Calais tombe au son du tambour

Après onze longs mois d’un siège acharné, Édouard III, monarque d’Angleterre, met Calais à genoux et reçoit les clefs de la ville des mains de six notables « nus pieds et nus chefs, en leurs linges de draps seulement… ».
Le jour même, le 4 août 1347, le roi anglais, à la tête de ses troupes, entre dans la ville « avec si grande foison de musiciens, de tambours ainsi que de musettes que ce serait merveille à raconter ».
C’est le chroniqueur Froissart qui, pour la première fois, fait mention du tambour militaire, un instrument sans doute d’origine indienne, et qu’il va nommer « bedon ».

Barberousse ou la légende du Grand Roi

Miniature représentant Frédéric Ier Barberousse (1122-1190) en croisé.
Miniature représentant Frédéric Ier Barberousse (1122-1190) en croisé.

Roi des Lombards, Frédéric Ier de Hohenstaufen, dit Barberousse,  empereur germanique depuis 1152, est, avant tout, un conquérant et c’est contre la papauté que se déroulera son plus long combat. Les cités lombardes, officiellement vassales de l’Empire, sont en perpétuelle révolte et le pape Alexandre III les soutient face au très redoutable Barberousse. Le conflit qui oppose les Gibelins, les hommes de l’Empereur, et les Guelfes, surnom de la dynastie précédente, va s’étendre de l’Empire à l’Italie et durera dix-sept ans. Pourtant, bien que vaincu en Italie, Barberousse va continuer ses multiples combats, créant ainsi sa réputation de souverain qui n’accepte ni le déshonneur ni la défaite.
Le 2 octobre 1187, Saladin s’empare de Jérusalem et Frédéric, qui voit une chance de démontrer qu’il est le vrai défenseur de la Chrétienté, est le premier à répondre à l’appel du pape. Il lève alors une armée de cent mille hommes et, accompagné de Richard Cœur de Lion et de Philippe Auguste, prend la route de la Terre Sainte.
C’est Barberousse qui, fasciné depuis toujours par la civilisation islamique, entreprendra toutes les négociations avec Saladin. Mais la croisade est de courte durée pour l’Empereur, qui est déjà un vieil homme de soixante-huit ans. La traversée de l’Asie Mineure est terrible et la chaleur assaille les hommes. Passant près de la rivière du Cydnus où Alexandre le Grand avait failli se noyer, Barberousse ne résiste pas à la tentation : il prend un bain et se noie, le 10 juin 1190.
L’Empereur est mort mais, pendant que Richard continue la lutte en Terre Sainte et que Philippe II manœuvre afin d’accroître le domaine royal, la légende de Barberousse naît. On dit même qu’il n’est pas mort mais qu’il dort, quelque part sous une montagne de Kyffäuserberg, en Thuringe, et qu’un jour le Grand Roi se réveillera et sauvera l’Occident en péril…

Gerbert d’Aurillac : le pape de l’An Mil

Gerbert d'Aurillac, pape sous le nom de Sylvestre II (v.938-1003).
Gerbert d’Aurillac, pape sous le nom de Sylvestre II (v.938-1003).

On a dit de lui qu’il était magicien ; il est resté célèbre en tant que « pape de l’An Mil » ; mais Gerbert d’Aurillac, qui est élevé à la dignité pontificale le 2 avril 999, est avant tout un savant et l’un des hommes les plus influents de son temps.
Moine clunisien de Saint-Géraud d’Aurillac, il s’initie aux mathématiques et à l’astronomie en suivant le comte Borel de Barcelone en Catalogne, avant de s’adonner à la culture latine et antique à Rome.
Soutien d’Adalbéron dans l’élection d’Hugues Capet, il devient archevêque de Reims en 991 puis de Ravenne en 998. Très proche de l’empereur Othon III qui fut son élève, il va, dès son élection à la papauté, tenter une politique fondée sur l’union de l’Empire et de l’Église, en vue, notamment, de combattre le danger musulman. Pape de la réforme de l’Église, il est aussi le premier à appeler les chrétiens à la croisade.
À sa mort, en l’an 1003, Gerbert d’Aurillac, pape sous le nom de Sylvestre II, laisse une Église en pleine mutation et l’image de l’un des plus grands savants de la fin du premier millénaire.

Le meurtre des enfants d’Edouard

Portrait de Richard III d'Angleterre (1452-1485).
Portrait de Richard III d’Angleterre (1452-1485).

Chaque pays, chaque dynastie presque a son fantôme, son revenant miraculeux, son prétendant mystérieux : on ne compte plus les pseudos Louis XVII, la fausse Anastasia a su, jusqu’à sa mort, garder l’énigme de son identité et le mystère Gaspard Hauser fascine encore l’Allemagne. En Angleterre, c’est l’aventure de Perkins Warbeck, prétendant être un fils d’Edouard IV, qui déchaîna et déchaîne encore les passions. Et pas seulement son personnage. Car la mort même des enfants d’Edouard a conservé sa part d’ombre.
Après des années de lutte, la maison d’York, vainqueur de la guerre des Deux-Roses, monte enfin sur le trône en la personne d’Edouard IV. Un règne bienvenu après tant d’années de luttes intestines, d’incertitudes. Un règne d’à peine vingt ans, vingt années durant lesquelles son frère, Richard, fera preuve d’une loyauté à toute épreuve. Une loyauté qui, finalement, ne devait guère résister à l’appel du pouvoir.
La mort soudaine d’Edouard (1483) était un cadeau inespéré pour cet éternel second rôle qui, s’instituant régent pour ses neveux, ne tarda pas à s’emparer du trône et à les faire enfermer dans la Tour de Londres. Le Parlement, lâche et sans doute effrayé par l’idée d’une nouvelle guerre civile déclara dans la foulée les fils d’Edouard inaptes à la succession car adultérins.
Le crime ne paie pas
La discussion ne semblait plus possible et Richard III fermement installé sur le trône. Pourtant, après l’été 1483, on entendit plus parler d’Edouard (V) et de son jeune frère, Richard duc d’York. Ont-ils été assassinés ? C’est vraisemblable bien que la question soit, encore aujourd’hui sujette à controverse. Et s’ils sont morts, l’assassin est, à n’en pas douter, Richard III, leur oncle. Un oncle qui préférait les écarter définitivement du trône. Tel est du moins d’opinion de Shakespeare qui, dans la pièce éponyme, brosse un portrait effrayant du second roi de la maison d’York. C’est également l’opinion des plus fervents opposants historiques de Richard III, les mêmes qui soutiennent malgré tout la thèse de la survie d’un des enfants, Richard d’York.

Les enfants d'Edouard IV, d'après un tableau célèbre.
Les enfants d’Edouard IV, d’après un tableau célèbre.

De fait, l’action du Parlement qui avait accusé Elisabeth Woodville, l’ancienne reine, d’adultère, était insuffisante. Toute usurpation, on le sait, entraîne immanquablement une réaction : la noblesse se divise, s’oppose. Elle l’avait fait durant la guerre des Deux-Roses, qui opposait les York aux Lancastre. Une guerre qui n’était pas totalement éteinte puisque la rose rouge des Lancastre survivait en la personne d’Henri Tudor, comte de Richemont. Et Richard n’avait certainement pas les moyens de s’aliéner la noblesse par deux fois. De fait, deux ans à peine après sa prise de pouvoir, Richard III allait mourir dignement sur le champ de bataille de Bosworth, contre l’assaut des troupes du Tudor.
Le « retour » du duc d’York
Mais si le meurtre des enfants d’Edouard ne fait guère de doute, l’histoire ne s’arrête pas là. Nombreux étaient ceux qui ne pouvaient croire que Richard avait fait verser son propre sang. Encore plus nombreux ceux que ne satisfaisait pas le nouveau roi, Henri VII. A peine ce dernier sur le trône, les déçus du règne Tudor allaient voir leur espoir renaître en la personne de Perkins Warbeck, un aventurier flamand qui prétendait être Richard d’York, le second fils d’Edouard IV. L’affaire fera long feu non seulement parce qu’une tante du jeune duc d’York cru reconnaître son neveu en la personne du Flamand, mais surtout parce que c’était l’occasion, inespérée, de s’opposer à Henri VII. Et si la politique du Tudor avait apportée plus de satisfaction, nul doute que jamais le « revenant » n’aurait eu un tel pouvoir. Mais malgré ses succès militaires, malgré le soutien de la France et de l’Ecosse, trop heureuse d’embarrasser la couronne anglaise, le prétendant au trône échouera dans sa conquête du royaume. Abandonné par ses troupes, livré à Henri VII, Warbeck sera condamné à la prison à vie avant d’être purement et simplement exécuté…

Li Shimin, le grand réformateur de la Chine des Tang

Li Shimin (600-649).
Li Shimin (600-649).

Véritable fondateur de la brillante dynastie des Tang, Li Shimin laisse le souvenir d’un empereur plein de vertus et de sagesse. Pourtant, c’est au prix de sombres intrigues et de meurtres qu’il monte sur le trône de Chine.
Li Shimin, qui voit le jour en l’an 600 de notre ère, est issu d’une illustre famille de la province de Shandong, au nord-est de la Chine. En 605, l’empereur Yang accède au pouvoir mais, par ses extravagances, ce personnage tyrannique entraîne le pays au bord de la catastrophe. Atteint de mégalomanie, il épuise en outre son armée dans des combats sans fin. Celle-ci vient d’essuyer une défaite sans précédent en Corée, quand le souverain lance ses hommes contre les Turcs, en 615. Le désastre est évité de peu grâce à un stratagème de Li Shimin mais, las de son maître despotique, le peuple se révolte. Li Shimin passe dans le camp des opposants. L’anarchie s’installe dans tout l’empire et provoque la chute de Yang.
Plein d’une ambition démesurée, Li Shimin, qui participe avidement à la course au trône, parvient à installer son père Li Yuan à la tête de l’Empire chinois. À peine a-t-il réussi à écarter ses adversaires qu’un nouvel obstacle apparaît : deux de ses frères qui briguent la succession cherchent à l’éliminer. L’atmosphère du palais devient pesante.
En 626, les partisans de Li Shimin organisent une embuscade au cours de laquelle les deux frères sont assassinés. Contraint d’abdiquer, le vieux Li Yuan cède sa place à Li Shimin qui monte sur le trône à l’âge de vingt-six ans.
Durant tout son règne, le monarque s’emploie à restaurer la puissance et la prospérité de l’empire déchu. Entouré de gens extrêmement compétents, il accomplit des réformes décisives en matière juridique et administrative en humanisant notamment le code des Tang qui régit toute la pensée juridique d’Extrême-Orient. L’empereur allège également l’administration fiscale en prenant soin de ne pas écraser ses sujets par de lourds impôts. Enfin, grâce à des conquêtes sur les Turcs et les Tibétains, il élargit les limites de ses possessions. C’est aimé et respecté de son peuple que Li Shimin s’éteint, en 649.

Les décimes : le grand détournement

Miniature du Moyen Âge représentant le clergé.
Miniature du Moyen Âge représentant le clergé.

A l’origine, les biens d’Eglise, affectés au culte et à la charité, devaient être exemptés d’impôt. Seule exception, la décime, qui permettait au pouvoir royal ou au pape de lever un impôt correspondant au dixième des revenus du clergé. Un impôt exceptionnel donc qui, au fil du temps, allait acquérir une certaine régularité. Initialement, la décime était versée au souverain tous les dix ans, afin de l’aider à la défense du royaume et, donc, des églises. On constate cependant que, de 1188 à 1294, le roi de France percevra cet impôt sensé être exceptionnel, tous les deux ans. Philippe le Bel ira même jusqu’à lever l’impôt sans l’accord du pape et, à partir du XVIe siècle, c’est tous les ans que la décime sera perçu. En fait, durant tout le Moyen Âge, il apparaît clairement que certains souverains n’hésiteront pas à déclencher des guerres afin de remplir les caisses du trésor. Outre l’aspect proprement pécunier, il s’avère que la levée de l’impôt sur les biens du clergé était, pour les souverains, un moyen facile de prouver leur indépendance vis-à-vis du pouvoir spirituel, c’est-à-dire de l’Eglise. Un moyen facile et lucratif. Et même lorsque, à l’issu du concordat de Bologne (1516), les décimes versées au roi devinrent régulières -à raison de 1 600 000 livres par an versées pendant six ans, contrat qui sera prolongé indéfiniment-, le souverain n’hésita pas à y ajouter les fameuses et originelles décimes extraordinaires.

Philippe Ier et les débuts de la politique capétienne

Sceau de Philippe Ier (1052-1108).
Sceau de Philippe Ier (1052-1108).

Philippe n’a que sept ans lorsqu’il succède à son père. Couronné une première fois du vivant de celui-ci, il renouvellera « l’opération » à plusieurs reprises, signe que la légitimité des Capétiens était encore à établir. Placé initialement sous la tutelle conjointe de sa mère et, surtout, de son oncle, Baudouin de Flandre, Philippe, une fois majeure, va se révéler un grand roi, l’initiateur de la politique capétienne au XIIe siècle.
Depuis Hugues Capet, le principal handicap des souverains de cette dynastie était leur manque de puissance, comprenez leur manque de terre. De fait, face à des vassaux tels que le comte d’Anjou, celui de Flandre, le duc de Bourgogne et, surtout, celui de Normandie qui, en 1066, devient roi d’Angleterre, le roi de France fait bien piètre figure. Toute la politique de Philippe Ier va donc être de consolider le domaine royal. C’est ainsi qu’il s’empare du Gâtinais (1068), du Vexin (1082) et de la vicomté de Bourges (1100). Parallèlement à cela, il soutient Arnould III face à Robert le Frison dans la succession flamande –ce sera d’ailleurs un échec ; et entretient la révolte de Robert Courteheuse contre son père, Guillaume le Conquérant.
Philippe, Foulque d'Anjou et, l'objet de toutes les convoitises, Bertrade de Montford (gravure du XIXe siècle).
Philippe, Foulque d’Anjou et, l’objet de toutes les convoitises, Bertrade de Montford (gravure du XIXe siècle).

Au final, Philippe aura parfaitement réussi son pari, le seul point négatif de son règne étant ses relations avec la papauté. De fait, Philippe avait semble-t-il pris exemple sur son grand-père, n’hésitant pas à s’emparer des épouses de ses vassaux –et encore, Robert se s’amouracha-t-il que d’une veuve. C’est ainsi qu’il s’attira les foudres de l’Eglise : en 1092, Philippe, désireux d’épouser Bertrade de Montford, l’épouse du comte d’Anjou Foulque le Réchin, répudie son épouse légitime et fait de Bertrade son épouse –il aura d’elle quatre enfants. Un concile à Autun puis la venue du pape Urbain II confirmeront l’excommunication (1094) et l’anathème (1095). Il faudra attendre 1104 pour qu’enfin le souverain soit absous et l’excommunication levée.

Pierre l’Ermite, le héraut malheureux de Dieu

Le 18 novembre 1095, les cris de Dieu le veut ! retentissent sous les murs de Clermont. Le pape Urbain II (1042-1099) vient de lancer un appel solennel à la Croisade après que Pierre l’Ermite l’ait convaincu de délivrer les Lieux Saints à Jérusalem.
Pierre l’Ermite est né dans le diocèse d’Amiens. Devenu veuf, il prend l’habit de moine.
-C’est, dit un chroniqueur du temps, un homme de petite taille et d’un extérieur misérable, vêtu d’une tunique de laine et d’un manteau de bure qui descendait jusqu’au talon, et marchant les bras et les pieds nus ; mais son esprit était prompt et son œil perçant, son regard pénétrant et doux, sa parole éloquente; une grande âme habitait ce faible corps et il prêchait partout le peuple avec une merveilleuse autorité.
Accompagné de Gauthier Sans-Avoir, un chevalier bourguignon, Pierre l’Ermite parcourt les campagnes de France et même d’Europe. Parti avec quinze mille Français, il traverse l’Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie pour atteindre enfin Constantinople avec cent mille hommes et femmes portant une croix rouge sur leur vêtements.
Alexis Ier Comnène (1048-1118), empereur byzantin, se hâte de mettre ses navires à la disposition de cette foule de croisés et leur fait passer le détroit du Bosphore. Sans organisation, ni protection armée, l’armée turque massacre la majorité des croisés de Pierre l’Ermite dans la plaine de Nicée. Ce dernier en réchappe et, de retour à Constantinople, se joint à la croisade armée des chevaliers occidentaux. En 1099, il assiste à la prise de la ville de Jérusalem.
Revenu en Europe, il fonde en Belgique le monastère de Neufmoutier, où il meurt le 7 juillet 1115.

Othon Ier le Grand : le rêve européen

Blason du Saint Empire romain germanique (l'aigle bicéphale n'apparaît que'au XIVe siècle).
Blason du Saint Empire romain germanique (l’aigle bicéphale n’apparaît que’au XIVe siècle).

Le rêve européen ne date certes pas du XXe siècle. Son histoire non plus, comme l’a fort justement rappelé le président Giscard d’Estaing dans sa présentation d’une constitution européenne. Mais c’est rêve qui apparaît comme essentiellement germanique.
Héritier de Charlemagne et de ses ambitions mais également bras armé de l’Occident chrétien -ou se présentant comme tel-, Othon Ier le Grand puis à sa suite Frédéric Barberousse, Frédéric II de Hohenstaufen : tous ont tenté, avec plus ou moins de succès, de reconstituer l’idéal du souverain européen en recréant, sous leur sceptre, une unité perdue depuis la mort du grand empereur ; tous ont été, et peut-être Othon Ier plus que les autres, les " fils spirituels " de l’Empereur.
Difficile de comprendre l’émergence de la dynastie ottonienne et du Saint Empire romain germanique sans remonter à l’effondrement du précédent empire -l’empire carolingien-, sans reprendre la succession de Charlemagne. D’ailleurs, de Charlemagne à Othon Ier, n’y a-t-il vraiment eu aucune volonté de rétablir cette puissance, cet empire ?
Le très convoité royaume de Lotharingie
En 843, le traité de Verdun annonçait la fin officielle de l’empire carolingien et, pour nombre d’historiens, la naissance de deux peuples, de deux pays : la France et l’Allemagne. Une « date de naissance » qui demeure cependant sujette à caution : c’est oublier en effet que l’empire a été partagé en trois États, Lothaire, frère aîné de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, acquerrant la fameuse Lotharingie, objet de toutes les convoitises. Cet État-tampon qui s’étend au nord des Alpes (Bourgogne, Provence, Trêves) et au sud (royaume d’Italie) comprend notamment des villes symboles telles qu’Aix-la-Chapelle et Rome. Un royaume de Lotharingie qui va également de pair avec la couronne impériale, qui ne devait pas sortir de la branche aînée. Lothaire Ier, Lothaire II puis Louis II, son fils, la porteront -avec plus ou moins de bonheur- mais déjà Louis II n’avait guère plus que le titre d’empereur. Louis le Germanique et Charles le Chauve avaient littéralement démembré et s’était partagé la partie lotharingienne située au nord des Alpes (870), ne laissant à Lothaire II puis à son fils que le royaume italien.

Charles II le Chauve, roi de France et empereur d'Occident (823-877).
Charles II le Chauve, roi de France et empereur d’Occident (823-877).

Un rêve et une unité brisés
La mort de Louis II devait entraîner un regain de convoitise de la part de Charles de Chauve qui, après avoir écarté l’héritier italien, Carloman, s’emparait tout bonnement du royaume… et de la couronne impériale. On peut d’ailleurs considérer que Charles le Chauve est le premier à être véritablement animé par le désir de reconstituer l’empire ancestral. Ne se fera-t-il pas sacrer à Rome le jour de Noël 875, date symbole entre toutes et que reprendront nombre de souverains en quête de légitimité ? Sans nul doute, Charles le Chauve peut être considérer, à ce titre, comme le véritable héritier de Charlemagne.
Sa tentative de restauration d’un empire franc -terme qui paraît être le plus exact lorsque l’on évoque l’empire de Charlemagne- allait échouer cependant : en 877, soit deux ans à peine après son couronnement, Charles le Chauve mourait, laissant son empire aux mains du faible Louis II le Bègue -qui mourra à son tour en 879- et aux trois fils de celui-ci, Louis III, Carloman et Charles III le Simple.
En fait, dès 880, l’unité du royaume de Charles le Chauve est rompue et ses héritiers se voient même contraint de céder à leurs cousins de Germanie les acquisitions lotharingiennes du petit-fils de Charlemagne. Plus même, en 881, Charles III le Gros, dernier fils de Louis le Germanique, se fait couronner empereur à Rome. Ce n’est rien d’autre qu’un titre mais le rêve impérial semble avoir définitivement quitté les régions occidentales pour ne plus réapparaître que dans les rêves des souverains germaniques…
Arnulf, empereur sans couronne ?
Pourtant, on ne saurait parler de spécificité germanique. Car si Charles III le Gros s’est fait sacré empereur et a intégré à son royaume toute la Francie occidentale (comprenez le royaume franc) durant la minorité de Charles III le Simple, c’est avant tout à la demande des grands du royaume de son parent, effrayés par une minorité. Il n’y a là aucune volonté propre de Charles le Gros de reconstituer un empire carolingien. D’ailleurs, il sera déposé en 887 par ceux-là même qui l’avaient appelé…
À l’opposé, on constate qu’Arnulf, petit-fils de Louis le Germanique né d’une union « à la mode germanique ou franque » -c’est-à-dire non bénie par l’Église-, s’il ne sera sanctionné par la dignité impériale qu’en 896, possédera une réelle autorité en Francie occidentale et orientale. Il recevra ainsi les hommages de Rodolphe de Bourgogne, la soumission d’Eudes de France ou encore celle du souverain lotharingien. Il ira même jusqu’à imposer son fils, également né d’une union « more germanico », comme roi de Lotharingie : c’était, avant même d’en recevoir la couronne, faire acte d’empereur…
La mort prématurée d’Arnulf allait plonger la Francie occidentale et orientale dans plusieurs décennies de lutte de pouvoir. La dynastie carolingienne n’a désormais plus que quelques années à vivre : elle disparaîtra en Germanie en l’an 911, à la mort de Louis IV l’Enfant, et ne perdurera en France que jusqu’en 987, avec celle de Louis V. Et la France comme la Germanie de voir l’émergence de nouvelles dynasties…
Conrad Ier, « primus inter pares »
Si en France la dynastie capétienne va directement succéder aux Carolingiens, la Germanie va d’abord connaître le règne de Conrad Ier, duc de Franconie, régent du royaume durant la minorité de Louis l’Enfant et qui fut élu à sa succession par les grands du royaume.
Roi choisi, roi élu, Conrad aurait du avoir toute latitude pour gouverner. Ce fut loin d’être le cas, les grands ne cessant de lui rappeler ce qu’il leur devait -ce qui se rapproche étrangement du « qui t’a fait roi ? » adressé régulièrement à Hugues Capet. Pour eux, il restera un « primus inter pares », c’est-à-dire le premier d’entre eux… mais bien l’un d’entre eux. On s’en doute, outre l’éternel problème lotharingien, le règne de Conrad Ier sera marqué par une perpétuelle révolte des grands de Germanie. Les plus actifs ne sont autres qu’Arnulf de Bavière, vainqueur des Hongrois, ce qui lui conférait un prestige immense, les seigneurs de Souabe et, surtout, le duc de Saxe… qui lui succèdera à la tête du royaume en 919. Et ce que Conrad n’avait su faire -à savoir établir une nouvelle dynastie-, Henri de Saxe en fera son œuvre maîtresse.
Henri Ier l’Oiseleur
L’arrivée au pouvoir du Saxon se fera exactement de la même façon que celle de Conrad Ier : à la mort sans descendance de ce dernier, le 23 décembre 923, les grands de Francie orientale se réunirent et élirent le duc de Saxe. Et pour la première fois, remarque l’historien allemand Carlrichard Brühl, la couronne échappait aux Francs. Appartenant, par sa naissance, à la plus haute noblesse saxonne et marié, en secondes noces, à une descendante du célèbre Wittikind, que combattit Charlemagne, Henri de Saxe constituait un choix qui provoquait une véritable rupture. Une rupture qui, d’ailleurs, ne fut sans doute pas du goût de tout le monde puisque les chroniques alémaniques ou bavaroises parleront, des années encore, du « Saxon Henri fait roi ». On l’imagine, Henri Ier l’Oiseleur s’imposera dans ses États avec quelques difficultés…
Parallèlement à ces préoccupations de « politique intérieure », Henri Ier devra également faire face à l’opposition de Charles III le Simple. Une opposition toute en parole et non en acte, il est vrai… L’élection du Saxon illustrait clairement la désaffection des grands pour une dynastie dont il était le dernier représentant et sans doute craignait-il plus que tout l’exemple qui avait été donné. La paix, nécessaire pour les deux souverains, sera rapidement signée, ce qui n’empêchera pas Charles III le Simple de voir ses craintes se réaliser avec la venue sur le trône franc de Robert le Fort puis de Rodolphe de Bourgogne.
On sait que la dynastie carolingienne perdurera encore dans le royaume franc, mais ces quelques années de règne ne seront qu’un sursis.
Une politique fondée sur l’amiticia
Pour Henri Ier l’Oiseleur, par contre, les choses iront en s’améliorant et l’établissement de sa suzerainté sur la Lotharingie n’en est que l’illustration la plus frappante.
La politique d’Henri Ier pourrait presque se résumer en un seul mot : amiticia. Des amitiés et des soutiens qu’il obtint grâce à une politique d’alliances et d’unions hypogamiques -avec ses vassaux, les grands du royaume- qui lui permirent d’asseoir son autorité dans le royaume germanique. C’est ainsi notamment que s’explique le mariage de Gerberge, fille d’Henri Ier, avec Giselbert de Lotharingie (928) qui, après voir reconnu la suzerainté de Charles III le Simple, reconnaîtra celle du souverain germanique.
Comme d’ailleurs les Capétiens après lui, le Saxon allait également assurer la continuité dynastique en faisant couronner son fils aîné dès 930 :
Otto rex benedictus fuit in Maguncia (Othon fut couronné roi à Mayence), lit-on dans les Annales de Lausanne.

Charlemagne (747-814).
Charlemagne (747-814).

« Une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne »
Lorsque l’Oiseleur meurt en 936, Othon est donc associé au trône depuis déjà six ans, ce qui ne l’empêche nullement de confirmer ce premier sacre par un second, à Aix-la-Chapelle, aux lendemains de la mort de son père -là encore, les Capétiens suivront l’exmple de la dynastie ottonienne.
Comme son père, Othon Ier eut à lutter dès son avènement contre les grands, les duces ; et le premier d’entre eux -du moins jusqu’en 948, date à laquelle il obtiendra un vaste apanage- ne sera autre que son frère, Henri, qui, comme nombre de cadets royaux dans l’histoire ne verra d’intérêt que dans la révolte. Mais que ce soit dans la lutte contre son frère ou lors d’épisodiques révoltes des duces, la réaction d’Othon Ier se révélera totalement différente de celle d’Henri Ier. En effet, si ce dernier, on l’a dit, favorisa les amiticia, Othon « met beaucoup plus fortement l’accent sur la supériorité hiérarchique du pouvoir royal, adopte une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne plutôt que son propre père ». Cette analyse de Brülh est pour le moins révélatrice et ne fera que se confirmer tout au long du règne d’Othon Ier.

Louis IV d'Outremer (v.921-954).
Louis IV d’Outremer (v.921-954).

La politique européenne d’Othon Ier
Et alors que son père paraît ne s’être préoccupé que de « son » royaume et finalement d’asseoir une légitimité à peine naissante, Othon  Ier semble, très rapidement et malgré les oppositions intérieures, vouloir mener une politique plus internationale, plus européenne… et finalement une politique impériale.
Cette « ambition » apparaît très clairement lors des interventions d’Othon Ier dans les « affaires » franques.
En 937, Othon Ier, dérogeant à la politique d’alliances exclusivement hypogamiques menée par son père, donne sa sœur Hedwige en mariage à Hugues le Grand, duc de France. Cette alliance, qui semblait devoir affermir considérablement le pouvoir déjà non négligeable du Capétien, sera cependant contrebalancée par une autre union : celle de Gerberge, autre sœur d’Othon, avec le Carolingien Louis IV d’Outremer. Une alliance qui ne sera pas du fait d’Othon Ier mais dont il saura largement profiter.
On a vu qu’Henri Ier l’Oiseleur avait donné sa fille Gerberge en mariage à Giselbert de Lotharingie, plaçant ainsi le duc et le duché dans la mouvance saxonne. La mort accidentelle de Giselbert (939), alors en pleine révolte contre Othon Ier, remettait Gerberge « sur le marché » des alliances et Othon la destinait semble-t-il au duc de Bavière. Faisant fi des intérêts de son frère, Gerberge va tout bonnement agir plus vite que lui en épousant, cette même année 939, Louis IV d’Outremer.
Mit devant le fait accompli, Othon Ier saura admirablement tirer profit, on l’a dit, de cette double alliance : pouvant difficilement être accusé de partialité, il se posera en arbitre des affaires franques. Et ses interventions ne se limiteront pas, loin de là, à un simple jeu diplomatique : vers 940, à l’appel de Louis IV d’Outremer, il conduira une attaque contre l’alliance des Capétiens et des Normands.
À cette occasion d’ailleurs, Hugues le Grand finira par rendre hommage à Othon à Attignies : c’était lui reconnaître, de manière tout à fait explicite, une certaine autorité sur le royaume franc. Une autorité qu’Othon Ier n’aura guère de mal à maintenir après la mort de Louis IV d’Outremer : sous prétexte d’assurer la protection de son neveu, il chargera son frère Brunon, archevêque de Cologne, d’agir dans le jeu politique franc.
Profiter des minorités
Solidarité familiale ? Soutien d’un « chef de famille » envers son jeune parent ? Sans doute, mais pas seulement. En effet, s’il serait audacieux de monter un roi de Germanie ompnipotent en France, son influence, celle de sa politique sont à prendre en compte. En réalité, peu importe qui, des Capétiens ou des Carolingiens, gouverne le royaume franc : Othon joue de son influence et c’est ce qui compte…
La chronique de Flodoard est, à ce titre, révélatrice. En effet, le chroniqueur note qu’en 954, année de la mort de Louis IV, Lothaire fut sacré sur le consentement d’Hugues le Grand -qui pour la peine se fera offrir l’Aquitaine et la Bourgogne- et sur celui de l’archevêque Brunon, autant dire d’Othon. Et si durant les premières années du règne de Lothaire, c’est bien Hugues le Grand qui détient la réalité du pouvoir, sans doute est-ce avec l’aval de son beau-frère.
La double minorité, carolingienne et capétienne, qui s’instaurera en France en 951 avec la mort d’Hugues le Grand ne devait d’ailleurs pas bouleverser le royaume outre mesure : Brunon se contentera d’assurer une double protection de ses neveux.
Mais si Othon Ier avait une réelle volonté impériale, pourquoi ne pas avoir profité de cette double minorité pour s’emparer tout bonnement de la couronne franque ? La question est pertinente mais l’explication est tout aussi simple : Othon n’avait nul besoin de ceindre la couronne franque, de s’emparer d’un royaume qui, depuis un siècle, était gouverné séparément de la Germanie ; une telle tentative aurait unie les grands du royaume franc dans leur révolte, alors qu’Othon jouait de leurs divisions, qui demeuraient sa meilleur garantie politique… Il était tout simplement trop tard et, après tout, Othon avait sans doute bien compris que seule comptait l’influence.
On a vu l’importance du rôle d’Othon Ier dans la politique du royaume franc : il ne sera pas moins négligeable en royaume de Bourgogne -qui s’étend alors de la Franche-Comté, ou Comté, à la Provence.
À la mort en 937 de Rodolphe II de Bourgogne, Othon Ier va une fois encore se poser en protecteur du jeune Conrad, qui vivra à la cour ottonienne jusqu’en 942. La majorité de Conrad ne changera pas grand chose au gouvernement effectif du royaume bourguignon qui sera en fait assurer par le roi de Germanie. C’est d’ailleurs à lui qu’on attribue la double alliance matrimoniale qui, en 965, unira Conrad et Lothaire (l’un épousant la sœur de l’autre et inversement).
Dans l’affaire de Bourgogne et de France, Othon ne faisait que répéter la politique qu’il avait mené, avec un succès encore plus grand, en Lotharingie. On se souvient que la mort de Giselbert avait laissait l’immense duché au fils de Gerberge et du duc révolté. À la demande de sa sœur, qui n’avait guère d’autre choix d’ailleurs, Othon s’était donc institué protecteur du jeune Henri pour qui il gouvernera le duché… jusqu’à la mort prématurée du jeune homme (944) et à l’intégration pure et simple de la Lotharingie au royaume germanique.
Un concept impérial omniprésent
On le voit, durant ses vingt premières années de gouvernement, le concept impérial, s’il n’est pas flagrant, est néanmoins omniprésent, en filigramme… Il sera plus évident après 955, date qui marque la victoire sans précédent du roi de Germanie sur les Hongrois -à Lechfeld- et, surtout, qui annonce l’union des « peuples » germaniques sous un même sceptre, comme un même peuple. Le royaume ottonien, enfin uni, allait voir se réveiller le vieux rêve impérial…
Devenu omniprésent dans la politique franque grâce aux « conseils » de son frère Brunon ; ayant rattaché la Bourgogne à la sphère d’influence saxonne et carrément annéxé la Lotharingie, Othon Ier devait finir par tourner ses regards vers le royaume d’Italie.

Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Les « affaires » italiennes
La dynastie carolingienne avait perdurée, tant bien que mal, sur le trône italien, mais ces rois « lombards », tous descendants de Lothaire Ier par les femmes, ne cessaient de se disputer un pouvoir devenu bien fragile. Le dernier épisode de cette lutte fratricide mettait en scène Hugues de Provence, roi d’Italie de 926 à 946, et Bérenger d’Ivrée, petit-fils d’un autre roi d’Italie, issu d’une autre branche. Las des conflits, pensant sans doute avoir assurer le pouvoir à sa dynastie -effectivement son gouvernement sera le seul vraiment fort et stable de ce siècle italien-, Hugues de Provence finit par se retirer sur ses terres de Provence, laissant la couronne lombarde à son fils Lothaire. Bérenger d’Ivrée, pour sa part, détenait le pouvoir effectif. Fatigué sans doute d’être cantonné à jouer les « seconds couteaux », Bérenger fit assassiner Lothaire en 950 et s’empara de sa couronne, qu’il ceignit sous le nom de Bérenger II.
Jusque-là, Othon Ier s’était bien gardé d’intervenir dans les très complexes affaires italiennes. Pourtant, en 950, il écouta favorablement les appels à l’aide de la veuve de Lothaire, Adélaïde, une autre sœur de Conrad de Bourgogne. Attendait-il la mise en place d’un pouvoir moins stable que celui d’Hugues de Provence ? Craignait-il, s’il n’intervenait pas à la demande de la sœur d’un de ses protégés, de remettre en question tout le processus de soumissions et d’alliances obtenu au fil des ans ? Sans doute son intérêt soudain pour le royaume italien peut avoir plusieurs explications.
En 951, donc, Othon Ier pénétrait en Italie du nord… « qui se livra sans coup férir ». Par la même occasion, il délivra Adélaïde et s’empressa d’épouser cette veuve de vingt ans. Dès ce jour, Othon Ier prit très officiellement le titre -que l’on retrouve chez Charlemagne- de « roi des Francs et des Lombards ». Et si Othon n’était pas encore réellement « roi des Lombards », il devait recevoir, après une année de tractations, l’hommage vassalique de Bérenger II et de son fils Adalbert -couronné en même temps que son père en 950- : le royaume d’Italie entrait de plein pied dans la sphère d’influence, si ce n’est de soumission, du roi de Germanie. Il ne restait plus qu’à obtenir une couronne impériale…
Empire franc, empire romain
Le 29 mai 801, un diplôme de Charlemagne portait pour la première fois la longue et pompeuse désignation de « sérénissime, auguste, couronné par Dieu, grand, pacifique, empereur gouvernant l’empire romain et, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards ». Une formule qui, sous sa forme contractée, donne le titre très simplifié de :
Empereur et auguste et roi des Francs et des Lombards.
Louis le Pieux puis son fils aîné Lothaire Ier reprendront bien ce titre d’empereur, on l’a vu, sans pour autant placé, dans leur désignation, la moindre référence à Rome. Était-ce parce qu’aucun d’entre eux ne résida pour ainsi dire jamais à Rome ? Ou est-ce parce qu’ils ne se voyaient pas réellement comme successeurs des empereurs romains ? À l’inverse, Louis II, fils de Lothaire, et ses descendants reprendront la désignation d’empereur auguste, qui les liaient aux souverains antiques, sans pour autant que cet empire ait la moindre réalité… En fait, entre Charlemagne et Othon Ier, pas un souverain n’obtiendra le titre conjointement au pouvoir réel.
Il faudra pourtant pas loin de dix ans après l’acte d’allégeance de Bérenger II et d’Adalbert pour qu’Othon Ier devienne « officiellement » -soit par onction- empereur. Et c’est l’inconduite du roi d’Italie qui va l’y pousser…
Déjà objets de nombreuses critiques et plaintes de la part des milieux ecclésiastiques, Bérenger II et son fils, vont ouvertement se révolter contre le pouvoir ottonien, en 956-957. L’intervention armée d’un fils d’Othon ne suffira pas et, en 960, le pape Jean XII appelait le roi de Germanie à son secours. L’année suivante et après avoir assurer sa succession en faisant couronner son fils Othon, le roi de Germanie pénétrait en Lombardie, s’emparait de Pavie et entrait triomphalement à Rome. Le 2 février 963, il était couronné par le pape « empereur auguste des Francs et des Lombards ».
Francs et Lombards, deux noms que l’on trouvait déjà chez Charlemagne, on l’a dit, et qui illustrent admirablement le gouvernement dychotomique de ces deux souverains. Car, pas plus que Charlemagne, Othon Ier ne gouvernera la Francie -en fait ses possessions du nord des Alpes- et le royaume d’Italie de la même façon, guidé par la même politique. On remarque même que, lors de ses séjours en terre italienne, il n’émettait pratiquement aucune ordonnance, aucun diplome concernant la Germanie ou la Lotharingie et inversement. Comme si ces royaumes étaient totalement distincts l’uns de l’autre ; comme si Othon ceignait tour à tour, mais jamais en même temps, la couronne de l’un ou l’autre royaume.
Dans la plus pure tradition carolingienne, conclut Brülh, Othon Ier s’est fait attribuer une dignité impériale mi-franque mi-romaine.
Une dignité à double visage que l’on retrouve clairement dans la désignation du Saint Empire romain germanique et qui modifiera, pour des siècles, la politique germanique.

Mais qui sont les nains ?

Siegfried combattant un nain dans la Légende des Nibelungen (gravure ancienne).
Siegfried combattant un nain dans la Légende des Nibelungen (gravure ancienne).

De nos jours, point de doute : le mot de nain désigne sans équivoque des personnes de petites tailles. Mais en était-il de même concernant les nains de l’Autre monde, ceux du « petit peuple » qui, avec les lutins et les elfes, peuplent les mythologies celtes, scandinaves et germaniques ? L’étymologie, comme la mythologie, permettent d’en douter. En fait, il apparaît même que les nains sont nés d’un géant…
Mais revenons à l’étude du nom même de nains. En norrois, vieil allemand ou vieil anglais, « nain » se dit dvagr, zwerc ou dveorg, des mots de même origine qui dérivent de l’indo-iranien dhraugh, qui signifie « tromper » ou de dhwar, c’est-à-dire « courber ». Le nain serait donc essentiellement un être difforme et fourbe, deux qualificatifs complémentaires dans l’esprit médiéval qui associe généralement le physique et le moral, l’un reflétant l’autre. De fait, dans la littérature médiévale comme dans la mythologie, le rôle des nains est bien peu flatteur et leur réputation de voleur n’est plus à faire. Mais étaient-ils petits pour autant ? Rien ne l’indique et même le contraire… En effet, la littérature médiévale allemande –qui aime le merveilleux autant que la précision, on ne se refait pas- ne cesse d’employer les termes de « petit nain » ou « nain minuscule ». Accordons aux auteurs allemands d’avoir su éviter les pléonasmes. Dans ce cas, « nain » ne voudrait pas désigner un être particulièrement petit. Voilà qui nous ramène donc à la conclusion précédente, à savoir qu’un nain est alors un être faux, trompeur mais aussi bien petit que grand physiquement.
La mythologie scandinave accrédite également cette thèse. En effet, elle fait naître les nains des entrailles du géant Ymir. Naître des entrailles est là une façon de parler, les nains étant issus du cadavre en décomposition d’Ymir –duquel sera également tiré la voûte céleste, portée par quatre nains, et la terre.
Snorri Sturluson, auteur islandais du XIIIe siècle qui représente la seule source écrite sur la mythologie et les sagas scandinaves, rapporte même que :
Les nains s’étaient d’abord formés dans le corps d’Ymir et avaient pris vie. En ce temps-là, ils étaient des vers mais, par décision des dieux, ils reçurent la raison et la forme humaine. (Citation extraite de Les nains et les elfes de Claude Lecouteux).

Le nain devenu dragon Fafnir tué par Siegfried (d'après une iconographie récente).
Le nain devenu dragon Fafnir tué par Siegfried (d’après une iconographie récente).

Là encore, Snorri Sturluson n’évoque nullement la taille des nains, par contre, il les rapproche fortement des géants avec lesquels ils ont, il est vrai, de nombreux points communs. Comme eux, ils sont, on l’a dit, des êtres fourbes ; ils sont également magiciens, détenteurs de grandes richesses et, surtout, ils font partie, comme les géants, de l’Autre monde, c’est-à-dire du monde des morts. La légende des Nibelungen répertorie fort bien les diverses atouts des nains lorsqu’elle met en scène les nains Fafnir et Reginn, deux frères qui se disputent la garde du trésor des Nibelungen. C’est d’ailleurs sous l’apparence d’un dragon –qu’il prit volontairement- que Fafnir se fera occire par le héros Siegfried. Et c’est aussi dans une montagne que ce trésor était gardé, comme d’ailleurs tous les trésors dont les nains sont gardiens. Or, dans les mythologies indo-européennes, les montagnes sont souvent associées à l’Autre monde, au monde des morts. Ces mêmes montagnes sont aussi les lieux de résidence privilégiée des nains comme des géants. A croire que les géants et surtout les nains sont des gardiens du royaume des morts. A moins qu’ils n’en soient les habitants… Les nains seraient alors tout simplement une évocation supplémentaire des gardiens des Enfers ou des âmes des trépassés ; des revenants malfaisants et craints.