Evangiles dès les premiers siècles du christianisme, il faut évidemment savoir comment ils ont été rédigés.
On a dit que les trois premiers Evangiles, ceux de Matthieu, Marc et Luc, ont été écrits entre 60 et 80 et que celui de Jean a été rédigé en 100. Or, Jean est le seul à avoir été un témoin de la vie du Christ. A sa lecture, on sent d’ailleurs une nette différence ; on le sent imprégné d’une vision plus profonde que celle que peuvent rendre les autres évangiles. De fait, ces derniers sont le fait d’une tradition orale : les disciples ont raconté leur vie avec le Christ, leurs souvenirs aux premières communautés et c’est de là que la rédaction s’est faite. Et selon les communautés auxquelles on s’adressait, tel ou tel fait a été mis en exergue. Saint Matthieu, par exemple, qui écrit son Evangile pour la communauté judéo-chrétienne -donc issue directement de la sphère juive-, insiste sur la continuité avec la loi de Moïse : "Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux car c’est la loi des prophètes" (Matth. VII, 12). Il "attaque" par le Sermon sur la montagne et les Béatitudes, il insiste sur la profondeur de la prière plutôt que sur l’aspect : "Quant vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues […] pour être vus des hommes" (Matth. VI, 5).
Certes, Marc ne dit pas autre chose mais le dit autrement. De fait, si les trois premiers évangiles paraissent avoir une trame commune, présentent les événements dans le même ordre, ils sont dissemblables dans le détail et dans la relation des paraboles -par exemple. Et c’est bien cette différence "anecdotique", pourrait-on dire, qui les rend si crédibles. Car s’ils avaient tous étaient parfaitement semblables, sans doute, là aurait-on pu y voir plus que la relation d’une tradition orale : une manipulation.

L’arianisme en terre germanique

Les origines de l’arianisme germanique sont essentiellement à mettre au crédit d’un certain Wulfila. Petit-fils de chrétiens cappadociens enlevés par les Goths -installés dès le IIIe siècle sur les bords de la mer Noire- et de Germains, Wulfila avait été élevé dans la culture et la langue grecque autant que germanique. Cette double connaissance en faisait un ambassadeur tout désigné. C’est ainsi que Wulfila fut envoyé à Constantinople où, outre l’empereur Constance, il allait entrer en contact avec les autorités ecclésiales…
Arius

alors fortement influencée par l’arianisme. Ordonné en 341, Wulfila va faire sienne la doctrine d’Arius et, de retour chez les Goths, faire montre d’une intense activité missionnaire… avec succès.
L’absence de supports intellectuels aurait pu être fatal à l’œuvre de Wulfila. Mais, poussés par les Huns, les Wisigoths et les Ostrogoths vont rapidement s’installés en Illyrie, entrant alors en contact avec des prêtres et des évêques ariens. L’assise doctrinaire établie, l’arianisme va désormais se répandre parmi les autres peuples barbares. Seuls les Francs, encore trop éloignés géographiquement, seront épargnés.

Cyrille et Méthode : Dieu de A à Z

Saint Cyrille et saint Méthode, d'après une icône.
Saint Cyrille et saint Méthode, d’après une icône.

C’est au cours du IXe siècle que les frères Cyrille et Méthode devaient sévir. De haute naissance, élevés aux marches de l’empire d’Orient, ils avaient pu s’initier à la langue et aux mœurs des Slaves, ce qui faisait d’eux les missionnaires tout désignés pour convertir ces peuples païens.
Tandis que Cyrille, surnommé « le Philosophe » comme on aurait dit « l’intello », se rendait auprès des Tatars, Méthode convertissait les Bulgares et baptisait leur roi, Boris, en 861. La Bohème, la Moravie devaient être leurs prochaines étapes et leur succès était grand. De fait, les deux frères, désireux de toucher le plus grand nombre, non seulement se servaient de la langue slavonne dans leurs prêches, mais avaient traduit les Saintes Ecritures et les textes liturgiques, inventant pour l’occasion un alphabet, l’alphabet cyrillique. Le succès aurait sans doute pu s’étendre encore si les évêques allemands n’avaient prétendu interdire l’usage de la langue slave dans la liturgie. Que Rome ait donné raison  aux deux frères n’y changera rien et il n’est pas impossible que cette violente attaque des prélats allemands ait contribué à faire pencher tout le monde slave vers Byzance plutôt que vers Rome à l’heure du schisme qui en 1054, créera la séparation entre catholiques et orthodoxes.

Les pharisiens ou la Torah à la lettre

Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).
Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).

"C’est un groupe de juifs, écrit l’historien juif Flavius Josèphe, qui font profession d’être plus pieux que les autres et qui donnent de la Loi l’explication la plus précise". Ou, pour le dire autrement, ce sont des juifs séparés dont les membres voulaient réaliser la plus aprfaite interprétation de la Torah en l’appliquant aux moindres circonstances de la vie.
Héritiers de hassidim, qui avaient soutenus la lutte de Macchabées contre Antiochos Epiphane et l’hellénisme envahissant, les Pharisiens avaient pour but premier de protéger la religion juive de toute influence païenne. Leur nom apparaît pour la première fois au IIe siècle avant J.-C.. Considérant que la Torah, la loi écrite, et la tradition, la loi orale, formaient un bloc indivisible, ils s’astreignaient à l’observance scrupuleuse des préceptes, notamment concernant la pureté légale, le sabbat, les purifications rituelles. Dans le but de se protéger des païens mais également des juifs moins pointilleux, ils s’isolaient ce qui devait les enfermer dans un formalisme finalement sans réel fondement et sans but autre que l’application de la loi ce que devait dénoncer Jésus.
Malgré tout, les pharisiens devaient contribuer à définir des concepts religieux fondamentaux du judaïsme telles que l’attente messianique, la survivance des âmes et la résurrection des corps.
Expulsion des juifs par l'empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).
Expulsion des juifs par l’empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).

Sous le règne d’Alexandre Jeannée (104-78 avant J.-C.), les pharisiens étaient entrés en révolte ouverte contre l’hellénisme des souverains juifs. La protection de la veuve d’Alexandre, Alexandra, leur évitera bien des tourments mais leur permettra même d’acquérir un certain rôle politique. Sous le règne d’Hérode et des procurateurs, ils se tiendront volontairement à l’écart du pouvoir mais leur influence religieuse devait se révéler considérable au sein du Sanhédrin mais également des masses populaires qui admirent leur vie d’austérité. Est-ce cette vie d’austérité, commune avec celle des premiers chrétiens, qui fera naître une certaine "entente" entre les deux groupes religieux ?
De fait, les pharisiens vont constamment rester à l’arrière-plan dans les événements qui marquent la mort de Jésus. Certains d’entre eux, comme Gamaliel, défendront même les apôtres devant le Sanhédrin. D’autres se convertiront au christianisme et pas des moindres : Paul, est le premier d’entre eux -en terme d’importance. Et sa "marque" d’ancien pharisien n’est pas anodine puisqu’il sera un des acteurs majeurs du développement de la théologie chrétienne des premiers temps, comme les pharisiens avaient marqué la réflexion judaïque.