Le droit du bon droit

Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères françaises, co-fondateur de Médecins sans Frontières.
Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères françaises, co-fondateur de Médecins sans Frontières.

Depuis des années, certains politiques –parmi lesquels l’actuel ministre des Affaires étrangères français- se sont faits les chantres du droit d’ingérence. Un « droit » qui, par nature, implique de se substituer à une autorité existante, dans un pays autre, afin de lui dicter quelques mesures de bonnes conduites. Toute la question est alors de savoir quels sont les critères de bonne conduite, les bonnes valeurs ? Qui définit le bon du mauvais ?
L’affaire de l’Arche de Zoé met en exergue ce problème, au point que désormais nombre de politiques, journalistes ou faiseurs d’opinion se la posent ouvertement. Car même si, dans ce cas précis, les faits sont poussés à l’extrême, l’ensemble de cette affaire repose clairement la question de l’ingérence et surtout des critères justifiant cette ingérence. Des critères qui n’ont jamais été définis et qui, de fait, dépendent entièrement de l’interprétation que l’on fait du bien et du mal, du bon et du mauvais, du confort et de l’inconfort, de l’admissible et de ce qui ne l’est pas. Les déclarations du fondateur de l’Arche de Zoé sont, sur ce thème, un véritable cas d’école lorsqu’il justifie son action sur le « il n’y a qu’à voir comme ils vivent » ! On croit rêver. C’est exactement comme si un Américain débarquait dans une famille française et décidait d’enlever ses enfants aux parents sous prétexte que la maison n’est pas assez chauffée, les vêtements pas assez « mode » et les ados pas assez ronds.
La question est alors de savoir si le monde entier doit vivre sur les mêmes bases matérielles, intellectuelles et spirituelles. Actuellement, ce n’est pas le cas, mais l’uniformisation du monde et du mode de vie sont-elle nécessaires ? Comme le rappelait fort justement l’historien Jacques Marseille dans une émission de radio du 3 novembre au matin, la colonisation a commencé avec de bons sentiments. Avec le désir d’imposer à d’autres pays, d’autres cultures celle des occidentaux, sous prétexte que ces derniers la considéraient comme le summum de l’aboutissement intellectuel. Avec le désir de faire partager le savoir, les découvertes, la spiritualité…
Imposer, serait-ce la meilleure des valeurs, c’est nier aux autres tout système de pensée propre. C’est nier sa liberté d’être humain, exactement comme Robespierre et Saint-Just voulurent imposer leurs idéaux par la Terreur. Pourtant, ils ne rêvaient jamais que d’égalité…

Victoire de Navarin

En Grèce, en Grèce ! adieu vous tous ! il faut partir !…
En Grèce, ô mes amis ! vengeance ! liberté !

Quand en avril 1822 l’armée turque réprime dans le sang la révolte des habitants de l’île de Chio, les poètes, les artistes européens se mobilisent. Les massacres de Chio, qui ont fait plus de vingt mille victimes, sont un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance que la Grèce mène contre la Turquie.
La cruauté montrée par les Turcs indigne toute l’Europe  qui se prend alors d’une passion sans limite pour la Grèce. Les intellectuels, les journalistes ainsi que les poètes férus d’orientalisme tel Byron font pression pour que les gouvernements interviennent. Leur action est telle que, en juillet 1827, l’Angleterre, la France et la Russie exigent, conjointement, l’autonomie de la Grèce.
Le 20 octobre 1827, les navires européens écrasent les flottes turque et égyptienne à Navarin. L’Empire ottoman, obligé de céder, reconnaît l’indépendance de la Grèce, en 1830.

Le piège de l’éternelle France-Afrique

Idriss Déby, président du Tchad.
Idriss Déby, président du Tchad.

Décidément, rien ne change. La grâce et la libération des Français de l’Arche de Zoé par le président tchadien Idriss Déby en est, une fois encore, la preuve évidente… Car qui doutait de cette issue ? Sincèrement, pas grand monde, pas même les protagonistes et leurs avocats. Pas même le président de la République, Nicolas Sarkozy, qui relègue ainsi allègrement ses désirs de "politique de rupture" entre la France et l’Afrique au rang des pieux souvenirs. La "France-Afrique de papa" est toujours là et bien là, n’en déplaise à Jean-Marie Bockel qui aura payé de sa place ses déclarations sécessionnistes.
Au delà de l’affaire judiciaire, de la tromperie voire de l’escroquerie, l’affaire de l’Arche de Zoé n’est en effet rien d’autre qu’une illustration de la relation liant la France et l’Afrique. A plus d’un titre ; sur plus d’un plan. C’est d’abord sur la notion de supériorité des Occidentaux sur les Africains que cette affaire frappe. Une supériorité que les premiers à dénoncer sont ceux-là mêmes qui, inconsciemment, l’appliquent ; que les premiers à honnir sont ces défenseurs aveugles des droits de l’homme. Aveugles au point de désirer imposer toujours et partout les droits de l’homme, même à ceux qui n’en veulent pas -et tant pis pour la liberté ; aveugles au point de se voir en sauveurs du monde, même lorsque ce "monde" n’a nul besoin ou nul envie d’être sauvé ; aveugles au point de vouloir imposer, dans un autre pays, une autre culture, le mode de vie occidental. Ces aveugles-là sont ni plus ni moins que les héritiers directs des colonisateurs occidentaux qui, au XIXe siècle, avaient lancé les navires français dans le but de "sauver" cette même Afrique. Point de rupture donc, dans la bonne conscience des âmes occidentales ; point de rupture mais au contraire une colonisation par l’esprit qui semble ancrée dans les mentalités…
Au plus haut niveau de l’Etat, les choses ne semblent guère plus évoluées. Après avoir clamé haut et fort son désir de "rupture", Nicolas Sarkozy est tombé dans le piège de l’éternelle France-Afrique. La libération des membres de l’Arche de Zoé, leur rapatriement en France et, surtout, la grâce obtenue de la part du président Déby marquent le retour aux fondamentaux franco-africains. Un retour que Jean-Marie Bockel a payé de son portefeuille et, n’en déplaise à François Fillon, que la France entière a payé de ses deniers. Point de rançon, dites-vous ? Mais qu’en est-il de l’intervention française qui, il y a un mois à peine, sauvait le palais et la place du président Déby ? Une intervention que rien ne justifiait ; une intervention qui n’avait pas lieu d’être et qui ne devait pas avoir lieu… jusqu’à l’affaire de l’Arche de Zoé. Que la politique africaine de la France soit dépendante de quelques illuminés bien-pensants et imbus de leur propre générosité est assez grave. Si grave d’ailleurs que l’on ne peut que minimiser leur impact. Faisons la part des choses et supposons donc que c’est l’Etat français qui a pris l’initiative de modifier son désir de changement politique. Allez, supposons… mais il n’en reste pas moins que l’image reste, aux yeux du monde entier, aux yeux des Français et des Africains avant tout, que la France est totalement incapable de changer sa vision africaine et que l’Afrique sait, avec une réelle adresse d’ailleurs, en jouer… Le piège, car s’en est un pour les uns comme pour les autres, n’est donc pas prêt de se refermer…

Le complot du général Malet

Général Claude François de Malet (1754-1812).
Général Claude François de Malet (1754-1812).

Bonaparte n’est plus ! Le tyran est tombé…!
Le 23 octobre 1812, à trois heures du matin, le général Malet, conspirateur connu de l’empereur, s’évade de la maison de santé où il est interné suite à un complot fomenté quatre ans auparavant. Aidé de ses compagnons d’internement, il annonce la mort de Napoléon Ier, alors en Russie. Profitant du choc provoqué par cette nouvelle, il s’empare de tous les postes-clefs de la capitale. Puis il annonce l’installation d’un nouveau régime. Mais, dans la matinée, Malet est fait prisonnier par le gouverneur de Paris, moins crédule que les autres.
Rapidement, les conjurés sont arrêtés, ce qui met fin au complot.
Le 28 octobre 1812, après un procès-éclair, le général Malet et onze de ses partisans sont fusillés.

Le parti de l’Ordre ou la manipulation du prince-président

Charles de Montalembert (1810-1870), un des fondateurs du parti de l'Ordre.
Charles de Montalembert (1810-1870), un des fondateurs du parti de l’Ordre.

On a souvent fait de Napoléon III un être falot, peu au fait de la politique. Pourtant, c’est avec une habileté remarquable que, durant les années 1849 à 1851, il va manipuler, à son avantage, le parti de l’Ordre.
Le règne de Louis-Philippe Ier (1830-1848) avait été celui de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui faisait reposer ses ambitions sur l’industrialisation et sur la spéculation boursière, deux phénomènes qui, vers 1846-1847, allaient sombrer dans une crise sans précédent. La paupérisation des campagnes mais surtout des milieux ouvriers, le vent de révolte que semblait souffler menaçaient le régime tout entier. Et il paraissait évident que Louis-Philippe, qui avait mollement mené la campagne d’Algérie, qui avait mollement répondu aux désirs guerriers des anglophobes et qui avait tout bonnement ignoré la révolte de la rue, ne saurait faire face. L’opposition républicaine, de son côté, s’était concentrée dans une opposition au régime électoral. Le renvoi de Guizot, en 1847, ne devait être que le prélude à l’inévitable : l’insurrection de Paris et l’abdication du roi. En 1848, la IIe République était donc proclamée. Une république qui avait elle-même ses opposants, parmi lesquels les légitimistes, les orléanistes et les divers forces de droite regroupées en un seul mouvement : le parti de l’Ordre.
Né en 1849, ce parti de l’Ordre avait pour chef des hommes comme Odilon Barrot, Montalembert, Molé, Berryer. On compta même Victor Hugo parmi ses membres, mais pour peu de temps. Largement majoritaire à l’Assemblée de 1849, le parti de l’Ordre devait donner entière satisfaction aux catholiques en initiant l’expédition de Rome, en promulguant la loi Falloux sur l’enseignement secondaire. Mais les lois sur la presse, celle sur la déportation des insurgés d’Algérie ou encore celle sur la restriction du suffrage universel devaient fortement le déconsidérer dans l’opinion. Sans compter un oubli total des problèmes sociaux au cœur de la révolution de 1848. Voilà qui allait faire le jeu de Louis-Napoléon Bonaparte qui se présentera alors comme un dictateur populaire et social.

Grèves : le retour en arrière

Affiche appelant à la grève (document actuel).
Affiche appelant à la grève (document actuel).

En 1868, le congrès de l’Internationale, qui se déroulait à Bruxelles, tout en rappelant que la grève est souvent utile, voire même nécessaire, déclarait clairement qu’elle ne pouvait, en aucun cas, être le  seul moyen d’assurer l’émancipation des travailleurs.
De fait, la grève n’était alors qu’un phénomène relativement récent. Inexistante dans les civilisations anciennes, presque inconnue au Moyen Age où l’on favorisait les règlements de conflits à l’amiable, notamment grâce au système corporatif, ce n’est qu’au XVIe siècle que le phénomène allait réellement voir le jour. Sévèrement réprimées sous l’Ancien régime, interdites par la loi Le Chapelier de 1791 puis par le code Napoléon, les grèves allaient tout naturellement prendre leur essor parallèlement à celui de l’industrialisation, se durcir au rythme de la dégradation des conditions de travail. Ce n’est donc pas sans de bonnes raisons que ces mouvements de protestations ouvrières vont ponctuer la seconde moitié du XIXe siècle et, surtout, le XXe siècle.
Pourtant, ce qui apparaissait comme une révolte naturelle contre des conditions de travail indignes allait rapidement prendre un tour nettement politique. Les anarchistes ne voulaient que jouer des grèves pour initier la révolution ; quand des syndicalistes comme Georges Sorel défendaient son principe comme celui d’un « mythe social » entretenant l’antagonisme entre ouvriers et bourgeois. Un « mythe social » qui trouve un curieux écho en ces temps de grèves. Pourtant, force est de constater que les grèves qui ont ponctué et qui ponctuent encore les événements en France n’opposent pas ouvriers et bourgeois mais protestataires et travailleurs. Et qui sont les premiers ? Quelques étudiants en mal de mai 68, d’idéal et de conviction ; les héritiers des anarchistes du XIXe-XXe siècle. Et à leur côté, des privilégiés, campés sur des avantages acquis en un temps où la pénibilité de leur métier ne leur laissait guère de chance d’aller au delà de 55 ans.

Rome, capitale de l’Italie

Cela fait quinze siècles que Rome a perdu son statut de capitale et dix siècles qu’elle est devenue le siège des États pontificaux. Mais, en 1861, l’Italie est unie, ou presque… Il ne manque plus qu’une ville, Rome, que les Italiens veulent pour capitale. Le pape Pie IX refusant toute concession, Garibaldi, le héros de l’indépendance italienne, tente de nombreux raids qui échouent face aux troupes françaises envoyées par Napoléon III. Mais, en 1870, quand les Français sont rappelés dans leur pays, l’armée italienne en profite pour s’emparer de Rome.
Désormais, plus rien ne peut arrêter l’unité et, le 2 octobre 1867, un plébiscite ratifie l’annexion des États pontificaux à l’Italie et Rome devient la capitale.

Le Tigre enflamme la France

Clémenceau, dit le Tigre, à la tribune de l'Assemblée (gravure tirée d'un journal de l'époque).
Clémenceau, dit le Tigre, à la tribune de l’Assemblée (gravure tirée d’un journal de l’époque).

Lorsque, le 16 novembre 1917, Clémenceau est appelé à former un nouveau gouvernement, la France est à bout, désespérée. La guerre des tranchées semble ne jamais devoir finir, 110 000 soldats, tués ou blessés, ont été laminés lors de l’offensive de Nivelle sur la Somme et les mutineries se multiplient. La lassitude et le défaitisme gagnent les soldats comme les civils. Le Tigre décide de redonner confiance au peuple français : il forme un cabinet de guerre jusqu’au boutiste -sans un seul ministre socialiste-, lance un emprunt de dix milliards et place Foch à la tête des armées alliés. Dans ses discours, il balaye toutes les objections de la Chambre des députés, il est prêt à toutes les alliances -y compris avec l’Action française-, si cela peut assurer le triomphe de la France.
Nous ne sommes pas au pouvoir pour assurer le triomphe d’un parti, devait-il proclamer alors devant ses pairs. Nos ambitions sont plus hautes : elles visent à sauvegarder l’intégrité de l’héroïque moral du peuple français. Chacun de nous a aujourd’hui le droit de dire : je suis fils d’une vieille et belle histoire, je suis le fils d’un peuple qui a pensé, a écrit, a agi et nos petits-neveux penseront, écriront, agiront de même.
Un an après ce discours enflammé, l’armistice était signé…

1918 : enfin la paix !

Georges Clémenceau, dit le Tigre (1841-1929).
Georges Clémenceau, dit le Tigre (1841-1929).

Un seul devoir et simple : demeurer avec le soldat, vivre, souffrir, combattre avec lui, abdiquer tout ce qui n’est pas de la patrie…, proclamait Clémenceau, le « Tigre », en 1917.
Un an après, le 11 novembre 1918, à 11 heures, les cloches sonnent à toute volée dans les campagnes de France : l’armistice a été signé à Rethondes. En ce jour de liesse, on oublie les quatre années d’horreurs, les sept cent mille morts de Verdun et la cruelle guerre des tranchées. La France applaudit et célèbre ses chefs victorieux : « le Tigre », bien sûr, mais aussi tous les généraux comme Foch, Pétain, Joffre, Lyautey, Gouraud, Galliéni, Mangin.
La France a perdu plus d’un million trois cent mille de ses enfants dans cette « der des ders » et l’avenir semble radieux. Rien, en ce jour de gloire, ne laisse prévoir que, vingt ans plus tard, la guerre va prendre sa revanche.

« L’affaire » Pie XII

Portrait de Pie XII (1876-1958).
Portrait de Pie XII (1876-1958).

La mise au rang de vénérable de Pie XII par Benoît XVI et donc la mise sur la voix de sa béatification relance évidemment la polémique : celle de "l’affaire" Pie XII… Une affaire qui n’en est une que pour ceux qui ne veulent pas se donner la peine de connaître la vérité historique ; une affaire qui n’en est une par la volonté de quelques uns, heureux d’alimenter, d’entretenir le mensonge sur ce pape. L’article qui suit -et qui est déjà paru dans Mythes et polémiques de l’histoire, tome I, éditions Studyrama, 2008- a pour objet de rappeler les faits, rien que les faits, seuls moyen, sur un sujet aussi sensible, de conserver l’exactitude historique.
Il aura suffit d’une pièce de théâtre, reprise dans sa substance au cinéma, d’un mauvais livre –dont l’approximation historique et le manque de recherche a été, depuis, amplement dénoncé- pour que le monde entier se convainc de la culpabilité de Pie XII. Pie XII coupable d’avoir fermé les yeux sur l’holocauste, de s’être tu face aux dangers puis aux horreurs nazies ; coupable d’avoir eu peur pour les catholiques et pour l’Eglise, au mieux ; d’avoir sous-estimé « le péril brun », au pire, de l’avoir secrètement soutenu.
Des arguments qui n’en sont pas et qui participent au mythe dont Pie XII fait l’objet. Un mythe qui, pourtant, ne tient guère après étude des documents, déclarations, témoignages connus de tous mais ignorés de beaucoup.
Pie XII, alors monseigneur Pacelli, de retour de Berlin.
Pie XII, alors monseigneur Pacelli, de retour de Berlin.

L’histoire du mythe de Pie XII et du nazisme commence bien avant la guerre, alors qu’il n’était que Monseigneur Pacelli. En 1917, monseigneur est nommé au poste de nonce apostolique en Allemagne, un poste qu’il occupera près de douze ans et qui lui permettra d’acquérir une connaissance profonde du peuple allemand, une vision clair de la situation du pays et du danger réel du national-socialisme. Un national-socialisme dont il vivra l’ascendance en direct et qu’il dénoncera au temps même de sa nonciature. 44 discours, pas moins : voilà pour le « silence » de Monseigneur Pacelli. 44 discours au cours desquels il mettra en garde, condamnera clairement l’idéologie national-socialiste. Une condamnation martelée même –de 1920 à 1935- à Lisieux, Paris, Budapest où Monseigneur Pacelli sera délégué du Vatican. On voit, on sent presque l’urgence dans cette multitude de déclarations. Car Pacelli a lu Mein Kampf –contrairement à beaucoup. Il en a vu les dangers, le chemin marqué de sang, déclarant alors :
"-Ou bien je me trompe vraiment ou bien tout cela ne se terminera pas bien. Cet être-là est entièrement possédé de lui-même ; tout ce qui ne lui est d’aucun service, il le rejette ; tout ce qu’il dit et écrit porte l’empreinte de son égoïsme ; c’est un homme à enjamber les cadavres et à fouler aux pieds ce qui est en travers de son chemin.
Plus tard, il ajoutera : «  Cet homme –Hitler- marchera sur des cadavres pour arriver où il veut ».
Et Monseigneur Pacelli n’aurait pas perçu le danger ? Il l’aurait sous-estimé ? Une thèse aussi peu crédible que le silence du pape. Car on ne voit pas bien pourquoi Pie XII aurait changé d’idée par rapport à Monseigneur Pacelli…
Mais l’histoire de l’archevêque italien et de l’Allemagne hitlérienne ne s’arrête pas au rôle de nonce apostolique du premier. Car c’est bien lui qui a négocié, le 20 juillet 1933, les fameux concordats avec l’Allemagne et l’Autriche. Une tâche tout naturellement confiée à ce proche de Pie XI qui, déjà en 1914, avait eu la responsabilité de négocier celui de la Serbie. Outre le fait qu’un concordat n’est pas un blanc-seing, encore moins un acte de reconnaissance d’un régime, si les négociations aboutissent bien en 1933, elles sont le fruit de mois, parfois d’années de discussions. Des discussions entamées alors que Pacelli était nonce en Allemagne, des discussions qu’il sera donc le plus à même de finaliser en signant ce concordat. Et si effectivement c’est avec le régime hitlérien que Pacelli signe, c’est, jusqu’à plus ample informé, cette même année, en janvier seulement, que le Fürher accède au poste de chancelier du Reich. C’est cette même année également que, si l’Eglise lève son interdiction d’adhésion au NSDAP, elle renouvelle ses mises en garde ; cette année (juillet) encore que les syndicats chrétiens sont dissous. L’espoir du concordat était mince, certes, mais Monseigneur Pacelli –et le pape Pie XI avec lui- espérait qu’Hitler « ne pourrait pas violer tous les articles à la fois ». Peut-être est-ce là que ce situe la seule erreur de Pacelli qui espérer protéger, préserver un tant soit peu les catholiques allemands.
Et quoi de plus légitime lorsque l’on sait ce qu’ils avaient à subir, ce qu’il subiront avec encore plus de violence après l’avènement d’Hitler. Arrestations, assassinats, internements en camp de concentration (édifiés en 1934) : tel sera le lot des catholiques et des protestants trop gênants. Un véritable acharnement qui s’accompagne d’une offensive de type administratif –tracasseries diverses, interdiction de réunion, de publication, dissolution ou absorption de mouvements chrétiens par des organes de l’Etat. Sans compter les attaques physiques, les manifestations anti-chrétiennes, blasphématoires envers le Christ et la Vierge –des juifs ! De fait, christianisme et national-socialisme sont incompatibles. L’Eglise le sait, Hitler également qui tentera, en vain, une nazification de l’Eglise allemande, concluant finalement qu’on « est soit chrétien, soit allemand [mais qu’] on ne peut être les deux à la fois ».
Conclusion : il faut éliminer les catholiques, mettre leur presse sous contrôle, arrêter les dirigeants, les ecclésiastiques. La Gestapo s’en chargera, prenant bien soin, dans les premiers mois, de « ne pas en faire des martyrs » mais « de les dénoncer comme de vulgaires criminels », selon les ordres du Führer. En avril 1935, un tribunal condamne le curé de Rostock à un an et demi de prison pour avoir violer l’article I de la loi défendant le national-socialisme ; à Kiel, un  prêtre est arrêté pour avoir critiqué les Jeunesses hitlériennes dans un sermon ; un autre, à Munich, pour avoir injurié Gœring et Goebbels ; un autre encore pour avoir refusé de se soumettre aux ordres du parti. La lise est interminable… En août 1935, la Gestapo, espérant décapiter la résistance catholique, arrête Monseigneur von Galen, son fer de lance. Une arrestation qui va pourtant galvaniser les évêques allemands qui publient une lettre pastorale, concoctée à Fulda, en réponse à l’idolâtrie étatique qui se met en place :
« Catholiques, écrivent-ils, restez fermes. Restez fermes dans votre foi tandis qu’on travaille à la déconfessionnalisation de la vie publique, c’est-à-dire à sa déchristianisation. Restez fermes dans la foi. On ne peut pas être chrétien dans la maison et païen dans la rue. On ne peut pas, comme homme privé, s’unir au Christ et, comme fonctionnaire de l’État, combattre le Christ. »
Le risque était donc grand de voir les conditions des chrétiens allemands se dégrader. Et elle va effectivement se dégrader… Rien, pourtant, ne semble devoir arrêter l’Eglise et le jour des Rameaux de l’année 1937, dans pas moins de 15 000 églises, les évêques, les prêtres lisent Mit brennender sorge (Avec un souci brûlant). Une lettre qui condamne, sans appel, les doctrines païennes du national-socialisme, son idolâtrie de l’Etat, de la race…
« Quiconque prend la race ou le peuple ou l’Etat ou la forme de l’Etat ou les dépositaires du pouvoir […] et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu ».
Plus loin, Mit brennender sorge rappelle les racines judaïques du christianisme, précisant que « les livres sacrés de l’Ancien testament sont entièrement Parole de Dieu ».
Une lettre coup de poing donc ; une lettre qui porte la « griffe » de Pacelli.
La réponse des autorités allemandes ne se fera guère attendre : des centaines de prêtres, de religieux, de religieuses vont être arrêtés, condamnés pour de faux motifs, créant une réaction dans toute l’Europe. Les évêques, un peu partout, prennent le relais du pape qui, en mai 1938, lors de la visite d’Hitler à Rome, quitta ostensiblement la cité sainte arguant que ces autres croix –gammées- déshonoraient celle du Christ. Après la Nuit de cristal (novembre 1938), cardinaux et évêques multiplieront les déclarations protestataires, condamnant ces crimes commis « au nom des droits de la race » (Mgr Verdier).
Mais Pie XI n’est pas Pie XII, qui monte sur le trône de Pierre en mars 1939. Pourtant, il est clair que Monseigneur Pacelli, grand connaisseur de l’Allemagne, a ardemment travaillé à cette « contre-attaque » du Saint-Siège. Une position qui avait déjà frappé le Berliner Morgenpost –organe du parti nazi- qui, à l’annonce de l’élection de Pie XII le désignera comme un ennemi de l’Allemagne. Une évidence également pour l’Internationale communiste qui écrit « qu’en appelant à la succession de celui qui avait fait preuve d’une résistance énergique contre les conceptions totalitaires fascistes qui tendent à éliminer l’Église catholique, le collaborateur le plus proche de Pie XI, les cardinaux avaient fait un geste éloquent, choisissant comme chef de l’Église un représentant du mouvement catholique de résistance » (Anita Bourdin, correspondante Zenit). Opinion que semble partagé le Palestine Post qui, en mars 1939, écrit :
« Nous nous souvenons du rôle qu’il a joué (Pacelli) dans les récentes déclarations papales contre les pernicieuses théories racistes et certains aspects des totalitarismes… »
Et Pie XII va être, comme le désigne si bien le Berliner Morgenpost, un « ennemi » d’autant plus acharné qu’il apprend les horreurs dont sont victimes ses fils et ses filles à travers toute l’Europe. Car l’Allemagne s’est agrandie, le Reich a conquis. Et la Pologne fait ici figure de martyre. Une Pologne qui, en plus d’être envahie, va devenir un réservoir de main d’œuvre ; une Pologne où l’Eglise, qui joue le rôle de ferment, de ciment, doit être abattue. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans le diocèse de Chelmno, avant que ne finisse l’année 1939, 380 prêtres seront arrêtés ou tués ; au Warthegau, sur les 1800 prêtres séculiers exerçant avant septembre 1939, ils n’en restera que 63 le mois suivant ; dans l’archidiocèse de Poznan, des 800 prêtres séculiers ou réguliers, 34 seront épargnés ; à Wloclawek, 224 des 432 prêtres vont mourir dans les camps de concentration ou les prisons ; à Varsovie, ils seront 300 à être arrêtés, déportés ou fusillés…
Des attaques contre les prêtres, les religieux et les religieuses qui ne seront pas seules à être dénoncées par Pie XII. Mit brennender sorge n’a pas suffi : le pape renouvelle donc ses accusations dans le message radio qu’il lance à Noël 1942. Un message dans lequel il évoque « les centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont  été vouées à la mort ou à une extermination progressive ». On ne saurait être plus clair ! Et inutile d’utiliser le terme « juif », tout le monde a saisi. Comme tout le monde avait saisi lorsqu’en décembre 1940, le pape dénonçait « l’Ordre nouveau qui prétend imposer sa loi à toute une société ». Tout le monde a compris, notamment le New York Times qui voit dans ce discours « des paroles claires pour défendre les juifs ».
Tout le monde a compris… à l’époque. Parce que maintenant c’est justement ce que l’on reproche à Pie XII : de ne pas avoir employé le mot de « juif ». Et si le pape s’était méfié ? S’il avait voulu être le plus prudent possible, sachant pertinemment que « toute parole de notre part, toute allusion publique devaient être sérieusement pesées et mesurées, dans l’intérêt de ceux qui souffrent, pour ne pas rendre leur situation encore plus grave et insupportable » déclaration faite devant les cardinaux en juin 1943. De fait, le pape a de bonnes raisons de se méfier : le 26 juillet 1942, un texte de protestation contre les déportations des juifs avait été publiquement lu dans les églises hollandaises. La réponse du Reich avait été immédiate : tous les catholiques d’origine juive du pays avaient été arrêtés. Parmi eux, Edith Stein, en religion sœur Bénédicte de la Croix, qui mourra à Auschwitz. Le message était clair, on ne peut plus clair. D’où une certaine prudence, désormais de mise dans les milieux ecclésiastiques. Une prudence que confirme, si cela était nécessaire le bien fondé de cette politique. Une prudence cependant qui n’est pas silence, la voix de Pie XII étant, selon l’éditorial du New York Times en date du 25 décembre 1941, « une voix solitaire dans le silence et les ténèbres qui engloutissent l’Europe en ce Noël 1941 ». Et de fait, les chefs d’Etat seront bien muets pour dénoncer les crimes du nazisme. Pourtant, personne ne semble leur en faire grief…
Protestations virulentes, écrits contre les crimes du Reich : cela était-il suffisant ? C’était déjà beaucoup. Mais Pie XII ne s’en contentera pas. Ce n’est évidemment pas un hasard si, parmi les villes occupées, Rome figure en tête de celles qui hébergeront les plus de juifs. De fait, le pape, évêque de la cité sainte, va ordonner l’ouverture des couvents aux réfugiés ; le Vatican lui-même en accueillera. Sur les 5715 juifs de Rome prêts à être déporté, 4715 trouveront refuge dans les institutions catholiques ; 5000 le seront en Hongrie, grâce à l’action du nonce apostolique Angelo Rotta, d’autres en Bulgarie, en France. Les prêtres, les évêques suivent la voie du pape. Et selon Pinchas Lapide, consul à Milan et lui-même de confession juive, « l’Eglise catholique fut l’instrument qui sauva au moins 700 000 mais plus probablement jusqu’à 860 000 juifs d’une mort certaine ». En les défendant, en les accueillant, en les nourrissant aussi grâce aux bons soins de sœur Pascalina Lehnert, gouvernante du Souverain pontife et qui, sur son injonction fera livrer de la farine aux couvent soudain en « surcharge » d’âmes.
De fait, il est frappant de constater que les plus ardents défenseurs de Pie XII sont des juifs. Pinchas Lapide, déjà cité, le rabbin David Dalin qui effectuera de longues recherches sur le sujet ; Eugenio Zolli, le grand rabbin de Rome qui, après la guerre se convertira, prenant le nom –Eugenio- du saint Père ; Golda Meir, enfin, qui, à la mort du pape déclarera :
« Nous pleurons un grand serviteur de la paix. Pendant les dix ans de la terreur nazie, quand notre peuple a souffert un martyre effroyable, la voix du pape s’est élevée pour condamner les bourreaux et exprimer sa compassion envers les victimes ».
Silence, indifférence, inaction, approbation même : tout ce dont on accuse Pie XII ne tient pas au regard de l’histoire. Il apparaît même, sans le moindre doute, que le pape a été le plus actif, le plus bruyant, le plus attentif et le plus préoccupé par le danger nazi et le martyre juif. Un pape qui ne signera pas, contrairement aux nations européennes, le traité de Munich ; un pape qui a été « la voix » unique, quand les nations occidentales libres se taisaient. A croire que le procès qu’on lui fait est celui d’un autre, des autres ; à croire qu’il faut que quelqu’un paie pour le silence des nations…