Les Evangiles au regard de l’histoire

Saint Jean l'Evangéliste (d'après un tableau de l'époque moderne).
Saint Jean l’Evangéliste (d’après un tableau de l’époque moderne).

" Ce nom [chrétiens] leur vient de Christus qui, sous le règne de Tibère, avait été livré au supplice sous Ponce Pilate."
Ces deux lignes, tirées des Annales de Tacite, un auteur du IIe siècle, ne sont pas les premières à évoquer la personne historique du Christ. Flavius Josèphe, qui écrit ses Antiquités juives à la fin du Ier siècle , Pline le Jeune, dans ses Epîtres et Suétone dans sa Vie des Douze Césars, toute deux écrites au début du IIe siècle en font mention. Or, ces historiens, qui n’écrivent que quelques dizaines d’années après la mort du Christ -Josèphe est né en 37 après Jésus-Christ-, ne mettent absolument pas en doute l’existence réelle de Jésus. Pas plus qu’ils ne mettent en doute son action et sa mort telles que les relatent les Evangiles. De fait, ce sont ces derniers qui représentent la principale source d’enseignement sur le Christ. Mais quel crédit leur accorder ?
Des témoignages sur la vie du Christ, il en a existé des dizaines. Parmi ceux-ci, l’Eglise a décidé d’en distinguer quatre, ainsi que quelques lettres des premiers disciples du Christ, parce que particulièrement représentatif de l’enseignement du Christ. C’est ce que l’on nomme le Nouveau Testament. Bien entendu, aucun de ces textes n’est un original et la plupart des transcriptions datent du IVe siècle , époque à laquelle on abandonna l’utilisation du papyrus pour celui du parchemin.
Un point, cependant, mérite d’être souligné : le peu de variantes entre les transcriptions, pourtant abondante déjà au IVe siècle et la cohérence dans les écrits. Une similitude et une cohérence qui leur donnent un crédit supplémentaire quant à la fidélité aux textes initiaux. Cela n’a rien de tellement étonnant d’ailleurs. En effet, les spécialistes datent des années 60 à 80 les trois premiers évangiles et de 100 environ celui de saint Jean. Les souvenirs du Christ, de ses paroles et de ses actes n’ont donc pas eu le temps de se perdre, les témoignages des disciples d’être modifiés. On comprend, dès lors, l’autorité que les Evangiles ont dans la vie de la communauté chrétienne des premiers siècles. Et s’il y avait eu le moindre doute quant à leur véracité ou leur validité, il est évident que le crédit qui leur était accordé aurait été nettement moindre. Plus encore, ils n’auraient été lu lors des cérémonies liturgiques et les premiers hérétiques auraient eu beau jeu de se servir d’une possible manipulation. Or, il est clair que les premières hérésies ne doute à aucun moment des Evangiles, pas plus que ceux qui les combattent puisqu’ils se servent abondamment de ces textes.
Pour comprendre l’impact et l’importance des Evangiles dès les premiers siècles du christianisme, il faut évidemment savoir comment ils ont été rédigés.
On a dit que les trois premiers Evangiles, ceux de Matthieu, Marc et Luc, ont été écrits entre 60 et 80 et que celui de Jean a été rédigé en 100. Or, Jean est le seul à avoir été un témoin de la vie du Christ. A sa lecture, on sent d’ailleurs une nette différence ; on le sent imprégné d’une vision plus profonde que celle que peuvent rendre les autres évangiles. De fait, ces derniers sont le fait d’une tradition orale : les disciples ont raconté leur vie avec le Christ, leurs souvenirs aux premières communautés et c’est de là que la rédaction s’est faite. Et selon les communautés auxquelles on s’adressait, tel ou tel fait a été mis en exergue. Saint Matthieu, par exemple, qui écrit son Evangile pour la communauté judéo-chrétienne -donc issue directement de la sphère juive-, insiste sur la continuité avec la loi de Moïse : "Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux car c’est la loi des prophètes" (Matth. VII, 12). Il "attaque" par le Sermon sur la montagne et les Béatitudes, il insiste sur la profondeur de la prière plutôt que sur l’aspect : "Quant vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues […] pour être vus des hommes" (Matth. VI, 5).
Certes, Marc ne dit pas autre chose mais le dit autrement. De fait, si les trois premiers évangiles paraissent avoir une trame commune, présentent les événements dans le même ordre, ils sont dissemblables dans le détail et dans la relation des paraboles -par exemple. Et c’est bien cette différence "anecdotique", pourrait-on dire, qui les rend si crédibles. Car s’ils avaient tous étaient parfaitement semblables, sans doute, là aurait-on pu y voir plus que la relation d’une tradition orale : une manipulation.

L’arianisme en terre germanique

Les origines de l’arianisme germanique sont essentiellement à mettre au crédit d’un certain Wulfila. Petit-fils de chrétiens cappadociens enlevés par les Goths -installés dès le IIIe siècle sur les bords de la mer Noire- et de Germains, Wulfila avait été élevé dans la culture et la langue grecque autant que germanique. Cette double connaissance en faisait un ambassadeur tout désigné. C’est ainsi que Wulfila fut envoyé à Constantinople où, outre l’empereur Constance, il allait entrer en contact avec les autorités ecclésiales…
Arius

alors fortement influencée par l’arianisme. Ordonné en 341, Wulfila va faire sienne la doctrine d’Arius et, de retour chez les Goths, faire montre d’une intense activité missionnaire… avec succès.
L’absence de supports intellectuels aurait pu être fatal à l’œuvre de Wulfila. Mais, poussés par les Huns, les Wisigoths et les Ostrogoths vont rapidement s’installés en Illyrie, entrant alors en contact avec des prêtres et des évêques ariens. L’assise doctrinaire établie, l’arianisme va désormais se répandre parmi les autres peuples barbares. Seuls les Francs, encore trop éloignés géographiquement, seront épargnés.

Cyrille et Méthode : Dieu de A à Z

Saint Cyrille et saint Méthode, d'après une icône.
Saint Cyrille et saint Méthode, d’après une icône.

C’est au cours du IXe siècle que les frères Cyrille et Méthode devaient sévir. De haute naissance, élevés aux marches de l’empire d’Orient, ils avaient pu s’initier à la langue et aux mœurs des Slaves, ce qui faisait d’eux les missionnaires tout désignés pour convertir ces peuples païens.
Tandis que Cyrille, surnommé « le Philosophe » comme on aurait dit « l’intello », se rendait auprès des Tatars, Méthode convertissait les Bulgares et baptisait leur roi, Boris, en 861. La Bohème, la Moravie devaient être leurs prochaines étapes et leur succès était grand. De fait, les deux frères, désireux de toucher le plus grand nombre, non seulement se servaient de la langue slavonne dans leurs prêches, mais avaient traduit les Saintes Ecritures et les textes liturgiques, inventant pour l’occasion un alphabet, l’alphabet cyrillique. Le succès aurait sans doute pu s’étendre encore si les évêques allemands n’avaient prétendu interdire l’usage de la langue slave dans la liturgie. Que Rome ait donné raison  aux deux frères n’y changera rien et il n’est pas impossible que cette violente attaque des prélats allemands ait contribué à faire pencher tout le monde slave vers Byzance plutôt que vers Rome à l’heure du schisme qui en 1054, créera la séparation entre catholiques et orthodoxes.

Les pharisiens ou la Torah à la lettre

Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).
Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).

"C’est un groupe de juifs, écrit l’historien juif Flavius Josèphe, qui font profession d’être plus pieux que les autres et qui donnent de la Loi l’explication la plus précise". Ou, pour le dire autrement, ce sont des juifs séparés dont les membres voulaient réaliser la plus aprfaite interprétation de la Torah en l’appliquant aux moindres circonstances de la vie.
Héritiers de hassidim, qui avaient soutenus la lutte de Macchabées contre Antiochos Epiphane et l’hellénisme envahissant, les Pharisiens avaient pour but premier de protéger la religion juive de toute influence païenne. Leur nom apparaît pour la première fois au IIe siècle avant J.-C.. Considérant que la Torah, la loi écrite, et la tradition, la loi orale, formaient un bloc indivisible, ils s’astreignaient à l’observance scrupuleuse des préceptes, notamment concernant la pureté légale, le sabbat, les purifications rituelles. Dans le but de se protéger des païens mais également des juifs moins pointilleux, ils s’isolaient ce qui devait les enfermer dans un formalisme finalement sans réel fondement et sans but autre que l’application de la loi ce que devait dénoncer Jésus.
Malgré tout, les pharisiens devaient contribuer à définir des concepts religieux fondamentaux du judaïsme telles que l’attente messianique, la survivance des âmes et la résurrection des corps.
Expulsion des juifs par l'empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).
Expulsion des juifs par l’empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).

Sous le règne d’Alexandre Jeannée (104-78 avant J.-C.), les pharisiens étaient entrés en révolte ouverte contre l’hellénisme des souverains juifs. La protection de la veuve d’Alexandre, Alexandra, leur évitera bien des tourments mais leur permettra même d’acquérir un certain rôle politique. Sous le règne d’Hérode et des procurateurs, ils se tiendront volontairement à l’écart du pouvoir mais leur influence religieuse devait se révéler considérable au sein du Sanhédrin mais également des masses populaires qui admirent leur vie d’austérité. Est-ce cette vie d’austérité, commune avec celle des premiers chrétiens, qui fera naître une certaine "entente" entre les deux groupes religieux ?
De fait, les pharisiens vont constamment rester à l’arrière-plan dans les événements qui marquent la mort de Jésus. Certains d’entre eux, comme Gamaliel, défendront même les apôtres devant le Sanhédrin. D’autres se convertiront au christianisme et pas des moindres : Paul, est le premier d’entre eux -en terme d’importance. Et sa "marque" d’ancien pharisien n’est pas anodine puisqu’il sera un des acteurs majeurs du développement de la théologie chrétienne des premiers temps, comme les pharisiens avaient marqué la réflexion judaïque.

Proclamation de l’édit de Nantes

Cinq ans après sa conversion au catholicisme, le « bon roi » Henri IV, soucieux de mettre fin à l’agitation persistante des huguenots, signe l’édit de Nantes, le 13 avril 1598, l’un des actes majeurs d’un règne fertile en bienfaits pour le royaume. Par cet édit, le roi accorde aux protestants des concessions considérables. Au point de vue religieux, liberté de conscience dans tout le royaume et liberté du culte là où les protestants sont majoritaires, restitution des anciens temples et autorisation d’en bâtir de nouveaux.
Sur le plan politique, amnistie générale et égalité civile avec les catholiques et accès à tous les emplois dans l’ensemble du royaume. Enfin, les protestants se voient accorder des garanties territoriales dans une centaine de villes dont La Rochelle, Saumur, Montauban et Montpellier. Pendant près d’un siècle, l’édit de Nantes permettra à la France de connaître la paix religieuse. Sa révocation, en 1685, par Louis XIV, constitue l’un des plus grands désastres de l’histoire du royaume. Plus de 200 000 protestants, parmi lesquels des officiers, des industriels, des commerçants, des artisans, des agriculteurs, quittent le pays et émigrent notamment en Hollande et en Prusse. La révocation de l’édit de Nantes, écrira Michelet qui, pour une fois, ne se trompait pas, a appauvri la France et enrichi ses ennemis.

A l’aube du protestantisme : genèse d’une hérésie

Détail du Chevalier de la Mort par Albrecht Dürer.
Détail du Chevalier de la Mort par Albrecht Dürer.

Le protestantisme est certes officiellement né avec Martin Luther, mais Jean Hus, John Wycliff –pour ne citer qu’eux- témoignent du malaise déjà présent depuis plusieurs dizaines d’années dans le monde chrétien occidental. Ils témoignent également de la latence de l’hérésie, latence qui explique qu’elle se soit si aisément propagée à travers toute l’Europe. Alors quel était ce malaise, ce terreau si favorable ? Quel était-il si ce n’est la peur, de plus en plus intense de la mort. Certes, cette peur n’explique pas tout, mais elle contribue fortement à l’explication.
L’évolution de l’art funéraire suffirait presque seul à nous convaincre : alors que la mort était vue comme un passage, somme toute heureux et serein, au haut Moyen Âge, elle se charge au fil des siècles d’une véritable angoisse. Les guerres, la terrible peste qui avait bouleversée l’Europe au XIVe siècle accentueront le phénomène au moins autant que l’humanisation de la mort. De fait, plus els siècles avancent, plus l’homme se regarde ; plus il contemple le Christ souffrant, plus il se voit souffrir… et plus il est terrorisé par sa propre mort. Les Danses macabres illustrent admirablement cette évolution. Le protestantisme, qui est une concentration de l’homme vers l’hommes, va dans le sens de cette évolution au moins autant, si ce n’est plus, que les erreurs –réelles- de l’Eglise des XVe et XVIe siècles.

Saint Basile : du monastère à la défense de la Foi

Vision de saint Basile tuant Julien l'Apostat.
Vision de saint Basile tuant Julien l’Apostat.

C’est à Césarée de Cappadoce, dans une riche famille chrétienne, que naît, vers 330, Basile. Ce fils d’un célèbre rhéteur, il sera étudiant à Constantinople puis à Athènes où il devait rencontrer saint Grégoire de Naziance mais aussi Julien l’Apostat, dont il sera le condisciple. Ce n’est qu’après son retour en Cappadoce, où il exerçait aussi la fonction de rhéteur, que Basile décida de se faire baptiser et de quitter le monde. Deux années durant, il parcourut les routes qui le conduisaient auprès des moines d’Egypte, de Syrie, de Palestine, de Mésopotamie, manifestement en quête d’un style de vie, d’une règle à s’appliquer lui-même. C’est d’ailleurs ce qu’il fit dès son retour en Cappadoce (359). Là, avec quelques amis, il se débarrassa de tout ses biens et se retira dans un de ses domaines, l’Annesi situé aux bords de l’Iris, qu’il transforma en monastère. Ses Grandes règles (359-362) et ses Petites règles (365-370) expose clairement sa conception de la vie monacale. Une vie familiale, humaine, restreinte à un nombre réduit et qui allait bientôt séduire tout l’Orient.
Tiré de sa solitude par l’évêque de Césarée en 362, Basile devient prêtre cette même année et se voit chargé par l’évêque de toute l’administration du diocèse. Un diocèse dont Basile allait devenir évêque à son tour en 370.
Dans sa charge, il allait mener une intense activité de prédicateur, que l’on retrouve dans les Homélies sur les psaumes ou les Homélies sur l’Hexaméron ; logiquement, il allait également réorganiser la vie monacale du diocèse et fonder, à côté du monastère qu’il avait créé, une vaste résidence comprenant des écoles, un orphelinat, une léproserie.
Mais c’est dans sa défense de l’orthodoxie contre l’arianisme -qui niait la divinité du Christ, seconde personne de la Trinité- que Basile devait se distinguer, notamment en s’opposant à l’empereur Valens. Ses oeuvres, essentielles dans la compréhension de cette période de l’histoire de l’Eglise et dans l’argumentation qui suivra, sont généralement considérées également comme des oeuvres littéraires et font de saint Basile le plus classique des Pères de l’Eglise.

Unam, sanctam, catholicam : l’Église au Moyen Âge

Le Moyen Âge s’étend sur près de mille ans, de 476, date de la chute de l’empire d’Occident, à 1483. Durant ces mille années, l’Église a grandi,  évolué et traversé des périodes de troubles et de fastes. Et cette histoire, uniquement évoquée par quelques faits marquants, notamment au cours des XIe au XVe siècles, n’est pas seulement celle de l’Église mais de l’Europe entière.
Le XIe siècle marque un tournant dans l’histoire de la chrétienté puisqu’il connaît la séparation définitive entre Rome et Byzance. La chrétienté se trouve alors divisée, aussi  bien religieusement que géographiquement, en Église d’Orient et Église d’Occident, toutes deux évoluant dans leur sphère propre. Cette première évolution n’est, en Occident, que le début d’une longue période de troubles et de « révolutions » religieuses qui vont marquer l’Église de Rome.
L’an Mil est une époque troublée où la fin prochaine du monde semble préoccuper les catholiques plus que la religion elle-même ; c’est aussi à cette époque que l’Occident chrétien connaît la fin des invasions, celles des Normands, des musulmans ou bien des Hongrois, qui ont succèdé aux terribles envahisseurs germaniques.
Cependant, à la fin du XIe siècle, les invasions changent de sens : c’est au tour des Occidentaux de chercher fortune sur les marges et en dehors de la chrétienté.
Le pèlerinage en Terre sainte connaît un regain de ferveur, mais on raconte aussi en Occident que les musulmans redoublent de cruauté à l’égard des pèlerins et détruisent les sanctuaires. C’est de cette effervescence que naît l’idée de la croisade. En novembre 1095, à Clermont, Urbain II prêche la première croisade, qui aboutit le 15 juillet 1099, à la prise de Jérusalem. Des pèlerins, provenant de régions où la démographie est galopante et la pauvreté omniprésente, s’établissent en Orient et fondent le Royaume latin de Jérusalem qui retombera presque entièrement aux mains des sarrasins dès 1192. Les croisades se succèdent jusqu’au XIIIe siècle, incapables cependant de rétablir l’ancien royaume chrétien.
La chevalerie occidentale qui défilera « outre-mer » perdra économiquement et démographiquement beaucoup ; mais c’est l’Église qui y a le plus perdu. En institutionnalisant la croisade, en accordant indulgences ainsi qu’impôts spéciaux, en créant des ordres militaires qui, après avoir été incapables de conserver la Terre sainte, se replient sur l’Occident, elle a fait naître plus de déceptions et de colères qu’elle n’a nourri d’espoirs.
Un catholicisme en mouvement

Saint Bernard de Clairvaux
Saint Bernard de Clairvaux

L’esprit de croisade allait de paire avec un temps de réforme dans l’Église, réforme dont l’impulsion vient également de la papauté et qui conduit à un renouveau spirituel et monastique.
Ce mouvement religieux du XIe et du début du XIIe siècle se veut d’abord un retour à la vie primitive de l’Église, à la vie des apôtres. Trois directions s’imposent alors dans cette recherche de spiritualité rénovée : la pauvreté, mise en avant par saint Pierre Damien, Norbert de Xanten et ses prémontrés et, bien sûr, saint Bernard de Clairvaux et les cisterciens ; le renouveau de la vie érémitique ; et enfin le retour à la vie commune. Ces deux points peuvent paraître contradictoires, mais le fait est que nombre d’ermites se trouvaient entourés d’émules, formant ainsi une communauté d’ermites.
C’est aux alentours de 1100 que naissent les ordres monastiques qui devaient donner à cette renaissance spirituelle et religieuse du XIIe siècle ses traits les plus remarquables.
L’ordre de Grandmont, fondé en 1074 par Étienne de Muret, trouve la solution économique et sociale du nouveau monachisme en règlementant la vie des frères convers, appelés également « frères lais », assurant l’exploitation matérielle comme l’administration de l’ordre. Mais la grande réussite du XIIe siècle est celle de Cîteaux, fondé en 1098, près de Dijon, par Robert de Molesme, qui désirait un retour à la stricte observance de la règle établie par saint Benoît.
L’ordre de Cîteaux connaîtra un essor irrésistible avec saint Bernard, qui va fonder quatre couvents féminins (La Ferté, Cîteaux, Pontigny et Morimond) et, en 1115, le monastère masculin de Clairvaux. Et à la fin du siècle, on compte pas moins de cinq cent trente abbayes cisterciennes et l’ordre donnera à l’Église quatorze cardinaux et soixante-quinze évêques dans le seul XIIe siècle…
Ce qui caractérise ces ordres, c’est l’austérité : simplicité du vêtement et de la nourriture, pratiques ascétiques, respect du silence et recours au travail manuel faisaient le quotidien de ces moines et de ces religieuses.
Rapidement cependant, une certaine dégénérescence apparaîtra. Il n’en reste pas moins que ces ordres nouveaux ont produit une magnifique floraison spirituelle, qui se traduit dans l’art par l’épanouissement du roman et par la naissance, à la fin du XIIe siècle, de l’art gothique.
Une multitude d’hérésies

Un cathare au bûcher
Un cathare au bûcher

Certes, le XIIe siècle est en général considéré comme un siècle de splendeur religieuse, mais le revers de la médaille apparaît dès le XIIIe siècle.
En effet, les vrais révolutionnaires de l’époque sont les hérétiques qui semblent se « réveiller », avec un ensemble parfait, tout au long du siècle.
Certaines hérésies, souvent nées de déviations des tendances réformatrices dans l’Église elle-même, ont été sans grande conséquence, comme l’hérésie pétrobrusienne, avec Pierre de Bruys, dans le Sud-Ouest, Henri de Lausanne, en Provence, ou encore le mouvement d’Arnaud de Brescia, en Lombardie et à Rome. Même l’hérésie vaudoise, dite des « pauvres de Lyon », en 1170, n’aura pas une ampleur phénoménale. L’hérésie qui va ébranler l’Occident chrétien, par son ampleur comme par la réaction de l’Église, est l’hérésie cathare.
Issue d’une autre hérésie, celle des Bogomiles, et sans doute également du manichéisme que l’on trouvait en Orient aux premiers siècles, l’hérésie cathare se répand dans une large partie de la chrétienté -Sud-Ouest, Flandre, Lombardie, Rhénanie puis centre de l’Italie- et met en péril, non seulement l’Église, mais le catholicisme et la société féodale tout entière. L’église cathare se pose en contre-Église, en adversaire et même en remplaçante de l’Église catholique.
La doctrine cathare est dualiste : le monde du Bien, celui du spirituel, de l’âme, de la prière, a son Dieu du Bien. Le monde du Mal, dont le Diable est le maître, est celui des ténèbres, du corps, de la chaire et de la matière : notre monde… La peur de la mort n’existe pas et les cathares ne croient pas que l’on puisse « gagner » son Ciel : ceux qui doivent être sauvés ont été désignés par Dieu dès leur naissance et ce sont, bien entendu, les cathares eux-mêmes…
Un autre mouvement, issu du cœur même de l’Église donnera toute son ampleur au début du XIIIe siècle : le millénarisme, dont la préoccupation première est la fin du monde. Toutes les hérésies du Moyen Âge vont être marquées par le millénarisme.
L’Église contre-attaque

Saint François d'Assise enseignant aux oiseaux
Saint François d’Assise enseignant aux oiseaux

Les cathares en étaient rapidement arrivés à avoir leur église propre et se réunissaient même en concile, comme celui de Caraman. Face à cela, il fallait une contre-attaque : c’est saint Dominique de Guzman qui en donnera l’impulsion.
Les hérésies sont en partie venues d’un rejet de l’Église telle qu’elle apparaissait à cette époque. Le clergé ne satisfait plus les fidèles, pas plus que les moines qu’ils trouvent trop riches, trop ignorants.
Saint Dominique crée donc un ordre mendiant qui doit vivre pauvrement, parcourant les routes en prêchant. La prédication est le premier principe des dominicains et c’est contre l’hérésie cathare que le saint fondateur entame sa « carrière » de prêcheur. Mais pour réussir à combattre les hérésies, saint Dominique se rend également compte qu’il faut une solide culture religieuse et ce sera une des caractéristiques des dominicains de tous temps.
Les dominicains remportent tout de suite un immense succès et s’étendent rapidement dans toute l’Europe, allant deux par deux en prêchant et fondant des couvents masculins et féminins qui s’établissent en province.
À la même époque que l’ordre des dominicains, apparaît en Italie un autre ordre mendiant : celui des franciscains. Originaire d’Ombrie, saint François d’Assise, le fondateur de l’ordre, naît vers 1181 dans un milieu marchand. Après avoir combattu contre l’empereur, il se convertit et abandonne le milieu familial afin de soigner les lépreux. Rapidement, son style de vie attire de nombreux disciples et il fonde un ordre basé sur la pauvreté :
Le royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, purifiez les lépreux… Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie, ni deux tuniques, ni chaussure, ni bâton : car l’ouvrier mérite sa nourriture.
Ces paroles de saint Matthieu, saint François les applique à la lettre et c’est une pauvreté absolue qu’il prêche avec l’accord de la papauté dès 1209. Loin de s’isoler du monde, il prône l’apostolat jusque chez les musulmans, qu’il tente lui-même de convertir vers les années 1219-1220.
Ayant reçu la grâce des stigmates en 1224, saint François meurt en 1226, laissant un ordre en pleine expansion.
Latran IV réglemente la vie de l’Église
Face aux hérésies, la création de nouveaux ordres ne suffisait pas et l’Église décide, elle aussi, de réagir en convoquant, en 1215, le fameux concile de Latran IV.
Latran IV est l’un des conciles les plus importants du Moyen Âge : non seulement il réglemente le régime de ségrégation des juifs, lance une autre croisade et condamne les écrits millénaristes de Joachim de Flore ainsi que de nombreuses hérésies, mais il codifie également certains points de la vie chrétienne. Ainsi, le mariage devient un sacrement indissoluble, ce qui, étonnamment n’était pas encore le cas.
On peut s’étonner que l’Église n’ait pas éprouvé la nécessité de définir clairement les liens du mariage avant 1215. Une des réponses possibles, et même probables, est que la papauté voulait ainsi réagir contre le catharisme, qui niait les liens du mariage et qui refusait son but, la procréation.
Latran IV est donc véritablement une contre-attaque de l’Église face à la prolifération des hérésies des XIIe et XIIIe siècles.
Mais ce n’est qu’un des aspects de la réaction de l’Église. Éclairée par Innocent III, servie par saint Dominique et saint François, l’Église officielle s’est mise, après 1215, à parler le langage que le peuple espérait. Et les principaux artisans de ce renouveau sont les ordres mendiants qui allient l’apostolat et la contemplation : par leur vocation, ils prouvent que l’idéal évangélique n’est pas incompatible avec l’obéissance à Rome. La réforme de la chrétienté n’est, dès lors, plus un rêve, mais une réalité. Le temps est loin où Innocent III voyait sa cathédrale vaciller dans ses pires cauchemars : l’Église, puissante et rayonnante, domine l’Europe.
Une Église à trois têtes

Les armes de Clément VII, pape d'Avignon, d'après son livre de prières
Les armes de Clément VII, pape d’Avignon, d’après son livre de prières

Pourtant, le temps de la splendeur ne sera que de courte durée. Au XIVe siècle, ce ne sont pas les hérésies qui font trembler l’Église, c’est l’Église elle-même qui se déchire.
Après presque soixante-dix années passées en Avignon, la papauté regagne la ville de Rome en 1377. Et Rome est à peine revenu dans Rome que l’ordre normal des choses est à nouveau rompu.
Grégoire XI meurt le 27 mars 1378, moins de quinze mois après son entrée dans la Ville éternelle. Choisir son successeur s’avère dès le début une tâche malaisée, le sacré collège étant fortement divisé (quatre Italiens, sept Français du Midi, quatre Français et un Espagnol, Pedro de Luna).
Rome est dans une agitation extrême et fait pression, dès la fermeture des portes du conclave, pour obtenir l’élection d’un pape romain ou tout au moins italien. Et c’est finalement dans un conclave envahi par le peuple romain ainsi que sous ses vociférations que les cardinaux élisent, le 8 avril 1378, l’archevêque Barthélemy Prignano, un Napolitain, qui devient Urbain VI.
Très vite la curie devait se repentir de ce choix, Urbain VI se révélant d’un caractère coléreux, irritable et frisant parfois la folie. Fuyant Rome, la curie se réfugie à Fondi où, ayant sommé Urbain VI de se démettre, elle déclare son élection sans valeur et porte au pouvoir Robert de Genève qui prend le nom de Clément VII.
La robe sans couture est déchirée… Encore maintenant, les historiens et les spécialistes restent dans l’incapacité de dire avec une absolue certitude si l’élection de Barthélemy Prignano était ou non valide.
Au cours des semaines qui suivent l’élection de son « concurrent », le pape Urbain VI vit des heures dramatiques : son palais se vide, les membres du sacré collège l’abandonnent ainsi que nombre de curialistes. Clément VII réunit des mercenaires et marche sur Rome, mais les clémentistes ayant été battus à deux reprises, Clément VII quitte l’Italie.
Le 20 Juin 1379, Avignon l’accueille. L’Église, pourvue de deux papes, a désormais deux capitales. Les deux papes se mettent alors en route pour une grande campagne de propagande et, bientôt, on voit la division de tout ce que l’Occident compte de forces spirituelles et ecclésiastiques : les ordres se dédoublent, comme le font les collèges. Des représentants des deux partis se disputent une même église, un même évêché. Les pouvoirs séculiers se déterminent pour des raisons politiques plus que théologiques. Finalement, l’Europe toute entière est coupée en deux : la France, faisant sienne la cause de Clément VII (un parent du roi) entraîne derrière elle ses alliés, l’Écosse et plus tard la Castille. L’Angleterre prend le contre-pied, imitée en cela par la Flandre, la Hongrie, la Pologne et les pays scandinaves. L’Aragon ne se prononcera qu’en 1390 et certains pays, comme le Portugal et le royaume de Naples, changeront plusieurs fois de camp. Même les futurs saints ne prennent pas tous le même parti : Catherine de Sienne ainsi que Catherine de Suède soutiennent Urbain VI, alors que Vincent Ferrier adhère à la cause clémentiste. Ainsi, durant les trente années que dure le Grand schisme d’Occident, l’Église prend l’aspect d’un monstre bicéphale.
Ni les armes, ni la voie de cession, prônée par l’Université de Paris dès 1398, n’aboutissant, les cardinaux des deux obédiences vont finalement reconnaître que seul le concile pourrait conduire à l’unité. Le 25 mars 1409 se réunit le concile de Pise, contre l’avis de Grégoire XII et de Benoît XIII, nouveau pape d’Avignon. Évêques, abbés et docteurs de l’Église viennent en grand nombre, mais cela ne mènera qu’à une situation pire encore : à son issue, l’Église se voit pourvue de trois papes, le dernier en date étant l’ancien archevêque de Milan, Alexandre V.
Il faut l’intervention de l’empereur Sigismond, pour qu’en 1414 se réunisse un nouveau concile, à Constance. Jean XXIII, successeur d’Alexandre V, se soumet puis est démis en mai 1415. Et le 4 juillet suivant, Grégoire XII abdique. Benoît XIII sera, quant à lui, inflexible et mourra, en 1423, réfugié dans la forteresse de Pegniscola, persuadé d’être le seul chef légitime de la chrétienté. Le concile l’avait déposé le 26 juillet 1417.
Ayant fait place nette, le concile élit, le 11 novembre 1417, un Romain, Odon Colonna, qui prend le nom de Martin V. Le Grand schisme est enfin terminé et l’Église semble sortir du gouffre. Cependant le Grand schisme a profondément amoindri le pouvoir de la papauté. Avant même la fin du schisme, on voit des hérésies naître d’un rejet total de l’autorité pontificale, comme celles de Wycliff et de Jan Hus qui, plus tard, inspireront un certain… Martin Luther.

Les prophètes de l’Apocalypse

Le combat contre l'Antéchrist, d'après une gravure ancienne.
Le combat contre l’Antéchrist, d’après une gravure ancienne.

Si les terreurs de l’An Mil ne sont rien d’autre qu’un mythe, l’Apocalypse est une réalité attendue depuis la naissance du christianisme. Une réalité attendue parce qu’annoncée, notamment dans le texte eschatologique de saint Jean ; une réalité qui deviendra une proche certitude pour de nombreux « prophètes » au cours des siècles. Car contrairement à ce que l’on croit généralement, les prophètes de l’Apocalypse ne sont pas spécifiques au Moyen Âge et se retrouvent dans toute l’Europe jusqu’au XVIe siècle.
« Je vis ensuite un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre étaient passés et la mer n’était plus. Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ornée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’entendis une grande voix qui venait du ciel et qui disait :
-Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et Il habitera avec eux ; ils seront Son peuple et Dieu sera lui-même leur dieu et Il sera avec eux. Et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et la mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail car ce qui était auparavant sera passé. »
Ce court extrait du livre de l’Apocalypse de Jean nous éclaire assez exactement sur la nature des écrits dont s’est nourri l’imaginaire des premiers chrétiens.
Dernier livre du Nouveau Testament, dont la rédaction est généralement située autour de l’an 90, l’Apocalypse, ou Livre des Révélations, relate, dans un grand souffle poétique, le combat victorieux des armées du Christ contre les forces du mal. On y retrouve, comme dans les apocalypses juives dont il est largement inspiré, une Bête « à sept têtes et dix cornes », dont les exégètes s’accordent à affirmer qu’elle représente l’oppresseur romain.
Saint Jean Evangéliste, l'Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.
Saint Jean Evangéliste, l’Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.

Les chrétiens des premiers temps, menacés dans leur foi et souvent même dans leur vie, ont puisé espoir et réconfort dans la force évocatrice de ces images apocalyptiques. Bien que, dès le Moyen Âge, l’Église ait refusé, sous l’impulsion notamment de saint Augustin, de voir dans les textes apocalyptiques autre chose qu’un enseignement allégorique sur l’attente de la venue du Christ, l’idée d’une « Jérusalem céleste », sorte de paradis terrestre peuplé d’une humanité connaissant un bonheur parfait a marqué durablement la chrétienté médiévale. Misère, rancœurs et mécontentements sociaux de toute sorte ont trouvé, dans les doctrines apocalyptiques, relayées par de faux prophètes, un puissant exutoire.
Pendant plus de quatre siècles, à travers la recherche d’une société idéale, divers mouvements religieux ont vu le jour en marge de l’Église. Tolérés le plus souvent par les autorités ecclésiastiques, ils n’en ont pas moins ébranlé l’ordre social établi.
Les combattants de l’Antéchrist
Pour de nombreux fidèles du christianisme originaire, imprégnés de prédictions apocalyptiques, le Christ est appelé à un retour triomphal afin d’établir sur terre un royaume messianique destiné à durer mille ans.
Quoique condamnée par l’Église, la croyance en ce Millenium s’est enracinée profondément dans la pratique religieuse populaire, au point d’adopter, chez les plus pauvres, des formes insurrectionnelles.
Les premiers courants messianiques naissent au XIe siècle, dans le sillage des croisades. Lorsqu’en 1095 le pape Urbain II exhorte les chevaliers chrétiens à libérer les Lieux saints, il entend constituer une armée aguerrie et capable de mener une campagne difficile dans des contrées lointaines, appel aussitôt repris par des prédicateurs incontrôlés. Parmi ces pseudo-prophètes dont l’histoire n’a pas toujours retenu les noms, émerge la figure de Pierre l’Ermite.
En dépit de sa frêle silhouette, reconnaissable à une longue barbe blanche, ce moine ascétique a su galvaniser des foules innombrables. Plusieurs mois avant que la croisade officielle ne s’ébranle, Pierre l’Ermite avait franchi la frontière germanique à la tête de hordes de miséreux que rien, il est vrai, ne retenait dans les campagnes dévastées par une succession d’inondations et d’épisodes de sécheresse. Pour ce peuple de déshérités que les chroniqueurs ont appelé les pauperes, bientôt rejoints par toutes sortes d’aventuriers aux intentions moins pures, la croisade prêchée par les nouveaux « prophètes » est l’occasion d’une quête collective de Salut, loin d’une vie devenue impossible. Grande est l’attraction exercée par Jérusalem, « nombril du monde, pays fécond entre tous, le nouveau paradis des délices, la cité royale située au centre du monde » qu’il faut délivrer des musulmans. Peu de pauperes atteindront la ville sainte qui tombera aux mains des croisés dans un effroyable bain de sang. Car l’instauration d’un royaume messianique passe, aux yeux de ces miséreux, soumis aux discours exaltés des prédicateurs, par l’élimination des impies, juifs et musulmans. La croisade est aussi et surtout le premier épisode d’un combat qui doit voir l’anéantissement du Prince du Mal. La figure obsédante de l’Antéchrist -fils de Satan ou Satan lui-même- hante les champs de bataille de Terre sainte, au point que saint Bernard, prêchant la deuxième croisade, assimilait les sarrasins aux cohortes de l’Antéchrist assemblées pour la lutte finale.
L’empereur des Derniers jours
Face aux puissances du mal se dresse, dans l’imagerie populaire de tradition apocalyptique, la silhouette de « l’Empereur des Derniers jours », gardien de la chrétienté, inaugurant l’ère de félicité annonciatrice de la fin des temps.
Charlemagne aurait un temps incarné ce personnage mythique. Selon une légende tenace, entretenue par certains chroniqueurs, il aurait jadis mené victorieusement la croisade et restauré la Jérusalem chrétienne. Plus d’un croisé, en route vers la Terre sainte, était convaincu de suivre la route jadis construite par Charlemagne.
Un autre souverain a endossé à son tour les espérances populaires en une humanité régénérée : Frédéric II de Hohenstaufen, empereur d’un vaste territoire englobant l’Allemagne, la Bourgogne et la majeure partie de l’Italie. Dès son couronnement, ce personnage hors du commun fut au centre de prophéties le présentant comme le successeur spirituel de Frédéric Ier Barberousse, son grand-père, mort au cours de la troisième croisade, en 1190. Selon ces prophéties, qui connurent un grand succès populaire, l’Empereur des Derniers jours délivrerait le Saint-Sépulcre, préparerait le second avènement du Christ et le Millenium.
Il règnera mille ans, dit la prophétie. Les Cieux seront grand ouverts à son peuple. Il viendra vêtu d’un habit aussi lumineux que la neige. Ses cheveux seront blancs et son trône flamboyant comme le feu et mille fois mille hommes et dix fois cent mille hommes le serviront, car il appliquera la justice. Le Roi viendra sur un cheval blanc, un arc à la main ; une couronne lui sera offerte par Dieu afin qu’il se fasse obéir de tout l’univers. Il portera un glaive immense et abattra plus d’un ennemi.
L’Apocalypse selon Joachim de Flore
Pour bien saisir l’impact de ces prophéties et leur pouvoir de propagation en Allemagne et dans l’Europe méridionale, il faut s’attacher à un personnage du nom de Joachim de Flore. Né vers 1135 d’un notaire calabrais, il consacre de nombreuses années à l’étude des Écritures. Selon lui, les Saintes Écritures, et plus particulièrement l’Apocalypse revêtent une valeur prophétique permettant non seulement de comprendre le sens de l’histoire mais d’en prévoir le déroulement futur. Ainsi, selon la grille de lecture de Joachim, l’histoire de l’humanité se diviserait en trois étapes : après l’âge du Père, qui recoupe l’Ancien Testament, vient l’âge du Fils, qui est aussi celui de l’Évangile. Le troisième âge, inspiré par l’Esprit, verra la naissance d’une Église nouvelle, soumise à un idéal de pauvreté qui durera jusqu’au Jugement dernier. Dans cette perspective historique, l’humanité atteindrait son apogée entre 1200 et 1260, à charge pour un ordre monastique nouveau d’en préparer la voie et à un monarque séculier de châtier l’Église de Rome. Sous sa forme extrémiste, incarnée notamment par le mouvement des franciscains dits spirituels, la tradition joachiniste voit dans le pape la figure de l’Antéchrist qu’il faut dépouiller de son autorité et de ses scandaleuses richesses afin de les distribuer aux pauvres.
Dès lors, rien d’étonnant à ce que Frédéric II, « l’empereur venu de la Forêt-Noire », dont le règne a été marqué par de violents affrontements avec l’Église de Rome, ait pu cristalliser les espérances populaires en l’émergence d’un monarque vengeur châtiant l’Église aux Derniers jours.
Les héritiers de Joachim

Jean Hus sur le bûcher (1415).
Jean Hus sur le bûcher (1415).

Les mythes millénaristes ont alors acquis une portée révolutionnaire, à cent lieues des spéculations intellectuelles de Joachim de Flore.
Il existe néanmoins une filiation directe entre les idées du moine calabrais et le mouvement hussite qui se développa en Bohême à la fin du XIVe siècle. Prédicateur talentueux, doublé d’un universitaire reconnu, Jan Hus s’insurgea contre l’opulence du clergé local, détenteur notamment de la majeure partie des terres agricoles. Prônant l’exigence d’un clergé pauvre, il reprenait les thèses du théologien anglais Wyclif, considéré comme le précurseur de la Réforme, qui s’opposa farouchement à la papauté et dont les idées se propagèrent au-delà des frontières de l’Angleterre. Comme son modèle anglais, Jan Hus proclamait que les chrétiens n’étaient nullement tenus de souscrire aux décrets du Pape, lorsqu’ils étaient contraires aux Saintes Écritures.
L’Église ne pouvait tolérer un tel ferment de contestation : Jan Hus fut arrêté et brûlé comme hérétique en 1415. Loin d’éteindre l’incendie, son exécution marque le signal d’une véritable insurrection tchèque contre le pouvoir ecclésiastique, qui prit souvent des formes extrêmement violentes. En s’efforçant d’endiguer la vague hussite, Rome ne fit que renforcer la fraction radicale du mouvement : les taborites. Ces disciples révolutionnaires de Jean Hus prêchaient l’imminence des derniers jours, en incitant les fidèles à trouver refuge dans certaines villes « élues » ou sur des montagnes, ce qui leur valut leur nom, par référence au Mont-Tabor des Saintes Écritures. La prédication trouva un formidable écho au sein du « prolétariat » urbain et paysan de Bohême qu’une extrême pauvreté rendait plus réceptif aux espérances millénaristes. Les plus radicaux des prédicateurs taborites désignaient comme suppôts de l’Antéchrist tous ceux qui ne rejoignaient pas leurs rangs pour « libérer la vérité ». Se considérant comme les saints des Derniers jours, ils exhortaient leurs fidèles à porter le glaive au-delà des frontières de la Bohême et à constituer « l’armée envoyée à travers le monde entier pour porter les plaies de la vengeance et se venger des nations, de leurs cités et de leurs villes et condamner tout peuple qui lui résistera. Les rois seront leurs serviteurs et toute nation qui n’acceptera pas de les servir sera exterminée ; les Fils de Dieu passeront sur le corps des rois et tous les royaumes qui sont sous le ciel leur seront donnés ».
Bien que soutenu à l’origine par des aspirations purement religieuses, le mouvement taborite ne tarde pas, en raison même de son messianisme militant, à adopter des formes plus nettement sociales et politiques : le Millenium doit être une société sans classe ayant aboli impôts, redevances, fermages et même propriété privée.
Cette expérience de type communiste ne fit pas long feu. Mus par des nécessités économiques, les taborites durent bientôt renoncer aux mesures promulguées dans l’enthousiasme révolutionnaire des premiers jours. Après les coups sévères portés contre lui par le gouvernement de Prague, le mouvement amorce son lent déclin pour disparaître totalement après la chute de la ville de Tabor en 1452.
Quand les anges « aiguisent leur faucille »

Les 4 fléaux de l'Apocalypse.
Les 4 fléaux de l’Apocalypse.

Mais les doctrines taborites ont survécu à l’éradication du mouvement en Bohême. Un siècle plus tard, des paysans, ouvriers et artisans de Thuringe, en Allemagne, s’enflamment à l’écoute des sermons d’un nouveau prédicateur : Thomas Müntzer. Cet érudit, ancien disciple de Luther, abandonne la Réforme en 1520 pour embrasser l’idéologie taborite sous l’impulsion d’un tisserand du nom de Niklas Storch, qui aurait séjourné en Bohême.
Convaincu d’être investi d’une mission prophétique, se présentant comme le « messager du Christ », Müntzer proclame que les empires terrestres approchent de leur fin et que le monde est devenu le royaume du Diable. Pour préparer l’avènement du Millenium, prêtres, moines et chefs impies doivent périr.
Il faut utiliser l’épée pour les exterminer, affirme Müntzer dans le sermon qu’il prononce devant les princes de Saxe préoccupés de connaître le contenu de cette nouvelle prédication. Et afin que cela se passe honnêtement et dûment, il faut que nos pères aimés, les princes, le fassent, eux qui reconnaissent que Dieu est avec nous. Mais s’ils se dérobent à ce devoir, l’épée leur sera arrachée. S’ils résistent, qu’ils soient massacrés sans merci. Au temps de la récolte, chacun doit arracher les mauvaises herbes de la vigne du Seigneur. Mais les anges qui aiguisent leur faucille pour cette tâche ne sont autres que les dévoués serviteurs de Dieu… Car les méchants n’ont aucun droit à vivre, si ce n’est pour autant que les Élus les y autorisent.
Le millénarisme sanguinaire de Thomas Müntzer passe donc par une extermination massive des « gredins impies » que les Élus, recrutés parmi les pauvres et les humbles ont le devoir d’anéantir.
Après avoir pris la tête de la Guerre des Paysans, réprimée dans le sang par l’armée des princes allemands, Müntzer terminera sa carrière de prophète le 27 mai 1525, date à laquelle il fut décapité.
Plus révolutionnaire encore est le mouvement qui s’est enraciné pendant la première moitié du XVIe siècle, dans l’évêché de Münster.
Ses adeptes, qui rejetaient à la fois les luthériens et les catholiques, prirent le nom d’anabaptistes, par référence au second baptême qu’ils avaient coutume de pratiquer. Paisibles à l’origine, les anabaptistes adoptèrent des positions plus radicales à la suite des persécutions dont ils furent les victimes. Ils virent, dans les souffrances qui leur étaient infligées par les puissants, les « douleurs messianiques » qui, dans la tradition apocalyptique, annoncent le Millenium.
Un jeune Hollandais de vingt-cinq ans, prédicateur itinérant fraîchement converti à la cause anabaptiste, gagne Münster dans les premiers jours de l’année 1534. Son nom est Jan Beukels mais il sera plus connu sous celui de Jean de Leyde. Prenant la tête d’un soulèvement populaire, il permet aux anabaptistes de contrôler entièrement la ville, désertée par les riches luthériens que l’ampleur du mouvement terrorise. Les adeptes des cités avoisinantes sont invités à s’installer avec leur famille dans la « nouvelle Jérusalem purifiée de toute souillure » qui seule sera sauvée de la destruction. De nombreux fidèles affluèrent dans Münster, de provinces aussi éloignées que la Frise et le Brabant. Là, Jean de Leyde et les autres prédicateurs du mouvement s’appliquent à instaurer un système strict de communauté des biens, prétendument calqué sur celui de l’Église primitive.
Car, affirmaient-ils, toutes choses devraient être en commun ; il ne devrait plus y avoir de propriété privée et nul ne devrait fournir de travail, mais simplement faire confiance à Dieu.
La fin de la « Jérusalem nouvelle »
Un tel programme, spécialement destiné aux déshérités, ne pouvait qu’attirer dans la « Jérusalem nouvelle » des foules de miséreux. Conscientes des dangers d’une telle agitation sociale, les autorités s’empressent de décréter l’anabaptisme pêché capital, non seulement dans le diocèse de Münster, mais aussi dans le duché de Clèves et l’archevêché de Cologne.
Pendant plus d’un an, la ville va faire face à un siège éprouvant, au cours duquel Jean de Leyde se fait proclamer roi de la nouvelle Jérusalem tandis que ses prédicateurs multiplient les sermons pour convaincre la population que le messie annoncé dans l’Ancien Testament n’est autre que Jean de Leyde. Alors qu’il impose à ses sujets l’austérité et le dépouillement des biens matériels, le nouveau monarque et sa suite vivent dans l’opulence : bijoux, robes luxueuses, trône drapé de tissu d’or. Dans le même temps, la répression s’abat sur ceux que le roi et sa garde rapprochée accusent de « pécher contre la vérité ». En dépit du soutien d’autres anabaptistes qui se rassemblent en Hollande et en Frise pour venir en aide aux assiégés, le blocus de la ville finit par avoir raison des promesses millénaristes de Jean de Leyde : la famine décime la population dont la centaine de survivants, hagards et décharnés, rendent les armes dans la nuit du 24 juin 1535. L’évêque ordonne que Jean de Leyde soit enchaîné comme un ours savant pour être exposé à la foule. Le roi-prophète mourra publiquement sous la torture et son corps ainsi que celui de deux autres chefs anabaptistes sera suspendu dans une cage au clocher d’une église.
De nos jours, le mouvement anabaptiste, sous sa forme pacifique du moins, a survécu partiellement aux États-Unis, dans les communautés baptistes et quakers.

L’Evangile selon saint Jean

Icône représentant saint Jean l'Evangéliste.
Icône représentant saint Jean l’Evangéliste.

Depuis toujours, en fait depuis les premiers temps de l’Eglise, les chrétiens se sont intéressés à l’authenticité des livres saints. Et celui qui paraissait jouir de la plus grande autorité ou du moins qui faisait référence plus que les autres était l’Evangile de Jean. Il faut dire que la tradition et les plus grands dignitaires de l’Eglise primitive font référence à cet Evangile, en citant des passages entiers ou, mieux, affirmant que l’apôtre saint Jean, le « disciple que Jésus aimait » était bel et bien l’auteur de cet écrit. Le « Canon de Muratori », écrit à Rome en 180, révèle que « l’Evangile de Jean a été rendu public et remis aux églises par Jean lui-même, de son vivant, d’après ce que dit Papias de Hiérapolis ». Or, Papias est reconnu comme un disciple de Jean. La longévité de l’apôtre est d’ailleurs un allié précieux : elle lui a permis de connaître bien des penseurs de l’Eglise, de participer, non plus à une Eglise en devenir, comme Pierre ou Paul, mais à une Eglise avec qui il faut déjà compter ; une Eglise pourvue, non seulement d’évangélisateurs et de convertis, mais aussi d’une hiérarchie reconnue et établie. Et c’est son témoignage direct qu’il livre alors à ceux qui n’ont pas connus le Christ mais qui croient en la divinité du Nazaréen.
L’histoire, elle aussi, confirme l’authenticité de cette affirmation et Tertullien, qui écrit au Iie siècle, affirme même que l’évêque saint Polycarpe a été sacré par Jean lui-même. L’histoire le dit et la tradition le confirme comme le confirme l’étude même de cet évangile à nul autre pareil. En effet, alors que les trois premiers évangiles rapportent les faits et gestes du « Maître », l’Evangile de Jean semble vouloir non pas raconter, mais convaincre. Il n’est pas là pour relater une histoire, mais pour faire office de catéchisme. Au point, d’ailleurs, que certains érudits pensent que Jean aurait écrit son Evangile après les trois autres -la dénomination de « quatrième évangile » ne serait pas alors de pure forme- afin de palier à certaines de leurs faiblesses, à certains de leurs manques. Une oeuvre doctrinale inspirée, qui fait la part belle à la Trinité, raison pour laquelle, sans doute, cet Evangile se verra en but aux attaques de toutes sortes.