La résurrection de Babylone

Et si les origines de la civilisation humaine ne se situaient pas sur les bords du Nil mais plutôt dans cet espace de terre privilégié appelé Mésopotamie, situé entre deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate ? Sans entrer dans une querelle qui, depuis plus d’un siècle, oppose historiens et archéologues, on sait, néanmoins, que la Mésopotamie fut, il y a cinq mille ans, le berceau d’une civilisation prodigieuse, à laquelle l’humanité doit une large part de son patrimoine : la foi, l’écriture, les sciences, la littérature… Bref, les bases essentielles de notre culture.
Dans un ouvrage, certes austère, mais d’une grande rigueur historique et scientifique, Harry W. F. Saggs, professeur à l’université de Cardiff et l’un des meilleurs spécialistes de la Mésopotamie, raconte la grande aventure archéologique qui permettra d’arracher à l’oubli cette brillante civilisation.
Depuis cent cinquante ans, les chercheurs, venus d’Europe et d’ailleurs, ont mis au jour les monuments et les œuvres d’art, déchiffré les tablettes cunéiformes et fini par reconstituer, patiemment, au fil des décennies, la ville fabuleuse de Babylone et l’histoire d’un des empires les plus prestigieux que le monde ait jamais connu. Doté d’une carte claire et parlante, d’une table chronologique qui couvre quatre millénaires, de références bibliques et d’un index extrêmement utile pour les chercheurs comme pour les profanes, Au temps de Babylone est, jusqu’à ce jour, la somme la plus complète sur cette civilisation miraculeusement retrouvée. Un ouvrage passionnant pour tous ceux -et ils sont nombreux- qui s’intéressent à l’histoire des civilisations disparues.

Constantinople : la porte de l’Orient

L'empereur Constantin Ier (v.280-337).
L’empereur Constantin Ier (v.280-337).

En quelques siècles à peine, Rome avait étendu son pouvoir bien au delà de ses frontières. Une large partie de l’Europe, mais aussi des contrées orientales et africaines faisaient désormais partie de l’immense Empire. De fait, sa capitale, Rome, paraissait bien loin de l’Egypte ou de la Syrie. C’est pourquoi l’empereur Constantin se mit en tête de se doter d’une nouvelle capitale, située au cœur même de l’Empire. Pour ce faire, il choisit le site de l’antique Byzance, qui avait été pillé et rasé par Septime Sévère en 196. Le choix était judicieux : la situation de Byzance était parfaite, aussi bien stratégiquement que symboliquement. Gardienne du Bosphore, à la frontière entre l’Orient et l’Occident, la Nouvelle Rome –ce sera le nom choisit par Constantin- allait être édifiée à l’image de son modèle : un forum, un sénat, un capitole, sept collines même… Tout avait été pensé pour que Nova Roma soit la réplique parfaite de la Rome initiale. L’idée était séduisante. L’histoire allait en décider autrement et Constantinople –le nom de Nova Roma ne résistera guère de temps- n’aura jamais que l’apparence de Rome. Pour peu de temps cependant…
Achevée en 330, la cité qui devait être le point de rassemblement de l’Empire, perd cet attribue et devient, après la scission de l’Empire, la capitale du seul Empire d’Orient.
Plan médiéval de Constantinople.
Plan médiéval de Constantinople.

D’ailleurs, c’est vers l’Orient que, dès le début, elle s’était tournée. Située à seulement quelques encablures de l’Asie Mineure, Constantinople va devenir une cité marchande, cosmopolite, temple des arts les plus raffinés, les plus luxueux. Elle deviendra également le centre de toutes les immoralités, de toutes les émeutes : on s’y bat pour une course de char, comme pour un différent théologique. On se bât également pour sa conquête et du IVe au XVe siècle, Constantinople va être l’objet d’un nombre incalculable de coup d’Etat, de pillages, d’attaques. Ce n’est qu’en 1453 cependant, après les assauts répétés des Ottomans, que Constantinople succombera. Désormais placée sous l’égide turque, elle poursuivra en fait son destin, un destin tourné presque exclusivement vers l’Orient.

Le temps des mégalithes

Jeune guerrier celte près d'un menhir (gravure du XIXe siècle).
Jeune guerrier celte près d’un menhir (gravure du XIXe siècle).

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs.
Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église va donc « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sibylles ou les sorcières rodent encore autour des dolmens ou des menhirs.
Refuge de Méduse en Corse, lieux de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin caché dans la forêt de Brocéliande, légionnaires statufiés alors qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Fortement imprégnées de christianisme, ces histoires fabuleuses nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.

Mais n’allez surtout pas vous promener autour de la « pierre levée » de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, à la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui sait quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, comme le dolmen perforé de Trie-Château, ou de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et celui de Kerloas, à Plouarzel : la légende et la superstition entourent chaque dolmen, chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
L’intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est relativement récent et suscite une multitude d’interrogations.
Dès le XVIIIe siècle, La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être historien, s’était penché sur les mégalithes et leur donnait une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que l’intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor. En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des lieux mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de toute l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.
Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, les dolmens enfouis partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et se généralisent rapidement dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France dans son ensemble. Et les conclusions des savants et des archéologues vont raviver l’imaginaire qui entoure déjà ces monuments. Pierres druidiques par excellence, striées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient des pierres de sacrifice ! D’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus, alors, qu’à en trouver l’origine. À la fin du XIXe siècle, les savants vont, lors de fréquents colloques qui réunissent tous les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses. Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occidentale va les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques !) et élevé à leur tour de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des orientaux, bien sûr… Peuple  barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primaires.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes restent encore très mystérieux au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !
C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !

Signes gravés de Gavrinis.
Signes gravés de Gavrinis.

Il paraissait jusqu’alors impossible que les hommes du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les archéologues découvraient la véritable signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou des lieux de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns et les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et Gozo) sont des tombeaux, élevés par l’homme, du Ve siècle au IIIe siècle avant J.-C.…
Le nom breton de dolmen (« dol » signifie table et « men » pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, formant une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche aux Fées et à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts par famille ou par tribu et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient parfois été enterrées dans des dolmens qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté : de véritable caveau familial.
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs impressionnantes. Le cairn de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, mesure soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large. On trouve à l’intérieur onze chambres funéraires, reliées par plusieurs couloirs parallèles. C’est une architecture élaborée, agrémentée de pierres sculptées, symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan.
Certains cairns ou certains tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et parfois même plusieurs centaines, de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !

Tombe d'un chef gaulois d'après une reconstitution archéologique.
Tombe d’un chef gaulois d’après une reconstitution archéologique.

La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant le dolmen de Pontcharaud, dans le Puy-de-Dôme, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, couchés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant les pieds et les mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est en tout cas l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de véritables dieux, sont réellement craints et respectés en tant que tels.
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su garder tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et « hir » longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et s’enfoncent dans le sol jusqu’au quart de leur taille. Certaines sont plus impressionnantes et peuvent atteindre les vingt mètres de haut, comme le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir tout seul : ils sont souvent groupés en cromlech, comme à Avelbury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils alors ? Représentent-ils quelque chose ? Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Mais c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge
Dédié au culte solaire, lieu de pèlerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin. Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et Merlin, faisant venir les pierres de la région des Géants, en Irlande, construisit le cromlech de Stonehenge…

Le mythique site de Stonehenge.
Le mythique site de Stonehenge.

En réalité, le site de Stonehenge date, environ, de 3000 avant notre ère. Ce temple est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été. La direction est clairement désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Les trois autres cercles, plus récents, n’enlèvent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend encore les astronomes modernes.
Le mythe de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société jusque-là relativement peu connue, les mégalithes ont permis « d’approcher » la lointaine civilisation néolithique. À travers les découvertes des archéologues, apparaît une société hiérarchisée, avec des chefs, des prêtres et des architectes qui ont mené à bien l’élévation de ces monuments funéraires et de ces menhirs. Les fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée. En effet, au cours de certaines recherches, les archéologues ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation réussie !
Certes, les recherches qui ont été faites ces dernières années ont levé un coin du voile, mais les chercheurs se pencheront encore longtemps sur l’étude des dolmens et des menhirs et des sites comme Carnac, Callanish, en Écosse, ou Avelbury garderont toujours de leur mystère…

L’ostracisme ou la démocratie démagogue

Buste de Thémistocle (528-462 av.J.-C).
Buste de Thémistocle (528-462 av.J.-C).

La démocratie : rares sont les politiques actuels à ne pas revendiquer les valeurs qui y sont attachées. Mais la démocratie s’accompagne parfois -et même souvent- de démagogie et c’est à ce moment-là qu’elle commet les pires abus. Sans entrer dans un débat sur l’actualité -chacun pourra faire les rapprochements qu’ils désirent-, il suffit, pour s’en convaincre, de regarder l’histoire. De regarder même au berceau de la démocratie : l’antique Athènes.
Dans l’Athènes de l’Antiquité, à l’époque où la démocratie forge la puissance de la cité et fait sa gloire, la justice, si elle joue le jeu de la démocratie, va aussi être celui de la démagogie et, au final, de l’injustice et de l’abus. L’ostracisme, notamment, en est un exemple frappant.
C’est en 508 avant J.-C. que l’ostracisme est approuvé dans le cadre des réformes de Clisthène qu’apparaît cette nouvelle forme de justice. C’était un jugement par lequel les Athéniens avaient possibilité de bannir, pour une période déterminée, un citoyen jugé dangereux pour les libertés et l’ordre public.
Chaque année, l’assemblée générale du peuple décidait donc si l’ostracisme devait être appliqué. En ce cas, on procédait à un vote et chaque citoyen inscrivait sur un "ostraka" -un morceau de poterie- le nom du citoyen qu’il désirait voir bannir. Si une même personne avait 6 000 voix contre elle, elle avait dix jours pour quitter la cité. L’exil, qui devait initialement durer dix ans, sera ensuite ramené à cinq ans. Le condamné pouvait cependant vivre où il le désirait et profiter de ses biens.
On conçoit aisément le défaut de cette législation qui, par ailleurs, se voulait parfaitement démocratique. Il suffisait donc de quelques rumeurs, d’acheter quelques citoyens ou de jouer de leur naïveté ; il suffisait de faire œuvre de démagogie pour faire condamner n’importe qui. D’ailleurs, les abus ne manqueront pas et plusieurs sommités athéniennes allaient en faire les frais, tels Miltiade, Thémistocle, Aristide ou encore Alcibiade. Et ce ne sont que les plus connus. De fait, l’ostracisme fut tant et tant détourné de sa fin que cette disposition ne tint pas même cent ans : en 415 avant J.-C., elle était abandonnée.

La victoire de Marathon

Décidé à anéantir Athènes, obstacle majeur à la suprématie perse sur la Méditerranée, Darius Ier rassemble une puissante armée de plus de vingt mille hommes et, le 19 septembre 490 avant J.-C., fait débarquer ses troupes près de Marathon. Mais, dès que les Perses ont mis pied à terre, Miltiade, à la tête de dix mille Athéniens, lance ses hommes et prend les soldats de Darius en tenaille.

Après un combat extrêmement meurtrier, les Perses refluent vers leurs navires, laissant sept vaisseaux aux mains de Miltiade. Une légende veut que le propre frère d’Eschyle ait accompli, à cette occasion, une action d’éclat, se faisant couper les mains alors qu’il tentait de retenir un bateau ennemi. Dès que la victoire est assurée, un soldat grec court porter la nouvelle à Athènes, mais, épuisé tant par le combat que par la course de quarante kilomètres, il a tout juste le temps d’annoncer sa victoire aux Athéniens, avant de rendre l’âme.

 

Quand les dieux régnaient à Rome

le temple de Jupiter Capitolin.
le temple de Jupiter Capitolin.

« Romain, tu domines le monde en te soumettant aux dieux », écrivait la poète Horace dans son recueil d’Odes. C’est à une pratique religieuse stricte et vigilante que les Romains croyaient en effet devoir l’expansion et la préservation de leur empire. Mais de l’époque primitive au culte impérial, le rapport que Rome entretient avec le divin ne concerne pas que les événements de la vie publique ou les campagnes militaires : il impègne chaque étape, voire chaque geste, de la vie du citoyen romain, quelle que soit sa position sociale. Le souci tatillon des Romains de ne pas s’aliéner leurs dieux les pousse à observer un rituel méticuleux, à l’écoute des moindre signaux célestes annonciateurs des décisions divines. La piété romaine a également évolué en fonction d’impératifs historiques et s’est ouverte à des dieux étrangers, intégrés, avec un certain pragmatisme, à l’ancien panthéon.
Avant que les Étrusques puis les Grecs ne viennent, à partir du IVe siècle avant J.-C., enrichir la pratique religieuse romaine, existait, à l’époque primitive, une mythologie originale, mise en évidence par les découvertes archéologiques et dont le mythe de la création du site de Rome est l’exemple le plus significatif. Les travaux du célèbre historien Georges Dumézil nous enseignent que le vieux fonds religieux romain est imprégné des conceptions indo-européennes. Selon Dumézil, trois fonctions se partagent la structure sociale des indo-européens : la fonction de la souveraineté, représentée par le prêtre-roi ; la fonction de la force physique et de la volonté de vaincre, symbolisée par les guerriers ; et, enfin, la fonction de la fécondité, remplie par les producteurs. Pour Georges Dumézil, cette classification tripartite indo-européenne se trouve reproduite, à Rome, dans la présence des trois flamines majeurs, prêtres chargés d’honorer les principaux dieux : celui de Jupiter, correspondant à la souveraineté, celui de Mars, à la guerre, et celui de Quirinus, à la fonction de production.
Outre cet apport indo-européen, la religion romaine primitive comporte des éléments en provenance des autres peuples italiques soumis par Rome. Les Romains croyaient, en effet, qu’en adoptant les divinités des villes ennemies, ils allaient non seulement accroître leur pouvoir de productivité et leur puissance militaire, mais encore priver ces cités de toute protection divine. Parmi les divinités primitives dont le culte est attesté figurent le vieux Saturne, mais aussi Janus, dieu à deux visages, symbole de la « double science », celle du passé et du futur, et Vulcain, porteur du feu, élément qui préside à la naissance du monde.
Des dieux mêlés à toutes les actions
Le culte domestique est indissociable de la religion romaine primitive. La maison romaine ressemble en quelque sorte à un temple dont le prêtre serait le chef de famille et dont chaque partie est sacrée, à commencer par la porte d’entrée que garde le dieu Forculus. Les Lares, divinités protectrices du foyer, sont invoquées dès l’aube sur le laraire, autel domestique situé généralement dans l’atrium, où sont déposées couronnes et offrandes, tandis que les dieux Pénates sont consacrés à la sauvegarde des provisions et de l’intérieur -penitus- dulogis. L’historien Pline l’Ancien évoque avec respect ces vieux Romains « qui croyaient les dieux mêlés à toutes nos actions et à toutes les heures de notre vie » et qui, dès le réveil, s’interrogeaient sur l’interprétation de leurs rêves nocturnes, à la recherche d’un éventuel avertissement divin.
Les repas ont lieu en présence des serviteurs, devant le feu du laraire dans lequel sont jetés, en guise d’offrandes aux dieux, des morceaux de nourriture. Deux objets rituels suffisent à cette cérémonie : la patella, sorte de coupe, et la salinum, contenant le précieux sel qui sacralise la table.
Aux côtés des dieux du foyer, se tient le Genius, sorte d’ange gardien de la famille, célébré par chacun de ses membres à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Debout devant l’autel domestique qu’on a pris soin de parer de verveine et d’une couronne fleurie, l’officiant, alors revêtu d’un manteau blanc, récite des prières rituelles, avant de procéder à une triple offrande de vin pur « qui, répandu, crépite sur le feu sacré ».
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Pour le salut de Rome
Mais le paterfamilias n’est pas exclusivement attaché à la pratique religieuse domestique : la vie de la cité est davantage encore au cœur de ses préoccupations et le salut de Rome dépend, pour chaque citoyen, d’un culte assidu, inspiré par la crainte constante de perdre le soutien des dieux. C’est ainsi que Georges Dumézil a pu affirmer que la vie de Rome mérite « d’être considérée comme une immense liturgie permanente ».
Au sommet de l’édifice religieux de la cité se tient le rex sacrorum ou « roi des sacrifices ». Choisi par le grand Pontife parmi la classe particienne, il vient, dans l’ordre de préséance, avant les trois flamines majeurs, au-dessus desquels il se couche dans les banquets sacrés. Sa prééminence lui vient de Janus, dieu du commencement de toutes choses, auquel il sacrifie un bélier en janvier, januarius, premier mois de l’année. Tandis que les flamines mineurs sont rattachés au culte de divinités primitives, les flamines majeurs sont dédiés, nous le savons, au culte des trois grands dieux : Jupiter, Mars et Quirinus. L’existence du flamine de Jupiter ou Flamen Dialis est régie par une quantité impressionnante d’interdits aussi curieux qu’hétéroclites. Ainsi, ce prêtre, placé en quelques sorte sous haute surveillance, ne peut-il ni monter à cheval, ni toucher une chèvre, un chien ou de la viande crue, ni participer à des funérailles, ni porter une ceinture ou un anneau fermé. Les pieds de son lit, dans lequel nul autre que lui ne peut dormir, doivent être enduits de boue et ses cheveux coupés sont ensevelis sous un arbre « heureux », c’est-à-dire cher aux dieux. On comprend aisément que de telles contraintes aient écarté de la fonction toute candidature pendant soixante-quinze ans…
Une vestale, d'après Jean-François Sablé.
Une vestale, d’après Jean-François Sablé.

Prêtres et vestales
Dans l’organisation du culte, le prêtre chargé d’une mission individuelle, qu’il soit flamine ou rex sacrorum, s’est peu à peu effacé au profit de collèges sacerdotaux, dont l’un est cependant de tradition ancienne : il s’agit de celui des « vierges vestales ». D’abord au nombre de quatre puis de six et enfin de sept, ces prêtresses de Vesta, chargées de l’entretien du feu sacré symbole de l’éternité de Rome, sont choisies par le grand Pontife, entre l’âge de six et dix ans, au sein des familles patriciennes. Placées sous l’autorité de la Grande Vestale, ou Virgo Vestalis Maxima, elles doivent consacrer trente années à leur charge : dix ans à s’instruire, dix ans à officier et dix autres années à assurer la formation des nouvelles recrues. Institution primordiale de la religion romaine, les vestales vivent sur le forum, dans l’annexe du temple de Vesta, l’Atrium Vestae, où la plupart préfèrent rester après être rendues à la vie civile. Leur prestige social est considérable et elles jouissent de nombreux privilèges : une escorte de licteurs lors de leurs déplacements, des places d’honneur dans les édifices de spectacles et une participation à toutes les grandes cérémonies publiques, notamment aux banquets liturgiques. En contrepartie de ces privilèges, les vestales doivent veiller scrupuleusement à la permanence du feu sacré et au strict respect de leur vœu de chasteté, le castus. Malheur à celles qui enfreindraient la règle : si le feu s’éteint, elles subiront le fouet ; si elles manquent à leur castus, elles seront enterrées vivantes au Champ du crime, le Campus sceleratus…
De création plus récente que le collège des vestales, celui des pontifes comprend quinze membres placés sous la responsabilité du Pontifex maximus, ou grand Pontife, nommé à vie. Le pontife, littéralement « celui qui fait le pont », a pour mission d’ouvrir la voie vers les dieux. Gardien du droit sacré, dit pontifical, du calendrier rituel, de l’introduction des cultes étrangers, il contrôle en réalité tous les aspects du culte, privé comme public. Quant au grand Pontife, il est devenu, au fil de l’histoire de Rome, le chef suprême de la religion, avec le pouvoir de nommer les vestales, les flamines et le rex sacrorum, au point que l’empereur Auguste en adopta le titre et les attributions.
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).

En regardant le ciel
Dotés d’un prestige presqu’aussi remarquable que les pontifes, les augures, dont l’existence remonte aux premiers temps de Rome, ont vu leur nombre s’accroître progressivement : de trois à l’époque de Romulus, ils sont montés à quinze sous le règne de César. Aucune entreprise politique ou militaire n’est concevable si les augures n’ont pas observé le ciel, le vol et les cris des oiseaux, à la recherche de l’approbation des dieux. Les signes divins ne manquent pas et sont de trois sortes : les auspices, qui viennent du ciel, comme la foudre et les nuages, et qui peuvent être « offerts » par les dieux ou « obtenus » par des moyens techniques soigneusement définis ; les omina, paroles ou événements fortuits nécessitant d’être interprétés pour annoncer l’avenir ; et, enfin, les prodiges, présages redoutés des Romains puisqu’ils sont des manifestations de la colère divine. Ils proviennent de catastrophes : tremblements de terre, chutes de pierre, ou de phénomènes naturels, comme les éclipses de lune. Les naissances d’animaux monstrueux ou d’êtres humains anormaux sont aussi tenus pour des signes néfastes qu’il faut immédiatement écarter : ces créatures sont noyées avant que les augures ne procèdent à une cérémonie expiatoire capable d’apaiser le courroux des dieux.
Autres prêtres spécialisés dans la lecture ou l’interprétation des messages divins, par l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés, les haruspices sont un héritage de la culture étrusque dans laquelle ils jouissaient d’une grande considération. Absents à l’époque républicaine, ils n’ont été introduits à Rome que sous le règne de l’empereur Claude (41-54 avant J.-C.), lui-même entiché d’étruscologie, qui les constituera en collège de soixante mêmbres. Le recrutement des haruspices s’effectuait, dès l’enfance, au sein des plus grandes familles de la ville afin, selon l’opinion de Cicéron, « d’éviter que la religion ne tombe aux mains des gens de peu », ceux que le grand écrivain et homme politique qualifiait, avec une certaine condescendance, « d’haruspices de villages »…
Quand un homme est bien avec les dieux, ils lui font gagner gros, affirme sans détour l’un des personages du théâtre de Plaute.
Il dévoile ainsi, dans la légerté, un des aspects essentiels de la religion romaine : aucune action humaine ne peut se passer du soutien ou de l’accord des dieux, ce qu’à Rome on appelait la Pax deorum ou Paix des dieux. Cette nécessaire harmonie entre l’homme et le divin n’impliquait pas seulement d’observer avec attention les signes en provenance du ciel et de les interpréter, elle exigeait, dans l’intérêt de la cité, le respect d’un rituel, consacré par l’expérience, aussi codifié que celui qui guidait la vie de la famille. L’accomplissement de chaque acte de la vie publique suppose que soient déterminés à l’avance les jours fastes ou néfastes de l’année, d’où la nécessité d’instituer chaque année, sous l’autorité des pontifes, un calendrier religieux qui fixe aussi les jours festi, pendant lesquels se tiennent les fêtes religieuses, et les jours profesti, excluant toute cérémonie. Ces fêtes, propres à chaque mois, sont innombrables et de plusieurs types : fixes ou mobiles, comme les fêtes agraires, mais aussi dites « de circonstance », liées à la guerre, à la fécondité ou à la mort.
Scène des Lupercales.
Scène des Lupercales.

Un calendrier liturgique chargé
Le calendrier, que Rome nous a d’ailleurs légué, comprend douze mois. Les six premiers mois de l’année sont placés sous le patronage d’un dieu ou d’une activité religieuse. Ainsi, Janus, dieu du commencement, a-t-il donné son nom au premier mois, januarius, tandis que februarius provient de februus, mot signifiant « purifications » ; mars vient du dieux Mars et aprilis, d’Aphru, forme étrusque d’Aphrodite. Quant à maius, peut-être le pendant masculin de la déesse Maia, son patronage demeure incertain. Mais junius est le mois de la déesse Junon. Les six mois suivants tirent leur nom d’un chiffre indiquant la place de chacun de ces mois par rapport au mois de Mars, considéré comme le début de l’année dans les registres agraire et guerrier : quintilis, le cinquième, sextilis, le sixième, september, le septième, october, le huitième, november, le neuvième et décember, le dixième. À partir de la période impériale, quintilis est devenu julius, en hommage à Jules César, et sextilis s’est transformé en augustus, pour célébrer l’empereur Auguste.
Le mois de février est consacré aux expiations et au culte des morts. Le premier jour du mois, en présence du roi des sacrifices et du flamine de Jupiter, on se rassemble à proximité des bouches du Tibre, au bois sacré d’Hélernus, divinité du monde des ténèbres, pour sacrifier une brebis de deux ans. Suivent plusieurs fêtes réservées aux morts : les Parentales, qui durent neuf jours au cours desquels les âmes des défunts sont censées errer librement hors des tombeaux pour se rassasier des mets qui y ont été déposés ; les Feralia, où l’on sacrifie du menu bétail et qui doivent déboucher, selon le poète Ovide, sur un « temps de pureté, lorsqu’on a apaisé les morts en leurs tombeaux ». Mais la fête sans doute la plus originale du mois de février se déroule le 15, jour des Lupercales, dont le rituel évoque la recherche de la fécondité, humaine comme animale. Cette étrange cérémonie commence au Lupercal, grotte située à l’angle sud-ouest du mont Palatin et qui, selon la légende, aurait abrité les jumeaux Romulus et Rémus. C’est là que sont sacrifiés à Fanus-Lupercus, dieu bouc au pouvoir générateur, des boucs et un chien. Dans une sorte de simulacre de sacrifice humain, dont la finalité est demeurée obscure, le rex sacrorum effleure alors du couteau sacrificiel sanglant le front de deux jeunes gens de noble famille, qu’il prend ensuite soin de nettoyer à l’aide d’un linge imbibé de lait. Après un banquet où est consommée la chair des animaux sacrifiés, les Luperques, ou hommes-loups, prêtres recrutés au sein des familles aristocratiques, découpent, dans la peau des animaux, les februa -«lanières purificatrices ». Revêtus des seules dépouilles des boucs immolés, les hommes-loups courent autour du Palatin puis flagellent, à l’aide des lanières, le dos des femms stériles. La poète Ovide rappelle qu’à l’origine des Lupercales, un oracle aurait enjoint aux Romains, préoccupé par une baisse de la natalité dans leur cité, « que le bouc sacré pénètre les matrones d’Italie ».
Le mois de mars est dédié, comme il se doit, au dieu de la guerre, en même temps qu’à Juno Lucina, protectrice des femmes en couches, et à Juno Matronalia, patrone des mères de famille. Car, comme le rappelle encore Ovide, il n’est « point de soldats sans mère ». C’est en ce mois, qui ouvre la saison guerrière et qui symbolise aussi le renouveau de la nature et de la procréation, que les vierges vestales allument un nouveau feu dans le temple de Vesta. en remplacement du laurier fané, des rameaux fraîchement coupés sont placés devant la Regia et devant la maison des flamines. En mars également, se déroulent les danses des Saliens, les prêtres « sauteurs », chargés de garder les boucliers sacrés. Pour signifier au peuple romain que le temps de la guerre a commencé, les Saliens, revêtus d’une tunique rouge et d’une cuirasse de bronze, sortent les boucliers de la Regia et les promènent, sur un pas de danse à trois temps, à travers Rome pendant plusieurs jours.
L’anniversaire du temple de Minerve, sur l’Aventin, prend place aux Quinquatries, cinquième jour après les Ides de mars : quatre jours durant, sont organisés des sacrifices et des combats de gladiateurs, en hommage à « la déesse guerrière qui aime les épées tirées au clair ». Mais cest aussi aux Quinquatries que sont fêtés les arts et métiers : artisans, fileuses et tisseuses, peintres et sculpteurs, maîtres d’école sont alors à l’honneur.
Des "paroles lugubres"
Cataclysmes, séismes, foudre, inondations et épidémies sont autant de malheurs qu’il faut conjurer par des cérémonies expiatoires. À l’endroit où la foudre est tombée, l’haruspice enfouit sous un tertre de gazon les traces du feu céleste en prononçant, dit le poète Vulcain, « des paroles lugubres ». Après que le lieu ait été entouré d’une clôture de pierre en forme de puits, ou puteal, il devient religiosus. Pour combattre les ravages des maladies, on fait le vœu d’ériger un temple à Apollon, dieu de la santé. Si ce vœu s’avère impuissant à enrayer l’épidémie, les pontifes organisent des jeux scéniques ou une supplicatio au cours de laquelle le peuple romain, le front ceint de feuillage, fait le tour des temples pour implorer les dieux en offrant l’encens et le vin, tandis que de jeunes garçons et filles chantent des hymnes. Lorsqu’un « oiseau de malheur », aigle ou hibou, annonce une guerre civile,  les pontifes ordonnent la purification ou « lustration » de la ville, en prenant la tête de processions qui parcourent Rome, suivis des vestales, des augures, des Saliens et des flamines. Les citoyens se joignent au cortège, un pan de toge ramené sur la tête, en signe d’humilité.
Aux yeux des Romains, peuple guerrier s’il en fut, la guerre doit être « juste et conforme à la piété ». Elle nécessite le soutien et l’agrément des dieux et ne peut être engagée sans que des démarches préalables aient été accomplies. Les féciaux, prêtres spécialement dédiés à la gestion de le guerre et à la conclusion de traités, veillent à ce qu’aucune campagne militaire ne soit nefas, c’est-à-dire interdite par la religion. Se réclamant d’une « mission juste et saine », ils somment les peuples ennemis de fournir des réparations s’ils veulent éviter que les hostilités ne soient ouvertes. À l’expiation d’un délai consacré de trente-trois jours, si le peuple ennemi n’a pas déféré à l’injonction, le fécial, revêtu des ornements sacrés, déclare la guerre en ces termes :
Écoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus ; vous tous, dieux du ciel, et vous, dieux de la guerre, et vous, dieux de la terre, et vous, dieux des enfers, écoutez ! Je vous prends à témoins que ce peuple est injuste et ne s’acquitte pas de son dû.
Après consultation du sénat et lorsque la majorité des sénateurs a voté la guerre, le fécial regagne à nouveau la frontière et lance, sur le territoire ennemi, un javelot. Avec l’expansion de l’empire et l’éloignement géographique des pays ennemis, ce geste rituel est devenu hasardeux. C’est ainsi qu’on imagina de faire acheter par un soldat captif un lopin de terre, censé représenter le pays adverse, pour y lancer le javelot symbolique.
Un paysage religieux aussi varié que les peuples de l’empire
La politique d’annexion et d’assimilation de peuples étrangers, menée par Rome, a largement contribué à modifier le paysage religieux des Romains. On sait la place importante que la mythologie grecque y a occupé, au point que les dieux des deux peuples ont été le plus souvent confondus. Certains l’ont déploré, comme l’historien Tite-Live, qui constatait que « ce n’était pas seulement en secret, entre les murs des maisons, qu’on abolissait les rites romains. en public, au Forum, au Capitole, on voyait une foule de femmes n’observer ni en sacrifiant ni en priant les dieux, la coutume de leurs pères ». Mais il est certain que les rites hérités de la Grèce ont peu à peu pris le pas sur la liturgie traditionnelle romaine. L’épisode de la répression qui s’est abattue sur le culte bacchique, si violent qu’elle ait pu être, n’a pas fait disparaître totalement de dionysisme qui a survêcu à Rome au travers du théâtre et de l’art grec et dont témoignent certaines fresques ornant de riches villas romaines.
C’est par l’entremise de commerçants grecs, en contact avec des marins alexandrins, que les dieux égyptiens ont eux aussi gagné Rome, avec un succès certain auprès de la plèbe. Au point qu’en 59 avant J.-C., le sénat ordonne la destruction des autels de Sérapis et d’Anubis, dont il faudra accepter ultérieurement le rétablissement « sous la violence de l’intervention populaire ». Les triumvirs Antoine, Octave et Lépide, qui n’ignorent pas la ferveur populaire qui entoure les dieux du Nil, promettent alors l’érection d’un temple dédié à Isis et Sérapis. L’engagement ne sera aps tenu. et l’affrontement militaire entre Antoine et Octave prendra aussi des allures de guerre des dieux : Apollon face à celui que le poète Virgile appelle « l’aboyeur Anubis ».
Préoccupés par la propagation du culte d’Isis et d’Osiris et par l’attrait quasi romantique que ces deux divinités exerçaient sur l’imaginaire du peuple de Rome, Octave puis Agrippa prohibèrent totalement la pratique des cultes égyptiens, non seulement dans l’enceinte de la ville, mais « même dans les faubourgs en deçà d’un huitième demi-stade », soit moins d’un kilomètre.
L'empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).
L’empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).

Les fils des dieux
La religion romaine primitive, fondée sur une volonté collective mise au service de la grandeur de la cité, décourageait toute ambition individuelle. Même si l’histoire de la République démontre que les hommes politiques, trop tentés par le culte de la personne, ont du subir les attaques de leurs concitoyens, il n’en demeure pas moins que la divinisation de l’humain a touché Rome dès avant la période impériale. Ainsi, Scipion l’Africain entretient-il une rumeur qui lui prête une filiation directe avec Jupiter et Sylla se fait appeler « protégé d’Aphrodite ». Déjà, les victoires militaires qu’ils remportent valent aux généraux un culte spécial dans les laraires privés, aux côtés des dieux familiaux, et même l’érection de statues aux carrefours de la ville.
Jules César, qui inaugure les « consécrations impériales », aura droit à des sacrifices, à une confrérie de Luperques, à un flamine et à un lit de parade. Cicéron compare César à un dieu et le sénat lui confère le titre de Iuppiter Iulius. Dans le bûcher, monté sur le forum, les patriciennes vont jeter leurs bijoux, les toges prétextes ou les bulles de leurs enfants et les vétérans leurs armes.
L’empereur Auguste est cependant celui qui va poser les fondements d’un véritable culte impérial, en s’arrogeant le titre de divi Julii filius ou « fils du divin Jules » et en obtenant de l’État romain qu’il lui décerne les honneurs réservés aux dieux : le jour de sa naissance devient une fête officielle célébrée avec le plus grand faste et le mois de sextilis devient augustus. Même si l’empereur est un dieu mortel, un décret du sénat lui confère l’apothéose, ou consecratio, qui le transforme en être divin. Du sommet de son bûcher, allumé par les centurions, un aigle s’envole pour emporter son âme au nouveau diuus et tel magistrat romain affirme qu’il a vu son fantôme monter au ciel.

Bès, gardien du foyer

Statue du dieu Bès.
Statue du dieu Bès.

Sorte de nain barbu, doté d’un visage peu avenant, d’une langue pendante et d’oreilles de lion, Bès, le dieu du foyer de l’ancienne Egypte, a tout pour rebuter… les mauvais esprits. Est-ce de cette fonction même qu’il tire sa laideur ? Celle-ci repousserait-elle les dangers ? Sans doute, de même que le bruit qu’il aime à produire…
Protecteur du foyer, des accouchées, du sommeil aussi, Bès a bien des point commun avec les Parques ou les Moires de la mythologie gréco-romaine. Comme elles, il préside aux événements importants de la vie –naissance, mariage ; comme elles, il est gardien du sommeil. De fait, donc, dans la mythologie égyptienne comme dans celle du monde gréco-romain –et comme dans les croyances médiévales occidentales d’ailleurs-, le rêve, le songe est vecteurs d’esprits ; il est le lien entre le monde des morts et celui des vivants. La popularité de Bès, le fait que de divinité pharaonique, il ait étendu son culte à tout le peuple, atteste, s’il en était besoin, l’inquiétude du commun face au monde des morts. Une inquiétude proportionnelle à la croyance en l’au-delà, en une vie après la mort.

Du culte dionysiaque aux mystères d’Eleusis

Dionysos le dieu du vin de la mythologie grecque.
Dionysos le dieu du vin de la mythologie grecque.

Né au VIe siècle avant J.-C., le culte dionysiaque traîne une réputation pour le moins erronée. Les Bacchantes latines y sont certainement pour quelque chose, ainsi qu’une vision élaborée uniquement sur les attributs les plus marquants de cette divinité.
C’est en Asie mineure, dont il porte le bonnet phrygien, que s’est d’abord développé le culte dionysiaque. Un culte entièrement tourné vers la fête débridée, vers la consommation effrénée de vin, vers une sexualité sans frein. De fait, Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, est, dans la mythologie grecque, le dieu du vin, du désir brutal, des arts et de l’agriculture. Deux derniers attributs qui s’effacent largement au profit des premiers ; deux attributs que l’on a tendance à reléguer, voire à occulter. Sans doute est-ce une erreur car tous ces attributs se tiennent et lorsqu’on les étudie ensemble, la vision qu’ils donnent est celle d’une divinité de la vie, de la mort et de la résurrection. Dieu de l’agriculture et du vin, Dionysos est profondément ancré dans la notion de divinité de la terre. Or c’est la terre qui régénère. C’est elle aussi qui ensevelie, accueillant les corps des défunts. Et, comme chacun sait, Dionysos est une divinité qui est né plusieurs fois. Sauvé du ventre de sa mère par Zeus, qui lui permet d’achever sa gestation dans sa propre cuisse, Dionysos devait ensuite être démembré, brûlé avant d’être ressuscité grâce à l’intervention de la déesse Rhéa. Un épisode qui fait de Dionysos le pendant d’Osiris, mais surtout une divinité de la vie et de la mort, de la vie à tout prix. C’est la célébration de cette vie que célèbre le culte dionysiaque. Un culte profondément marqué par la fête, la danse ; un culte célébrant la vie dans ce qu’elle a de plus débridée. Un culte, enfin, qui, apparaît comme une réponse à la société toujours plus encadrée, plus morale et plus contraignante qui se dessine alors.
A la même époque, l’orphisme voit le jour. Cette doctrine fondée sur la certitude d’une vie après la mort mais d’une vie dépendante de la précédente, fait au contraire la part belle à la morale, à la pureté, à l’ascétisme même. Platon, Pindare s’en font les échos annonçant, à force de purifications et d’efforts, la possibilité pour l’homme d’atteindre à un état quasi divin. C’est la première fois, dans la religion grecque antique, que l’on perçoit la possibilité pour l’homme de jouer un rôle dans sa vie après la mort, de participer à son devenir. Une spiritualité complexe donc et qui ne fera que peu d’adeptes, contrairement au plus célèbre des cultes mystiques : le culte éleusien.

Déméter, déesse de la fécondité et principale divinité du culte d'Eleusis.
Déméter, déesse de la fécondité et principale divinité du culte d’Eleusis.

Culte à mystères, dédié aux seuls initiés, le culte d’Eleusis va acquérir une popularité immense dans toute la Grèce. Plusieurs raisons à cela : la simplicité de sa doctrine -si on la compare à l’orphisme- et le retour vers une spiritualité tournée entièrement vers la nature, la fécondité naturelle et la vie. Dédié aux déesses Déméter et Coré-Perséphone, sa fille, le culte éleusien célèbre, par une série de sacrifices, par la consommation de produits issus de la terre, deux aspects essentiels pour l’homme : la vie et la mort. Une vie offerte par les dieux, notamment Déméter, divinité présidant à la fécondité de la terre, et par Coré-Perséphone qui, si elle est plus connu comme déesse des Enfers, préside également à la naissance, aux jeunes enfants. C’est donc à une célébration de la nature vivante qu’appelle le culte éleusien. Mais à une vie qui a une fin, qui conduit irrémédiablement à la mort du corps. C’est là l’autre aspect du mystère d’Eleusis : la mort, l’Au-delà. Une mort qui n’est qu’une étape pourtant, la terre offrant, encore une fois, la régénérence. Une mort enfin qui se prépare, ce qui, en ce sens, rapproche le culte éleusien de l’orphisme puisqu’on puise dans son culte la connaissance nécessaire à bien vivre sa mort, son Au-delà.
De fait, il est évident, et l’apparition de ces cultes ou de ces spiritualités en fait foi, que la spiritualité grecque a connu une rapide évolution. Une évolution qui va conduire le peuple à une quête plus personnelle, à une religion moins conventionnelle et peut-être moins convenue même si, dans les mystères également, l’aspect rituel est essentiel. Parallèlement, les religions orientales vont connaître, à travers le mithraisme, notamment, la même évolution. Une évolution qui n’est rien d’autre que la réponse à une quête spirituelle naturelle et évidente et qui se répandra dans tout le monde méditerranéen, jusqu’à Rome ou à Jérusalem.

L’Ager publicus « pour les nuls »

Un légionnaire romain (gravure ancienne).
Un légionnaire romain (gravure ancienne).

Lorsque l’on étudie l’histoire romaine, immanquablement, on aborde la question de l’Ager publicus. Une question qui va empoisonner les derniers siècles de la République, une question qui est aussi intimement liée à l’expansion romaine dans les premiers siècles de la République.
Née au Ve siècle avant J.-C., la République romaine va mettre deux siècles à conquérir toute la péninsule italienne, imposant son gouvernement aux Voques, aux Eques, aux Latins, aux Etrusques, aux Samnites enfin. Un dernier affrontement avec la Grande Grèce, qui avait des comptoirs au sud de la péninsule, allait achever sa conquête et ouvrir des horizons nouveaux aux Romains. Des horizons qui passent par le contrôle du détroit de Messine et qui allait entraîner un conflit avec une cité au moins aussi ambitieuse que Rome : Carthage. Trois guerres, dites guerres puniques, allaient marquer la seconde moitié du IIIe siècle avant J.-C. Et la première moitié du IIe. Carthage détruite, la Méditerranée s’ouvrait aux désirs expansionniste de Rome… avec un corolaire : l’agrandissement de l’Ager publicus.
L’Ager publicus était, dans la définition, les terres appartenant à l’Etat romain, non aux particuliers. Or, ces terres étaient désormais immenses. Et il suffisait aux membres de la noblesse de payer un impôt pour se les accaparer. Rien de mal en soi, sauf que, dans le même temps, les petits propriétaires risquaient de tout perdre. Embarqués durant plusieurs années dans les rangs de l’armée, conduits à des centaines de kilomètres de leurs domaines, ils les retrouvaient généralement en bien mauvais état, voir quasi abandonnés à leur retour.
Parallèlement à cela, la conquête de nouveaux territoires engendre une nouvelle concurrence : le blé de Sicile, d’Afrique du Nord ou encore d’Asie rivalise avec les cultures italiennes. Un problème atténué dans les grandes domaines terriens qui ont le concours de plus en plus d’esclaves, conséquence des guerres et donc d’un afflue de prisonniers. Au final, les grands perdants sont donc les petits propriétaires qui, soit s’endettent au delà du raisonnable, soit vendent directement. Ils iront ensuite rejoindre la cohorte d’une nouvelle plèbe urbaine, miséreuse.
La question de l’Ager publicus sera au centre des discussions de la première moitié du Iie siècle. Les frères Gracques, notamment, tenteront, en vain, d’y répondre. Mais c’est toute la société romaine qui se retrouve bouleversée ; l’idée même de la République qui va se jouer. De cette question, de ce problème, viendra la guerre civile, puis la fin de la République.

Destruction de Pompéi

Quelques jours auparavant déjà, un léger tremblement de terre avait secoué la ville et fissuré les murs. Mais les habitants de Pompéi, sourds à la colère du volcan, sont restés dans leur ville. Le 24 juin, le Vésuve entre en éruption. Des blocs de lave retombent sur la campagne et dans la mer. Le forum, le grand théâtre, les piscines sont envahis à leur tour et bientôt la ville est couverte d’une épaisse couche de cendres. Les habitants fuient le lieu du désastre, mais ce n’est pas fini. Le 25 juin 91, en pleine nuit, le Vésuve fait à nouveau éruption et cette fois-ci, c’est un nuage de gaz et de cendres à sept cent cinquante degrés environ qui asphyxie et change en pierre les habitants qui n’ont pas fui assez loin.
Pompéi se couvre de cendres, gardant, pour des siècles, l’image de la beauté et de l’horreur qu’elle a subie.