Saint Basile : du monastère à la défense de la Foi

Vision de saint Basile tuant Julien l'Apostat.
Vision de saint Basile tuant Julien l’Apostat.

C’est à Césarée de Cappadoce, dans une riche famille chrétienne, que naît, vers 330, Basile. Ce fils d’un célèbre rhéteur, il sera étudiant à Constantinople puis à Athènes où il devait rencontrer saint Grégoire de Naziance mais aussi Julien l’Apostat, dont il sera le condisciple. Ce n’est qu’après son retour en Cappadoce, où il exerçait aussi la fonction de rhéteur, que Basile décida de se faire baptiser et de quitter le monde. Deux années durant, il parcourut les routes qui le conduisaient auprès des moines d’Egypte, de Syrie, de Palestine, de Mésopotamie, manifestement en quête d’un style de vie, d’une règle à s’appliquer lui-même. C’est d’ailleurs ce qu’il fit dès son retour en Cappadoce (359). Là, avec quelques amis, il se débarrassa de tout ses biens et se retira dans un de ses domaines, l’Annesi situé aux bords de l’Iris, qu’il transforma en monastère. Ses Grandes règles (359-362) et ses Petites règles (365-370) expose clairement sa conception de la vie monacale. Une vie familiale, humaine, restreinte à un nombre réduit et qui allait bientôt séduire tout l’Orient.
Tiré de sa solitude par l’évêque de Césarée en 362, Basile devient prêtre cette même année et se voit chargé par l’évêque de toute l’administration du diocèse. Un diocèse dont Basile allait devenir évêque à son tour en 370.
Dans sa charge, il allait mener une intense activité de prédicateur, que l’on retrouve dans les Homélies sur les psaumes ou les Homélies sur l’Hexaméron ; logiquement, il allait également réorganiser la vie monacale du diocèse et fonder, à côté du monastère qu’il avait créé, une vaste résidence comprenant des écoles, un orphelinat, une léproserie.
Mais c’est dans sa défense de l’orthodoxie contre l’arianisme -qui niait la divinité du Christ, seconde personne de la Trinité- que Basile devait se distinguer, notamment en s’opposant à l’empereur Valens. Ses oeuvres, essentielles dans la compréhension de cette période de l’histoire de l’Eglise et dans l’argumentation qui suivra, sont généralement considérées également comme des oeuvres littéraires et font de saint Basile le plus classique des Pères de l’Eglise.

Unam, sanctam, catholicam : l’Église au Moyen Âge

Le Moyen Âge s’étend sur près de mille ans, de 476, date de la chute de l’empire d’Occident, à 1483. Durant ces mille années, l’Église a grandi,  évolué et traversé des périodes de troubles et de fastes. Et cette histoire, uniquement évoquée par quelques faits marquants, notamment au cours des XIe au XVe siècles, n’est pas seulement celle de l’Église mais de l’Europe entière.
Le XIe siècle marque un tournant dans l’histoire de la chrétienté puisqu’il connaît la séparation définitive entre Rome et Byzance. La chrétienté se trouve alors divisée, aussi  bien religieusement que géographiquement, en Église d’Orient et Église d’Occident, toutes deux évoluant dans leur sphère propre. Cette première évolution n’est, en Occident, que le début d’une longue période de troubles et de « révolutions » religieuses qui vont marquer l’Église de Rome.
L’an Mil est une époque troublée où la fin prochaine du monde semble préoccuper les catholiques plus que la religion elle-même ; c’est aussi à cette époque que l’Occident chrétien connaît la fin des invasions, celles des Normands, des musulmans ou bien des Hongrois, qui ont succèdé aux terribles envahisseurs germaniques.
Cependant, à la fin du XIe siècle, les invasions changent de sens : c’est au tour des Occidentaux de chercher fortune sur les marges et en dehors de la chrétienté.
Le pèlerinage en Terre sainte connaît un regain de ferveur, mais on raconte aussi en Occident que les musulmans redoublent de cruauté à l’égard des pèlerins et détruisent les sanctuaires. C’est de cette effervescence que naît l’idée de la croisade. En novembre 1095, à Clermont, Urbain II prêche la première croisade, qui aboutit le 15 juillet 1099, à la prise de Jérusalem. Des pèlerins, provenant de régions où la démographie est galopante et la pauvreté omniprésente, s’établissent en Orient et fondent le Royaume latin de Jérusalem qui retombera presque entièrement aux mains des sarrasins dès 1192. Les croisades se succèdent jusqu’au XIIIe siècle, incapables cependant de rétablir l’ancien royaume chrétien.
La chevalerie occidentale qui défilera « outre-mer » perdra économiquement et démographiquement beaucoup ; mais c’est l’Église qui y a le plus perdu. En institutionnalisant la croisade, en accordant indulgences ainsi qu’impôts spéciaux, en créant des ordres militaires qui, après avoir été incapables de conserver la Terre sainte, se replient sur l’Occident, elle a fait naître plus de déceptions et de colères qu’elle n’a nourri d’espoirs.
Un catholicisme en mouvement

Saint Bernard de Clairvaux
Saint Bernard de Clairvaux

L’esprit de croisade allait de paire avec un temps de réforme dans l’Église, réforme dont l’impulsion vient également de la papauté et qui conduit à un renouveau spirituel et monastique.
Ce mouvement religieux du XIe et du début du XIIe siècle se veut d’abord un retour à la vie primitive de l’Église, à la vie des apôtres. Trois directions s’imposent alors dans cette recherche de spiritualité rénovée : la pauvreté, mise en avant par saint Pierre Damien, Norbert de Xanten et ses prémontrés et, bien sûr, saint Bernard de Clairvaux et les cisterciens ; le renouveau de la vie érémitique ; et enfin le retour à la vie commune. Ces deux points peuvent paraître contradictoires, mais le fait est que nombre d’ermites se trouvaient entourés d’émules, formant ainsi une communauté d’ermites.
C’est aux alentours de 1100 que naissent les ordres monastiques qui devaient donner à cette renaissance spirituelle et religieuse du XIIe siècle ses traits les plus remarquables.
L’ordre de Grandmont, fondé en 1074 par Étienne de Muret, trouve la solution économique et sociale du nouveau monachisme en règlementant la vie des frères convers, appelés également « frères lais », assurant l’exploitation matérielle comme l’administration de l’ordre. Mais la grande réussite du XIIe siècle est celle de Cîteaux, fondé en 1098, près de Dijon, par Robert de Molesme, qui désirait un retour à la stricte observance de la règle établie par saint Benoît.
L’ordre de Cîteaux connaîtra un essor irrésistible avec saint Bernard, qui va fonder quatre couvents féminins (La Ferté, Cîteaux, Pontigny et Morimond) et, en 1115, le monastère masculin de Clairvaux. Et à la fin du siècle, on compte pas moins de cinq cent trente abbayes cisterciennes et l’ordre donnera à l’Église quatorze cardinaux et soixante-quinze évêques dans le seul XIIe siècle…
Ce qui caractérise ces ordres, c’est l’austérité : simplicité du vêtement et de la nourriture, pratiques ascétiques, respect du silence et recours au travail manuel faisaient le quotidien de ces moines et de ces religieuses.
Rapidement cependant, une certaine dégénérescence apparaîtra. Il n’en reste pas moins que ces ordres nouveaux ont produit une magnifique floraison spirituelle, qui se traduit dans l’art par l’épanouissement du roman et par la naissance, à la fin du XIIe siècle, de l’art gothique.
Une multitude d’hérésies

Un cathare au bûcher
Un cathare au bûcher

Certes, le XIIe siècle est en général considéré comme un siècle de splendeur religieuse, mais le revers de la médaille apparaît dès le XIIIe siècle.
En effet, les vrais révolutionnaires de l’époque sont les hérétiques qui semblent se « réveiller », avec un ensemble parfait, tout au long du siècle.
Certaines hérésies, souvent nées de déviations des tendances réformatrices dans l’Église elle-même, ont été sans grande conséquence, comme l’hérésie pétrobrusienne, avec Pierre de Bruys, dans le Sud-Ouest, Henri de Lausanne, en Provence, ou encore le mouvement d’Arnaud de Brescia, en Lombardie et à Rome. Même l’hérésie vaudoise, dite des « pauvres de Lyon », en 1170, n’aura pas une ampleur phénoménale. L’hérésie qui va ébranler l’Occident chrétien, par son ampleur comme par la réaction de l’Église, est l’hérésie cathare.
Issue d’une autre hérésie, celle des Bogomiles, et sans doute également du manichéisme que l’on trouvait en Orient aux premiers siècles, l’hérésie cathare se répand dans une large partie de la chrétienté -Sud-Ouest, Flandre, Lombardie, Rhénanie puis centre de l’Italie- et met en péril, non seulement l’Église, mais le catholicisme et la société féodale tout entière. L’église cathare se pose en contre-Église, en adversaire et même en remplaçante de l’Église catholique.
La doctrine cathare est dualiste : le monde du Bien, celui du spirituel, de l’âme, de la prière, a son Dieu du Bien. Le monde du Mal, dont le Diable est le maître, est celui des ténèbres, du corps, de la chaire et de la matière : notre monde… La peur de la mort n’existe pas et les cathares ne croient pas que l’on puisse « gagner » son Ciel : ceux qui doivent être sauvés ont été désignés par Dieu dès leur naissance et ce sont, bien entendu, les cathares eux-mêmes…
Un autre mouvement, issu du cœur même de l’Église donnera toute son ampleur au début du XIIIe siècle : le millénarisme, dont la préoccupation première est la fin du monde. Toutes les hérésies du Moyen Âge vont être marquées par le millénarisme.
L’Église contre-attaque

Saint François d'Assise enseignant aux oiseaux
Saint François d’Assise enseignant aux oiseaux

Les cathares en étaient rapidement arrivés à avoir leur église propre et se réunissaient même en concile, comme celui de Caraman. Face à cela, il fallait une contre-attaque : c’est saint Dominique de Guzman qui en donnera l’impulsion.
Les hérésies sont en partie venues d’un rejet de l’Église telle qu’elle apparaissait à cette époque. Le clergé ne satisfait plus les fidèles, pas plus que les moines qu’ils trouvent trop riches, trop ignorants.
Saint Dominique crée donc un ordre mendiant qui doit vivre pauvrement, parcourant les routes en prêchant. La prédication est le premier principe des dominicains et c’est contre l’hérésie cathare que le saint fondateur entame sa « carrière » de prêcheur. Mais pour réussir à combattre les hérésies, saint Dominique se rend également compte qu’il faut une solide culture religieuse et ce sera une des caractéristiques des dominicains de tous temps.
Les dominicains remportent tout de suite un immense succès et s’étendent rapidement dans toute l’Europe, allant deux par deux en prêchant et fondant des couvents masculins et féminins qui s’établissent en province.
À la même époque que l’ordre des dominicains, apparaît en Italie un autre ordre mendiant : celui des franciscains. Originaire d’Ombrie, saint François d’Assise, le fondateur de l’ordre, naît vers 1181 dans un milieu marchand. Après avoir combattu contre l’empereur, il se convertit et abandonne le milieu familial afin de soigner les lépreux. Rapidement, son style de vie attire de nombreux disciples et il fonde un ordre basé sur la pauvreté :
Le royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, purifiez les lépreux… Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie, ni deux tuniques, ni chaussure, ni bâton : car l’ouvrier mérite sa nourriture.
Ces paroles de saint Matthieu, saint François les applique à la lettre et c’est une pauvreté absolue qu’il prêche avec l’accord de la papauté dès 1209. Loin de s’isoler du monde, il prône l’apostolat jusque chez les musulmans, qu’il tente lui-même de convertir vers les années 1219-1220.
Ayant reçu la grâce des stigmates en 1224, saint François meurt en 1226, laissant un ordre en pleine expansion.
Latran IV réglemente la vie de l’Église
Face aux hérésies, la création de nouveaux ordres ne suffisait pas et l’Église décide, elle aussi, de réagir en convoquant, en 1215, le fameux concile de Latran IV.
Latran IV est l’un des conciles les plus importants du Moyen Âge : non seulement il réglemente le régime de ségrégation des juifs, lance une autre croisade et condamne les écrits millénaristes de Joachim de Flore ainsi que de nombreuses hérésies, mais il codifie également certains points de la vie chrétienne. Ainsi, le mariage devient un sacrement indissoluble, ce qui, étonnamment n’était pas encore le cas.
On peut s’étonner que l’Église n’ait pas éprouvé la nécessité de définir clairement les liens du mariage avant 1215. Une des réponses possibles, et même probables, est que la papauté voulait ainsi réagir contre le catharisme, qui niait les liens du mariage et qui refusait son but, la procréation.
Latran IV est donc véritablement une contre-attaque de l’Église face à la prolifération des hérésies des XIIe et XIIIe siècles.
Mais ce n’est qu’un des aspects de la réaction de l’Église. Éclairée par Innocent III, servie par saint Dominique et saint François, l’Église officielle s’est mise, après 1215, à parler le langage que le peuple espérait. Et les principaux artisans de ce renouveau sont les ordres mendiants qui allient l’apostolat et la contemplation : par leur vocation, ils prouvent que l’idéal évangélique n’est pas incompatible avec l’obéissance à Rome. La réforme de la chrétienté n’est, dès lors, plus un rêve, mais une réalité. Le temps est loin où Innocent III voyait sa cathédrale vaciller dans ses pires cauchemars : l’Église, puissante et rayonnante, domine l’Europe.
Une Église à trois têtes

Les armes de Clément VII, pape d'Avignon, d'après son livre de prières
Les armes de Clément VII, pape d’Avignon, d’après son livre de prières

Pourtant, le temps de la splendeur ne sera que de courte durée. Au XIVe siècle, ce ne sont pas les hérésies qui font trembler l’Église, c’est l’Église elle-même qui se déchire.
Après presque soixante-dix années passées en Avignon, la papauté regagne la ville de Rome en 1377. Et Rome est à peine revenu dans Rome que l’ordre normal des choses est à nouveau rompu.
Grégoire XI meurt le 27 mars 1378, moins de quinze mois après son entrée dans la Ville éternelle. Choisir son successeur s’avère dès le début une tâche malaisée, le sacré collège étant fortement divisé (quatre Italiens, sept Français du Midi, quatre Français et un Espagnol, Pedro de Luna).
Rome est dans une agitation extrême et fait pression, dès la fermeture des portes du conclave, pour obtenir l’élection d’un pape romain ou tout au moins italien. Et c’est finalement dans un conclave envahi par le peuple romain ainsi que sous ses vociférations que les cardinaux élisent, le 8 avril 1378, l’archevêque Barthélemy Prignano, un Napolitain, qui devient Urbain VI.
Très vite la curie devait se repentir de ce choix, Urbain VI se révélant d’un caractère coléreux, irritable et frisant parfois la folie. Fuyant Rome, la curie se réfugie à Fondi où, ayant sommé Urbain VI de se démettre, elle déclare son élection sans valeur et porte au pouvoir Robert de Genève qui prend le nom de Clément VII.
La robe sans couture est déchirée… Encore maintenant, les historiens et les spécialistes restent dans l’incapacité de dire avec une absolue certitude si l’élection de Barthélemy Prignano était ou non valide.
Au cours des semaines qui suivent l’élection de son « concurrent », le pape Urbain VI vit des heures dramatiques : son palais se vide, les membres du sacré collège l’abandonnent ainsi que nombre de curialistes. Clément VII réunit des mercenaires et marche sur Rome, mais les clémentistes ayant été battus à deux reprises, Clément VII quitte l’Italie.
Le 20 Juin 1379, Avignon l’accueille. L’Église, pourvue de deux papes, a désormais deux capitales. Les deux papes se mettent alors en route pour une grande campagne de propagande et, bientôt, on voit la division de tout ce que l’Occident compte de forces spirituelles et ecclésiastiques : les ordres se dédoublent, comme le font les collèges. Des représentants des deux partis se disputent une même église, un même évêché. Les pouvoirs séculiers se déterminent pour des raisons politiques plus que théologiques. Finalement, l’Europe toute entière est coupée en deux : la France, faisant sienne la cause de Clément VII (un parent du roi) entraîne derrière elle ses alliés, l’Écosse et plus tard la Castille. L’Angleterre prend le contre-pied, imitée en cela par la Flandre, la Hongrie, la Pologne et les pays scandinaves. L’Aragon ne se prononcera qu’en 1390 et certains pays, comme le Portugal et le royaume de Naples, changeront plusieurs fois de camp. Même les futurs saints ne prennent pas tous le même parti : Catherine de Sienne ainsi que Catherine de Suède soutiennent Urbain VI, alors que Vincent Ferrier adhère à la cause clémentiste. Ainsi, durant les trente années que dure le Grand schisme d’Occident, l’Église prend l’aspect d’un monstre bicéphale.
Ni les armes, ni la voie de cession, prônée par l’Université de Paris dès 1398, n’aboutissant, les cardinaux des deux obédiences vont finalement reconnaître que seul le concile pourrait conduire à l’unité. Le 25 mars 1409 se réunit le concile de Pise, contre l’avis de Grégoire XII et de Benoît XIII, nouveau pape d’Avignon. Évêques, abbés et docteurs de l’Église viennent en grand nombre, mais cela ne mènera qu’à une situation pire encore : à son issue, l’Église se voit pourvue de trois papes, le dernier en date étant l’ancien archevêque de Milan, Alexandre V.
Il faut l’intervention de l’empereur Sigismond, pour qu’en 1414 se réunisse un nouveau concile, à Constance. Jean XXIII, successeur d’Alexandre V, se soumet puis est démis en mai 1415. Et le 4 juillet suivant, Grégoire XII abdique. Benoît XIII sera, quant à lui, inflexible et mourra, en 1423, réfugié dans la forteresse de Pegniscola, persuadé d’être le seul chef légitime de la chrétienté. Le concile l’avait déposé le 26 juillet 1417.
Ayant fait place nette, le concile élit, le 11 novembre 1417, un Romain, Odon Colonna, qui prend le nom de Martin V. Le Grand schisme est enfin terminé et l’Église semble sortir du gouffre. Cependant le Grand schisme a profondément amoindri le pouvoir de la papauté. Avant même la fin du schisme, on voit des hérésies naître d’un rejet total de l’autorité pontificale, comme celles de Wycliff et de Jan Hus qui, plus tard, inspireront un certain… Martin Luther.

Les prophètes de l’Apocalypse

Le combat contre l'Antéchrist, d'après une gravure ancienne.
Le combat contre l’Antéchrist, d’après une gravure ancienne.

Si les terreurs de l’An Mil ne sont rien d’autre qu’un mythe, l’Apocalypse est une réalité attendue depuis la naissance du christianisme. Une réalité attendue parce qu’annoncée, notamment dans le texte eschatologique de saint Jean ; une réalité qui deviendra une proche certitude pour de nombreux « prophètes » au cours des siècles. Car contrairement à ce que l’on croit généralement, les prophètes de l’Apocalypse ne sont pas spécifiques au Moyen Âge et se retrouvent dans toute l’Europe jusqu’au XVIe siècle.
« Je vis ensuite un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre étaient passés et la mer n’était plus. Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ornée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’entendis une grande voix qui venait du ciel et qui disait :
-Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et Il habitera avec eux ; ils seront Son peuple et Dieu sera lui-même leur dieu et Il sera avec eux. Et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et la mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail car ce qui était auparavant sera passé. »
Ce court extrait du livre de l’Apocalypse de Jean nous éclaire assez exactement sur la nature des écrits dont s’est nourri l’imaginaire des premiers chrétiens.
Dernier livre du Nouveau Testament, dont la rédaction est généralement située autour de l’an 90, l’Apocalypse, ou Livre des Révélations, relate, dans un grand souffle poétique, le combat victorieux des armées du Christ contre les forces du mal. On y retrouve, comme dans les apocalypses juives dont il est largement inspiré, une Bête « à sept têtes et dix cornes », dont les exégètes s’accordent à affirmer qu’elle représente l’oppresseur romain.
Saint Jean Evangéliste, l'Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.
Saint Jean Evangéliste, l’Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.

Les chrétiens des premiers temps, menacés dans leur foi et souvent même dans leur vie, ont puisé espoir et réconfort dans la force évocatrice de ces images apocalyptiques. Bien que, dès le Moyen Âge, l’Église ait refusé, sous l’impulsion notamment de saint Augustin, de voir dans les textes apocalyptiques autre chose qu’un enseignement allégorique sur l’attente de la venue du Christ, l’idée d’une « Jérusalem céleste », sorte de paradis terrestre peuplé d’une humanité connaissant un bonheur parfait a marqué durablement la chrétienté médiévale. Misère, rancœurs et mécontentements sociaux de toute sorte ont trouvé, dans les doctrines apocalyptiques, relayées par de faux prophètes, un puissant exutoire.
Pendant plus de quatre siècles, à travers la recherche d’une société idéale, divers mouvements religieux ont vu le jour en marge de l’Église. Tolérés le plus souvent par les autorités ecclésiastiques, ils n’en ont pas moins ébranlé l’ordre social établi.
Les combattants de l’Antéchrist
Pour de nombreux fidèles du christianisme originaire, imprégnés de prédictions apocalyptiques, le Christ est appelé à un retour triomphal afin d’établir sur terre un royaume messianique destiné à durer mille ans.
Quoique condamnée par l’Église, la croyance en ce Millenium s’est enracinée profondément dans la pratique religieuse populaire, au point d’adopter, chez les plus pauvres, des formes insurrectionnelles.
Les premiers courants messianiques naissent au XIe siècle, dans le sillage des croisades. Lorsqu’en 1095 le pape Urbain II exhorte les chevaliers chrétiens à libérer les Lieux saints, il entend constituer une armée aguerrie et capable de mener une campagne difficile dans des contrées lointaines, appel aussitôt repris par des prédicateurs incontrôlés. Parmi ces pseudo-prophètes dont l’histoire n’a pas toujours retenu les noms, émerge la figure de Pierre l’Ermite.
En dépit de sa frêle silhouette, reconnaissable à une longue barbe blanche, ce moine ascétique a su galvaniser des foules innombrables. Plusieurs mois avant que la croisade officielle ne s’ébranle, Pierre l’Ermite avait franchi la frontière germanique à la tête de hordes de miséreux que rien, il est vrai, ne retenait dans les campagnes dévastées par une succession d’inondations et d’épisodes de sécheresse. Pour ce peuple de déshérités que les chroniqueurs ont appelé les pauperes, bientôt rejoints par toutes sortes d’aventuriers aux intentions moins pures, la croisade prêchée par les nouveaux « prophètes » est l’occasion d’une quête collective de Salut, loin d’une vie devenue impossible. Grande est l’attraction exercée par Jérusalem, « nombril du monde, pays fécond entre tous, le nouveau paradis des délices, la cité royale située au centre du monde » qu’il faut délivrer des musulmans. Peu de pauperes atteindront la ville sainte qui tombera aux mains des croisés dans un effroyable bain de sang. Car l’instauration d’un royaume messianique passe, aux yeux de ces miséreux, soumis aux discours exaltés des prédicateurs, par l’élimination des impies, juifs et musulmans. La croisade est aussi et surtout le premier épisode d’un combat qui doit voir l’anéantissement du Prince du Mal. La figure obsédante de l’Antéchrist -fils de Satan ou Satan lui-même- hante les champs de bataille de Terre sainte, au point que saint Bernard, prêchant la deuxième croisade, assimilait les sarrasins aux cohortes de l’Antéchrist assemblées pour la lutte finale.
L’empereur des Derniers jours
Face aux puissances du mal se dresse, dans l’imagerie populaire de tradition apocalyptique, la silhouette de « l’Empereur des Derniers jours », gardien de la chrétienté, inaugurant l’ère de félicité annonciatrice de la fin des temps.
Charlemagne aurait un temps incarné ce personnage mythique. Selon une légende tenace, entretenue par certains chroniqueurs, il aurait jadis mené victorieusement la croisade et restauré la Jérusalem chrétienne. Plus d’un croisé, en route vers la Terre sainte, était convaincu de suivre la route jadis construite par Charlemagne.
Un autre souverain a endossé à son tour les espérances populaires en une humanité régénérée : Frédéric II de Hohenstaufen, empereur d’un vaste territoire englobant l’Allemagne, la Bourgogne et la majeure partie de l’Italie. Dès son couronnement, ce personnage hors du commun fut au centre de prophéties le présentant comme le successeur spirituel de Frédéric Ier Barberousse, son grand-père, mort au cours de la troisième croisade, en 1190. Selon ces prophéties, qui connurent un grand succès populaire, l’Empereur des Derniers jours délivrerait le Saint-Sépulcre, préparerait le second avènement du Christ et le Millenium.
Il règnera mille ans, dit la prophétie. Les Cieux seront grand ouverts à son peuple. Il viendra vêtu d’un habit aussi lumineux que la neige. Ses cheveux seront blancs et son trône flamboyant comme le feu et mille fois mille hommes et dix fois cent mille hommes le serviront, car il appliquera la justice. Le Roi viendra sur un cheval blanc, un arc à la main ; une couronne lui sera offerte par Dieu afin qu’il se fasse obéir de tout l’univers. Il portera un glaive immense et abattra plus d’un ennemi.
L’Apocalypse selon Joachim de Flore
Pour bien saisir l’impact de ces prophéties et leur pouvoir de propagation en Allemagne et dans l’Europe méridionale, il faut s’attacher à un personnage du nom de Joachim de Flore. Né vers 1135 d’un notaire calabrais, il consacre de nombreuses années à l’étude des Écritures. Selon lui, les Saintes Écritures, et plus particulièrement l’Apocalypse revêtent une valeur prophétique permettant non seulement de comprendre le sens de l’histoire mais d’en prévoir le déroulement futur. Ainsi, selon la grille de lecture de Joachim, l’histoire de l’humanité se diviserait en trois étapes : après l’âge du Père, qui recoupe l’Ancien Testament, vient l’âge du Fils, qui est aussi celui de l’Évangile. Le troisième âge, inspiré par l’Esprit, verra la naissance d’une Église nouvelle, soumise à un idéal de pauvreté qui durera jusqu’au Jugement dernier. Dans cette perspective historique, l’humanité atteindrait son apogée entre 1200 et 1260, à charge pour un ordre monastique nouveau d’en préparer la voie et à un monarque séculier de châtier l’Église de Rome. Sous sa forme extrémiste, incarnée notamment par le mouvement des franciscains dits spirituels, la tradition joachiniste voit dans le pape la figure de l’Antéchrist qu’il faut dépouiller de son autorité et de ses scandaleuses richesses afin de les distribuer aux pauvres.
Dès lors, rien d’étonnant à ce que Frédéric II, « l’empereur venu de la Forêt-Noire », dont le règne a été marqué par de violents affrontements avec l’Église de Rome, ait pu cristalliser les espérances populaires en l’émergence d’un monarque vengeur châtiant l’Église aux Derniers jours.
Les héritiers de Joachim

Jean Hus sur le bûcher (1415).
Jean Hus sur le bûcher (1415).

Les mythes millénaristes ont alors acquis une portée révolutionnaire, à cent lieues des spéculations intellectuelles de Joachim de Flore.
Il existe néanmoins une filiation directe entre les idées du moine calabrais et le mouvement hussite qui se développa en Bohême à la fin du XIVe siècle. Prédicateur talentueux, doublé d’un universitaire reconnu, Jan Hus s’insurgea contre l’opulence du clergé local, détenteur notamment de la majeure partie des terres agricoles. Prônant l’exigence d’un clergé pauvre, il reprenait les thèses du théologien anglais Wyclif, considéré comme le précurseur de la Réforme, qui s’opposa farouchement à la papauté et dont les idées se propagèrent au-delà des frontières de l’Angleterre. Comme son modèle anglais, Jan Hus proclamait que les chrétiens n’étaient nullement tenus de souscrire aux décrets du Pape, lorsqu’ils étaient contraires aux Saintes Écritures.
L’Église ne pouvait tolérer un tel ferment de contestation : Jan Hus fut arrêté et brûlé comme hérétique en 1415. Loin d’éteindre l’incendie, son exécution marque le signal d’une véritable insurrection tchèque contre le pouvoir ecclésiastique, qui prit souvent des formes extrêmement violentes. En s’efforçant d’endiguer la vague hussite, Rome ne fit que renforcer la fraction radicale du mouvement : les taborites. Ces disciples révolutionnaires de Jean Hus prêchaient l’imminence des derniers jours, en incitant les fidèles à trouver refuge dans certaines villes « élues » ou sur des montagnes, ce qui leur valut leur nom, par référence au Mont-Tabor des Saintes Écritures. La prédication trouva un formidable écho au sein du « prolétariat » urbain et paysan de Bohême qu’une extrême pauvreté rendait plus réceptif aux espérances millénaristes. Les plus radicaux des prédicateurs taborites désignaient comme suppôts de l’Antéchrist tous ceux qui ne rejoignaient pas leurs rangs pour « libérer la vérité ». Se considérant comme les saints des Derniers jours, ils exhortaient leurs fidèles à porter le glaive au-delà des frontières de la Bohême et à constituer « l’armée envoyée à travers le monde entier pour porter les plaies de la vengeance et se venger des nations, de leurs cités et de leurs villes et condamner tout peuple qui lui résistera. Les rois seront leurs serviteurs et toute nation qui n’acceptera pas de les servir sera exterminée ; les Fils de Dieu passeront sur le corps des rois et tous les royaumes qui sont sous le ciel leur seront donnés ».
Bien que soutenu à l’origine par des aspirations purement religieuses, le mouvement taborite ne tarde pas, en raison même de son messianisme militant, à adopter des formes plus nettement sociales et politiques : le Millenium doit être une société sans classe ayant aboli impôts, redevances, fermages et même propriété privée.
Cette expérience de type communiste ne fit pas long feu. Mus par des nécessités économiques, les taborites durent bientôt renoncer aux mesures promulguées dans l’enthousiasme révolutionnaire des premiers jours. Après les coups sévères portés contre lui par le gouvernement de Prague, le mouvement amorce son lent déclin pour disparaître totalement après la chute de la ville de Tabor en 1452.
Quand les anges « aiguisent leur faucille »

Les 4 fléaux de l'Apocalypse.
Les 4 fléaux de l’Apocalypse.

Mais les doctrines taborites ont survécu à l’éradication du mouvement en Bohême. Un siècle plus tard, des paysans, ouvriers et artisans de Thuringe, en Allemagne, s’enflamment à l’écoute des sermons d’un nouveau prédicateur : Thomas Müntzer. Cet érudit, ancien disciple de Luther, abandonne la Réforme en 1520 pour embrasser l’idéologie taborite sous l’impulsion d’un tisserand du nom de Niklas Storch, qui aurait séjourné en Bohême.
Convaincu d’être investi d’une mission prophétique, se présentant comme le « messager du Christ », Müntzer proclame que les empires terrestres approchent de leur fin et que le monde est devenu le royaume du Diable. Pour préparer l’avènement du Millenium, prêtres, moines et chefs impies doivent périr.
Il faut utiliser l’épée pour les exterminer, affirme Müntzer dans le sermon qu’il prononce devant les princes de Saxe préoccupés de connaître le contenu de cette nouvelle prédication. Et afin que cela se passe honnêtement et dûment, il faut que nos pères aimés, les princes, le fassent, eux qui reconnaissent que Dieu est avec nous. Mais s’ils se dérobent à ce devoir, l’épée leur sera arrachée. S’ils résistent, qu’ils soient massacrés sans merci. Au temps de la récolte, chacun doit arracher les mauvaises herbes de la vigne du Seigneur. Mais les anges qui aiguisent leur faucille pour cette tâche ne sont autres que les dévoués serviteurs de Dieu… Car les méchants n’ont aucun droit à vivre, si ce n’est pour autant que les Élus les y autorisent.
Le millénarisme sanguinaire de Thomas Müntzer passe donc par une extermination massive des « gredins impies » que les Élus, recrutés parmi les pauvres et les humbles ont le devoir d’anéantir.
Après avoir pris la tête de la Guerre des Paysans, réprimée dans le sang par l’armée des princes allemands, Müntzer terminera sa carrière de prophète le 27 mai 1525, date à laquelle il fut décapité.
Plus révolutionnaire encore est le mouvement qui s’est enraciné pendant la première moitié du XVIe siècle, dans l’évêché de Münster.
Ses adeptes, qui rejetaient à la fois les luthériens et les catholiques, prirent le nom d’anabaptistes, par référence au second baptême qu’ils avaient coutume de pratiquer. Paisibles à l’origine, les anabaptistes adoptèrent des positions plus radicales à la suite des persécutions dont ils furent les victimes. Ils virent, dans les souffrances qui leur étaient infligées par les puissants, les « douleurs messianiques » qui, dans la tradition apocalyptique, annoncent le Millenium.
Un jeune Hollandais de vingt-cinq ans, prédicateur itinérant fraîchement converti à la cause anabaptiste, gagne Münster dans les premiers jours de l’année 1534. Son nom est Jan Beukels mais il sera plus connu sous celui de Jean de Leyde. Prenant la tête d’un soulèvement populaire, il permet aux anabaptistes de contrôler entièrement la ville, désertée par les riches luthériens que l’ampleur du mouvement terrorise. Les adeptes des cités avoisinantes sont invités à s’installer avec leur famille dans la « nouvelle Jérusalem purifiée de toute souillure » qui seule sera sauvée de la destruction. De nombreux fidèles affluèrent dans Münster, de provinces aussi éloignées que la Frise et le Brabant. Là, Jean de Leyde et les autres prédicateurs du mouvement s’appliquent à instaurer un système strict de communauté des biens, prétendument calqué sur celui de l’Église primitive.
Car, affirmaient-ils, toutes choses devraient être en commun ; il ne devrait plus y avoir de propriété privée et nul ne devrait fournir de travail, mais simplement faire confiance à Dieu.
La fin de la « Jérusalem nouvelle »
Un tel programme, spécialement destiné aux déshérités, ne pouvait qu’attirer dans la « Jérusalem nouvelle » des foules de miséreux. Conscientes des dangers d’une telle agitation sociale, les autorités s’empressent de décréter l’anabaptisme pêché capital, non seulement dans le diocèse de Münster, mais aussi dans le duché de Clèves et l’archevêché de Cologne.
Pendant plus d’un an, la ville va faire face à un siège éprouvant, au cours duquel Jean de Leyde se fait proclamer roi de la nouvelle Jérusalem tandis que ses prédicateurs multiplient les sermons pour convaincre la population que le messie annoncé dans l’Ancien Testament n’est autre que Jean de Leyde. Alors qu’il impose à ses sujets l’austérité et le dépouillement des biens matériels, le nouveau monarque et sa suite vivent dans l’opulence : bijoux, robes luxueuses, trône drapé de tissu d’or. Dans le même temps, la répression s’abat sur ceux que le roi et sa garde rapprochée accusent de « pécher contre la vérité ». En dépit du soutien d’autres anabaptistes qui se rassemblent en Hollande et en Frise pour venir en aide aux assiégés, le blocus de la ville finit par avoir raison des promesses millénaristes de Jean de Leyde : la famine décime la population dont la centaine de survivants, hagards et décharnés, rendent les armes dans la nuit du 24 juin 1535. L’évêque ordonne que Jean de Leyde soit enchaîné comme un ours savant pour être exposé à la foule. Le roi-prophète mourra publiquement sous la torture et son corps ainsi que celui de deux autres chefs anabaptistes sera suspendu dans une cage au clocher d’une église.
De nos jours, le mouvement anabaptiste, sous sa forme pacifique du moins, a survécu partiellement aux États-Unis, dans les communautés baptistes et quakers.

L’Evangile selon saint Jean

Icône représentant saint Jean l'Evangéliste.
Icône représentant saint Jean l’Evangéliste.

Depuis toujours, en fait depuis les premiers temps de l’Eglise, les chrétiens se sont intéressés à l’authenticité des livres saints. Et celui qui paraissait jouir de la plus grande autorité ou du moins qui faisait référence plus que les autres était l’Evangile de Jean. Il faut dire que la tradition et les plus grands dignitaires de l’Eglise primitive font référence à cet Evangile, en citant des passages entiers ou, mieux, affirmant que l’apôtre saint Jean, le « disciple que Jésus aimait » était bel et bien l’auteur de cet écrit. Le « Canon de Muratori », écrit à Rome en 180, révèle que « l’Evangile de Jean a été rendu public et remis aux églises par Jean lui-même, de son vivant, d’après ce que dit Papias de Hiérapolis ». Or, Papias est reconnu comme un disciple de Jean. La longévité de l’apôtre est d’ailleurs un allié précieux : elle lui a permis de connaître bien des penseurs de l’Eglise, de participer, non plus à une Eglise en devenir, comme Pierre ou Paul, mais à une Eglise avec qui il faut déjà compter ; une Eglise pourvue, non seulement d’évangélisateurs et de convertis, mais aussi d’une hiérarchie reconnue et établie. Et c’est son témoignage direct qu’il livre alors à ceux qui n’ont pas connus le Christ mais qui croient en la divinité du Nazaréen.
L’histoire, elle aussi, confirme l’authenticité de cette affirmation et Tertullien, qui écrit au Iie siècle, affirme même que l’évêque saint Polycarpe a été sacré par Jean lui-même. L’histoire le dit et la tradition le confirme comme le confirme l’étude même de cet évangile à nul autre pareil. En effet, alors que les trois premiers évangiles rapportent les faits et gestes du « Maître », l’Evangile de Jean semble vouloir non pas raconter, mais convaincre. Il n’est pas là pour relater une histoire, mais pour faire office de catéchisme. Au point, d’ailleurs, que certains érudits pensent que Jean aurait écrit son Evangile après les trois autres -la dénomination de « quatrième évangile » ne serait pas alors de pure forme- afin de palier à certaines de leurs faiblesses, à certains de leurs manques. Une oeuvre doctrinale inspirée, qui fait la part belle à la Trinité, raison pour laquelle, sans doute, cet Evangile se verra en but aux attaques de toutes sortes.

Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre).

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153).

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile.

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange.

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.

Le « marteau des sorcières »

Une sorcière, d'après une gravure du XVIe siècle.
Une sorcière, d’après une gravure du XVIe siècle.

Dire que les sorcières ont fait l’objet d’une véritable chasse semble être un euphémisme. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui associent volontiers cette chasse à un rejet des femmes, de la condition féminine elle-même. Une chasse qui n’est évidemment menée que par une Eglise médiévale -et donc par définition obscurantiste- et misogyne. Outre le fait que l’Eglise a toujours été l’inverse d’une communauté misogyne -la légende de la reconnaissance tardive de l’existence de l’âme féminine n’étant justement qu’une légende-, ce n’est pas au Moyen Âge que va se jouer, pour les sorcières, la période la plus sanglante de l’histoire de la sorcellerie mais au XVIe siècle. Certes la sorcellerie avait été fortement condamnée ; elle avait été dénoncée par les théologiens et les inquisiteurs. Mais les condamnations faisaient alors figure d’exception et, parce que la sorcellerie avait fini par être associée à l’hérésie -sous l’impulsion de Conrad de Marbourg-, les peines étaient avant tout d’ordre spirituel. En réalité, c’est au paganisme qu’elle devrait être associée ; un paganisme qui est à l’origine des sorcières et de la pratique de la sorcellerie.
Qu’il s’agisse du monde greco-romain ou du monde celte et germanique, on sait que la magie était une activité reconnue. La bonne "magie", qui consistait en une observation de la nature et en une union avec cette nature est un héritage direct des religions primitives de ces peuples ; des religions naturelles, dans lesquelles la terre et ses trésors fait office de divinité primordiale. Une magie qui engendrait une connaissance approfondie des phénomènes naturels et qui allait entraîner un dévoiement de cette connaissance pour des fins nettement moins avouables : le commerce de potions, assassines ou abortives, vont dès lors distinguer la bonne magie de la sorcellerie ou plutôt la bonne sorcellerie de celle qui sert à soumettre les autres, à retirer la vie. De fait, c’est ainsi que la sorcière "classique" apparaît ; c’est également pour cela qu’elle est condamnée.
La loi salique prévoit ainsi 2050 deniers d’amende à la sorcière qui sera convaincue d’avoir pratiquée un avortement ; le code wisigoth préfère les peines corporelles -fouet, tonte- mais tous condamnent. Et le temps sera loin d’améliorer les choses : plus il passe plus la sorcellerie paraît négative et, surtout, plus il y a association des pratiques magiques à caractère thérapeutique avec les envoûtements, la soumission des autres. Une volonté de soumission qui est aussi, à la même époque, assimilée au diable. Et c’est bien normal car qui, à part Satan, tente de soumettre l’homme à sa volonté, de la diriger et de le détourner à sa guise ? C’est ainsi que se jouera la diabolisation des sorcières ; dans une démarche somme toute naturelle qui est la même que celle des hérétiques, également dans la démarche de se détourner et de détourner de Dieu. D’où l’implication de l’Inquisition -dès lors qu’elle est mise en place bien sûr- et d’où la différence de traitement des sorcières et magiciennes. Car comme pour les hérétiques, les peines seront rarement physiques, encore plus mortelles, dès lors que l’Eglise va prendre les choses en main. Une différence de traitement qui n’était pas nouvelle d’ailleurs et que Léon VII, pape au Xe siècle, assume parfaitement lorsqu’il précise que "si la loi frappe de mort ses derniers [les magiciens], la justice ecclésiastique leur laisse la vie afin qu’ils fassent pénitence. Sept ans de pénitence pour cause d’enchantement, trois ans de jeûne pour celui ou celle qui cueille des herbes : voilà à quoi s’exposent les sorcières !

Détail d'un fameux Sabbat de sorcières.
Détail d’un fameux Sabbat de sorcières.

En réalité, il y a une réelle distinction de traitement entre la sorcellerie "naturelle", celle des charmes et des potions ; et la sorcellerie d’inspiration satanique, qui, elle, relève clairement des tribunaux ecclésiastiques. Mais qui dit satanique ne signifie pas obligatoirement bûcher. De fait, l’Eglise va se révéler étonnement clémente pour les " enchanteurs " affiliés à Satan… pour la bonne et simple raison qu’elle reconnaît l’absence d’engagement réelle des personnes en question, qu’elle reconnaît le phénomène des "doubles". Abondamment développé par Claude Lecouteux, spécialiste de la civilisation médiévale dans ses aspects les plus hétérodoxes, il apparaît que les plus grands théologiens de l’époque insistent sur l’illusion de l’alliance avec le diable. Une illusion qui est particulièrement mise en avant dans les descriptions de Sabbat de sorcières ; une illusion qui est fruit du travail du diable et qui fait de la sorcière ou du sorcier -bien que les femmes soient plus souvent évoquées- avant tout une victime.
Si dans cette sombre affaire la Moyen Age se révélera relativement clément, la fin du Moyen Age et la Renaissance vont se faire nettement plus agressives. Les pactes diaboliques, les envoûtements, les sabbats auraient-ils été plus nombreux ? Un parallèle entre la multiplication de ces affaires et le désespoir de plus en plus grand des peuples -la grande peste marque généralement un tournant dans la perception de la mort et du religieux lui-même- est-il incongru ? L’apparition de l’ésotérisme, de la nécromancie, de l’alchimie datent de cette même période et vont de paire avec le phénomène magique et avec l’accentuation de son caractère satanique. Fini le temps de la magie simple et humaine ; voici le temps de la magie noire et de son cortège de phénomènes infernaux. Désormais, la magie est quasiment un acte de rébellion ouverte contre Dieu, contre l’Eglise aussi, d’où la multiplication des écrits religieux sur ce phénomène, d’où peut-être aussi la fin de la clémence ecclésiale. De fait, les fameux bûchers datent bien de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, époque où ils atteindront une ampleur inégalée…

Les multiples « visages » du gnosticisme

Tableau intitulé :
Tableau intitulé : "les larmes de saint Pierre", Pierre étant le chef historique de l’Eglise.

Dès les premières années après la mort du Christ, certaines doctrines ou croyances vont secouer l’Eglise, éloigner d’elle certains fidèles. Mais ce que l’on considère comme une des premières hérésies apparaît plus comme une philosophie que comme une doctrine, comme une déviance que comme une hérésie. Le gnosticisme -du nom de gnôsis, connaissance, en grec- est un courant de pensée, une philosophie résultant de la rencontre des cultes orientaux païens, de la philosophie hellénistique, du monothéisme juif et, ensuite, du christianisme. C’est sans doute ce qui explique, en grande partie, l’extraordinaire variété de courants au sein du gnosticisme. S’étant d’abord développé en parallèle avec le christianisme, cette "philosophie religieuse", si l’on peut la nommer ainsi, va finalement se lier à lui, s’y intégrer au point de devenir une hérésie chrétienne. Ou plutôt "des hérésies" chrétiennes, car, comme il a été dit plus haut, la variété de ses courants va se retrouver dans sa dimension chrétienne et donc dans le nombre de courants hérétiques influencés par la pensée gnostique.
De fait, malgré la complexité du "monde gnostique", malgré la diversité de courants que l’on dénombre, on peut distinguer un fond commun.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pu créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise.
La question des deux principes, celui du Bien et celui du Mal, était déjà présente chez les Esséniens, une secte juive adepte de la pauvreté et de la stricte observance de la Loi. Elle apparaît également chez Simon le Magicien -ou le Samaritain- dont les Actes des Apôtres nous rapportent les faits et gestes. Selon saint Irénée (IIe siècle), qui se distinguera dans la lutte contre les gnostiques, Simon croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie et influencer nombre de communautés judéo-chrétiennes. Mais si Simon n’est pas gnostique, ses disciples, les Simoniens, le sont totalement. Et pour eux, comme pour tous les gnostiques, la question de la dualité du monde, celle des deux principes va se faire plus pertinente que chez Simon.
Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et créa une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. C’est ce qu’accomplit le Christ, être d’exception uni à un éon supérieur -donc proche de la perfection divine. La rédemption est donc bien réelle, c’est cette libération du monde, mais elle n’est plus due aux souffrances, à la Passion et à la mort du Christ, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
On le voit, la doctrine gnostique n’a plus guère de lien avec celle professée par l’Eglise. De déviante, elle est devenue étrangère au christianisme et finalement hérétique. On date de 70 le passage des Simoniens dans le "camp" de l’hérésie. De fait, de simplement déviante, la doctrine simonienne et, plus largement, gnostique est devenue totalement étrangère à celle professée par l’Eglise. Et de fait, si Simon le Magicien s’attache avant tout à la question de la création, il ne se lance pas dans une réflexion sur la divinité elle-même pas plus que sur l’Incarnation et la Rédemption. Il en semble pas mettre en doute la personne de Jésus pas plus que sa divinité. Par contre, les gnostiques "purs", pourrait-on dire, remettent totalement en cause la personne divine du Nazaréen. Certes, il demeure le Rédempteur, mais il n’est plus Dieu incarné ; il n’est pas le Fils de Dieu, tout juste un "être d’exception" dont le corps sert de réceptacle à un éon supérieur. Un peu comme une possession en fait.
On le voit, c’est la différence de croyance en la personne du Christ qui fait la différence entre la déviance et l’hérésie. C’est cette même différence que l’on retrouve dans différentes hérésies influencées par le gnosticisme, qu’elles soient nées dans les milieux judéo-chrétiens ou proprement chrétien.

Les saints des derniers jours

Brigham Young (1801-1877)

Le 24 juillet 1847, arrive sur les bords du lac Salé une longue caravane de pionniers. Ils viennent de parcourir quelques mille sept cents kilomètres, fuyant la colère des « Gentils » et abandonnant le corps de leur premier prophète, Joseph Smith junior.
C’est à l’âge de quinze ans que Smith a une première vision du dessein de Dieu à travers le Livre de Mormon, découvert grâce à l’ange Moroni. En 1827, il fonde « l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », annonçant l’avènement prochain d’un règne terrestre de Dieu, que lui, Smith, doit préparer en soumettant le monde. Peu à peu, Smith devra abandonner ses prétentions -il se présentera tout de même à la présidence des États-Unis et se contentera de fonder Nauvoo, la « nouvelle Jérusalem ».
Fuyant la persécutions des autres communautés, les mormons, dirigés par Brigham Young, s’installent donc à Salt Lake City, faisant de l’Utah un État totalement indépendant du reste des États-Unis. Young promulguera, en 1852, le dogme de la polygamie, déjà annoncé par Smith et qui avait occasionné une première scission dans l’Église des saints des derniers jours. Ce n’est d’ailleurs que cinquante ans plus tard, quand les mormons auront décidé d’abandonner -officiellement du moins- la polygamie, qu’ils pourront être admis dans l’Union.

L’iconoclasme ou la question des images

La Vierge, mère de Dieu (détail d'une icône).
La Vierge, mère de Dieu (détail d’une icône).

Sur certaines images saintes, révèle le canon 82 du concile œcuménique In Trullo (691-692), est représenté un agneau désigné du doigt par saint Jean Prodome (Baptiste), qui nous a été transmis comme une figure de la Grâce et qui annonce, selon la Loi, le véritable agneau, le Christ notre Dieu. Ces anciennes figures et ombres transmises à l’Église, nous les vénérons comme des symboles et des préfigurations de la vérité mais nous leur préférons la Grâce et la Vérité elles-mêmes, que nous accueillons comme la réalisation de la Loi. C’est pourquoi, afin que l’on représente à la vue de tous, même en peinture, ce qui est achevé, nous ordonnons qu’à partir de maintenant soient représentés sur les images, au lieu du type ancien de l’agneau, les traits humains du Christ, « l’agneau qui ôte les péchés du monde ».
Véritable rupture avec la symbolique des premiers siècles et, comme le précise à plusieurs reprises le canon pré-cité, avec la tradition juive, le culte des images -ce ne sont pas encore des icônes- ne cessera de grandir durant tout le VIIe siècle. Parallèlement, leur pouvoir va également en augmentant au point que, précise Gilbert Dagron, spécialiste de la question, « l’image se substitue au saint absent » ; « elle multiplie à volonté sa présence et communique son pouvoir miraculeux à ce qui l’environne ou la touche, à la matière qui la constitue ». Et en effet, de simple moyen d’apostolat, l’image va rapidement atteindre le rang de reliques… Un débordement cultuel qui, par réaction, engendrera un mouvement inverse, de rejet : l’iconoclasme.
À l’origine de la querelle iconoclaste, il n’y avait qu’un débat, pas même théologique, sur les pratiques de dévotion entre le patriarche de Constantinople, Germain, et l’évêque de Nakoléia, Constantin. Ce dernier, se basant sur l’Ancien Testament -« Tu ne feras pas d’idole ni aucune image de ce qui est dans les cieux » voit-on dans le Deutéronome et « Vous ne ferez pas d’idoles et vous ne vous érigerez pas de statues ni de stèles » selon le Lévitique- refusait non seulement le culte des images mais également celui des saints, dans lequel il voyait une résurgence du polythéisme. Les reproches de Constantin n’étaient d’ailleurs pas nouveau et on trouve un écho de sa critique chez Eusèbe de Césarée, qui refusera d’envoyer à la sœur de Constantin une image du Christ, « Dieu n’ayant pas de visage », ou chez Épiphane de Chypre qui, selon ses propres écrits, n’hésita pas à déchirer un portrait du Christ exposé dans une église de Palestine.
Le patriarche de Constantinople devait défendre le culte des saints de manière succincte mais convaincante. Son argumentaire, quant à lui, joue sur les hérésies christologiques qui ont bouleversé l’Église aux siècles précédents : représenter le Christ en tant qu’homme et non plus comme un symbole, c’était réaffirmer haut et fort l’humanité du Christ, mise en doute par tant d’hérésies. Quant au culte des saints, il ne faut voir là qu’un moyen d’apostolat, un modèle donné aux chrétiens.
L’argumentation du patriarche ne suffira pourtant pas à ramener l’évêque de Nakoléia à ses vues. Et il n’était pas le seul, le rejet du culte des images ayant déjà d’ardents prosélytes en Asie Mineure, à Constantinople même et… dans l’entourage de l’empereur. Et il semble bien que, déjà en 726, Léon III ait fait siennes les théories iconoclastes. Tout cela n’était cependant que du domaine de la discussion… Il n’allait pas tarder à être affronté à la réalité
Selon la Chronique de Théophane, dès le début, Léon III « commença à parler de la destruction des saintes et vénérables images ». Il attendra quand même quatre ans, sans doute dans l’espoir de voir le patriarche céder devant l’argumentaire iconoclaste. Ce n’est donc qu’après avoir perdu tout espoir de le convaincre que l’empereur décida de convoquer une réunion publique et de prendre très officiellement position contre le culte des images. La démission consécutive de Germain allait laisser le champ libre au souverain qui, ayant placé une de ses créatures -Anastase- au patriarcat, va promulguer toute une série d’édits interdisant les images.
La réaction de Rome dans tout cela tiendra plus de l’agacement devant l’omnipotence impériale et l’indépendance du patriarcat. Et si l’évêque de Rome prend ferment parti, dès ce moment, en faveur du culte des images, c’est plus pour prendre le contre-pied du double pouvoir byzantin que par conviction profonde. C’est sans doute pourquoi aussi il n’y aura de véritable réflexion sur ce culte qu’à la seconde querelle iconoclaste.
Et si les iconophiles, ou reconnus comme tels, n’approfondissent pas vraiment la question, ce n’est pas le cas des iconoclastes, fortement encouragés par le successeur de Léon III, Constantin V. Consacrant les premières années de sa vie à combattre, avec succès, les musulmans, Constantin se lance, vers 750-752, dans un vaste mouvement d’apostolat de l’Empire. Fortement opposé au culte des images, il encourage cependant les discussions publiques et rédige lui-même des Interrogations qui formeront la base de la théologie iconoclaste.
Véritable roi-prêtre, comme il se définit lui-même, Constantin V ira très loin dans la réflexion sur l’image. En conclusion, il apparaît que, pour lui, la seule image véritable, et donc pouvant faire l’objet d’un culte, est celle de l’eucharistie. Toute représentation humaine reviendrait même à nier la double nature christique -l’humaine étant la seule apparente- et qu’une double représentation -pour justement rappeler l’existence de deux natures- induirait, à la longue, la présence d’une quatrième personne de la Trinité.
On le voit, la réflexion de Constantin est directement inspirée par la crise des hérésies christologiques des siècles précédents. Tout a été dit, selon Constantin, aussi gardons-nous de tout faux-pas, de toute représentation, celle-ci pouvant porter à confusion.
À la suite de ces écrits, Constantin V, véritable tête pensante de l’iconoclasme, réunit un concile « œcuménique » où ne seront présents ni l’évêque de Rome ni les patriarches orientaux. Le concile iconoclaste d’Hiéréia (754) condamne donc les principaux iconophiles -le patriarche Germain et le grand défenseur des images, saint Jean Damascène- et confirme la « doctrine » iconoclaste, largement inspirée, on s’en doute, par l’empereur lui-même.
Cette doctrine refuse les images du Christ, tout en reconnaissant que l’eucharistie n’est pas la seule représentation valable du Fils de Dieu. Quant aux images de la Vierge Téotokos ou des saints, si elles sont théologiquement valables, sont bien loin de retranscrire la sainteté de leur modèle :
La vraie image des saints, conclue Gilbert Dagron pour les iconoclastes, est à chercher dans la lecture de leur vie et de leurs exploits…
Enfin, le pouvoir d’intercession de la Vierge et des saints, celui des reliques sont réaffrimés.

Le Christ (détail d'une icône).
Le Christ (détail d’une icône).

Cela n’empêchera cependant pas les débordements, consécutifs à « la chasse aux images » entreprise par Constantin V au lendemain du concile d’Hiéréia.
En 787, rapporte Gilbert Dagron, devant le concile de Nicée II, le patriarche Tarasios parle de mosaïques arrachées, de peintures blanchies à la chaux, d’icônes, évangiles et objets consacrés détruits ; devant la même assemblée, le diacre Démétrios déclare avoir constaté à Sainte-Sophie la disparition de deux livres enluminés et en montre un troisième où les images ont été découpées…
Les reliques, en faveur desquelles le concile s’était pourtant prononcé, subiront, dès 760, un sort équivalent.
Parallèlement à ces actions contre les objets, l’empereur se lance également dans une sanglante persécution des iconophiles. Les moines, soupçonnés de corrompre le peuple et de lui inspirer une trop grande dévotion envers les images, seront particulièrement touchés au point que l’idéal et l’institution monastiques mêmes seront finalement l’objet de l’ire impériale.
Cette dérive, particulière à Constantin V, sera circonscrite dans le temps mais l’iconoclasme lui-même va perdurer sous le règne de ses successeurs… et, avec lui, la controverse.
Les partisans du culte des images se déploient et montent enfin au créneau. Mettant en avant l’aspect vétéro-testamentaire de l’iconoclasme, ils voient, dans l’Incarnation même, une justification de l’iconophilie. Ce seront, entre autres, les arguments de saint Jean Damascène, moine du monastère de Saint-Sabas et, nous l’avons dit, principal polémiste de l’iconoclasme -il est notamment l’auteur de trois Discours aux calomniateurs des images. Dans ces écrits, si la recherche théologique est minime, Jean Damnascène élabore « une argumentation opposable terme à terme à celle des iconoclastes », en une véritable compilation traditionnelle et doctrinaire.
Autrefois, conclue-t-il, Dieu n’avait jamais été représenté en image, étant incorporel et sans visage. Mais puisque Dieu a été vu dans la chair et qu’il a vêcu parmi les hommes, je représente ce qui est visible en Dieu. Je ne vénère pas la matière mais le créateur de la matière, qui s’est fait matière pour moi et qui a daigné habité dans la matière et opérer mon salut par la matière. je ne cesserai de vénérer la matière par laquelle m’est advenu le salut. Mais je ne la vénère pas comme Dieu…
C’est sur ce genre d’argumentaire que se basera plus tard le concile de Nicée II, réuni à l’initiative de l’impératrice Irène, qui condamne l’iconoclasme.

Au cœur du catharisme

Stèle discoïdale représentant une
Stèle discoïdale représentant une " croix " cathare.

Parce qu’elle a été la cause première de la naissance et du développement de l’Inquisition, l’hérésie cathare tient une place toute particulière dans l’histoire de l’Église. Et parce qu’elle a vu la destruction de la noblesse du Sud et du pouvoir des comtes de Toulouse, elle tient une place particulière dans l’histoire de France. Mais, alors que l’on se complaît à ne voir que les bûchers où périrent les cathares, on oublie bien souvent ce qu’était réellement cette religion, les rites qu’elle avait adoptés ou même la doctrine qu’elle enseignait. C’est pourtant cette connaissance de la religion cathare qui, seule, permet de comprendre ses origines, son expansion et son anéantissement final.
On admet généralement que le catharisme est issu d’une autre secte hérétique bulgare : celle des bogomiles. Apparus au milieu du Xe siècle dans l’Empire byzantin, les bogomiles, aux dires de Cosmas qui leur a consacré, en 970, tout un traité, étaient les disciples du pope Bogomil -ou Théophile. Ils pratiquaient l’ascétisme et l’austérité, rejetaient le culte des images ou de la croix et niaient toute valeur aux sacrements. Seule, pour eux, comptait l’imposition des mains et, poussant à son extrême le dualisme qui apparaît dans certains passages de l’Évangile, ils voyaient le monde comme une création de Lucifer.
Des Apôtres du Christ aux Albigeois
De fait, les bogomiles apparaissent comme les ancêtres directs des Apôtres ou Pauvres du Christ que l’on retrouve en Rhénanie au milieu du XIIe siècle puis en Languedoc, où ils reçurent le nom d’Albigeois ou encore de Cathares -terme qui est en réalité une invention moderne. Cette contre-Église bogomile ou des Apôtres s’était répandue dans toute la France ainsi qu’en Flandre, en Rhénanie, on l’a vu, dans l’Empire byzantin et enfin dans les Balkans. Elle est le fruit d’un vaste mouvement de contestation qui, dès le XIe siècle, en Europe occidentale, est évoqué épisodiquement au détour d’une chronique. Et c’est ainsi qu’un chroniqueur évoque la condamnation de douze moines de la ville d’Orléans qui rejetaient la nature humaine du Christ, le sacrement de l’Eucharistie et ne pratiquaient qu’un seul sacrement, par imposition des mains, « qui lave de tout péché et remplit du don du Saint-Esprit ». C’est là la définition exacte du consolamentum pratiqué par les Albigeois.
Mais, la situation en Languedoc a ceci de particulier que cette contre-Église vivait et enseignait ouvertement, au point qu’un concile se tint, en 1167, à Saint-Félix-en-Lauragais, près de Toulouse. Le concile de Saint-Félix témoigne également de l’incroyable expansion de la doctrine cathare en Languedoc, plus que dans les autres régions d’Europe occidentale. En effet, l’objet de cette assemblée était de créer dans le Languedoc, en plus de l’évêché d’Albi, ceux de Toulouse, de Carcassès et d’Agen, alors que les autres régions de France ne formaient, à elles toutes, qu’un seul évêché…
Les raisons d’un succès
Les raisons expliquant le succès de la doctrine cathare sont multiples mais la première est, à n’en pas douter, le fait que les Parfaits utilisaient la langue vulgaire pour leurs prédications comme pour lire l’Évangile. Et les protestants, au XVIe siècle, auront le même succès… pour la même raison. En Languedoc, un autre phénomène va jouer : l’engouement de la noblesse pour cette nouvelle doctrine.
La noblesse d’Occitanie frondait déjà plus ou moins ouvertement contre l’Église de Rome, la critiquant et la raillant. Quelques seigneurs avaient même détourné à leur profit la dîme ecclésiastique, jugeant sans doute que clercs et moines étaient suffisamment prospères. Par contre, les Albigeois ne demandaient pas la moindre dîme, se désintéressaient totalement du pouvoir politique et laissaient volontiers la noblesse languedocienne se plonger avec bonheur dans la pratique -pas toujours intellectuelle- du fine amor. Et c’est cette noblesse qui va faire le succès de la doctrine des Albigeois, y adhérant ou la protégeant tout au long du XIIe siècle.
Contrairement aux pays du Nord, les bourgades du sud de la France s’étaient élevées autour du château seigneurial et c’est l’ensemble qui était fortifié. On ne peut donc pas parler de châteaux forts mais plutôt de villages fortifiés, de castrum, où se mêlaient toutes les couches sociales. C’est donc dans ces castrum que les Albigeois, protégés par les seigneurs du lieu, ont ouvert leurs maisons de prière, des sortes de couvents dans le monde. La population toute entière pouvait ainsi constater, par elle-même, l’ascétisme des Parfaits et des Parfaites et assister, si elle le désirait, à leurs prédications.
L’enfer sur terre

Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).
Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).

La doctrine cathare est dualiste, de même que celle de nombreuses hérésies depuis les premiers siècles de l’Église. De tout temps, les chrétiens se sont interrogés sur la notion du Bien et du Mal. Comment, alors que Dieu est tout-puissant, pouvait-Il tolérer l’existence même du mal ? La doctrine cathare est née de cette interrogation. Et la réponse qu’elle donne apporte une vision du monde tout autre.
Selon la doctrine cathare, il n’y a pas un monde, mais deux, celui du Bien et celui du Mal, et deux dieux, Dieu le Père, le même que celui dont parle le Christ dans les Évangiles, qui est le Dieu du Bien, et un dieu du Mal, personnifié par Lucifer.
Dieu, le dieu du Bien pour être plus précis, a créé l’âme, les cieux, les esprits. Le dieu du Mal règne sur la terre, la matière, le corps, bref sur tout le monde visible. Donc le monde, le monde humain, n’est pas de Dieu. Il ne s’en préoccupe pas et n’y détient aucun pouvoir.
Les hommes, quant à eux, sont des anges déchus, emprisonnés dans des enveloppes de chair et qui attendent d’être délivrés de ce corps, objet de souffrance et symbole du Mal. En clair, pour les cathares, l’Enfer est sur terre !
La religion albigeoise ne nie donc pas l’existence du Christ ou des Évangiles -ils se désignent d’ailleurs du nom de Bons Chrétiens- mais selon elle, le Christ n’est pas venu réellement sur terre, il n’avait qu’une apparence de corps. Il n’était pas là pour souffrir et mourir sur la croix en vue de racheter le monde mais plutôt pour annoncer la délivrance prochaine, c’est-à-dire la mort du corps et la libération de l’âme qui, ainsi, retrournera au Paradis, monde du Bien qu’elle n’aurait jamais dû quitter. De fait, les cathares nient toute réalité au Saint Sacrifice de la messe qui devient pour eux un simple partage du pain en souvenir de la Cène. Ils nient aussi le libre arbitre et prêchent la doctrine de la prédestination.
Du « melioramentum » au « consolamentum »
Du fait de leur doctrine, les cathares n’ont laissé aucun vestige : ni croix, ni église, ni icône, tout ce qui est visible étant, par nature, mauvais.
On sait cependant quelle était leur manière de vivre, quels étaient leurs rites, notamment grâce aux procès des inquisiteurs qui constituent la source principale dont nous disposions.
L’adepte -ou même le simple croyant- montrait son adhésion à la doctrine cathare à travers le melioramentum, formule par laquelle il exprimait son respect pour un Parfait et demandait sa bénédiction. Très simple, ce rite consistait en trois génuflexions successives, suivies d’un baiser de paix. Quand le croyant adhérait à l’église cathare, il recevait le consolamentum qui lui permettait de passer de l’état de laïc à celui de Parfait ou de Bon Homme. Ce « baptême » cathare était également une « ordination » et une absolution des péchés et se faisait par simple imposition des mains -l’eau est matière, donc mauvaise. Dès lors, le Parfait -homme ou femme, le clergé cathare n’excluant pas le sacerdoce féminin- devient un représentant de l’Esprit Saint chargé de donner à son tour le consolamentum et d’enseigner la doctrine cathare.
Des ascètes au milieu du monde
Une fois reçu le consolamentum, le Parfait doit s’astreindre à une vie d’abstinence et de continence.
En effet, le Parfait devait s’abstenir de consommer des aliments gras, sauf l’huile et le poisson. Il ne mangeait ou ne buvait donc ni lait, ni fromage, ni aucun laitage, ni œufs, ni viande. La raison de cette abstinence ? Viande et œufs étaient les fruits d’un acte de fornication…
En plus de ces règles quotidiennes d’abstinence, les Parfaits suivaient trois carêmes de quarante jours chacun par an. Au cours de ces carêmes, la première et la dernière semaine, ainsi que les lundis, mercredis et vendredis, ils ne consommaient que du pain et de l’eau. Le peu de nourriture qu’ils cuisinaient était préparé selon un rite dont on ignore tout, si ce n’est que les ustensiles devaient être lavés cinq fois.
Les Parfaits vivaient à deux au moins, ce qui permettait ainsi une surveillance mutuelle dans l’application des règles d’abstinence. Le Parfait ne devait pas non plus mentir, ni jurer, ni tuer, pas même les animaux -à l’exception du poisson, on ne sait pourquoi.
À l’heure de la mort
On comprend aisément qu’un tel mode de vie ait fait l’admiration des populations, sans que, pour autant, ils demandent le consolamentum tout de suite.
En fait, il apparaît que, souvent, ceux qui étaient favorables aux cathares demandaient le consolamentum au moment de la mort. Ils quittaient ainsi le monde purifiés de leur péchés et Parfaits ! Mais si jamais celui qui avait reçu le consolamentum pendant son agonie guérissait, il devait ensuite vivre comme un Parfait. Ce principe n’eut cependant que peu d’application réelle. Effectivement, tout adepte qui avait reçu le consolamentum devait ensuite pratiquer l’endura, soit un jeûne de quarante jours. Pour un homme blessé ou malade, cet endura le conduisait inexorablement à la mort.
Un danger pour la société

Philippe II Auguste (1165-1223).
Philippe II Auguste (1165-1223).

Retour à la doctrine des Apôtres, pureté et ascétisme : voilà qui pouvait attirer les foules. Mais la doctrine cathare représentait aussi un réel danger pour la société féodale, avant même d’être un danger pour l’Église. En effet, parce qu’ils tenaient tout ce qui est matière, corps compris, comme fruit du Diable, les cathares préconisaient la continence sexuelle, ce qui pouvait, si cette religion s’était étendue, conduire à une très nette diminution de la population.
Outre l’aspect démographique, le fait que les cathares ne juraient jamais et refusaient ce qui était « du monde », excluait, de fait, l’hommage-lige ou la parole donnée à un suzerain. Certes, la noblesse occitane appréciait de voir les Parfaits refuser d’intervenir en politique ou d’acquérir du pouvoir. Mais comme cette doctrine impliquait également le refus de toute hiérarchie et de toute justice civile, elle ne pouvait qu’inquiéter très fortement la société féodale. Pourtant, la raison première de la croisade des Barons du Nord n’est même pas à rechercher dans ces deux aspects. Si Philippe Auguste a permis cette « croisade », c’est avant tout parce qu’il désirait soumettre les seigneurs occitans. Et la meilleure manière de les soumettre n’était-elle pas de les anéantir ? Profitant de l’occasion, il a lancé les seigneurs du Nord sur l’Occitanie et ces derniers feront bon usage de sa bénédiction : les seigneurs seront  tués, les fiefs accaparés et leurs filles ou leurs épouses mariées de force ou « fécondées » pourrait-on dire afin qu’émerge une nouvelle féodalité, toujours aussi riche mais moins désireuse d’indépendance. La fin des Parfaits n’aura été que l’excuse pour voir celle de l’indépendance occitane…