« Les lauriers de César »

Vercingétorix, jeune chef arverne, vient de reconnaître sa défaite. Il quitte Alésia où il s’était retranché et pénètre dans le camp romain. Là, devant César, il jette ses armes aux pieds du vainqueur et se constitue prisonnier.
Dernier rempart contre la conquête romaine, Vercingétorix avait réussi, après maints efforts, à rallier tous les peuples gaulois sous son pavois. Mais, malgré la victoire de Gergovie, en août 52 av. J.-C., les légions romaines avançaient implacablement.
Le siège d’Alésia, preuve du génie militaire et stratégique romain, ne sera qu’une lente agonie. Enfermés dans la ville, les Gaulois mouraient de faim et leur rares tentatives de sortie étaient vouées à l’échec. Il ne restait qu’un seul espoir : l’arrivée de renforts… qui sont immédiatement repoussés, le 26 septembre 52 av. J.-C.. Dès lors, l’issue est inéluctable et, après la reddition de Vercingétorix, qui suit cet événement, la soumission de la Gaule toute entière n’est plus qu’une question de temps…

Ptolémée Ier, le « sauveur » de l’Egypte

Buste de Ptolémée Ier Sôter (v.367-283 av.J.-C.).
Buste de Ptolémée Ier Sôter (v.367-283 av.J.-C.).

Alexandre le Grand sera passée dans l’histoire à la vitesse d’un météore. En douze ans de règne à peine, il aura conquis l’Asie Mineure, la Phénicie, l’Egypte, Babylone, l’Iran et aura conduit ses armées jusqu’aux rives de l’Indus. Au fur et à mesure de ses conquêtes, il tentera d’assurer son pouvoir par un subtil mélange de nouveaux gouverneurs –grecque d’origine- et de conservation des traditions. Et c’est exactement ce que fera le plus célèbre de ses généraux, Ptolémée qui hérite de la satrapie –le gouvernement- de l’Egypte.
Fils bâtard de Philippe II de Macédoine selon certains auteurs antiques, Ptolémée n’aura pas le même désir de conquête qu’Alexandre, ni sa fascination de l’Asie. Pour lui, l’Egypte est un trésor, un royaume qu’il mettra toute son énergie à redresser, au point de faire de sa capitale, Alexandrie, le fleuron de la Méditerranée et de la civilisation grecque. Pourtant, si la « patte » grecque est incontestable, Ptolémée Ier, qui ne prend le titre de roi qu’en 306 avant J.-C., va engager un véritable travail d’intégration en Egypte. Prenant exemple sur Alexandre qui s’était désigné comme un fils d’Amon, il va se faire reconnaître, et ses descendants avec lui, comme l’authentique successeur des pharaons.
Et s’il instaure un véritable culte en l’honneur d’Alexandre –dont le tombeau sera édifié à Alexandrie-, s’il est à son tour divinisé, jamais il ne s’opposera au clergé égyptien dont l’influence s’avérait essentielle. Bien au contraire, la « colonie » grecque, qui se limitera d’ailleurs à quelques villes, honorera bien volontiers les dieux égyptiens, notamment à travers le culte d’Isis, au point de trouver un écho dans tout le monde méditerranéen.
Sous l’autorité des Lagides –du nom de Lagos, le père officiel et peut-être véritable de Ptolémée-, l’Egypte ne perd aucun de ses caractères propres, Ptolémée et ses successeurs se contentant de réglementer et surtout de contrôler, notamment à travers un système de taxes. Une armée de 250 000 hommes, une flotte de guerre –la plus importante en Méditerranée à l’époque- de deux cents navires sous Ptolémée Ier seront l’arme nécessaire pour contrôler le commerce et se défendre contre les ambitions d’un Antigone par exemple, un autre général d’Alexandre qui voulait le contrôle total de l’empire du Macédonien.
Cette armée, ces conflits externes, mais aussi la construction de Ptolémaïs et d’Alexandrie expliquent l’importance du contrôle des taxes et le véritable souci permanent pour Ptolémée de remplir les caisses. Ces deux cités, véritables fleurons de la culture grecque en Egypte puis dans tout le monde hellénistique, seront les seules villes qu’édifiera Ptolémée, laissant aux anciennes cités religieuses, comme Thèbes, leur aura et leur intérêt. Elles suffiront cependant à asseoir la gloire de Ptolémée, dit Sôter, soit le Sauveur, à travers les siècles.
Alexandrie : la cité des Lagides

La Bibliothèque d'Alexandrie, d'après une gravure du XIXe siècle.
La Bibliothèque d’Alexandrie, d’après une gravure du XIXe siècle.

C’est à la suite d’un rêve, rapporte Plutarque, qu’Alexandre le Grand décida la construction d’Alexandrie. Le plan en avait été établi dès 331 avant J.-C. et nécessitera des travaux titanesques, notamment pour la construction du phare. Ptolémée ne fera qu’accomplir la volonté d’Alexandre, mais avec un talent rare, car c’est bien au Lagides qu’Alexandrie doit son rayonnement.
Dès l’arrivée, nous disent les auteurs antiques, on était impressionné par la phare, qui comptera au rang des Sept Merveilles du monde. Les temples fleurissent : nombreux sont ceux consacrés à Isis, d’autres sont dévolus au culte de la dynastie en place ou à Alexandre, qui repose dans la Sema. Des Grecs, venus de tous horizons, ont trouvé dans cette cité une seconde patrie ; des Syriens, des Juifs ont établis également leur communauté, faisant d’Alexandrie une cité cosmopolite où commerce et culture sont rois.
Plaque tournante du commerce entre l’Afrique et la Méditerranée, la cité devient un acteur incontournable de l’économie de l’époque. La ville elle-même a su développer un artisanat propre, presque exclusivement tourné vers le luxe, ce qui est d’abord dû à la richesse de ceux qui y vivent. Le travail de l’or et de l’argent, la confection de bijoux ou de camés sont parmi les points forts du commerce alexandrin. Mais la gloire d’Alexandrie, c’est bien évidemment le fameux Musée.
La tradition veut que ce soit Démétrios de Phalère, un philosophe de l’école aristotélicienne, qui ait conseillé à Ptolémée l’édification de ce monument dédié à la culture et au savoir. Placé au cœur du quartier royal, le Musée regroupe une université, une bibliothèque et un centre de recherche. Les plus grands savants, les artistes de tout le monde méditerranéen y travaillent, notamment grâce au mécénat mis en place ar Ptolémée Philadelphe, le fils et successeur de Ptolémée Ier. C’est également Ptolémée II qui désira réunir, dans la Bibliothèque, la copie de toutes les œuvres grecques ou traduites en grec : un travail gigantesque qui sera l’occasion d’entreprendre une véritable recherche critique –les premières questions sur la sagas d’Homère s’y poseront- et d’alimenter, par de nouveaux écrits, cette étonnante compilation de savoir. C’est notamment à Alexandrie que sera rédigée la première traduction en grec de la Bible, dite Bible des Septante.
Le phénomène, durant des années, ira en s’amplifiant, Alexandrie agissant comme un aimant sur tous les hommes de savoirs et d’art. Et, de fait, la cité va acquérir un rayonnement jusqu’alors inégalé durant le IIIe et le IIe siècle avant notre ère.
Symbole de la réussite éclatante des Lagides, l’aura d’Alexandrie perdurera bien après le déclin et la fin de la dynastie qui, dès Ptolémée IV, connaît un lent mais inexorable déclin… jusqu’à sa fin. Le destin exceptionnel de Ptolémée Ier, le Sauveur, et de sa dynastie s’achèvera, dans l’indifférence quasi générale à l’époque, dans le suicide de sa dernière descendante, la fameuse Cléopâtre.

Chéops : le souverain des pyramides

Le sphinx et la pyramide de Gizeh, construite sur ordre de Chéops.
Le sphinx et la pyramide de Gizeh, construite sur ordre de Chéops.

Il est sans doute l’un des plus célèbres pharaons d’Egypte. Pourtant, on ne sait pratiquement rien de lui. Chéops est le deuxième souverain de la Ive dynastie ; il aurait régné de 2590 à 2567 avant J.-C. environ ; son nom n’était pas Chéops mais Khnoum Khoufou. Voilà, sur deux lignes, toute la vie de Chéops. Toute, si ce n’est qu’il sera le bâtisseur de la plus grande pyramide de Gizeh, lieu où il aurait établi sa capitale. L’exploitation des mines de cuivre de turquoise et de cuivre ; la guerre contre les Bédouins du désert ; l’étendue même de son empire, qui s’étend jusqu’en Haute-Egypte, à Dendérah : des faits qui ponctuent son règne et que l’on oublie au détriment de quelques fables rapportées par Hérodote. De fait, Chéops est un souverain méconnu parce que mal connu. Un souverain qui sera la proie des légendes les plus folles, faisant de ce souverain un ennemi de la religion, un empêcheur de pratiquer et de sacrifier en paix, un ennemi des prêtres et donc du dieu Rê. Un souverain qui n’hésitera pas, rapporte Hérodote, à vendre le corps de sa propre fille pour payer les travaux de "sa" pyramide, celle qu’il avait décidée d’élever à sa gloire.
De fait, ces légendes ne sont… que des légendes. Et Hérodote ne fait guère que s’en faire l’écho. Seule chose étonnante dans cette histoire : que les scribes et historiens de l’Antique Egypte en aient voulu à Chéops d’avoir construit une pyramide, à leur yeux impie car construite pour sa gloire propre et non pour celle des dieux. D’où sa réputation d’impiété ; d’où les légendes qui l’entourent… Pourtant, quoi de plus étonnant lorsque l’on sait le statu des souverains égyptiens ? Quoi de plus étonnant quand on sait qu’ils étaient fils de Rê ; qu’ils étaient considérés comme des êtres divins ? La construction de la pyramide, si en effet elle avait été édifiée pour la plus grande gloire de Chéops, n’aurait donc rien eu d’impie, bien au contraire…

Tite-Live : pour la gloire de Rome

L'arrivée d'Enée annoncée à Latinus, roi du Latium (d'après une reproduction ancienne).
L’arrivée d’Enée annoncée à Latinus, roi du Latium (d’après une reproduction ancienne).

C’est pour "perpétuer  le souvenir des exploits du premier peuple de l’univers", selon les mots mêmes de Tite Live, que le plus grand historien romain se lança dans la rédaction de ce qui tient autant de la mythologie que de l’histoire : l’Histoire romaine. Cent quarante-deux livres qui relatent, depuis l’arrivée d’Enée, un prince troyen, en Italie, jusqu’à la mort de Drusus l’histoire de Rome. Cent quarante-deux livres à travers lesquels Tite-Live fait l’apologie du courage, de l’abnégation, de la volonté de conquête du peuple romain. Certes, c’est également une œuvre de propagande que celle de Tite-Live. Mais s’il se montre difficile dans le choix de ses sources, s’il fait parfois abstraction des causes économiques, s’il sous-estime les causes politiques, Tite-Live demeure LA référence en terme d’histoire romaine. Son exaltation des principes qui firent la gloire de Rome est plus une leçon pour son époque (le Ier siècle après J.-C.) que pour les siècles à venir. Son désir n’est pas de raconter simplement les événements, mais de les présenter comme des leçons du passé, des exemples à suivre dans une Rome abonnée au luxe, à la richesse, aux plaisirs.
Pourtant, de ce que l’on sait, jamais Tite-Live ne désira s’adonner à la politique. Admirateur de Pompée, il éprouvait quelques réserves vis-à-vis du principat, ce qui ne l’empêcha pas de faire partie de l’entourage d’Auguste ou de conseiller Claude durant ses études.
Patriote, moraliste par certains côtés, Tite Live demeure cependant digne de fois et le portrait, pas exemple, qu’il dresse d’Hannibal est des plus objectifs.
Auteur reconnu de l’histoire antique, Pierre Grimal conclue sur l’historien romain :
"S’il n’existait pas, non seulement notre ignorance serait encore plus totale qu’elle ne peut être sur certaines périodes de l’histoire romaine, mais le visage même de Rome ne serait pas, à nos yeux, ce qu’il est ; nous ne pourrions évoquer avec la même sympathie ni le même sentiment d’une familiarité intime les hommes qui, dans le passé, avaient fondé son empire. Il se dégage de l’histoire de Tite Live une impression de force et de vigueur morale dont les leçons demeurent valables à la façon d’impérissables exemples."

Dioclétien stabilise l’Empire

Dioclétien (245-313).
Dioclétien (245-313).

Après cinquante années d’anarchie, pendant lesquelles les légions se disputent le pouvoir, donnant le trône à des empereurs éphémères, l’armée de Chalcédoine élit, en 284, un nouvel empereur du nom de Dioclétien. D’humble naissance ce dernier va cependant faire preuve d’une grande intelligence politique et stabiliser enfin l’empire.
Trop vaste pour être gouverné par un seul homme, l’empire comprend alors tout le pourtour méditerranéen, l’Espagne, la Gaule, la Bretagne, une partie de la Germanie, les Balkans actuels, la Turquie et une partie de l’Égypte. Aussi, quand il prend le pouvoir, Dioclétien commence-t-il par partager l’empire : lui-même se réserve le gouvernement de l’Orient pendant que Maximien prend en charge l’Occident.
En 293, il améliore son idée première en instituant une tétrarchie : les deux augustes, Dioclétien et Maximien, seront assistés de deux césars, Constance et Galère, Dioclétien se réservant la suprématie sur l’ensemble du gouvernement de l’empire. Cette répartition du pouvoir allait rapidement montrer son efficacité, notamment sur le plan militaire, et permettre à Dioclétien de se concentrer sur les réformes administratives -institutions des diocèses, édit sur les prix.
Quand Dioclétien, malade, décide d’abdiquer, en 305, Maximien le suit dans sa démarche et les deux Augustes voient les Césars leur succéder. Dioclétien se retire alors en Dalmatie, son pays d’origine, où il fait construire un magnifique palais dédié à Jupiter autour duquel s’est édifié la cité de Split. La grandeur de l’empire romain semble dès lors restaurée. Seule ombre au tableau, une terrible persécution contre les chrétiens, ordonnée en 303 et qui durera dix ans…

« Ils n’ont qu’une peur… »

Un cavalier celte (iconographie du XIXe siècle).
Un cavalier celte (iconographie du XIXe siècle).

Ve siècle avant J.-C. : venus d’au delà du Rhin et des plaines du Danube, les peuples celtes entament une lente mais durable implantation dans ce qu’on ne saurait nommer autrement que la Gaule. De petits groupes, attirés par la richesse commerciale et agricole de cette contrée, poussés par le froid et la surpopulation, s’implantent partout en Europe occidentale. Des rives de la Baltique à la Méditerranée, de la Grande-Bretagne à l’Espagne et au nord de l’Italie, le monde celte prend possession de la terre. Si l’unité politique n’existe pas, la langue, le mode de vie, la pensée et les croyances font de ces peuples le « peuple celte ». Un peuple qui est loin de passer inaperçu dans l’histoire antique. Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., mentionne pour la première fois les « Keltoï », les Celtes. Point de Gaulois alors, le nom étant une invention romaine. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils surent marquer les esprits. Des raids, aussi impressionnants qu’éphémères, sur Rome –au IVe siècle avant J.-C.-, sur Delphes –au IIIe siècle avant J.-C.- assureront leur réputation de guerriers implacables. Des guerriers qui ne craignent pas la mort, qui ne craignent pas même que le ciel leur tombe sur la tête –un bon mot signifiant qu’ils ne craignaient que l’impossible, donc rien.
De fait, les guerriers celtes deviendront des mercenaires recherchés, par les Romains, les Carthaginois, les Grecs aussi. Des mercenaires qui élèveront l’art guerrier jusqu’à la professionnalisation, se vendant au plus offrant, s’entretenant physiquement –un guerrier celte était pénalisé dès lors que son tour de taille excédait celui de sa ceinture-, améliorant, encore et toujours, armes et techniques guerrières.

Hadrien : les limites de l’empire

Buste de l'empereur Hadrien (76-138).
Buste de l’empereur Hadrien (76-138).

S’il y eut un empereur pacifique : c’est certainement Hadrien. Telle est, du moins, la réputation qu’on lui prête, un peu rapidement semble-t-il. Une réputation qui doit beaucoup à son amour des lettres et des arts –notamment l’art monumental- et à l’arrêt, sous son impulsion, de la politique expansionniste de Rome. Pourtant, Hadrien ne se montera guère humaniste dans la gestion de la révolte des juifs ; pas plus qu’il ne se révélera pacifique lorsqu’il fit assassiner quatre sénateurs qui s’opposaient à lui. Pourtant, la légende perdure ; une légende fondée sur une incompréhension de la politique d’Hadrien qui, s’il cessa de vouloir conquérir toujours plus de territoires, misa sur un renforcement de l’empire existant, sur une réorganisation de l’administration et du pouvoir, au détriment, d’ailleurs, des sénateurs.
Neveu par alliance de l’empereur Trajan adopté par celui-ci et reconnu au lendemain de sa mort (117 après J.-C.) par l’armée, Publius AElius Hadrianus va en réalité agir en véritable autocrate. Et sans doute est-ce ce qui sauvera l’empire. A peine a-t-il accéder au pouvoir qu’il met un terme aux visés expansionniste de son prédécesseur : il met un terme à la guerre contre les Parthes, instaure la frontière orientale de l’empire aux limites de l’Euphrate, renforce le limes germanique –tout en conservant la Dacie, province riche- et fait construire, au nord de l’empire, le fameux mur d’Hadrien destiné à mettre un terme aux incursions des Pictes et des Calédoniens (122-127 après J.-C.).
De fait, la politique territoriale d’Hadrien revient à limiter les frontières de l’empire et, parallèlement, à solidifier son unité. Pour ce faire, il met réorganise l’administration –ruineuse et peu efficace-, substituant notamment la régie direct à la ferme par la perception des impôts ; retirant des mains du Sénat l’administration de l’Italie et confiant au conseil impérial les affaires politiques. Enfin, il tente de repeupler les domaines impériaux –nécessaires à la prospérité du trésor- en encourageant les baux à longs termes et les associations de paysans. Dernier coup porté au sénat, il l’ouvre aux Grecs, sans doute autant pour créer un second pôle politique dans l’empire, pôle qui serait plus oriental, que par amour de cette civilisation.
Administrateur de génie, Hadrien va faire beaucoup pour la stabilité et l’unité de l’empire. Mais il le fera comme un autocrate. Quant aux révoltes qui éclateront dans l’empire, notamment celle des juifs en 132, il les réprimera dans le sang : Jérusalem sera détruite, la Judée érigée en province de Syrie-Palestine et les juifs expulsés (135 après J.-C.). A sa mort, Hadrien sera même tellement haï, que son successeur –désigné par lui-même d’ailleurs, Antonin le Pieux aura toutes les peines à lui faire rendre les honneurs…

Pergame : des Grecs à Rome

Récolte des fleurs et des grains par les Grecs (d'après une fresque antique).
Récolte des fleurs et des grains par les Grecs (d’après une fresque antique).

La tradition veut que ce soient les Grecs d’Arcadie qui aient fondé Pergame. En 481 avant J.-C., elle est donnée par le roi des Perses au Spartiate Démarate mais ce n’est qu’un siècle plus tard qu’elle devait acquérir quelque importance. Lysimaque, un des généraux d’Alexandre ayant décidé d’y entreposer ses trésors devait se voir spolier de ses biens par l’eunuque Philétère qui, en 283 avant J.-C., fonda l’Etat pergamien. Ses successeurs allaient étendre leur Etat mais, inquiétés par les désirs de conquêtes de Philippe de Macédoine, ils décideront de s’allier avec Rome. Une décision qui allait engager Pergame pour longtemps. Alliés des Romains dans la guerre contre Antiochos III, Pergame reçut, en 188 avant J.-C. au traité d’Apamée, une grande partie de l’Asie mineure. Mais l’Etat de Pergame demeuré essentiellement continental avec, pour seul port important, Attalia.
Malgré cette alliance douteuse aux yeux des Grecs, Pergame allait tout faire pour devenir le champion de l’hellénisme en Asie mineure. Avec succès, comme le prouve les monuments qui orneront la cité : un temple d’Athéna, une agora et un temple de Zeus doté de frises relatant les exploits d’Héraklès -Hercule-, fondateur légendaire de la dynastie. Sa bibliothèque, qui tentait de rivaliser avec celle d’Alexandrie, était la deuxième plus importante du monde hellénistique avec quelque 400 000 volumes. Des volumes essentiellement fait de parchemin, afin de ne pas dépendre du papyrus égyptien qui abondait à Alexandrie.
L’économie pergamienne était en grande partie étatisée : les industries telles que les parchemin, le textile ou les parfums étaient des monopoles royaux. Les villes étaient soumises à de fortes contributions et seule la capitale conservait son autonomie, le rooi n’y étant, théoriquement, qu’un simple citoyen.
Légué par son dernier souverain, Attale III, à Rome, Pergame devint, en 129 avant J.-C., la capitale de la province romaine d’Asie. Elle devait, dès lors, rapidement déclinée.

L’univers mystérieux des druides

Éducateur, prophète, prêtre sacrificateur, le druide est omniprésent et omnipotent dans tout le monde celte. Pourtant, hormis l’image populaire du vénérable vieillard vêtu d’une longue robe et portant barbe blanche, que connaît-on vraiment de lui ? L’examen des textes antiques des auteurs romains ou des légendes et des mythologies celtes compilées par les moines du Moyen Âge permet maintenant, grâce à l’archéologie moderne, d’avoir une vision plus juste, quoique toujours incomplète, du rôle des druides et donc de la vie des Celtes en général.
Il est très difficile pour l’historien moderne de dire avec certitude ce que fut la religion celte et quel fut précisément le rôle des druides dans cette religion comme dans la vie politique. Les informations dont nous disposons actuellement sont pour la plupart tirées des auteurs classiques tels que César, Strabon, Diodore de Sicile ou encore Tacite qui présentent le monde celtique avec plus ou moins de partialité et dont les écrits sont nécessairement influencés par leur vision personnelle de la civilisation et de la barbarie. L’autre source écrite provient des légendes et des mythes celtiques, rédigés au Moyen Âge, et qui, bien que parfois déformés par le temps ou tout simplement par le rédacteur lui-même, contiennent sans le moindre doute des informations de valeur. La troisième et dernière source dont nous disposons pour l’étude des Celtes en général et des druides en particulier provient de l’archéologie. Les fouilles effectuées dans l’ensemble du monde celtique ont mis au jour des sanctuaires, des tombes ou des lieux d’habitation qui recèlent des trésors. Cependant, des écrits celtes datant de cette époque manquent cruellement et nous limitent généralement à des suppositions.
Les esprits de la nature
Comme la mythologie scandinave, avec laquelle elle a d’ailleurs de nombreux points communs, la religion celtique est étroitement liée à la nature. Au point que les divinités ne sont pas celles de tel arbre, de tel fleuve ou de tel phénomène météorologique, mais sont cet arbre, ce fleuve ou bien ce phénomène. Ainsi, Sequana n’est pas la déesse du fleuve portant ce nom mais elle est réellement le fleuve. Et Taranis, de son côté, est l’incarnation du tonnerre.

Bas-relief représentant la déesse Epona

Un arbre, une source, le ciel et la terre étaient vénérés par les Celtes qui avaient en outre une flopée d’autres dieux. Certains étaient honorés dans l’ensemble du monde celte, comme les trois déesses-mères, Épona, la déesse cheval, Lug, le dieu soleil, Taranis, Ésus, dont le nom signifie « Seigneur » ou « Maître », et Teutatès, sorte de Mars gaulois que les lecteurs de bandes dessinées connaissent sous le nom de Toutatis. Et à cela, s’ajoutaient des dieux locaux, plus ou moins importants. Il paraît donc difficile, sinon impossible, d’établir un quelconque panthéon celtique, les auteurs classiques n’étant d’aucune aide. En effet, Lucain excepté, ils n’ont cité que quelques divinités en leur donnant les noms de dieux romains qu’ils devaient considérer comme leurs équivalents. Par contre, ces mêmes auteurs nous révèlent que les Celtes croyaient en l’immortalité de l’âme.
Dans les premiers temps du druidisme, il semble que les Celtes croyaient que l’âme des défunts se réincarnait soit dans un autre corps humain, soit dans un élément de la nature. Plus tard, vint la croyance en l’Autre Monde, sorte de miroir du nôtre, croyance que l’on retrouve dans les mythologies irlandaises et écossaises. C’est ce que confirment deux auteurs classiques :
L’un de leurs enseignements, écrit Pomponius Mela, est que les âmes sont éternelles et qu’il y a une autre vie chez les morts.
Et Lucain, dans le premier livre de la Pharsale, ajoute :
Ils pensent que des corps les ombres divisées
Ne vont pas s’enfermer dans les champs Élysées
Et ne connaissent point ces lieux infortunés
Qu’à d’éternelles nuits le ciel a condamnés.
De son corps languissant, une âme séparée
En reprend un nouveau dans une autre contrée ;
Elle change de vie au lieu de la laisser
Et ne finit ses jours que pour la commencer.
(…) De là naît dans leurs cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, d’affronter les combats
Où l’on se sent renaître au milieu du trépas.

Cette croyance en une autre vie est si forte que, selon Pomponius Mela, « le règlement des affaires, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers ».
Et c’est dans ce contexte religieux qu’interviennent les druides.
Les gardiens de la mémoire
Le rôle des druides est extrêmement complexe et ne se limite pas, loin de là, à la seule fonction religieuse. Devins, prêtres, juges, ils étaient aussi éducateurs et gardiens de la mémoire. Toutes ces fonctions font d’eux les hommes les plus importants de la tribu, comme le précise César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules :
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées… L’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers.
Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d’autres sont envoyés auprès d’eux par leurs familles. Là, ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il leur est défendu d’écrire ces vers, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent de l’alphabet grec. Je crois voir deux raisons de cet usage : l’une est pour ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science ; l’autre pour empêcher les disciples de se fier à l’écriture et de négliger leur mémoire… Ils discutent aussi sur le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, la nature des choses, le pouvoir et l’influence des dieux immortels et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
Les druides vus par César font, en fait, plus penser à des sages et à des orateurs qu’à des hommes attachés à la religion. D’ailleurs, le chroniqueur Pomponius Mela les nomme « maîtres de la sagesse », terme inspiré, en grande partie, par l’étude des astres que pratiquaient les druides et qui leur permettait d’établir le calendrier des fêtes, des moissons et des jours propices à la guerre ou au sacrifice.
Le cumul des pouvoirs
Les druides avaient aussi souvent une fonction de conseillers ou de juges. La réunion des Carnutes, que signale César, avait sans doute pour but, outre l’élection éventuelle d’un chef des druides, la mise au point d’une stratégie politique commune. Tel est du moins l’opinon de Miranda Green, directrice du Centre pour l’Étude de la Culture, de l’Archéologie, des Religions et de la Biogéographie du pays de Galles et auteur du très instructif ouvrage intitulé Les Druides. Supposition qui trouve confirmation dans les écrits de César, toujours lui, qui précise bien que c’est après cette fameuse assemblée que Vercingétorix put, avec la bénédiction et le soutien des druides, unifier les tribus gauloises contre l’envahisseur romain.
Le pouvoir et l’influence des druides était tels qu’ils étaient parfois druides et chefs de tribu en même temps, tel Diviciac qui cumulait les deux fonctions chez les Éduens au Ier siècle avant J.-C.. Plus tard, dans les récits de la mythologie celtique, on retrouve des druides qui, comme Cathbad présent dans la légende de Cuchulainn et de Deirdre d’Irlande ou comme le druide qui éleva sainte Brigitte, faisaient véritablement office d’éminences grises.
Cette implication des druides dans la politique sera sans doute une des raisons qui pousseront les Romains à les pourchasser implacablement. En effet, ils seront impliqués dans toutes les révoltes contre les Romains, que ce soit celle de Vercingétorix ou celle de Bouddica, reine des Icènes, qui, au Ier siècle de notre ère, tentera de soulever l’actuelle Grande-Bretagne. Rien d’étonnant après cela que Tibère ait promulgué un édit interdisant le druidisme, édit qui devait finalement conduire à son éradication. Faisant chorus avec la volonté impériale, les auteurs du Ier siècle après J.-C. vont faire un intense travail de propagande en décrivant les Celtes comme des barbares sanguinaires, ce dont les très civilisés citoyens romains ne doutaient d’ailleurs pas, et les druides comme les plus barbares de tous. La preuve ? Les sacrifices humains !
Des autels couverts de sang
Que les sacrifices humains aient été pratiqués par les Celtes, personne ne le conteste. Mais pour des hommes qui croyaient en l’Autre Monde, un monde meilleur qui plus est, la mort en soi n’avait rien de si terrible… De plus, il convient de distinguer les différentes formes de sacrifices rituels. Certains étaient à caractère judiciaire :
Ils jugent plus agréable aux dieux, relate César, le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime…
Diodore de Sicile fera exactement le même rapprochement, expliquant que les criminels étaient emprisonnés durant cinq ans puis empalés « en l’honneur des dieux ». Ces « sacrifices judiciaires » vont bien sûr de pair avec le rôle de juge dévolu aux druides.
De son côté, l’archéologie confirme de mille façons l’existence des sacrifices humains rituels. Ainsi, le célèbre chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière du Jutland et datant sans doute du Ier siècle avant J.-C., est doté de plaques sculptées sur lesquelles apparaissent des divinités, des scènes mythologiques et… des scènes de sacrifices. L’une de ces scènes montre un énorme taureau sacrifié et une autre un sacrifice humain : on y voit un dieu -ou un druide- plongeant sa victime dans une sorte de cuve.
La découverte, en 1984, de celui que l’on appelle « l’homme de Lindow » apporte la preuve de la participation active des druides à ces sacrifices -confirmation qui n’était d’ailleurs pas vraiment nécessaire car il aurait été étonnant que ces hommes dévolus aux choses religieuses se soient désintéressés des sacrifices rituels. Le corps de ce jeune homme du Ier siècle avant J.-C. a été admirablement conservé dans la tourbe : il apparaît qu’il a reçu des coups à la tête, qu’il a été étranglé puis qu’il a eu la gorge tranchée. Mais surtout, il avait ingurgité juste avant sa mort un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui impliquerait les druides.
D’autre part, le fait que l’homme de Lindow ait eu la gorge tranchée peut laisser supposer qu’il fut une victime d’Ésus. En effet, les formes de sacrifices dépendaient du dieu qui était ainsi honoré : pour Taranis, le Tonnerre, on utilisait le feu ; pour Ésus, on poignardait les victimes puis on les attachait à un arbre, où elles se vidaient de leur sang ; Teutatès, quant à lui, agréait les sacrifices par noyade, comme celui qui est représenté sur le chaudron de Gundestrup.
Lire dans des entrailles… humaines
Si l’on en croit le témoignage de Diodore de Sicile, d’autres sacrifices humains étaient pratiqués sur les prisonniers de guerre pour remercier les dieux de la victoire. Une fois de plus, l’archéologie confirme le fait : à Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, un sanctuaire celtique a été mis au jour. Là, on a découvert des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifices en tant que prisonniers.
Tite-Live, tout comme Diodore de Sicile, évoque également ce que l’on appelle « la chasse aux têtes ». C’est ainsi que le général romain Posthumus, battu et fait prisonnier, eut la tête tranchée. Son crâne fut ensuite nettoyé, vidé, doré et finalement utilisé comme coupe de cérémonie !
Le site de Roquepertus, aux environs de Marseille, confirme avec éloquence cette pratique : là, on a exhumé des piliers dans lesquels étaient enchâssés des crânes humains.
Une dernière forme de sacrifice est évoquée par les auteurs anciens : le sacrifice pratiqué dans le cadre de la divination.
Ils consacrent un homme aux dieux en l’aspergeant, comme dans une libation, puis ils le percent avec une épée dans une région située au-dessus du diaphragme, raconte Tacite. Ils font ensuite leur prédiction d’après la chute de celui qui a été frappé et qui tombe, d’après l’agitation de ses membres et d’après la manière dont le sang a coulé.
Et en effet, la divination, qui n’était pas toujours pratiquée sur des sujets humains, était également une fonction importante des druides. Ils savaient lire les astres, communiquer avec les dieux et les forces de la nature, lire dans les entrailles des taureaux ou des chevaux, dans le vol des oiseaux aussi, pratique courante dans tout le monde gréco-romain. Et ce don de prédiction explique en grande partie l’influence des druides sur les décisions politiques.
Druidesses et prophétesses
D’après les auteurs classiques, la fonction de druide se déclinait aussi au féminin : Tacite évoque, lors de l’attaque de l’armée romaine du sanctuaire druidique situé sur l’île d’Anglesey, des « femmes semblables à des furies, les cheveux dénoués et portant des torches ». Mais les preuves archéologiques manquent. En effet, il est impossible actuellement de déterminer si les femmes représentées sur les objets cultuels étaient des déesses, des victimes ou des druidesses. Seule la dame de Chamalières pourrait, avec une quasi-certitude, être considérée comme une druidesse.
Au Ier siècle avant J.-C., un sanctuaire de guérison situé près d’une source, à Chamalières, attira nombre de pèlerins. On a retrouvé sur le site une multitude d’ex-voto en bois et l’un d’eux représente une femme voilée portant torque. La torque et le voile pourraient en effet indiquer une druidesse.
Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il existait des prophétesses et des magiciennes, personnages que l’on retrouve dans la mythologie irlandaise, comme la reine-magicienne Medb, ou Maeve, qui viendra à bout du héros légendaire Cuchulainn. C’est également ce que nous révèle une tablette, découverte à L’Hospitalet-du-Larzac, qui relate la rivalité entre deux groupes ou clans de magiciennes.
Leur pouvoir était redouté et elles exerçaient, semble-t-il, en marge de la religion officielle. Peut-être même y eut-il des « chasses aux sorcières » épisodiques. C’est du moins ce qu’on peut penser après la découverte de certaines tombes, comme celle de Kimmeridge, dans le Dorset, contenant plusieurs femmes. Décapitées, elles avaient eu la mâchoire inférieure détachée, ce qui laisse supposer que ce qu’elles avaient à se reprocher était en rapport avec la parole.
Peut-être ces femmes, ayant jeté des sorts de leur vivant, précise Miranda Green, fallait-il les empêcher de le faire après leur mort.
Plusieurs sites archéologiques, pour la plupart des sanctuaires relativement importants, ont ainsi révélé la présence de femmes dans les rituels de la religion celtique sans que l’on puisse vraiment déterminer leur fonction : étaient-elles là en tant que druidesses, prophétesses, servantes des druides ou gardiennes de certains sanctuaires?
Les lieux sacrés
Par ailleurs, les lieux sacrés de la religion celtique sont de plusieurs sortes. Certains étaient dévolus à la guérison, comme la fameuse source de Chamalières ou le sanctuaire de Bath, dont la source d’eau chaude avait des vertus curatives si particulières que les Romains vont la reprendre à leur compte. D’autres encore, comme le site de Gournay-sur-Aronde ou l’île d’Anglesey, sont si importants qu’ils laissent supposer qu’il existait une organisation druidique avec des sortes de « maisons-mères ». Ces sanctuaires « artificiels », pour les différencier des lieux sacrés naturels situés à l’emplacement d’une source ou d’un bois, sont une véritable manne pour les archéologues qui ont découvert une multitude de torques, de sceptres ou de bandeaux sacerdotaux. Pour ce qui est des autres lieux sacrés, détruits au cours de la conquête romaine ou à l’arrivée du christianisme, ils ne nous sont connus généralement que par les textes classiques.
Le druidisme, décadent en Europe continentale dès le Ier siècle après J.-C., ne survivra plus qu’en Irlande et au Pays de Galles avant de céder le pas à la religion chrétienne. Oublié pendant des siècles, il redeviendra à la mode sous l’impulsion du pasteur William Stuckley qui, au XVIIIe siècle, va totalement réinventer le druidisme, l’entourant d’une aura romantique et mythique qui fera des émules jusqu’au XXe siècle.
Cependant toutes les découvertes archéologiques ne suffisent pas, et ne suffiront sans doute jamais, à nous permettre de saisir pleinement ce que fut la religion des Celtes. Beaucoup s’y sont essayés, certains se prétendent même héritiers des druides. Mais il n’y a pas d’héritage parce qu’il n’y a jamais eu de testament…  Les druides s’en sont allés dans l’Autre Monde, emportant avec eux leur mystère…

Dolmens et menhirs, un héritage mystérieux

Les pierres gravées de Gavrinis.
les pierres gravées de Gavrinis.

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs. Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église ne trouve pas de meilleur moyen que de « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sybilles ou les sorcières rôdent encore autour des dolmens ou des menhirs.

Refuge de Méduse en Corse, quelquefois lieu de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin, caché dans la forêt de Brocéliande, ou légionnaires statufiés tandis qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Imprégnés de christianisme, ces contes fabuleux nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.
N’allez surtout pas vous promener autour de la «pierre levée» de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, dès la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui peut savoir quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, tel le dolmen perforé de Trie-Château, ou bien de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et aussi celui de Kerloas, à Plouarzel : légende et superstition entourent chaque dolmen et chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
Le vif intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est assez récent et suscite une multitude d’interrogations.
Au XVIIIe siècle, l’officier La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être un historien, s’était déjà penché sur les mégalithes. Selon lui, ils avaient une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que cet intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor.
En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des endroits mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.

Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).
Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).

Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, tous les dolmens enfouis, partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et vont se généraliser très vite dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France. Et les conclusions des archéologues et des savants vont raviver l’imaginaire, qui entoure déjà ces monuments.
Pierres druidiques par excellence, strillées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient, bel et bien, des pierres de sacrifice ! Et d’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus qu’à en trouver l’origine. Dès la fin du XIXe siècle, les spécialistes vont, lors de fréquents colloques, qui réunissent les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses.
Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occiden-tale va même les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, qui aurait été propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques ! ) et élevé, à leur tour, de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des Orientaux, bien sûr…
Peuple barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primitifs.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes demeurent encore très mystérieux, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !

Un dolmen.
Un dolmen.

C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !
Il paraissait, jusqu’alors, impossible que les êtres humains du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et, au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les chercheurs découvrent la vraie signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns ainsi que les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et à Gozo) sont des tombeaux, élévés par l’homme, du Ve au IIIe siècle avant J.-C..
L’appellation bretonne de dolmen (« dol » signifie table, « men », pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, et qui forment une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche-aux-Fées ou bien à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts, par famille ou par tribu, et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient, parfois, été enterrées dans des dolmens, qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté…
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs très impressionnantes. Celui de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, ne mesure pas moins de soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large ! On trouve, à l’intérieur, onze chambres funéraires, unies par quelques couloirs parallèles. C’est une architecture assez élaborée, agrémentée de pierres sculptées, qui sont les symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan. Certains cairns ou tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et, parfois même, plusieurs centaines de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !
La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant, dans le Puy-de-Dôme, le dolmen de Pontcharaud, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, allongés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant pieds et mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent plus jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est, en tous cas, l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de vrais dieux, sont craints et respectés en tant que tels.
Le mystère des pierres levées
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su conserver tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et de « hir », longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et elles s’enfoncent dans le sol, jusqu’au quart de leur taille.
Certaines sont plus impressionnantes et atteignent les vingt mètres de haut, tel le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir seul : ils sont, souvent, groupés en cromlech, comme à Avebury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont, en fait, des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils ? Représentent-ils quelque chose ?… Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Et c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge

L'enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).
L’enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).

Dédié au culte solaire, lieu de pélerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin.
Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire, digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et le célèbre magicien Merlin, faisant venir chaque pierre de la région des Géants, en Irlande, fit construire le fameux cromlech de Stonehenge…
En réalité, le site de Stonehenge est daté aux environs de 3000 avant notre ère. Ce temple celtique est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, qui est appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été.
Cette direction est, très clairement, désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Quant aux trois autres cercles, les plus récents, ils n’ôtent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend, aujourd’hui  encore, nos astronomes modernes.
Le mythe du site de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société, jusque-là relativement peu connue, ce sont les mégalithes qui ont, enfin, permis une « approche » de la lointaine civilisation néolithique.
À travers toutes les découvertes faites par les archéologues, nous apparaît une société bien hiérarchisée, avec des chefs, des druides et des architectes, qui ont pu mener à bien l’élévation de tous ces monuments funéraires et de tous ces menhirs.

Le site de Stonehenge.
Le site de Stonehenge.

Les différentes fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée.
Effectivement, au cours de certaines recherches, les chercheurs ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation bien réussie !
Certes, les fouilles, qui ont été faites ces dernières années, ont levé un coin du voile, mais les archéologues se pencheront, encore longtemps, sur l’étude des dolmens et autres menhirs.
Ainsi des sites néolithiques comme Carnac, dans le Finistère, Callanish, en Écosse, ou Avebury, en Angleterre, gardent encore tout leur mystère…