Marigny est condamné !

Contrairement aux célèbres écrits du romancier Maurice Druon, ce n’est pas suite à la malédiction de Jacques de Molay que sont décédés, successivement et la même année, Philippe IV le Bel, Clément V ainsi qu’Enguerrand de Marigny.
Conseiller particulier de Philippe IV, juriste retors, ministre tout-puissant et scandaleusement fortuné, chargé d’appliquer la politique monétaire du roi de France, Marigny a su se faire haïr des seigneurs de la cour et, tout  particulièrement, de Charles de Valois. À la mort de Philippe le Bel, son fils aîné, Louis X le Hutin, monte sur le trône. Mais ce dernier, trop faible, ne peut faire face à la puissante réaction féodale, dirigée par le duc de Valois, oncle du roi.
Pour tempérer ses vassaux, Louis X sacrifie Enguerrand de Marigny, qui est pendu au gibet de Montfaucon, le 21 juillet 1315.

Rodolphe, roi de France

Rodolphe ou Raoul, duc de Bourgogne, roi de France de 923 à 936.
Rodolphe ou Raoul, duc de Bourgogne, roi de France de 923 à 936.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, la lutte de pouvoir entre les Carolingiens et les Capétiens ne concerne pas uniquement Lothaire ou Louis le Fainéant et Hugues Capet. Tout commence un siècle plus tôt, quand Eudes de France, fils du célèbre Robert le Fort, se fait couronner roi, en 888, après la déposition de Charles le Gros. En fait, à chaque carence du pouvoir carolingien, les seigneurs du royaume élisent un prince de la maison de France. Ainsi en sera-t-il en 922, quand Robert Ier devient roi, puis en 923 avec l’élection de Rodolphe ou Raoul de Bourgogne.
Gendre de Robert Ier, il est poussé par son beau-frère, Hugues le Grand que l’on surnommera le « faiseur de roi ». Rodolphe devra, tout au long de son règne, combattre les Normands, fidèles à Charles le Simple, mais aussi les Aquitains et un puissant seigneur, Héribert de Vermandois. Il triomphera de tous, dépouillera presque entièrement Héribert et pourra proclamer que « Rodolphe, par la grâce de Dieu roi des Français, des Bourguignons, des Aquitains » est « invincible, pieux et toujours auguste ».
À sa mort, en janvier 936, la dynastie capétienne domine le royaume…

Louis XI, « l’universelle araigne »

Louis XI (1423-1483), d'après une gravure du XIXe siècle.
Louis XI (1423-1483), d’après une gravure du XIXe siècle.

L’universelle araigne : tel est le surnom que l’on attribua à Louis XI dont la réputation n’est plus à faire. Et on peut dire qu’elle n’est guère flatteuse ! Intelligent, rusé, énergique, il était doté d’un physique peu avantageux et d’une patience fort limitée. Durant près de vingt ans, il se joindra à toutes les révoltes contre son père, Charles VII ; il les fomentera même et s’alliera avec tous ses ennemis. Il mettra tant d’acharnement et d’âpreté dans sa lutte contre le roi que ce dernier vivait, dit-on, dans la crainte perpétuelle de se faire empoisonner par son fils… Enfin arrivé au pouvoir en 1461, Louis XI va mettre autant d’acharnement à mâter les féodaux qu’il en avait mis à obtenir leur soutien lors du règne précédent. Prêt à toutes les trahisons, à toutes les bassesses, il passera maître dans l’art du machiavélisme. Malheur à ceux qui auront placé leur confiance dans sa parole : il n’en avait pas. Les Liégeois en payeront le prix lorsqu’il les abandonnera, après les avoir soutenu, à la colère du duc de Bourgogne, leur suzerain. Ce dernier, qui était encore un peu chevalier, ayant signé un traité avec le roi de France, verra ce dernier foulé aux pieds et, à sa mort, ses Etats démembrés. Tous les moyens étaient bons pour permettre à Louis XI d’accomplir a grande œuvre : l’unification de la France.
C’est ainsi qu’il s’emparera de la Bourgogne, de la Franche-Comté et de l’Artois. Fin diplomate, il mettra en œuvre son talent pour reprendre, grâce à une combinaison savante de testaments, l’Anjou, le Maine et la Provence. Mais cette ténacité, ce manque de scrupule font aussi la gloire de Louis XI grâce à qui la France deviendra un Etat moderne. Cette action seule sauvera quelque peu la réputation de Louis XI auprès des historiens qui, par ailleurs, ont brossé de lui un portrait des plus sombres. Certes, ce roi ne paraît guère sympathique. Mais sans doute les historiens du XIXe siècle avaient-ils oublié que le temps des féodaux était bel et bien fini ; que la politique était affaire d’hommes sans états d’âme, uniquement axés sur la réussite de leur projet. Une politique somme toute moderne et qui permettra à Louis XI de déclarer, sans fausse pudeur :
-Je suis la France !

Échec et mat !

Pièce du jeu dit de Charlemagne.
Pièce du jeu dit de Charlemagne.

Apparus dès le IXe siècle en France, les échecs font partie des nombreux jeux de « table » du Moyen Âge et connaissent un engouement incroyable au XIIe siècle. Occasions de s’essayer à la stratégie, sujets de traités de moralisation, de sermons ou de scènes dans la littérature de l’époque, ils faisaient aussi l’objet de paris et ponctuaient la vie des hommes du Moyen Âge.
L’origine du jeu d’échecs reste obscure : aussi de nombreuses légendes sont-elles venues «au secours de l’histoire» pour en expliquer la provenance.
La plus célèbre situe l’invention des échecs en Inde. Au Ve siècle de notre ère, Schéram, roi d’une partie du pays, faisait vivre son peuple dans la terreur et aucun de ses sujets ne pouvait lui faire la moindre remontrance sans être banni sur l’heure. C’est alors que Sessa, membre de la caste des Brahmanes, trouva un moyen de donner au roi une leçon sans craindre d’attirer sa haine. Il fut assez intelligent pour imaginer le jeu des échecs, où la pièce la plus importante, le roi, ne peut faire un pas sans l’aide de ses sujets, les pions.
Cette critique ingénieuse interpella le souverain qui, séduit par la subtilité du jeu, promit de réformer sa conduite et s’adonna désormais au plaisir du jeu.
Tout au long du Moyen Âge, les légendes se multiplient. Jacques de Cessoles, dans son introduction au Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles au travers du jeu des échecs, attribue son invention soit à Philométor, un philosophe de Babylone, dont l’histoire ressemble trait pour trait à celle de Sessa l’Indien, soit à Xerxès Ier (486-v. 465 av. J.-C.), shah de Perse. Et on constate que ces histoires ont parfois certains accents de vérité puisque shâh mat signifie « le roi est mort » en persan.
Une autre tradition, se distinguant des autres, attribue l’invention des échecs à Palamède, héros grec de la guerre de Troie, qui imagina ce jeu pour tromper l’ennui, ce qui n’a rien de très étonnant quand on sait que le siège de la cité dura dix ans !
Inventés dans les lointaines contrées d’Inde, les échecs, selon les historiens, après être apparus en Perse vers le VIe siècle, se sont répandus à travers tout l’Orient avant d’atteindre l’Europe. L’Italie et le midi de la France, deux régions qui pratiquent un commerce intense avec l’Orient, sont les premiers pays à découvrir ce jeu.
Du « jeu des rois »  au « roi des jeux »

Pièce médiévale représentant la Tour.
Pièce médiévale représentant la Tour.

Passe-temps aristocratique par excellence, le jeu d’échecs est, pour la noblesse, une manifestation de la sagesse et un exercice parfait pour l’intelligence. Les tactiques du jeu peuvent d’ailleurs s’apparenter à la stratégie militaire et les seigneurs se plaisent à le pratiquer.
L’influence de la littérature n’y est pas étrangère non plus, loin de là : bercée de chansons de geste et de romans de chevalerie, la noblesse de l’époque ne peut qu’apprécier le jeu que pratiquait Lancelot du Lac, le célèbre compagnon d’Arthur. Et qui dédaignerait cette occupation après avoir lu l’épopée du chevalier Palamède, homonyme de l’un des inventeurs supposés du jeu d’échecs, dont le blason est semblable au damier noir et blanc ? Les croisés, eux-mêmes, ne s’adonnent-ils pas à ce jeu avec ferveur, comme le font les guerriers sarrasins d’ailleurs ? Bref, tout concourt à élever ce jeu au rang de distraction préférée des nobles.
Cependant, dès la fin du XIIe siècle, les échecs cessent d’être l’apanage de la noblesse et leur pratique s’étend à toute la population. Ils gagnent les villes et les campagnes et même les tavernes se dotent d’échiquiers.
Simplifié, joué avec des dés, le jeu d’échecs se rapproche alors des jeux de hasard et connaît un succès colossal, particulièrement auprès de certains habitués des « salles de jeu » que sont parfois les tavernes… Là, il fait l’objet d’enjeux multiples mais les parties, occasions supplémentaires de parier, finissent le plus souvent un couteau à la main.
Le fou de la cour…  et de l’échiquier
D’où vient un tel succès ? Sans doute du fait que le jeu d’échecs reflète la société médiévale au même titre qu’il évoquait la société indienne ou babylonienne. Tout y est hiérarchisé et les pions se voient assignés un rôle particulier selon leur rang.
Le jeu lui-même évolue au rythme de la société. Ainsi, quand, au XIVe siècle, la mode veut que chaque cour princière ait un fou, cette pièce apparaît aussitôt sur l’échiquier. Jadis désignés sous le nom «d’alpins», les fous se situaient à la droite et à la gauche du roi et repré-sentaient les juges, l’un en charge des affaires civiles et de l’établissement des lois et l’autre des affaires criminelles. Le fou du XIVe siècle prend donc la place du juge car son rôle à la cour est bien celui d’un sage. Le privilège de cour s’étend à l’échiquier.
Selon les pays ou encore l’évolution des sociétés, les pièces d’échecs ont aussi différentes appellations. Ainsi, la reine succède à la Vierge qui, elle-même, était une déviation du vizir oriental ; les tours européennes sont des éléphants en Inde et des chameaux en Arabie ; le fou français devient un évêque –bishop– en Angleterre et les soldats, devenus des piétons, finissent par être appelés des pions, en France comme en Italie.
Mais les dérives qui apparaissent dans les tavernes vont conduire l’Église à s’intéresser de plus près à cette pratique. Dans un premier temps, certains religieux, tel saint Bernard de Clairvaux (1091-1153), vont jeter l’anathème sur ce jeu trop proche des dés et de tous les jeux d’argent. Le concile de Paris, en 1212, condamne à son tour les échecs et interdit tout particulièrement aux gens d’Église, qui en faisaient volontiers leur récréation, de s’y adonner.
Saint Louis (1226-1270) va dans le même sens en publiant l’ordonnance royale de 1254 qui défend que « nul ne joue aux dés, aux tables ni aux échecs ». Le saint roi va même jusqu’à intervenir lui-même en apprenant que son frère, le comte d’Anjou, est en train de s’adonner à ce « jeu diabolique », selon l’expression même du vertueux souverain :
…Il alla là, nous rapporte le sire de Joinville, tout chancelant par la faiblesse de sa maladie et prit les dés et les tables et les jeta à la mer et se courrouça bien fort contre son frère.
Cette vive opposition au jeu d’échecs n’empêcha cependant pas Saint Louis d’accepter un très bel échiquier fait de matière précieuse que lui offrit le Vieux de la Montagne qui, de même que beaucoup d’Orientaux, était féru de ce jeu.
Mais ces restrictions ne servent à rien et les échecs, qui font désormais partie des mœurs, continuent d’être pratiqués. C’est alors que certains hommes d’Église ont l’heureuse initiative de moraliser ce jeu et de lui redonner un sens nouveau.
Un instrument de prédication
C’est le pape Innocent III (1160-1216) qui, le premier, imagine d’utiliser les échecs comme un outil pédagogique. Et dans son Innocente moralité, il déclare que « le monde ressemble à l’échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché ».
Jacques de Cessoles, héritier direct de cette pensée, va plus loin encore et entraîne ses ouailles dans une longue méditation sur « ce jeu amusant », qui devient, grâce à son éloquence, une véritable allégorie de la vie sociale de l’époque.
Prêtre dominicain natif du Piémont, en Lombardie, Jacques de Cessoles (XIVe siècle) fait, chaque dimanche, au cours de son sermon, un parallèle entre la hiérarchisation des pièces d’échecs et celle la société médiévale. Dans cette vision, il s’inspire largement du Miroir historial de Vincent de Beauvais (1190-1264) qui proposait une vue historique et descriptive de l’univers.
Jacques de Cessoles, dans le recueil de ses sermons, qui s’intitule Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles au travers du jeu des échecs, met l’accent sur la moralité du jeu. Chaque pièce est décrite et sa tenue ou son maintien sont l’image de ce qu’elle doit représenter.
Ainsi, le roi, « assis sur un trône, revêtu d’un manteau pourpre» doit être «juste et bon, car que serait-il en son royaume sans la hardiesse et la loyauté de ses chevaliers, la prudence et la droiture de ses juges, l’autorité de ses vicaires, la continence de sa reine et la concordance de tout son peuple ? ». Cessoles passe chaque pion en revue, attribuant un rôle à chacun. Cela va des laboureurs aux forgerons,  des charpentiers aux tailleurs et aux changeurs d’argent, lesquels se doivent «d’éviter, par-dessus tout, l’avarice et la cupidité» et même des apothicaires aux taverniers en passant par les gardes des cités et les joueurs ou messagers. La partie ne peut être gagnée que si tous les pions agissent de concert pour le roi. Mais, «si chacun se préoccupe égoïstement de ses seules affaires», le royaume est pris, le roi meurt : échec et mat !
Sur l’échiquier symbolisant Babylone, Jacques de Cessoles commente les divers mouvements possibles et le rôle de chacun dans la progression du jeu. Ainsi le chevalier est à proximité des souverains qu’il protège mais, dès que « le roi le lui ordonne, il se rue au combat et charge avec fureur les troupes ennemies… ».
La conclusion de Jacques de Cessoles est la même que celle de Philométor ou de Sessa : « le peuple est la gloire et la vie des nobles ».

Un cercle d'échecs au XIXe siècle.
Un cercle d’échecs au XIXe siècle.

Un tel ouvrage, allié à la popularité du jeu lui-même, ne pouvait qu’être apprécié des hommes du Moyen Âge. Et effectivement, on compte quelques deux cents manuscrits de l’original latin existant encore aujourd’hui, ainsi que des adaptations et des traductions en dix langues qui attestent du succès du Livre des mœurs…. Véritable best-seller de l’époque, il semble même que, pendant deux siècles, il a été le livre le plus traduit après la Bible !
Bien que le XVe siècle annonce un net recul de la pratique des échecs dans la plus grande partie de la société, ce jeu retrouvera un regain de popularité avec les «échecs vivants», particuliè-rement en usage dans l’Italie du XVIIe siècle ou bien, au XVIIIe siècle, quand le baron de Kempelen construisit un automate joueur d’échecs.
En France, ce jeu, resté longtemps en faveur auprès d’une certaine élite, comme Madame de Sévigné, Louis XI ou Henri IV, ne reviendra sur le devant de la scène qu’au XXe siècle.

Charles le Mauvais ou l’art du complot

Charles le Mauvais, roi de Navarre (1332-1387).
Charles le Mauvais, roi de Navarre (1332-1387).

Allié des nobles mécontents, des bourgeois révoltés ou encore de  l’Angleterre, Charles le Mauvais est de toutes les révoltes, de tous les conflits.
Petit-fils de Louis X le Hutin par sa mère, le roi de Navarre passera sa vie à comploter contre la dynastie des Valois qui, à son sens, l’a spolié de son héritage : le trône de France !
En 1364, alors que le roi Jean II le Bon est retourné en Angleterre où il est retenu prisonnier, Charles le Mauvais rassemble toute son armée, affûte ses armes et revendique la couronne de France et, pour faire bonne mesure, le duché de Bourgogne. Quand Charles, dauphin et régent de France, confisque les fiefs normands du roi de Navarre, la guerre devient alors inévitable. Du Guesclin est donc envoyé par le régent pour s’emparer des places fortes de Normandie avant l’arrivée de l’armée navarraise conduite par le «captal» de Buch. L’affrontement décisif a lieu à Cocherel, le 16 mai 1364, et Bertrand du Guesclin en sort vainqueur.
Cette terrible défaite incite Charles le Mauvais à abandonner ses prétentions françaises et à consacrer ses talents à attiser la lutte qui déchire l’Espagne, et qui oppose Pierre le Cruel à Henri de Transtamare.

Le pays des Magyars

La couronne de saint Etienne de Hongrie (dessin moderne).
La couronne de saint Etienne de Hongrie (dessin moderne).

Initialement occupé par les Gètes, le territoire de la Hongrie actuelle fut envahi par les Celtes au IIIe siècle avant J.-C., aux mains desquels il devait demeurer un peu plus de trois siècles. Au cours du Ier siècle après J.-C., en effet, les Daces et les Sarmates devaient repousser les Celtes et s’établir dans la partie orientale du pays pour les premiers et dans la partie occidentale pour les seconds. Les Romains, à leur tour attirés par cette contrée, allaient conquérir toute la rive gauche du Danube -on connaît l’importance des fleuves comme moyens de communication et comme canal économique-, qu’ils tentaient de contrôler et créer les provinces de Pannonie inférieure et supérieure puis, après la soumission des Daces, de la Dacie supérieure et inférieure (au tout début du IIe siècle après J.-C.). Cette dernière conquête ne durera guère et bien avant les grandes invasions la Dacie devait être évacuée.
Les grandes invasions, qui commencent au début du IVe siècle après J.-C. allaient voir défiler sur la Hongrie une succession de peuples : les Vandales et les Ostrogoths, d’origine germanique, seront repoussés par les Huns d’Attila. Ce dernier établira d’ailleurs sa résidence principale en Hongrie septentrionale. Après le repli des Huns, la Hongrie se verra disputée par les Ostrogoths, les Lombards, les Gépides puis les Avares qui, au cours du VIIe siècle, devaient s’établir sur tout le pays… jusqu’à la fin du VIIIe siècle où les Avares devaient finalement céder sous les coups conjugués de Charlemagne -qui créera une marche de Pannonie- et des Bulgares, qui s’empareront de la Transylvanie.
Les choses resteront en l’état jusqu’au fait décisif de l’histoire hongroise. En 895, chassés par d’autres peuples, les Magyars, d’origine finno-ougrienne, issus des régions sud de l’Oural, envahissent la plaine du Danube, où ils se livrent à des raids dévastateurs. La grande Moravie, la Thuringe, la Bavière, la Souabe, l’Italie du nord subissent leurs assauts meurtriers jusqu’à ce que l’empereur Othon le Grand y mette un terme. Rejetés en Hongrie, ils s’y établiront finalement et, tout comme les Normands au même moment, feront désormais partie intégrante du paysage de l’Europe centrale.
Le parallèle avec les Normands est d’ailleurs intéressant à plus d’un titre : cantonnés dans une contrée qui leur a été plus ou moins abandonnée, les Normands comme les Magyars vont se fondre dans le "paysage civilisationnel" ambiant. Le duc Géza (972-997) permet l’introduction du christianisme son fils Etienne Ier (997-1038) se convertit et organise le pays sur le modèle franc, le dotant de comtés, fondant des évêchés, ce qui devait lui valoir d’être reconnu comme souverain apostolique par le pape Sylvestre II. Le mort d’Etienne allait placer la Hongrie sous le signe de l’anarchie et de l’influence impériale ; le redressement du pays de s’amorcera qu’à la fin du XIe siècle avec la conquête de la côte dalmate et de la Croatie. Sous Béla III, qui règne de 1172 à 1196, la Hongrie s’ouvre à l’influence byzantine et s’allie avec le royaume de France en accueillant Marguerite, comtesse du Vexin et sœur de Philippe Auguste comme épouse du souverain. Une alliance qui ne sera pas exempte de conséquences puisque c’est en vertu de celle-ci que le pape Boniface VIII devait placer sur le trône magyar Charles Robert d’Anjou, après l’extinction de la dynastie des Arpades. C’est d’ailleurs sous l’autorité des souverains de la maison d’Anjou, notamment Charles Robert et son fils, Louis Ier le Grand (1342-1382), que la Hongrie devait retrouver une autorité royale digne de ce nom et un redressement de tout le pays. L’héritière de Louis Ier, sa fille Marie, couronnée "roi" en association avec son époux, Sigismond de Luxembourg, subira les révoltes des seigneurs, celle des hussites et surtout les premiers coups de butoir des Turcs contre lesquels les Hongrois ne cesseront de combattre jusqu’à tomber dans le giron des Habsbourg, au XVIIe siècle.

Le règne malheureux de Richard II

Richard II allant à la rencontre des serfs révoltés (miniature du Moyen Âge).
Richard II allant à la rencontre des serfs révoltés (miniature du Moyen Âge).

Si Edouard III avait initié la guerre contre la France, avec comme ambition affichée de s’emparer de sa couronne, c’était plus pour mettre un terme aux velléités de révoltes de nobles que par conviction que cet héritage lui revenait. D’ailleurs, dans les premières années du règne de Philippe VI, il n’avait guère manifesté quelques prétentions que ce soit. Toujours est-il qu’Edouard, comme Philippe d’ailleurs, avait besoin de cette guerre et qu’il la provoquera. Dans les premières années du conflit, les victoires anglaises, notamment celle de Crécy, en 1347, et celle de Poitiers, en 1356, semblent lui donner raison. Mais le conflit traîne en longueur ; il épuise le royaume anglais  qui a aussi eu à subir, de 1347 à 1350, les ravages de la peste noire. Autant dire que lorsqu’Edouard meurt, en 1377, le pays est exsangue. La couronne revient alors au fils aîné de son fils aîné, le fameux Prince Noir. Le petit-fils d’Edouard III ceint la couronne sous le nom de Richard II. Le jeune homme est alors encore fort jeune et ce sont ses oncles qui le conseillent. Son premier acte d’autorité, dès l’année 1381, va augurer d’un règne personnel pour le moins malheureux.
Cette année-là, après qu’un village ait refusé de payer un impôt qu’il juge abusif, voit éclater en Angleterre une révolte paysanne d’une grande ampleur. Un agitateur en particulier anime la révolte, un chapelain du nom de John Ball. Ball convainc les paysans d’aller trouver le roi et de lui exposer directement leurs griefs.
La masse des mécontents grandit, de village en village, tuant tous ceux qui ressemblent de près ou de loin à un représentant du pouvoir. A Londres, le roi et son entourage ont trouvé refuge dans la Tour de Londres lorsque la cité est investie par les révoltés, auxquels se sont d’ailleurs ajoutés quelques bandits. Le sang coule, jusqu’à ce que Richard décide d’affronter la foule. Il se présente donc dans un champ, aux abords de Londres et accorde des chartes d’affranchissement. A peine calmée, la révolte reprend de nouveau et le roi reprend les négociations. Le maire de Londres a alors un geste malheureux : il frappe le chef des rebelles. La masse est prête à en découdre lorsque Richard se présente, seul, face à elle. Les paysans, subjugués, acceptent de le suivre hors de la ville où ils sont massacrés sans pitié…
Richard a imprimé sa marque : celle de la trahison. Mais si ce premier acte sera sans conséquence directe pour le jeune roi, le second sera fatal.
 A la mort de son oncle, le duc de Lancastre, Richard s’empare de son héritage, privant son cousin Henri de ses droits légitimes. Ce dernier ne tarde pas à réagir en préparant un coup d’Etat : Richard est jeté en prison et Henri de Lancastre couronné sous le nom d’Henri V.
Le règne, bref, de Richard II n’aura donc été marqué que par deux faits, deux méfaits. Un règne bien malheureux en vérité.

Les « femmes savantes » : les femmes et l’art au Moyen Âge

Christine de Pisan (v.1365-v.1430)Épouses, mères, religieuses, les femmes du Moyen Âge, et notamment des XIIe et XIIIe siècles, étaient également des « femmes savantes » qui s’illustrèrent dans des domaines aussi variés que la littérature, la théologie, la médecine. Ainsi c’est à une femme, Herrade de Landsberg, abbesse du Mont Saint-Odile de 1167 à 1195, que l’on doit la première « encyclopédie » illustrée, destinée à l’instruction des moniales de l’abbaye. Et c’est une œuvre colossale qu’Herrade a rédigée : sous le titre poétique de Jardin des délices, elle a réuni des extraits de la Bible et des principales études de théologiens ou de Pères de l’Église et traité « d’astronomie, de chronologie, d’agriculture et horticulture, de toutes sortes de questions touchant l’homme, les arts, l’histoire », note Régine Pernoud. Mais Herrade de Landsberg n’est pas la seule religieuse à s’être préoccupée de l’instruction de ses sœurs.
Héloïse, que l’on connaît surtout pour son aventure avec Abélard, donne une idée intéressante du degré de culture de certaines femmes au XIIe siècle. Lorsqu’elle rencontre Abélard, elle a déjà acquis une solide culture classique -philosophie et littérature- et la correspondance qu’elle entretiendra avec son ancien amant ressemble plus souvent à une discussion théologique ou philosophique qu’à un entretien amoureux. C’est d’ailleurs elle qui demandera à Abélard de rédiger un programme d’éducation -comprenant le grec, l’hébreu, le latin- afin de développer, chez les religieuses de son couvent, une meilleure compréhension de l’Écriture.
Ne voit-on pas également Robert de Sorbon se rendre au béguinage de Paris, où la maîtresse du lieu enseignait, afin d’assister à ses cours et même prendre quelques notes ? À l’époque, les béguinages, où se regroupaient des laïcs, hommes ou femmes, qui vivaient en communauté, sans prononcer de vœux et se consacrant au travail et à la prière, apparaissent d’ailleurs comme des hauts-lieux de la connaissance et de la discussion. Et la correspondance que Robert de Sorbon entretint pendant des années avec les béguines de Cambrai et de Paris révèle assez clairement la haute estime en laquelle il les tenait.
Outre leur apport à la culture, certaines femmes avaient également des connaissances plus « scientifiques » et même médicales. En effet, déjà à l’époque carolingienne, c’étaient les femmes qui assuraient les accouchements et les moniales fondaient, en même temps que leurs abbayes, des Hôtels-Dieu, c’est-à-dire des hôpitaux, où elles assuraient les soins. Au bas Moyen Âge, certaines femmes auront même le statut reconnu de médecin, comme une certaine Hersent, que Saint Louis désigna pour l’accompagner à la croisade. Malheureusement, l’exercice de la médecine échappera aux femmes dès la fin du XIIIe siècle, sous la pression de l’Université.
Hildegarde de Bingen
Hildegarde de BingenParmi ces « femmes savantes » que nous venons de voir, un nom se détache cependant : celui d’Hildegarde de Bingen. Selon le mot de Régine Pernoud, « avec Hildegarde, nous nous trouvons devant une femme qui est une réelle “ encyclopédie vivante ” ».
Née à Bermershein, en Hesse, Hildegarde est confiée, dès l’âge de huit ans, aux bénédictines de Disibodenberg, situé sur les bords du Rhin. Elle prend le voile à quinze ans et, à trente-huit ans, en 1136, elle devient abbesse du couvent.
Visionnaire, Hildegarde a déjà acquis une certaine renommée dans sa région lorsqu’en 1147 l’archevêque de Mayence soumet son premier ouvrage, Connais les voix du Seigneur (elle l’a commencé en 1141 après sa première expérience mystique), à l’assemblée réunie pour un synode à Trêves. L’ouvrage est applaudi, les écrits d’Hildegarde cautionnés par les plus hautes instances de l’Église -notamment le pape et saint Bernard de Clairvaux-, aussi la moniale décide-t-elle de poursuivre son œuvre.
Le Livre des mérites, le Livre des œuvres divines succèdent à Connais les voix du Seigneur et traitent tour à tour, et avec un grand sens poétique, de la morale chrétienne, des sciences et de la doctrine de l’Église, révélant l’étonnant savoir de cette moniale. Une Vie de saint Disibod, une Vie de saint Rupert, un Livre de médecine simple, un Livre de médecine composée et les quelques trois cents lettres qu’elle a adressé aux grands de ce monde -roi, pape, empereur- ne peuvent que renforcer cette idée et rév, èlent que, comme d’autres femmes de son temps, Hildegarde avaient des « connaissances médicales approfondies ». Mais Hidegarde de Bingen ne se cantonne pas à l’écriture : elle prêche, écrit des poèmes, compose pas moins de soixante-dix symphonies et fait preuve, dans l’administration des moniales, d’une grande clairvoyance et d’une certaine connaissance juridique.
Le fin’amor et la célébration de la femme
Si Hildegarde de Bingen se révèle poète à ses heures, elle est loin d’être la seule. Mais, avant de découvrir quel fut le rôle des femmes en tant qu’auteurs, il est intéressant de voir quelle vision la littérature médiévale a donné de la femme.
Les chansons de geste, qui apparaissent au tout début du XIIe siècle dans les pays de langue d’oïl ne font pas une bien large part à la femme, loin s’en faut. Dans la Chanson de Roland, par exemple, si le héros a bien une fiancée, Aude, il ne semble pas s’en inquiéter et, à l’heure de mourir, toutes ses pensées vont vers son frère d’armes, Olivier. Guillaume d’Orange est, comme la Chanson de Roland, une célébration du guerrier, même si Guibourc, l’épouse de Guillaume, joue un petit rôle. En fait, la femme ne semble entrer en littérature qu’avec l’émergence du fin’amor.
Né dans les pays de langue d’oc, le fin’amor est l’expression poétique de l’idéal de l’amant courtois, une apologie de la douceur de vivre. Les troubadours célèbrent alors la langueur, le bon vin, le soleil, la beauté et, avec plus ou moins de courtoisie, la femme, objet de leur passion. Mais le fin’amor repose également sur l’idée que l’amour se confond avec le désir. Et le désir, une fois assouvi, disparaît, d’où la peur de l’assouvir vraiment. L’amour doit donc se mériter et si, dans la littérature courtoise originelle, la femme est accessible, ce n’est que difficilement.
Un des premiers et des plus grands troubadours célébrant le fin’amor est sans conteste Guillaume IX, duc d’Aquitaine, qui contribuera de manière significative à faire du fin’amor un véritable art de vivre. Peu à peu, et sans doute sous l’influence d’Aliénor d’Aquitaine, petite-fille de Guillaume IX, cet art de vivre va s’étendre au Nord, aux pays de langue d’oïl. Là, il va se transformer lentement et devenir ce que l’on a appelé « l’amour courtois ». 
L’amour courtois et la femme-objet
Scène d L’amour courtois, terme inventé au XIXe siècle, désigne l’amour idéalisé et stylisé que chantaient les trouvères. Il y a donc bien une distinction à faire entre fin’amor du Midi et amour courtois, tel que le célébraient les pays d’oïl. Ainsi, la courtoisie du Nord met en avant les notions de loyauté, de générosité, d’élégance morale, de fidélité. La femme, qui est souvent idéalisée, n’est en fait qu’un acteur de second rôle, le premier étant tenu par le soupirant. Subissant toutes sortes d’épreuves, le héros doit donc s’élever, progresser en bonté, en générosité, en valeur, pour être digne de la dame, parangon de toutes les vertus. Une vision de la femme qui n’est pas plus réaliste que les écrits leur attribuant tous les défauts…
 Selon Huizinga, « aimer courtoisement est, pour le noble du XIIe siècle, la grande affaire de sa vie. C’est donc un idéal de culture se fondant avec celui de l’amour ». Mais sans doute faut-il voir dans cet « idéal de culture » une échappatoire, apparu bien à propos pour calmer les cadets de la noblesse. À cette époque, en effet, seul les aînés se mariaient et héritaient du fief. Les cadets ne se sentant pas de vocation à la prêtrise étaient condamnés à vivre en célibataire… jusqu’à ce que leur suzerain leur donne les moyens de « s’installer ». L’amour courtois permettait donc à ces chevaliers d’avoir un objet d’amour et même d’adoration… et de se rapprocher de leur seigneur. En effet, lorsque l’on étudie les romans courtois, on constate que l’objet de l’amour du héros est toujours la femme de son suzerain -Lancelot et Tristan en sont les meilleurs exemples. Il ne recherche donc pas tant l’amour de la dame -que de toute façon il n’aura jamais- que l’amitié de son seigneur, amitié qu’il extériorise en courtisant sa dame.
De La Male dame à la Bonté des femmes
La littérature médiévale était-elle profondément misogyne ? C’est ce que veulent nous faire croire certains érudits mais, comme pour tout, la vérité est rarement aussi tranchée.
Si on lit certains poèmes de Guillaume IX d’Aquitaine, on peut être choqué par les propos licencieux. Mais, à travers ses mots, tour à tour crus et poétiques, le duc d’Aquitaine célèbre réellement la femme, qui pour lui est avant tout belle et objet de désir. Quant aux romans courtois, ils semblent faire peu de cas de la femme en elle-même et célèbrent avant tout l’idéal de chevalerie. En fait, toute la littérature médiévale oscille entre ces deux tendances.
Ainsi, Dame escoillée ou La Male dame, poème normand du XIIIe siècle, joue sur l’inversion de l’image courtoise et dépeint une femme tyrannique avec son époux, le contredisant toujours. Par contre, à la même époque, Nicole Bozon compose Bonté des femmes qui, comme l’indique son titre, célèbre la femme sans pour autant l’idéaliser.
Le mécénat féminin
Comme on a pu le voir, les femmes étaient, à l’époque médiévale, souvent fort cultivées et elles eurent un rôle certain à jouer dans la propagation de la courtoisie.
La première d’entre elles est, sans conteste, Aliénor d’Aquitaine. Petite-fille du troubadour Guillaume IX, elle a été élevée dans la culture littéraire du Midi. Son arrivée à la cour de France et, plus tard, à celle d’Angleterre va grandement faciliter la propagation de cette culture dans les pays du Nord et elle peut être considérée comme un personnage central dans la renaissance médiévale du XIIe siècle. Mécène et protectrice des arts, elle influencera des troubadours, comme Bernard de Ventadour ; Wace lui dédiera le Brut et la Chronique des ducs de Normandie et Benoît de Saint-Maure son célèbre Roman de Troie. Tous les spécialistes de la littérature médiévale insistent également sur le rôle qu’a eu Aliénor dans la diffusion de la légende de Tristan. Mais, « l’un des aspects les plus frappants du mécénat d’Aliénor est son caractère féminin ». Et en effet, on peut dire qu’elle a contribué très largement à permettre à la « dame » de faire une entrée triomphale dans la société comme dans la littérature.
Mais Aliénor d’Aquitaine est loin d’être un cas unique et ses enfants, profondément marqués par ce qui prend l’allure d’un art typiquement familial, vont étendre et pérenniser son action. Ainsi, Richard Cœur de Lion, qui se piquait d’être un peu troubadour, écrira des poèmes ; Marie de Champagne fournira à Chrétien de Troyes le sujet de Lancelot ou le Chevalier à la charette, véritable « somme » sur la courtoisie, et fera de la cour de Champagne un des hauts-lieux de l’art courtois ; comme sa sœur, Alix de Blois se révélera un grand mécène, de même que Mathilde, épouse du duc de Bavière et de Saxe, pour qui la Chanson de Roland sera traduite en allemand ; quant au rayonnement des troubadours à la cour de Castille, il est également à mettre en rapport avec la présence d’Aliénor, une autre fille de la célèbre duchesse d’Aquitaine.
Tobairitz et autres poètes
Tout cela est très bien me direz-vous, mais il ne s’agit là que de mécénat. Que l’on sache, aucune des filles d’Aliénor n’a rien écrit qui ait été diffusé. Soutenir est une chose, influencer également, mais l’écriture était-elle donc l’apanage des hommes ? Eh bien non. On connaît le nom d’environ quatre cent cinquante troubadours, parmi lesquels une bonne vingtaine de femmes : les tobairitz.
Ce terme méridional désigne soit les jongleuses accompagnant les troubadours, soit les interprètes -de trobar : chanter-, soit les auteurs elles-mêmes. On ne sait pas grand chose des tobairitz, qui intriguent plus qu’autre chose. Pourtant, leur existence permet de penser que, non seulement les femmes écrivaient, mais qu’elles prenaient également part aux joutes poétiques et qu’elles les organisaient. Ainsi, Marie de Ventadour (fin XIIe-début XIIIe siècle), épouse d’Elbe V, est célèbre à la fois comme auteur, pour ses dialogues avec Gui d’Ussel, comme inspiratrice de plusieurs poètes et pour avoir abrité des joutes, dans la plus pure tradition des cours d’amour.
De même, la comtesse de Die, qui vécut sans doute dans le dernier quart du XIIe siècle, est l’auteur de quatre cansos -poèmes lyriques- et d’une tenso -dialogue ou discussion-, œuvres où, dans un style pur, la passion et la sincérité prédominent. Et si l’on connaît mal la vie de la comtesse de Die, ses œuvres supposent « une grande culture et une aisance littéraire surprenante ».
Une autre poète médiévale, célèbre pourtant, a gardé sa part d’ombre. Les lais de Marie de France sont connus mais nul ne sait vraiment qui était leur auteur. Son prénom seul est connu, grâce à une note laissée dans ses Fables :
Marie ai nun, si sui de France
Marie ai nom et suis de France.

Marie de France apparaît cependant comme l’un des auteurs les plus intéressants de la période médiévale. En effet, s’inspirant des contes de la tradition celtique, elle les a combinés avec le monde courtois du XIIe siècle. Voilà qui suppose déjà une certaine culture, puisqu’elle a trouvé ses « contes » chez Ovide, dans le Roman d’Eneas ou encore chez Wace. Selon Rychner, Marie nous offre « un bon exemple de ce qu’une culture et une pensée “ renaissantes ” peuvent apporter de “ moderne ” à la littérature… »
Culture et savoir… malgré tout
S’il ne fait plus de doute que les femmes étaient cultivées au XIIe siècle, qu’en est-il du reste de la période médiévale, soit des trois siècles suivants ?
Une décision malheureuse va, au XIIIe siècle, éloigner les femmes des filières classiques du savoir : leur exclusion de et par l’Université.
À l’origine, l’Université n’était qu’une « corporation » regroupant maîtres et écoliers. Mais, en 1215, elle va acquérir, selon les termes de Jean Favier, son « indépendance juridictionnelle et intellectuelle », notamment vis-à-vis de l’autorité épiscopale. Ainsi, maîtres et écoliers ont désormais la haute-main sur l’administration de l’Université, une Université qui se veut uniquement cléricale… et donc masculine (il est à noter cependant que l’Université de Paris tenta pendant deux siècles d’évincer également les ordres mendiants).
Exclues, les femmes sont donc privées du droit de recevoir son enseignement et de passer des diplômes. C’est justement ce qui justifiera l’interdiction aux femmes, par l’Université, de pratiquer la médecine. Elles ne pouvaient être médecins n’ayant pas les diplômes requis, diplômes qu’on leur refusait le droit de passer…
Cela n’empêchera cependant pas les femmes d’acquérir des connaissances ou encore d’écrire. C’est le cas de Marguerite Porète, célèbre béguine du XIVe siècle, qui fut brûlée à Paris en 1310. Adepte de la doctrine du Libre-Esprit, elle rédigea un véritable ouvrage doctrinal sous le titre Miroir des âmes simples. Plus tard, Christine de Pisan s’imposera dans le monde littéraire de l’époque.
Une chroniqueuse à la cour de France
Italienne d’origine, Christine de Pisan arrive en France vers l’âge de quatre ans, lorsque son père devient médecin et astronome-astrologue à la cour de Charles V. Mariée à quinze ans, elle devient veuve, en 1389 : elle n’a alors que vingt-cinq ans et trois enfants à charge, sans compter une mère et une nièce. Placée dans une situation matérielle extrêmement difficile avec la mort de son mari, Christine décide donc de se remettre à l’étude, tout en écrivant.
Déjà auteur de pièces lyriques et de ballades, Christine de Pisan va véritablement asseoir sa renommée en s’attaquant à la toute-puissante Université. Soutenue par Jean Gerson, théologien initiateur de la « dévotion moderne », elle se lance dans une critique acerbe de l’œuvre de Jean de Meung, le Roman de la Rose. La discussion durera trois ans et Christine en tirera, outre un Débat sur le Roman de la Rose, une grande notoriété.
Abandonnant le style léger des ballades, elle se lance alors dans des  œuvres didactiques, telles que le Livre de la Cité des dames, où elle fait l’apologie de la sagesse féminine, l’Epistre Othea, dont elle assurera en partie l’iconographie, le Livre de paix, où elle appelle les princes à la concorde et le Livre de la mutacion de fortune. Elle deviendra également la première femme chroniqueur en rédigeant le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V. S’étant retirée au couvent de Poissy, Christine renouera une dernière fois avec l’écriture en composant, après le sacre de Charles VII, le Ditié de Jehanne d’Arc.
Auteur prolixe, Christine de Pisan prouve également, à travers ses écrits, que les femmes de la fin du Moyen Âge avaient encore une certaine culture. C’est d’ailleurs ce que confirme l’étude des bibliothèques, des livres de compte ou même des testaments.
Que lisaient-elles ?
La recherche de Bertrand Schnerb, spécialiste de la Bourgogne aux XIVe-XVe siècles, sur Marguerite de Bécourt comparée à celle de Jacques Paviot sur la comtesse de Tonnerre permet d’avoir une vision, qui pour nous sera exemplaire, du niveau de culture des dames nobles -grande ou moyenne noblesse- au milieu du XVe siècle.
La bibliothèque de Marguerite de Bécourt, qu’elle détaille elle-même dans son testament, comporte vingt-quatre manuscrits, ce qui n’est pas rien, parmi lesquels de grands classiques. On trouve deux livres de prière à l’usage des laïcs, huit traités de dévotion ou de morale, trois œuvres antiques ou ayant trait à l’Antiquité, cinq ouvrages d’histoire ou sur la façon de gouverner et trois œuvres littéraires : le Livre de Lancelot du Lac, le Roman de la Rose et le Cité des Dames de Christine de Pisan. Certes, outre les trois derniers ouvrages cités, cette bibliothèque paraît bien rébarbative et on pourrait penser qu’ils ne sont là que pour « faire genre », s’ils n’étaient pas tous en français, ce qui suppose qu’ils étaient destinés à être lus et étudiés.
Jeanne de Chalon, comtesse de Tonnerre (v. 1388-v. 1450), semble, quant à elle, détenir la « bibliothèque type » du XVe siècle. Elle possède elle aussi des livres de prières, dont une Bible en français, des ouvrages historiques ou considérés comme tels, surtout axés sur l’Antiquité, des ouvrages didactiques, deux volumes traitant de géographie, Mappemonde et le Livre de Mandeville, et le Roman de la Rose, un incontournable.
En comparant ces deux études, on peut donc dire que les dames nobles du XVe siècle ne lisaient qu’en français, aimaient être guidées dans leurs prières et se passionnaient pour les œuvres permettant de s’évader, que ce soit par le roman ou par les récits de voyages. En outre, l’étude de Jacques Paviot nous apprend que Jeanne de Chalon réunissait volontiers autour d’elle un petit cercle d’intellectuels, généralement des religieux, avec lesquels elle aimait à discuter morale et spiritualité. Pour ce faire, on suppose donc qu’elle possédait déjà une solide connaissance doctrinale et théologique propre.

L’Espagne passe aux musulmans… par traîtrise

Couronne des souverains wisigoths.
Couronne des souverains wisigoths.

Depuis le VIIe siècle, la royauté espagnole est élective et non plus héréditaire. Pourtant, en 710, quand le roi Wittiza meurt, il lègue le trône à son fils, Achila. La noblesse, qui apprécie assez peu ce retour aux anciennes traditions, passe outre les volontés du souverain et élit Rodéric. Dès lors, la guerre civile ne peut être évitée.
Pendant que Rodéric se bat dans le nord du pays contre les Basques, Achila et son oncle, l’archevêque de Séville, ne trouvent rien de mieux que de s’allier au chef arabe Mûsâ, sans penser que cette traîtrise allait bientôt livrer toute l’Espagne aux conquérants arabes.
Mûsâ envoie son meilleur lieutenant, Târiq ibn Ziyâd, un Berbère, qui traverse le détroit appelé depuis Jabal al-Târiq ou Gibraltar…
Les armées ennemies se rencontrent le 19 juillet 711 à Jerez de la Frontera, sur les rives du Guadalete. Le Wisigoth se bat comme un lion, en vain… Après sept jours de combats, Rodéric est tué et ses armées vaincues : l’Espagne wisigothique n’est plus et l’Espagne musulmane est là pour sept siècles !

Les vampires et le mythe de l’immortalité

Vlad IV Tepes, dit Dracula.
Vlad IV Tepes, dit Dracula.

C’est armé d’un pieu, d’une croix et d’une bonne grosse gousse d’ail qu’il faut partir à la recherche des vampires, ces morts-vivants, nés dans les brumes de Transylvanie.
Tout le monde connaît le comte Dracula, personnage imaginé par Bram Stoker. Mais qui connaît sa véritable histoire ?
Au milieu du XVe siècle, régnait en Valachie un voïvode -c’est-à-dire un gouverneur- du nom de Vlad III Dracul, ce qui signifiait Vlad « le dragon », cet animal étant l’emblème du roi. Ce guerrier si redouté eut un fils, Vlad IV, qui lui succéda en 1455 sous le surnom de Dracula, « fils du dragon ».
Vlad IV était un être sombre et un guerrier courageux qui s’était particulièrement illustré dans la lutte pour libérer son pays, la Roumanie, de la mainmise ottomane. Sa réputation était telle qu’il entra très rapidement dans le cercle -très fermé- des héros nationaux.
Mais Vlad était aussi un homme cruel et les chroniques du XVe siècle rapportent avec précision les raffinements qu’il mettait dans les mises à mort. Son système d’exécution favori était l’empalement, d’où son surnom de Vlad l’Empaleur qui allait remplacer celui de « fils du dragon » pendant les siècles à venir. Mais il ne se limitait pas à ce seul supplice : trois émissaires ottomans, qui avaient refusé de se découvrir en sa présence, eurent ainsi leur fez cloué sur le crâne ; une autre fois, il rassembla les pauvres et les infirmes de la province, leur promettant un grand banquet… qui s’acheva avec le massacre de tous ses « invités ». On estime ainsi à environ cinquante à cent mille le nombre de ses victimes…
Mais malgré tous ces massacres, Vlad IV ne fut certainement jamais un vampire…
Les « revenants en corps »
La croyance en l’existence des « non-morts » ou des « revenants en corps » existe depuis le Moyen Âge. Les excommuniés -enterrés en terre non consacrée- ou les personnes mortes sans recevoir les derniers sacrements étaient les plus susceptibles de devenir des « non-morts », soit des âmes en peine, condamnées à errer éternellement dans leur corps.

Siegfried, après qu'il ait recueilli le sang du dragon Fafnir (iconographie médiévale).
Siegfried, après qu’il ait recueilli le sang du dragon Fafnir (iconographie médiévale).

Pour ce qui est du mythe des suceurs de sang, il apparaîtra plus tard, bien que l’on trouve déjà dans la mythologie nordique l’idée que le sang octroie un pouvoir particulier : Siegfried ne boit-il pas, dans la légende des Nibelungen, quelques gouttes du sang du dragon Fafnir ?
Mais c’est surtout à partir du XIVe siècle que cette croyance devient générale dans les pays d’Europe centrale. Les apparitions de vampires correspondent d’ailleurs étrangement avec les grandes épidémies de peste…
Ainsi en Silésie, en Bohême ou en Hongrie, on voit des morts sortir de leurs tombes ou, quand celles-ci étaient ouvertes, les corps des défunts apparaissant en parfait état de conservation et maculés de sang ! Jean Marigny, spécialiste du fantastique et auteur de Sang pour sang, sur les vampires, donne une explication fort logique -mais aussi terriblement cruelle- à ces phénomènes : durant les épidémies de peste, les familles étaient si pressées d’enterrer leurs « cadavres », qu’elles ne prenaient pas toujours la peine de vérifier s’ils étaient vraiment morts… Ainsi, de pauvres malheureux se sont-ils sans doute réveillés bien vivants… mais enfermés dans un cercueil dont ils ne pouvaient sortir !
Mais peu importe les explications rationnelles que l’on peut donner actuellement. Les faits étaient là, certains avaient vu de leurs yeux ces morts maculés de sang : il n’en fallait pas plus pour que naisse le mythe du vampire. Cette croyance était même si profondément ancrée dans les esprits qu’en Europe centrale, on prenait l’habitude d’enterrer les morts avec une pièce ou une pierre dans la bouche car les « non-morts » avaient pour usage de s’auto-dévorer et que, se promenant de nuit dans un cimetière, on pouvait parfois les entendre mâcher ! Ces fameux « non-morts » avaient encore une particularité : ils suçaient le sang des vivants…
Des « non-morts » aux vampires
Cette croyance, ainsi que nous l’avons dit, se limitait presque exclusivement aux pays d’Europe centrale… jusqu’au XVIIIe siècle.
En effet, c’est pendant le Siècle des lumières, qui par ailleurs dénonçait si aisément les superstitions et l’obscurantisme, que le mythe atteint son apogée et qu’apparaît pour la première fois le mot « vampire ».
Il semble alors qu’une véritable frénésie de terreur se soit emparée de toute l’Europe, peu après qu’une épidémie de peste ait touché la Serbie. On ouvre alors les tombes et on envoie des émissaires pour constater le phénomène des vampires. Un cas, en particulier, va passionner l’Europe entière, au point que Louis XV et l’empereur d’Autriche le suivront avec minutie : celui d’Arnold Paole. Ce jeune homme, issu de Medrelga, en Hongrie, était mort subitement écrasé par une charrette de foin. Un incident bien banal qui n’aurait effrayé personne si cet Arnold n’avait raconté un fait troublant que rapporte Dom Calmet, un bénédictin, auteur d’un Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires :
Aux environs de Cassova et sur la frontière de la Serbie turque, il avait été en proie à d’insupportables tourments, aussi mystérieux que fréquents, mais il avait trouvé moyen de se guérir en mangeant de la terre du sépulcre du vampire et en se frottant de son sang, précaution qui cependant ne l’empêcha pas de le devenir après sa mort, puisqu’il fut exhumé quarante jours après son enterrement et qu’on trouva sur son cadavre toutes les marques d’un archi-vampire…
Les esprits scientifiques dissertent alors avec délectation sur le phénomène du vampire qui, dès ce moment, acquiert les caractéristiques que nous lui connaissons encore aujourd’hui : c’est un « revenant en corps » qui ne sort que la nuit afin de sucer le sang de ses victimes, sang qui lui apporte l’immortalité et qui « contamine » lesdites victimes. De plus, il a la possibilité de se transformer en toutes sortes d’animaux et même en brouillard… ce qui le rend particulièrement difficile à repérer. Il craint aussi l’eau bénite, l’hostie consacrée et la croix. Quant à la fameuse gousse d’ail, elle ne peut généralement rien contre lui… sauf en Roumanie !
Un pieu dans le cœur
Ses caractéristiques physiques sont aussi déterminées au XVIIIe siècle. Le vampire a des sourcils très fournis et qui se rejoignent ; ses mains sont poilues ; quand il passe devant un miroir, il n’y a pas de reflet et il n’a pas non plus d’ombre. Par contre, sa dentition est parfaite. En effet, le vampire ne mord pas encore, il aspire plutôt le sang par succion…
Une fois le vampire repéré, il faut l’éliminer. Pour cela, il n’y a pas vingt mille solutions. C’est aussi simple qu’une recette de cuisine : se munir d’un pieu en bois -bois de tremble en Russie, car c’est le bois de la Croix ; bois d’aubépine ailleurs puisque c’est ce qui fut utilisé pour faire la couronne d’épines du Christ. Si le bois fait défaut, le remplacer par un poignard béni. À l’aube, alors que ses pouvoirs déclinent, enfoncer le pieu ou le poignard dans le cœur du vampire d’un coup sec : s’il ne se désintègre pas immédiatement, lui couper la tête et brûler les restes ; les cendres seront ensuite dispersées aux quatre vents…
Stoker sort les vampires de leur tombeau

Bram Stoker, inventeur du mythe de Dracula.
Bram Stoker, inventeur du mythe de Dracula.

La croyance en l’existence des vampires décline très sérieusement à la fin du XVIIIe siècle et le XIXe siècle, industriel et rationnel, ne semble pas fait pour réveiller les vieilles superstitions.
Pourtant, c’est dans la très victorienne société anglaise que le vampirisme va connaître une deuxième vie. Face au carcan social et moral du XIXe siècle, les romantiques décident de réagir : la littérature s’imprègne alors de fantastique et d’immoralité. Et c’est dans ce mouvement-là que se place l’œuvre du maître absolu de la littérature vampirique, Bram Stoker.
L’écrivain anglais fait renaître le mythe sous les traits du comte Dracula -nom empreinté à Vlad l’Empaleur pour sa sonorité- et, tout en se basant sur les mythes déjà existants, va lui donner un nouvel aspect. Dracula n’est pas un être repoussant, bien au contraire : son magnétisme sexuel est mis en avant et fait de lui le plus dangereux des séducteurs… C’est ce vampire-là -noble, riche et décadent- qui servira de modèle à tous les autres et qui connaîtra la gloire sur les écrans de cinéma… Dracula n’est plus un mythe : c’est une star !