La « révolution » d’Etienne Marcel

Né vers 1315 dans une ancienne  famille aisée de la bourgeoisie, Étienne Marcel fait une entrée fracassante dans l’histoire en 1355, lors de l’ouverture des États-généraux. Il y représente, en tant que nouveau prévôt, la puissante confrérie des marchands parisiens. La guerre contre les Anglais a vidé le trésor royal et Jean II le Bon (1350-1364) n’a d’autre solution que de recourir à une augmentation de la gabelle. Les États obtiennent, entre autres choses, le retrait du droit de prise, qui soulevait, depuis un demi-siècle, des réclamations désespérées.
Après la bataille de Poitiers, en 1356, Jean II le Bon est fait prisonnier et le Dauphin rentre à Paris pour assurer la régence. Étienne Marcel, en tant que prévôt des marchands, a les mêmes pouvoirs qu’un maire. Avec l’accord du Dauphin, il assure la sécurité de la ville par de nouvelles fortifications.
Suite à la convocation des nouveaux États généraux par le Dauphin, Étienne Marcel, suivi des notables, organise, à Paris, une véritable révolution urbaine. S’appuyant sur Charles le Mauvais, roi de Navarre (1349-1387), Étienne Marcel soulève la population, ce qui provoque la mort des deux principaux conseillers du Dauphin. Devenu maître de la capitale, il étend la révolte à la province. Mais, le Dauphin, obligé de le proclamer régent, affame Paris qui cède. Étienne Marcel est assassiné le 31 juillet 1358. La capitale est matée : la révolution populaire parisienne a échoué et le pouvoir royal est sauvé… pour plusieurs siècles !

Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre)

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153)

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.

Une semaine en enfer

Représentation médiévale d'une torture en enfer.
Représentation médiévale d’une torture en enfer.

Au Moyen Âge, la vision de l’enfer est celle d’un haut-fourneau, d’un brasier dans lequel les flammes lèchent les corps suppliciés des condamnés.
Mais n’allez pas croire qu’il n’y avait pas la moindre variété dans les souffrances, bien au contraire : il y en avait au moins six, selon le récit du voyage de saint Brendan, écrit au IXe siècle, une pour chaque jour de la semaine -le dimanche étant férié ! Voici, par exemple, une semaine infernale telle que Judas la raconta le jour où, assis au bord de l’eau, il rencontra le saint :
Le lundi, je suis cloué sur la roue et je tourne comme le vent.
Le mardi, je suis étendu sur une herse et chargé de roches : regardez mon corps, comme il est percé.
Le mercredi, je bous dans la poix, où je suis devenu noir, comme vous voyez ; puis je suis embroché et rôti comme un quartier de viande.
Le jeudi, je suis précipité dans un abîme où je gèle et il n’est pire supplice que ce grand froid.
Le vendredi, je suis écorché, salé et les démons me gavent de cuivre et de plomb fondu.
Le samedi, je suis jeté dans une geôle infecte où la puanteur est si grande que mon cœur passerait mes lèvres, sans le cuivre qu’ils m’ont fait boire.
Et le dimanche, je suis ici, où je me rafraîchis…

L’héritage du Conquérant

Statue équestre de Guillaume le Conquérant.
Statue équestre de Guillaume le Conquérant.

Vingt ans. Il suffira de vingt ans à peine pour que Guillaume le Bâtard conquiert totalement le royaume d’Edouard le Confesseur. Vingt année ponctuées de révoltes saxonnes ou norvégiennes –les rois de Norvège revendiquaient également l’héritage anglais. Guillaume le Conquérant va mettre toute son énergie à mâter ces rebellions en Angleterre, en Normandie aussi, où elles seront inspirées par son fils aîné. Mais surtout, Guillaume c’est à l’édification d’une véritable administration, signe de la totale et absolue soumission de ce royaume conquis de haute lutte qu’il va consacrer les dernières années de sa vie.
Pour se faire, il ordonne, entre 1085 et 1086, le recensement de tous les domaines. Le gouvernement normand pourra ainsi s’appuyer sur une fiscalité forte, parce que régulière, et ce recensement confirmera, « sur le papier », l’expulsion des Saxons et l’installation des Normands. Et comme si cela ne suffisait pas, le Domesday Book sera suivi, en 1086, de la célèbre réunion de Salisbury au cours de laquelle Guillaume recevra solennellement l’hommage de tous ses vassaux anglais.
Administrateur, Guillaume l’aura été mais c’est sur un cheval et harnaché de fer que le Conquérant devait finir sa vie. Blessé à Mantes alors qu’il tentait de recouvrer le Vexin dont le roi de France s’était emparé, il succombe à ses blessures en septembre 1087. Ce jour-là, aucun de ses fils ne l’entoure…
Je ne le lègue à personne…
En effet, Robert, une fois de plus, était éloigné de la cour de Normandie alors que Guillaume le Roux et Henri, ses frères cadets, après avoir assisté leur père dans son agonie pendant quelques jours, vont se précipiter en Angleterre pour prendre possession de la couronne. On peut même dire que c’est par un véritable petit coup d’État que Guillaume le Roux, dit aussi Rufus, va acquérir cet héritage. Car, selon Orderic Vital, si Guillaume le Conquérant avait bien désigné l’héritier du duché de Normandie, il avait laissé l’héritage de la couronne anglaise à la promptitude de ses fils :

Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d'après un manuscrit médiéval.
Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d’après un manuscrit médiéval.

Quant au royaume d’Angleterre, trouve-t-on dans la chronique d’Orderic Vital, je ne le lègue en héritage à personne parce que je ne l’ai point reçu en héritage mais acquis par la force et au prix du sang. Je le remets entre les mains de Dieu, me bornant à souhaiter que mon fils Guillaume, qui m’a été soumis en toutes choses, l’obtienne s’il plaît à Dieu et y prospère.
Toujours est-il que le Conquérant n’est pas encore froid que Rufus débarque en Angleterre : là, il annonce la mort de son père et se fait couronner dans la foulée à Winchester.
Guillaume II couronné, la question successorale aurait pu en rester là. Mais ceux qui avaient assisté à la prise de pouvoir de Guillaume étaient peu nombreux et, la grande majorité des féodaux anglais détenant également des biens en Normandie, ils avaient tendance à prôner plutôt l’unité de pouvoir et de gouvernement dans le duché et le royaume. Or, Robert Courteheuse avait reçu, depuis déjà près de vingt ans (1067), l’hommage des seigneurs normands et il était hors de question -droit féodal oblige- d’aller contre cette allégeance déjà ancienne et établie. Robert devait donc trouver de solides soutiens lorsqu’il disputa l’héritage anglais à son frère. Abandonné par les Normands, Guillaume II rechercha l’alliance des Saxons, trop heureux d’avoir enfin une occasion de reprendre leurs biens -Guillaume ne leur avait-il pas promis de « respecter leurs anciens droits », ce qui veut, tout à la fois, tout dire et rien ?
En Angleterre et en Normandie la situation va rester instable durant près de quatre années au cours desquelles les deux frères vont s’affronter tout en tentant de mâter les rebellions de barons, qui espèrent toujours profiter de l’affaiblissement du pouvoir pour s’émanciper. Finalement, en juillet 1091, Guillaume et Robert se mettent d’accord. Ils iront même jusqu’à s’allier pour repousser, en 1093, la tentative d’invasion de l’Angleterre par Malcolm III d’Écosse. Pourtant, on le verra, Guillaume le Roux, non content d’avoir assuré sa prise de pouvoir en Angleterre, garde l’espoir de reprendre la Normandie à son aîné…
Henri, le benjamin qui était resté sans terre, rachète, quant à lui, une partie du Cotentin et obtient quelques fiefs en Angleterre.
Courteheuse « le malchanceux »

Robert Courteheuse, d'après un tableau du XIXe siècle.
Robert Courteheuse, d’après un tableau du XIXe siècle.

En 1096, à Clermont d’Auvergne, le pape Urbain II fait retentir l’appel à la croisade. Un appel auquel Robert Courteheuse, plus batailleur que politique, est loin d’être insensible : il met en gage son duché auprès de son frère Guillaume II et s’embarque avec quelques hommes et son beau-frère, Étienne de Blois, pour l’aventure de Terre sainte. Selon toute vraisemblance, Guillaume espère bien profiter de l’occasion pour, à plus ou moins brève échéance, s’emparer réellement et définitivement du duché.
Il n’en aura cependant pas le temps : le 2 août 1100, Guillaume II meurt au cours d’un accident de chasse, dans la forêt même où son aîné, Richard, avait péri en 1075. Accident de chasse ou « accident provoqué » par ordre de son frère Henri, la question reste posée.
Et l’histoire de recommencer : Guillaume II est abandonné aux bons soins de quelques moines de la forêt alors qu’Henri se précipite à Winchester où il s’empare du trésor royal ; et trois jours plus tard, il se fait couronner. Comme Guillaume le Roux et malgré l’opposition de quelques barons toujours favorables à Robert Courteheuse, Henri met tout le monde devant le fait accompli…
Là encore, il est difficile de ne pas parler de coup d’État, d’autant que Robert avait été désigné par son frère comme héritier du royaume. En effet, en 1091, lorsque les deux frères avaient enfin déposé les armes, ils avaient convenu que le survivant des deux hériterait automatiquement de l’autre. À l’époque de ce traité de paix, Robert n’était pas marié -il épousera, au retour de la croisade, Sibylle de Conversano dont il aura un fils, Guillaume Cliton-, pas plus que Guillaume le Roux, homosexuel notoire. Selon les termes de cette entente, donc, la couronne d’Angleterre aurait dû échoir à Robert Courteheuse, qui n’eut d’autre tort que d’être absent. En fait, le duc de Normandie n’était pas bien loin et il s’en est fallu de quelques semaines à peine qu’il puisse intervenir dans la prise de pouvoir d’Henri : il regagnera la Normandie en septembre de l’année 1100.
Des Normands aux Plantagenêts
Robert cependant était faible et il va en faire la preuve une fois encore : en 1101, il accepte de renoncer à ses prétentions sur la couronne anglaise contre 3000 livres et cède en sus la place de Domfront, en Normandie. Cette situation donnera à Henri une excuse pour intervenir à moult reprises dans les affaires normandes, au point que Robert, exaspéré par les incursions de son frère, se lancera, en 1106, dans une guerre ouverte… qu’il perdra. Fait prisonnier, Robert sera déchu de son titre de duc et la Normandie, annexée au préjudice de Guillaume Cliton, deviendra pleine possession d’Henri Ier.

Monnaie d'Henri Ier Beauclerc (1069-1135).
Monnaie d’Henri Ier Beauclerc (1069-1135).

Parallèlement à cette action en Normandie, Henri Ier entreprit en Angleterre une importante œuvre législative. S’appuyant sur les clercs plutôt que sur les barons -d’où son surnom d’Henri Beauclerc-, il établit une administration centralisée -l’Échiquier- qui devait achever la tentative d’unification entreprise par son père.
Sous son règne, l’Angleterre était devenu un royaume puissant et extraordinairement bien organisé mais sa mort, en 1035, allait remettre en question toute l’action d’Henri. En effet, Henri Beauclerc avait eu un fils, Guillaume Adelin, et une fille, Mathilde. Guillaume était mort en 1120 et Henri Ier avait donc désigné sa fille comme son héritière. Veuve de l’empereur Henri V (1125), elle s’était remariée avec le comte d’Anjou, Geoffroy Plantagenêt. Le choix d’Henri Beauclerc ne convint cependant pas à tous les barons qui, pour beaucoup, se rallièrent derrière Étienne de Blois, petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère, Adèle, qui était déjà très populaire. Des années de conflits vont suivre cette usurpation d’Étienne.
Finalement, un compromis, signé en 1153, soit à peine un an avant la mort d’Étienne, allait mettre fin à la guerre civile : Étienne ayant perdu son fils unique, Eustache, il reconnaît pour héritier le fils de Mathilde, Henri Plantagenêt, qui deviendra roi sous le nom d’Henri II.
Ainsi mourut la dynastie des ducs de Normandie, devenus rois d’Angleterre et qui, à travers la dynastie des Plantagenêts, allait régner sur « la perfide Albion » pendant encore des siècles.

La dynastie des Pippinides

Pépin de Héristal, maire du palais de Clovis III (gravure du XIXe siècle).
Pépin de Héristal, maire du palais de Clovis III (gravure du XIXe siècle).

Au VIIe siècle, Pépin de Landen, un des chefs de l’aristocratie austrasienne, s’était vu offrir la fonction de maire du palais, fonction que ses descendants vont assurer durant pas moins de six générations. Mais au fil du temps, la charge de maire du palais allait prendre de plus en plus d’importance, au point que ce seront eux qui détiendront la réalité du pouvoir. Ainsi en sera-t-il de Charles Martel, glorieux vainqueur des infidèles, et de ses fils, Carloman et Pépin, qui lui succèdent en 741. La véritable mainmise des Pippinides sur le pouvoir mérovingien n’allait cependant pas sans quelques heurts, au point que Carloman et Pépin devront, pour mettre fin à l’opposition des princes, proclamer Childéric III roi des Francs en 743. Ce règne, qui n’en eut jamais que le nom, ne devait durer que neuf ans. En effet, en 752, alors qu’il est désormais seul à assurer la réalité du pouvoir, Pépin fait un véritable coup d’État, avec l’appui du pape. Roi sacré et « oint au nom de la Sainte Trinité » par la grâce de Zacharie puis d’Étienne II, Pépin inaugure ainsi la royauté de droit divin.
Lorsque Pépin le Bref meurt, le 23 septembre 768, la dynastie pippinide est déjà bien assise sur le trône franc : son fils Charles, dit Charlemagne, la consacrera et lui donnera le nom de dynastie carolingienne.

La fausse simplicité de Charles le Simple

Sceau de Charles III le Simple.
Sceau de Charles III le Simple.

La faiblesse de Louis II le Bègue, le règne conjoint de Louis III et de Carloman II avaient clairement annoncé ce qui sera la grande affaire du règne de Charles III : la lutte contre les grands du royaume. Fils posthume de Louis II, encore enfant à la mort de Carloman, Charles réunit tous les handicaps capables d’attiser la révolte des nobles. Sa jeunesse est un problème, mais elle sera palliée par trois années de régence de Charles le Gros, empereur d’Occident, roi d’Alémanie et fils de Louis le Germanique. Une régence qui prouve combien les Carolingiens des deux pays sont liés, combien le lien familiale et peut-être l’autorité impériale compte encore dans l’un et l’autre royaumes. La déposition de Charles le Gros par la diète de Tibur en 887 devait, à nouveau, placer Charles le Simple face aux nobles du royaume… qui lui préfèrent pour l’heure le comte de Paris, Eudes Ier.
De fait, c’est bien là le problème de Charles, celui que ses descendants connaîtront également : la montée en puissance non pas de la noblesse mais bien d’une famille, celle des comtes de Paris. Des seigneurs qui tiennent les grands du royaume en leur pouvoir et qui, contrairement aux Pippinides quelques générations auparavant, n’hésiteront pas avant de s’emparer du trône. Différence notable entre les Pippinides et les Robertiens : ces derniers sont issus du sein même de Charlemagne, ou du moins le seront-ils à partir d’Hugues le Grand, descendant direct de Carloman, fils de Charlemagne, roi d’Italie sous le nom de Pépin. Débouté de l’héritage italien, cette branche des Carolingiens se verra offrir le comté de Vermandois, une piètre consolation qui revenait à reconnaître, indirectement, la réalité de leurs droits sur le trône italien.
En attendant, Charles le Simple a quatorze ans lorsqu’il reprend les choses en main : le 28 janvier 893, il est sacré roi par l’archevêque de la ville, Foulques le Vénérable, un fidèle parmi les fidèles. Le royaume a désormais deux rois… qui finissent par résoudre leur différent par un accord. Il est donc établi qu’à la mort d’Eudes le pouvoir reviendrait de plein droit à Charles. Une sorte de régence forcée en quelque sorte.
Il faut dire que le royaume était en proie à quelques dangers, rendant l’union nécessaire. Un danger personnifié par les Vikings. Cela faisait près d’un siècle -en fait depuis la mort de Charlemagne- que les incursions normandes se faisaient plus régulières sur le continent européen et notamment en Gaule. Et si quelques actions d’éclats, telle la résistance de Robert le Fort lors du siège de Paris, mirent l’orgueil viking à mal, ces raids se soldaient presque toujours par la fuite éperdue des habitants de la région et, finalement, par le départ des Nordmen… contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Charles III recevant l'hommage de Rollon pour la Normandie (gravure du XIXe siècle).
Charles III recevant l’hommage de Rollon pour la Normandie (gravure du XIXe siècle).

On a beaucoup raillé la décision de Charles le Simple qui, en 911, par la signature du traité de Saint-Clair-sur-Epte, céda au chef viking Rollon la région de la Basse-Seine ; pourtant, preuve est faite que son action fut des plus opportunes : non seulement les incursions vikings cessèrent mais Rollon et ses descendants, devenus ducs de Normandie, se révéleront parmi les meilleurs soutiens des rois carolingiens puis des Capétiens. Depuis 892 jusqu’à 911, date du traité, les Vikings n’avaient cessé d’agrandir leur possession autour de l’estuaire de la Seine. Et déjà, ils se comportaient plus en colons qu’en conquérants, épargnant Bayeux puis Rouen… En 911, toute la Basse-Seine est aux mains des Vikings : Charles le Simple en prendra acte et ne fera que reconnaître officiellement un état de fait, rendant ainsi la paix à cette partie du royaume, une région détenue et défendue par ceux-là même qui l’assaillaient.
Ce coup politique capital pour l’avenir du pays sera injustement raillé par els historiens qui joueront avec méconnaissance sur le surnom de Charles le Simple. Un surnom qui ne signifie nullement sot mais honnête…
La création de la Normandie sera le grand succès de Charles III ; sa tentative de conquête de la Lorraine sa plus grande erreur. Se heurtant aux seigneurs de Lotharingie, opportunément soutenus par les nobles francs, Rodolphe de Bourgogne et Robert le Fort en tête, Charles payera son échec lorrain par la destitution (922) et l’emprisonnement. Et c’est dans les geôles du comte de Vermandois, alors que Robert le Fort, comte de Paris, est élu roi, qu’il meurt en 929.

Baybars : de l’esclavage au sultanat

Un mamelouk, d'après l'œuvre de Vernet.
Un mamelouk, d’après l’œuvre de Vernet.

C’est au Turkestan que né El-Malik el Zahir Roukn el-Din el Boundoukdar el-Baybars ; au Turkestan où il est fait esclave, envoyé comme tel à Damas puis en Egypte. Devenu garde du corps du dernier souverain ayyoubide -dynastie fondée par Saladin au XIIe siècle-, il prend du galon et se distingue en Syrie où il remporte une victoire décisive contre les Mongols à Aïn Djalout (1259). L’aura de cette victoire est alors telle qu’à peine revenu au Caire, Baybars se fait proclamer sultan (1260). Pour plus de sûreté et dans le but évident de légitimer sa prise de pouvoir, il fait venir près de lui le dernier calife de Bagdad, el-Moustansir Billah, qui se contentera dès lors de la qualité de souverain fantoche.
Habille diplomate, Baybars s’assure alors la neutralité de Byzance, celle des Seldjoukides d’Anatolie et de l’imam du Yémen et se lance alors dans une vaste offensive contre les croisés. La prise de Césarée (1265), celle de la forteresse templière de Safed (1266) puis celle de Jaffa (1268) témoignent du succès de son offensive. Surtout, le prise, en avril 1271, du célèbre et réputé imprenable Krak des Chevaliers, qui appartenait au Temple, semblait devoir assurer pleinement la défaite croisés si ces derniers n’avaient fait appel à l’aide mongole. Une alliance qui devait contraindre Baybars à signer, avec les croisés, une trêve de dix ans (1272).
Le sultan mamelouk devait profiter de ce répit pour soumettre la secte des Assassins de Syrie -la secte ismaélienne ayant déjà subi les assauts des Mongols qui s’étaient emparer du cœur de la secte, la forteresse d’Alamout- et pour redresser l’économie et l’organisation administrative du Moyen-Orient. Le seul échec de Baybars sera dans sa tentative de rendre son titre héréditaire. Mais s’il ne put créer une dynastie, il demeurera dans les mémoires sous l’apparence d’un héros de chevalerie arabe, le Sirat el-Malik el-Zahir.

Des Mérovingiennes aux Carolingiennes : histoires d’alliances et de puissance

Bague mérovingienne, attribuée à la reine Arégonde.
Bague mérovingienne, attribuée à la reine Arégonde.

Le rôle des femmes et la délimitation de leur sphère d’influence vont lentement évoluer au cours du haut Moyen Âge, c’est-à-dire du Ve au XIe siècle. Et le jeu des mariages ou l’apparition de certains titres permettent d’interpréter cette évolution.
Longtemps les historiens, et avec eux le commun, ont gardé l’image d’un haut Moyen Âge sanglant -l’épisode de Frédégonde et de Brunehaut en témoigne-, encore totalement barbare et ne laissant aucune place aux femmes. Certes, les rois ou la noblesse vivaient encore selon les règles des anciennes tribus germaines, mais c’est l’idée même d’une société où la femme ne tiendrait aucun rôle qui pourrait paraître rétrograde. Aussi, de plus en plus d’historiens se penchent sur le sujet, à savoir la place des femmes à l’époque mérovingienne et carolingienne : une recherche qui bouleverse les idées reçues.
An 476 : l’Empire romain d’Occident est désormais entièrement aux mains des barbares venus de Germanie. Les  Burgondes, Wisigoths ou Francs qui déferlent sur la Gaule sont bien des barbares… tels que les voyaient les auteurs gallo-romains du Ve siècle ; mais plus que de brûler et d’occire à tour de bras, ils ont introduit un autre système de pensée en Gaule, une société et une hiérarchisation différentes.
Les premiers témoignages que nous ayons sur les tribus germaines sont à mettre au crédit d’auteurs tels que César ou Tacite, au Ier siècle, qui ont observé un communautarisme très fort. En effet, les décisions, y compris celles concernant une expédition guerrière, étaient prises par un conseil regroupant toutes les familles, parmi lesquelles se trouvaient des femmes. À l’origine, il semblerait même que la succession se faisait par les femmes et ce n’est qu’après que ces tribus soient entrées en contact avec l’Empire romain -notamment sur le limes- et lorsque la guerre se révélera être leur principale ressource que la primauté masculine émergera. Mais cela n’empêchera pas les femmes d’avoir encore un certain rôle politique. En effet, lorsqu’un chef de tribu mourait en laissant un enfant pour héritier, c’est sa mère qui assurait la continuité du pouvoir jusqu’à ce que son fils soit en âge de diriger les guerriers. Ainsi, lorsque le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand meurt en 526, son petit-fils, Athalaric, n’a que dix ans. C’est donc Amalasonte, la mère du jeune prince, qui assure la tutelle de l’enfant. Par contre, quand, après la mort prématurée d’Athalaric, en 534, Amalasonte tente de conserver le pouvoir, les guerriers n’ont aucun scrupule à l’évincer. Il est donc clair que les femmes n’ont alors de pouvoir officiel qu’avec « l’excuse » de la régence.
Brunehaut : une politique visionnaire
De la même façon, la célèbre reine Brunehaut gouvernera l’Austrasie durant la minorité de son fils Childebert II puis, après l’empoisonnement de ce dernier, durant celle de ses petits-fils Théodebert II et Thierry II. Mais plus qu’une régente, Brunehaut va se révéler une véritable visionnaire politique. En effet, toute son action auprès de Thierry II -sur lequel elle a tant d’influence que l’on pourrait parler du règne de Brunehaut plutôt que de celui de son petit-fils- tendra à affirmer l’autorité royale sur l’ensemble du monde franc. Une conception unitaire et, il faut bien l’avouer, autoritaire du pouvoir qui s’opposera aux ambitions de l’aristocratie franque ; une conception sans doute trop avancée en ces temps d’anarchie…
Si Brunehaut a échoué en tentant de gouverner -presque- directement, il est un autre aspect du pouvoir que les Mérovingiennes ne négligeront pas, notamment Frédégonde et Brunehaut -encore. En effet, l’influence qu’elles exerceront sur leurs maris respectifs va engendrer une des périodes les plus sanglantes de l’histoire de France.
Tout commence lorsque Sigebert, petit-fils de Clovis, épouse une jeune et belle princesse wisigothe, Brunehaut -dont on a parlé plus haut. Chilpéric, cadet de Sigebert et roi de Neustrie, en conçoit une si grande jalousie qu’il décide simplement de faire de même : il répudie sa première femme, écarte sa concubine -une certaine Frédégonde- et épouse Galswinthe, la propre sœur de Brunehaut. Mais Chilpéric aimait nettement plus les « grands trésors », selon Grégoire de Tours, que lui avait apporté ce mariage, que la mariée elle-même. Peu scrupuleux et peut-être influencé par sa maîtresse, Chilpéric fait assassiner la malheureuse Galswinthe, ce qui lui permet de garder Frédégonde, qu’il épouse peu après… ainsi que les biens que sa femme avait apportés en dot.
Mais c’était compter sans l’influence de Brunehaut sur son mari qui, poussé à la vengeance par la jeune femme, lance ses troupes contre Chilpéric. Vont s’ensuivre plus de trente ans de rivalité, ponctués de meurtres, d’empoisonnements et de guerres entre les deux reines sanglantes, Brunehaut et Frédégonde.
Le jeu des alliances
Comme a pu le suggérer l’épisode de Brunehaut et de Frédégonde, l’assise du pouvoir par voix de mariage n’est pas une évidence à la fin du VIe siècle. Pourtant, c’est par ce système que les tout premiers mérovingiens vont construire leur pouvoir.
En effet, au début de l’époque mérovingienne, on constate que les relations d’alliance se définissent, selon l’historienne Régine Le Jan, « sur un système d’échanges complexes alliant pratiques exogamiques (c’est-à-dire mariages hors de la tribu, du clan) et renouvellement d’alliance ». Les familles royales s’alliaient par le biais du mariage afin d’assurer un équilibre entre les peuples. Ainsi, les rois mérovingiens du début du VIe siècle, épousent-ils des princesses thuringiennes, burgondes, wisigothes ou lombardes et donnent leurs propres filles ou sœurs à des souverains ostrogoths, wisigoths, lombards.
Dès la seconde moitié du VIe siècle, considérant sans doute que leur autorité est solidement assise, les souverains mérovingiens se sentent autorisés à épouser des femmes de l’aristocratie et même des « non-libres » comme Austregilde, Frédégonde, Nanthilde ou Bathilde, brisant ainsi les règles de l’alliance dont ils sont censés être les garants. Des quatre fils de Clotaire, par exemple, seul Sigebert optera pour le vieux système d’alliance exogamique en épousant Brunehaut, fille du roi des Wisigoths Athanagild. Caribert et Chilpéric, quant à eux, épouseront -en premières noces- des femmes de l’aristocratie franque (Ingoberge et Audovère) et Gontran passera de concubine en concubine.
Mais si les rois eux-mêmes ne semblaient pas faire la distinction entre les épouses issues de maisons royales et les autres, il n’en est pas de même des chroniqueurs. Ainsi, il apparaît que Brunehaut est désignée, dès le début, sous le titre de reine -à la rigueur de princesse-, alors que les épouses non-libres des Mérovingiens ne l’obtiennent qu’après avoir donné une descendance. Frédégonde, par exemple, est désignée sous le terme d’épouse de Chilpéric et n’obtient le titre de reine qu’après la naissance de son premier fils.
On voit clairement ici l’importance de la maternité dans le statut de la femme, situation que l’on retrouve dans la société germanique originelle.
En effet, si, selon la loi germanique, l’homme a une prééminence certaine sur la femme dans le mariage -prééminence d’abord dans le domaine sexuel puisque la polygamie est autorisée pour les hommes et que l’adultère féminin est prohibé, essentiellement pour des raisons simples de légitimité- le statut de la femme apparaît très clairement dans les cas d’offenses à payer. Chez les Germains, comme chez les Scandinaves d’ailleurs, existait un système permettant de payer pour racheter une offense, une blessure, un meurtre même, système que l’on pourrait comparer aux « dommages et intérêts » modernes. Et il apparaît que serrer le bras d’une femme, ce qui constitue chez les Germains une grave offense, donne lieu à un dédommagement plus important que si l’on a blessé gravement un homme. L’amende pour le meurtre d’une femme est égale à celle à payer pour l’assassinat d’un homme (200 sous). Mieux encore : si la femme tuée était en âge d’être mère, le dédommagement s’élève à 600 sous et à 800 si elle était enceinte !
La légitimation dynastique
La femme a donc un grand rôle comme mère ou comme future mère, mais, en tant que femme, elle sera longtemps assujettie à un homme : d’abord son père puis son mari et tous les hommes de la famille si son époux meurt. Mais dans une société où la force guerrière joue un rôle si essentiel, la position des hommes et des femmes ne peut qu’être inégale. Et si même les plus énergiques des femmes du haut Moyen Âge se sont, un jour ou l’autre, inclinées devant la force d’un homme, cela n’a cependant pas empêché les femmes d’exercer un certain pouvoir, comme on l’a vu pour les Mérovingiennes.
À l’époque carolingienne, alors que la royauté a repris le bon vieux système des alliances « utiles », les femmes ont surtout, selon Régine Le Jan, « légitimé le pouvoir exercé par les hommes de leur famille ». Le mariage entre personnes de même condition contribuait nécessairement à légitimer ce pouvoir, « la mère transmettant à ses enfants la noblesse de sa propre famille » et bien sûr les droits l’accompagnant.
Dans les familles royales de l’époque carolingienne, le rôle -et donc le pouvoir- de la femme va plus loin, est ancré plus profondément. La raison tient tout d’abord au fait que les rois carolingiens étaient sacrés et que cette légitimité de personne sacrée venait automatiquement de leur filiation. En effet, un roi est roi non seulement parce qu’il a été couronné, non seulement parce qu’il a reçu l’onction, mais surtout parce qu’il est le fils du roi précédent ! Un fait que l’on traduira plus tard par la formule :
-Le roi est mort, vive le roi !
Voilà qui explique l’importance des origines paternelle… et maternelle.
Parallèlement à cette évolution dans les mentalités, il apparaît que la reine est désormais étroitement associée au trône et à cet aspect sacré du roi. Deux changements, la légitimation dynastique et l’association de la reine, qui apparaissent pour la première fois avec l’avènement de Pépin le Bref : en effet, le Pippinide sera béni et oint en même temps que son épouse, la reine Berthe au grands pieds. Ainsi, dès le début et bien qu’issue de l’aristocratie, la dynastie pippinide assoie doublement son pouvoir, au point de le rendre inaliénable.
Bien que de haute ascendance, bien que sacrés, les premiers carolingiens vont mettre en place une politique d’alliance qui doit favoriser l’assise de leur pouvoir à l’intérieur de leurs frontières. C’est pourquoi ils développent tout d’abord une politique d’alliance avec l’aristocratie de leur royaume (hypogamie). Parallèlement, ils restreignent les mariages de leurs propres filles, afin de ne pas morceler le domaine royal. Cette double politique va admirablement servir les premiers souverains carolingiens qui constituent ainsi un solide réseau familial, permettant d’assurer le trône, par la fidélité des grands du royaume, en même temps que la paix sociale. Ce n’est qu’à la fin de la dynastie carolingienne que l’on voit apparaître des reines issues de famille royales voisines. Mais, à ce moment, le trône paraît solide et, surtout, les Carolingiens règnent sur toute l’Europe : toute alliance n’est donc plus qu’une affaire de famille…

Ferdinand 1er le Juste

Énergique et vertueux, mais calculateur habile à force de savoir patiemment exploiter les fautes de ses adversaires : tel apparaît le roi de Castille Ferdinand Ier le Juste à ses contemporains, un homme politique de grande envergure mais aussi un soldat attaché à chasser les Maures de la terre d’Espagne. Durant le très long conflit qui oppose la Castille catholique à la Grenade musulmane, il remporte de nombreux succès militaires, dont la prise d’Antéquera, en 1410, qui le couvre de gloire et fait de lui, aux yeux de son peuple, un authentique croisé de la reconquête.
Mais, plus que la gloire militaire, l’Histoire retiendra de ce souverain mort très jeune en 1416 -il avait à peine trente six ans- sa tolérance, son respect des droits accordés à ses sujets, son aptitude à pacifier la Sicile et la Sardaigne, qui faisaient partie de son royaume et qui étaient livrées à de très violentes convulsions et , comme l’explique un historien espagnol, son désir constant de consulter ses sujets sur les grandes affaires du royaume… En ce sens, Ferdinand Ier le Juste a inauguré ce qu’on appellera, bien plus tard, un monarque constitutionnel…

Le Croissant flotte sur Constantinople

Entrée de Mahomet II, dit le Conquérant, à Constantinople.
Entrée de Mahomet II, dit le Conquérant, à Constantinople.

Depuis 1204, Constantinople tente tant bien que mal de résister aux attaques répétées des Ottomans et à celles des Occidentaux.
Le 5 avril 1453, après deux siècles de bouleversements, la fin de l’Empire byzantin est imminente. Ce matin-là, les habitants de Constantinople voient le Bosphore couvert de quatre cent quatre-vingt-treize navires et près d’un demi-million d’hommes sont prêts à se lancer à l’assaut de la capitale de l’Orient. Mahomet II va balayer le dernier rempart du christianisme. C’est la Croix et le Croissant qui s’affrontent.
La ville est protégée, pour un temps, par la célèbre chaîne reliant les deux rives de la Corne d’Or mais le sultan décide de contourner l’obstacle par la terre. Et bientôt, plusieurs milliers de soldats atteignent Pétra : Byzance est encerclée.
Mahomet II, dit le Conquérant (1432-1481).
Mahomet II, dit le Conquérant (1432-1481).

Mahomet II s’attache ensuite à briser les remparts et les pilonne avec ses bombardes. Les huit mille combattants byzantins résistent un temps mais le 27 mai 1453, les Ottomans s’emparent de la ville : Mahomet II entre à cheval dans la cathédrale Sainte-Sophie.
Dans l’indifférence la plus totale de l’Occident chrétien, le Croissant flotte désormais sur Constantinople.