Babylone, « la perle des royaumes »

Un amas de pierres dans le désert irakien : voilà tout ce qui reste de l’antique Babylone. Mais la cité mythique, chantée par les Grecs, condamnée par la Bible et où mourut le plus grand conquérant de tous les temps, Alexandre le Grand, revit à travers l’histoire, véridique ou parfois légendaire, de ses rois et de ses reines.
Indispensables « outils » de l’histoire, les archéologues, depuis un siècle et demi, tentent d’arracher au sable du désert les derniers vestiges de cette cité, placée au-dessus de toutes les autres.
L’histoire de Babylone débute véritablement avec celle du roi Sargon l’Ancien qui, vers 2334 avant J.-C., s’empare du pays de Sumer qui prend le nom d’Akkadie, avant de devenir la Babylonie.
Jardinier devenu gouverneur d’un roi de Kish, Sargon fonde la cité d’Akkadé (ou Agadé qui, en sumérien, signifie « Ville des ancêtres »), en utilisant, selon la légende, la terre de Babylone, puis va étendre son pouvoir jusqu’à fonder le premier Empire babylonien.
Sargon « sauvé des eaux »

Sargon l’Ancien

Le personnage de Sargon l’Ancien, dont le nom akkadien, Sarru-kin, signifie le « roi est la vérité », fera l’objet d’une multitude de légendes, qui donnent au « fils de personne » une dimension tout à fait mythique.
Je suis Sargon, le roi puissant, le roi d’Akkad.
Ma mère était une prêtresse ; j’ignore qui fut mon père…
Ma mère, la grande prêtresse, me conçut et m’enfanta en secret.
Elle me mit dans une corbeille de joncs…
Elle me jeta dans la rivière…

Grâce à cette légende, à l’arrière-goût quelque peu biblique, Sargon n’est plus le « fils de personne » mais est issu de la noblesse, à moins qu’il ne soit de sang royal, comme le suggère l’allusion à une mère grande prêtresse. Enfant chéri des dieux et, particuliè-rement, de la déesse Ishtar, Sargon, en fondant sa propre ville, fait le premier pas qui va le conduire jusqu’au trône. Le second pas sera, tout simplement, de renverser Lugalzagesi d’Uruk, le souverain de Kish, puis de devenir « calife à la place du calife ».
Les conquêtes vont alors se succéder et la puissante Ur, comme presque toutes les villes du Sud, doit aussi se soumettre : l’empire de Sargon, celui qui « gouvernait le monde entier », dit un texte babylonien, s’étendra sur près de mille quatre cents kilomètres, allant de Meluhha, au nord-ouest de l’Inde, à Ebla, au sud d’Alep.
Après chaque victoire, dans chaque ville conquise, Sargon met en place un pouvoir fort, en installant une garnison et un gouvernement composé exclusi-vement d’Akkadiens, système qui sera employé, près de deux mille  ans plus tard, par Alexandre le Grand…
Les derniers feux de la dynastie sargonique
De cet immense empire, où il fait régner l’ordre, Sargon va créer la plus grande place commerciale de tout l’Orient : Akkad devient le port d’attache obligatoire pour tous les navires de commerce, ce qui permet à Sargon d’avoir entre les mains le monopole du commerce. Dès lors, la Mésopotamie est la plaque tournante du commerce où transitent les plus grandes richesses de cette partie du monde.
Souverain tout puissant, « à qui Enlil n’a donné aucun rival » et entouré, selon la légende, d’une « garde prétorienne » de près de cinq mille quatre cents hommes, Sargon est le cœur et la force même de son empire.
À sa mort, ses deux fils lui succèdent. Ils se montrent, certes, des souverains compétents mais c’est avec Naram-Sin (2291-2255 avant J.-C.), son petit-fils, que la dynastie sargonique connaît ses ultimes moments de gloire. Et pourtant, c’est ce même Naram-Sin qui va conduire la dynastie sargonique à sa perte. Le petit-fils de Sargon, aveuglé par sa toute-puissance, osera défier les dieux qui le puniront en lançant sur la Babylonie les hordes des Gutis…
Peuplade nomade du Kurdistan, les Gutis domineront la Babylonie durant un siècle et demi, jusqu’à l’arrivée des rois d’Ur, grâce auxquels le royaume va connaître son deuxième âge d’or…
Reconnue comme capitale culturelle du pays, Akkad va prendre la tête du mouvement littéraire de l’époque, notamment sous le règne de Shulgi, qui gouverne pendant quarante-huit ans. C’est aussi sous la domination des souverains de la IIIe dynastie d’Ur que la Babylonie va connaître les prémices d’une nouvelle justice, celle d’une loi écrite, autre que la loi du talion, alors pratiquée dans tous les pays sémites.
Mais là encore, l’empire d’Ur ne perdure pas et notamment après les attaques des Élamites et des Amorites, peuples semi-nomades, qui évincent la IIIe dynastie d’Ur. Et les cités-États viennent tout juste de retrouver leur indépendance quand elles doivent se soumettre à une nouvelle dynastie, d’origine amorite, cette fois établie à Babylone. Ce qui n’était jusque-là qu’une modeste bourgade va, bientôt, dominer toute la Mésopotamie…
Babylone, la « porte des dieux »

Le Code Hammurabi, conservé au Louvre

Située à l’embouchure du principal lit de l’Euphrate, Babylone, dont le nom akkadien, « bab-il », signifie la « porte des dieux », va devenir, rapidement, une capitale aussi bien stratégique que commerciale.
Mais c’est avec l’arrivée sur le trône d’Hammourabi (1792-1750 av. J.-C.) qu’elle va prendre tout son essor. En quarante ans, Hammourabi va faire de Babylone la plus grande puissance militaire de Mésopotamie, ce qui lui permettra de s’attaquer aux royaumes limitrophes du Nord, comme Ninive, et de contrôler les routes commerciales d’Iran, situées au nord-est.
L’empire d’Ur renaissait… Royaume prospère, puissance militaire inégalée, Babylone apparaît, sous l’égide du plus célèbre de ses rois, comme une cité où règne la justice, celle dictée par le célèbre code Hammourabi :
(…) À ce moment, Anu et Enlil m’appelèrent par mon nom, Hammourabi, le prince déférent qui craint les dieux, afin de faire le bien pour le peuple, pour faire que la justice brille dans le pays, pour détruire le mauvais et le maudit, pour assurer que le fort n’oppresse point le faible.
La Babylone d’Hammourabi  brillera de tous ses feux jusqu’à la mort de ce dernier ; ses successeurs seront loin d’être à sa hauteur. Tant bien que mal, ils vont tenter de maintenir le royaume originel de Babylone, jusqu’au sac de la ville, en 1595 avant J.-C., par les Hittites, originaires d’Anatolie.
Cet épisode marque donc la fin d’un empire. S’ensuit alors une période de troubles dont profiteront les peuples venus d’Anatolie ou du Zagros, les Kassites et les Hourrites, qui apportent, dans leurs « bagages », un nouveau moyen de transport : le cheval !
Marduk, le dieu souverain de Babylone

Représentation ancienne du dieu Marduk

La domination des Kassites durera quatre cent quarante ans et elle permettra la résurgence de la littérature babylonienne, éteinte depuis la IIIe dynastie d’Ur. Mais la pression exercée par l’Élam et l’Assyrie est trop forte et la Babylonie, séparée en deux, se voit assujettie à ses puissants voisins jusqu’à l’arrivée sur le trône de la IIe dynastie d’Isin.
On ne sait que peu de choses sur les premiers souverains de cette dynastie mais un nom est resté célèbre, celui de Nebuchadnezzar Ier (1124-1103 av. J.-C.) qui, grâce à son génie militaire, va remettre Babylone sur la voie de la conquête.
« Le roi Nebuchadnezzar se dressa victorieux, il s’empara du pays d’Élam, il prit ses biens en dépouilles », rendant ainsi à la Babylonie son dieu souverain, Marduk, jadis emporté en Élam. Marduk retrouvait enfin son temple, la célèbre… « tour de Babel ».
Mais les exploits de Nebuchadnezzar, que chantent volontiers les scribes, ne se limitent pas à des faits d’armes. Le souverain babylonien va restaurer les temples et réglementer les revenus, redonnant à l’antique cité son rôle administratif.
Redevenue une terre riche et fertile, la Mésopotamie va, de nouveau, être le théâtre des migrations massives de peuplades, attirées par cette terre baignée par l’Euphrate. Ce sont alors les razzias et l’intrusion, toujours plus marquée, des Araméens… Babylone, alors sous le contrôle de dynasties fantoches, tombe, rapidement, dans l’impuissance, l’économie se sclérose et le pays, unifié par Nebuchadnezzar, vole en éclats…
Les Araméens vont, petit à petit, se sédentariser et, revenant à leur antique profession commerciale, prendre le contrôle de toute la région. Bientôt d’ailleurs, l’araméen supplante le sumérien, l’ancienne langue courante, et devient, en peu de temps, la langue internationale de tout le Proche-Orient, depuis l’Iran jusqu’à l’Égypte.
Et il restera la langue officielle et diplomatique jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand.
La colère du roi d’Assyrie
Le VIIIe siècle av. J.-C. marquera, à nouveau, une grande période de troubles en Babylonie, au point que, durant deux siècles, les souverains assyriens vont s’emparer du pouvoir et faire du royaume de Babylone une simple province de leur empire. Depuis déjà fort longtemps, l’Assyrie lorgnait avec envie sur toutes les richesses de Babylone et c’est à l’occasion des troubles qui, de nouveau, agitent le royaume babylonien que les rois assy-riens s’emparent du gouvernement du pays, directement ou indirectement, sous le couvert de rois fantoches.
Seul Méodach-Baladan, un Chaldéen, donnera un sursaut d’indépendance au royaume babylonien. Après avoir infligé une redoutable défaite au roi Sargon d’Assyrie, il monte sur le trône de Babylone qu’il conservera durant douze ans.
Pendant ce temps, Sargon d’Assyrie fourbit ses armes… Allié aux Babyloniens de souche, Sargon neutralise le royaume d’Élam, soutien de Méodach-Baladan, et écrase les armées de ce dernier. Aux cérémonies du Nouvel An de 709 avant J.-C., la Babylonie a un nouveau souverain, qui n’est autre que Sargon d’Assyrie.
Mais la révolte couve, particulière-ment dans les régions du Sud, restées fidèles à Méodach-Baladan. Et, bien que Sennachérib, le fils de Sargon, soit revenu au système, somme toute assez sûr, du roi fantoche, Babylone va, durant des années, être le théâtre de tous les coups d’État. Cela ne va cesser qu’avec la destruction de la cité ! L’assassinat, lors d’une de ces révoltes, du fils aîné de Sennachérib entraînera la terrible colère du roi : pillée, brûlée, entièrement rasée, la cité de Babylone n’est plus qu’un immense marécage…
Babylone, « l’orgueil des Chaldéens »

Un souverain assyrien représenté sur son char de combat

La destruction de la superbe ville de Babylone, symbole de toute une culture, berceau de la langue et de la littérature mésopotamienne, provo-que un choc immense. À la mort de Sennachérib, son fils et successeur, Esarhaddon, réalise que jamais les rois d’Assyrie ne se feront accepter après un tel outrage… à moins de faire réparation. Le nouveau roi va donc se consacrer entièrement à la reconstruction de l’antique cité, lui redonnant sa splendeur passée, dotant ses temples de richesses immenses. Et, reconnaissante, la Babylonie se soumet au roi assyrien, plus sûrement que s’il l’avait conquise avec les armes.
À la mort d’Esarhaddon, ses deux fils se partagent l’immense empire de leur père : Assurbanipal, le cadet, reçoit l’Assyrie en héritage et son frère aîné, Shamash-shum-ukin, la Babylonie, vassale de l’Assyrie.
Shamash-shum-ukin va se consacrer à son nouveau royaume, qui, sous son gouvernement, redevient prospère. Mais, las de se soumettre à son frère, il se rebelle. Après une guerre de dix-huit mois, le roi Shamash-shum-ukin capitule, laissant la Babylonie sous la coupe assyrienne…
C’est à la mort d’Assurbanipal, roi d’Assyrie et de Babylonie, qu’apparaît un autre personnage : Nabopolassar, le nouveau Sargon, lui aussi « fils de personne », qui va non seulement s’emparer du trône de Babylone mais aussi -et c’est là sa plus grande fierté- pousser ses conquêtes jusqu’à Assur, l’antique capitale d’Assyrie.
Son fils, le célèbre Nebuchadnezzar II, plus connu, grâce à la Bible, sous le nom de Nabuchodonosor, ira plus loin encore, faisant plier les armées égyp-tiennes, s’emparant de la Syrie et de la Palestine et soumettant, par deux fois, la ville de Jérusalem.
Grand conquérant, Nabuchodonosor se révèlera, aussi, un souverain sage et soucieux de son peuple et c’est à lui que l’on doit les plus magnifiques constructions de Babylone, qui feront de la capitale la « perle des royaumes, l’orgueil des Chaldéens ».
La période néo-babylonienne, qui marque la fin du royaume indépendant, sera, aussi, celle de toutes les audaces artistiques et architecturales. La cité atteint alors un degré de splendeur inégalée avec les « jardins suspendus » du palais-sud et la superbe muraille qui ceint la ville, deux ouvrages qui comptent parmi les Sept Merveilles du monde.
Et quand, en 539, Cyrus le Perse s’empare du trône babylonien, la cité incomparable possède encore cette aura de grandeur, qui fait rêver les hommes et érige les mythes… avant qu’elle ne se perde définitivement dans les sables du désert :
À bas ! Assieds-toi dans la poussière, Vierge, fille de Babylone !
Assieds-toi à terre, détrônée, fille des Chaldéens !
Car on cessera de t’appeler la douce, l’exquise.

La religion celte : de Bélénos à la tribu de Dana

Bien qu’il se limite actuellement à la Bretagne, à la Grande-Bretagne, à l’Irlande, à la Galice et à l’île de Man, le monde celtique était beaucoup plus étendu au début de notre ère et recouvrait aussi la Gaule, la Belgique et une grande partie de l’Allemagne et de l’Espagne. Après l’adoption du christianisme comme religion officielle de Rome, les cultes et les mythologies celtiques commencèrent à décliner.
Au Ve siècle, seul le Pays de Galles et l’Irlande conservaient encore le souvenir de la culture et des légendes celtes. Au Pays de Galles, où on se méfiait des écrits, le souvenir était entretenu dans les mémoires mais, en Irlande, les premiers moines missionnaires s’astreignirent, dès cette époque, à coucher sur le papier un nombre étonnant de légendes et de mythes. Cet effort de conservation, unique dans le monde celte, explique que l’on assimile aisément la « celtitude » à la mythologie irlandaise. Cet aspect réducteur n’est pourtant qu’une apparence. En effet, si les légendes et certains cycles mythologiques sont incontestablement de sources typiquement irlandaises, la religion était la même pour tout le monde celtique. Une religion étroitement liée à la nature et dont les divinités ne sont pas sans rappeler, par bien des côtés, celles de la mythologie scandinave.
Si, depuis le XVIIIe siècle, de nombreux historiens se sont intéressés à la mythologie celtique ou à l’étude du druidisme, bien peu ont tenté de percer le mystère des dieux celtes, notamment gaulois. La raison en est sans doute l’incroyable confusion dans laquelle se trouvèrent les Romains -qui sont pourtant nos meilleurs informateurs- au moment de décrire la religion des Celtes. Certes, grâce à eux, on connaît le rôle essentiel -aussi bien au point de vue politique que religieux- des druides ; on sait que les Celtes pratiquaient les sacrifices humains et qu’ils croyaient à une vie après la mort. Mais de leurs dieux, rien n’est dit, ou presque… À peine quelques lignes, quelques noms sont-ils donnés. Habitués à un panthéon gréco-romain parfaitement hiérarchisé, où chaque dieu a une fonction précise, ils se trouvèrent totalement désemparés face à un monde comprenant un peu plus de quatre mille divinités, aux attributs mal définis, aux noms variant selon les régions.
À l’image des Romains, les historiens modernes seraient, eux aussi, bien embarrassés, n’était l’incroyable matériel récolté par les moines irlandais. En Gaule, par exemple, seules quelques grandes figures se détachent de cette foule de divinités…
Les dieux secrets de la Gaule
D’après César, la divinité la plus vénérée en Gaule était Mercure. Certes, il ne s’agit pas là du même dieu que celui des Romains mais d’un dieu possédant à peu près les mêmes attributs que ceux de la divinité des maîtres de la péninsule. Aux dires du vainqueur des Gaules, « ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts ; il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur ; il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et de protéger le commerce ». Selon certains historiens, ce dieu « multifonctions », dont César ne révèle pas le nom, ne peut être que Lug, le dieu du soleil. Surnommé « Samildanach » en Irlande, ce dieu est effectivement un « artisan multiple » et son culte est fort répandu dans tout le monde celtique : en Irlande, il combat et vainc les Formorii ; en Gaule, des villes lui sont consacrées -Lugdunum, Lyon- et un lieu de culte célèbre lui est dédié sur le Puy-de-Dôme. Pourtant, hors le fait que le culte de Lug soit répandu dans tout le monde celtique, le dieu soleil ne semble pas avoir beaucoup de points communs avec ce « Mercure » décrit par Jules César. Celui-ci semble même plus proche du dieu Ésus, une des divinités majeures des Celtes, dont le nom signifie « Seigneur », « Maître » et qui est le dieu des voyages et des chemins, le défricheur des forêts, un inventeur et un constructeur. À moins, bien entendu, que Mercure ne soit Cernunnos, dieu de l’abondance, mais également des forêts et des animaux sauvages, et que les Romains ont parfois assimilés à Mercure…

Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.
Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.

La romanisation des dieux
Vient ensuite Taranis le « Tonnant » qui, portant une roue et armé d’un éclair, ressemble fort au Jupiter romain. Épona, quant à elle, apparaît dans l’ensemble du monde celtique, avec quelques variantes dans le nom : ainsi, on l’associe parfois à Rhiannon, un personnage malheureux de la mythologie galloise. Teutatès, bien qu’il soit présent dans nombre de régions, a une personnalité à double facette : pour certains, il est le dieu de la guerre, violent et cruel, pour d’autres, il apparaît comme un dieu fort paisible, protecteur de la tribu. La raison de cet étonnant « dédoublement de la personnalité » réside peut-être tout simplement dans le fait qu’il s’agit en réalité de dieux différents. En effet, Teutatès signifierait « peuple » ou « tribu » et pourrait n’être qu’un adjectif désignant des dieux locaux.
Une chose paraît claire cependant : ces dieux que nous venons de citer ont peut-être été des personnages majeurs de la mythologie celtique, mais leur réputation est incontestablement le fait des Romains qui les considéraient comme les équivalents de certains de leurs dieux. Ésus ou Lug sont attachés à Mercure, Taranis à Jupiter, Teutatès à Mars. Quant au succès du culte de la déesse cheval Épona, il vient de ce que les légions romaines elles-mêmes l’ont adopté avec enthousiasme dès le début de la conquête.
En fait, les dieux celtiques de Gaule restent bien mystérieux…
Les Tuatha de Danann
La mythologie irlandaise demeure donc la seule que nous connaissions vraiment. Et elle met largement en avant ses liens avec la mythologie scandinave. En effet, non seulement les dieux irlandais sont généralement associés à la nature, comme chez les Vikings, mais on retrouve également l’idée que l’univers est divisé en plusieurs mondes -il en existe neuf dans la mythologie scandinave. Par contre, à l’inverse des dieux Vikings, les divinités celtiques ont de multiples liens avec le monde des hommes.
L’épopée celte d’Irlande est divisée en quatre cycles : le cycle mythologique ou des dieux ; le cycle héroïque, dit encore cycle des Ulates (les habitants de l’Ulster) ou de la Branche rouge ; le cycle fenian ou ossianique et, enfin, le cycle historique ou des rois, cycle assez tardif et qui marque le déclin des lettres gaéliques.
Le cycle mythologique, relatif au peuplement de l’Irlande, débute avec l’arrivée des Firbolg, les « hommes sacs » qui, malgré leur nom, sont bien des dieux. Cette invasion allait provoquer la colère des Formorii, dieux marins, violents et possessifs, qui sortirent des flots à l’arrivée des Firbolg, bientôt suivis des Tuatha de Danann.
Le dieu le plus important des Tuatha de Danann, « tribu de la déesse Dana », est Dagda, « le dieu bon ». Sage, versé dans l’art de la magie, ce dieu, qui a le pouvoir de ressusciter les morts et de donner l’abondance, verra l’apogée des Tuatha de Danann mais aussi leur déclin…
Malgré le rôle essentiel de Dagda dans la mythologie irlandaise, c’est pourtant Nuada, un chef des Tuatha de Danann, qui est chargé de diriger les nouveaux dieux lors du premier affontement pour la possession de l’Irlande. Un affrontement qui allait sonner le glas des Firbolg. Reste alors, pour les Tuatha de Danann, à combattre les Formorii, à la tête desquels se trouve Balor le Cyclope. Le second engagement met donc aux prises les champions des deux clans : Balor et Lug.

Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.
Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.

Le triomphe du dieu Lug
Né des amours secrets de Dian Cecht, dieu de la guérison de la race de Dana, et d’Ethlinn, fille unique du Formorii Balor, Lug, le dieu soleil, se voit confier le commandement des Tuatha de Danann après l’abdication de Nuada.
Le choix de Nuada n’est d’ailleurs pas anodin : en effet, une prophétie aurait annoncé à Balor qu’il serait tué par un de ses petits-fils. Les précautions qu’il avait prises pour tenir sa fille éloignée de tout dieu n’ayant servi à rien, la prophétie était en passe de se réaliser. Mais Balor le Cyclope est un combattant redoutable, dont l’œil unique pétrifie ceux qu’il regarde et les tue tout net ! Lug, le dieu soleil, malgré sa jeunesse et sa valeur, décide de jouer la carte de l’ingéniosité… C’est donc armé d’une fronde qu’il se présente sur le champ de bataille de Magh Tuireadh. Là, tel David face à Goliath, il atteint Balor en pleine tête. Déséquilibré, le Cyclope lance un dernier regard sur ses frères Formorii… qui sont foudroyés sur place !
La victoire est totale, mais une victoire qui montera rapidement à la tête du jeune dieu Lug, pris soudain d’une rage sans nom, caractéristique que l’on retrouvera chez son fils.
Ainsi, s’ouvrait l’ère des Tuatha de Danann, qui succèdent aux Formorii et aux Fribolg comme, dans la mythologie viking, les Ases avaient succédé aux Vanes.
Le temps des Gaëls
Mais, à peine commence-t-il, que le temps de la domination des dieux est en passe de prendre fin. Il s’achève définitivement avec l’arrivée des fils de Milésius : les Gaëls.
Milésius est un guerrier espagnol qui, soucieux de venger la mort de son neveu, Ith, décide d’envahir l’Irlande et de chasser les Tuatha de Danann. Milésius ne survivra pas à ce voyage, mais ses fils se chargeront d’accomplir sa vengeance et de prendre possession de l’île.
Chassés, bannis de la terre d’Irlande, les Tuatha de Danann ne la quitteront cependant qu’en surface : en effet, guidés par Dagda, ils se réfugieront sous terre. Là, on dit qu’ils survécurent sous l’apparence de Banshee, c’est-à-dire de fées, à moins qu’ils ne soient devenus des elfes et de lutins.
Mais si l’on quitte effectivement le cycle mythologique, les deux cycles suivants, le cycle héroïque et le cycle ossianique, mettent en scène des personnages qui ne sont pas sans rapport avec les divinités : les fils de Lug et d’Aengus deviennent les héros de l’Irlande, tandis que les magiciens font le lien entre notre monde et celui des dieux…

Darius Ier le Grand

Darius Ier le Grand (mort en 486 avant J.-C.). Dessin réalisé d'après un bas-relief.
Darius Ier le Grand (mort en 486 avant J.-C.). Dessin réalisé d’après un bas-relief.

Membre de la garde royale de Cambyse, fils d’un satrape –un gouverneur de province- de Parthie, Darius devra à un  coup du sort –qu’il prétendra guidé par les dieux- de prendre la succession du souverain achéménide. En révolte contre le successeur de Cambyse, il s’associe avec sept autres jeunes nobles, défait le pseudo usurpateur, laissant à l’hippomancie –la divination par les chevaux- le choix du nouveau souverain. Grâce aux dieux, le cheval de Darius sera le premier à hennir, faisant de lui le successeur des Achéménides (521 avant J.-C.). Il faudra pourtant pas moins de deux ans au représentant des dieux pour convaincre son  peuple, deux années au cours desquelles les révoltes se multiplieront, deux années au cours desquelles Darius Ier livrera pas moins de dix-neuf batailles contre ses détracteurs. La légende qu’il forgera faisant de lui un Achéménide et donc l’héritier naturel de Cambyse n’y changera rien, l’ensemble des gouverneurs perses ne pouvant que constater sa prise de pouvoir, son  coup d’Etat.
Le royaume perse revenu à la stabilité, Darius Ier fera montre des mêmes ambitions que ses prédécesseurs : Cyrus Ier et Cambyse avait étendu le royaume à tout l’Orient, englobant leur sphère d’influence à l’Asie Mineure, à la Babylonie, à la Surie et à l’Egypte. Darius Ier enverra une expédition au Pendjab, désignera l’amiral Scylax pour descendre l’Indus, reconnaître la route maritime vers l’Egypte, se rendre jusqu’en Arabie. Darius fera même rouvrir le canal reliant le Nil à la Mer Rouge, confirmant, s’il le fallait, son  intérêt pour cette région éminemment commerciale. Ses désirs de conquêtes vers la Russie ne connaîtront pas le même succès, les Scythes mettant rapidement fin aux velléités perses. Mais c’est dans sa tentative de conquête de la Grèce que Darius Ier est le plus célèbre. Une tentative aussi peu glorieuse que la précédente d’ailleurs puis qu’après avoir essuyé un premier échec, assemblée une  flotte et une armée à nulle autre pareille –elle sera balayée par une tempête-, il s’assurera la neutralité de la plupart des cités grecques et, en 490 avant J.-C., lancera son ultime assaut… avec toujours le même succès. Cette fois, point de tempête, point de Scythes non plus mais la résistance de deux cités, Athènes et Sparte qui auront raison des armées perses, au point que la victoire grecque de Marathon aura un retentissement immense dans tout le monde méditerranéen.
Contrairement à ses prédécesseurs, à ces « ancêtres » selon ses dires, Darius Ier n’aura décidément pas été un grand conquérant. Par contre, il est évident que la centralisation du gouvernement perse, l’absolutisation du pouvoir autant que l’organisation du royaume achéménide sont à mettre à son crédit. Un royaume aux multiples visages, dirigé par de nombreux satrapes, eux-mêmes surveillés par autant de secrétaires royaux, de fonctionnaires civils ou militaires ; un royaume qui, pour asseoir son emprise, saura jouer des diversités culturelles ou religieuses.

Démosthène : tout sauf le Macédonien

Buste de Démosthène (384-322 avant J.-C.).
Buste de Démosthène (384-322 avant J.-C.).

Une anecdote en fait un des plus connus des orateurs grecs. Ce fils d’armurier, qui avait été dépouillé de son héritage après la mort de son père -il n’avait alors que sept ans-, s’adonnera à l’art de parler à l’école d’Isée. Mais Démosthène avait un défaut de prononciation qui le faisait railler de ses camarades. Pour y remédier, le jeune Démosthène s’entraînera à parler avec des cailloux dans la bouche. Une réussite semble-t-il puisqu’il deviendra un orateur réputé de la cité d’Athènes. Un don qu’il devait rapidement mettre au service de sa ville dont il sera un des plus ardents défenseurs. De fait, Athènes semblait le dernier obstacle aux ambitions démesurées d’un certain Philippe de Macédoine, le père d’Alexandre le Grand. Toute l’énergie de Démosthène sera mise en branle afin de tenter d’arracher les Athéniens à leur insouciance, à leur manque de perspective. Une énergie qui se traduira par des discours enflammés, les Philippiques, les Olynthiennes, le discours Contre la lettre de Philippe participent à cette tentative ultime. En vain. Car Philippe devait vaincre cette résistance par les armes. En 338 avant J.-C., il battait les Athéniens à Chéronée.
Démosthène garda cependant toute son influence, ce qui devait conduire Alexandre le Grand, qui poursuivait la politique hégémonique de son père, à se faire livrer l’orateur avec neuf de ses compères. Il ne sera sauvé que grâce à l’intervention d’un proche d’Alexandre mais devait, malgré tout, perdre tout son prestige… par sa faute même. Car s’il était bon orateur, Démosthène était également avide de biens matériels. C’est ce qui le perdra. Alors que l’intendant d’Alexandre avait trouvé refuge à Athènes avec des trésors qu’il avait pillé, Démosthène accepta de l’aider… contre "rançon". Une faiblesse, certes, mais qui sera mise au jour. Le procès qui s’ensuivit ne permit pas à l’orateur de se disculper : condamné à une amende qu’il ne pouvait payé, mis aux fers, Démosthène parviendra à s’enfuir à Egine puis à Trézène, en Argolide. Rappelé par les Athéniens après la mort d’Alexandre, il reprit son activité politique et participa au soulèvement contre Antipater. Un échec là encore. Sommé de se livrer, il prit la fuite, encore. Mais pour peu de temps cette fois-ci. Débusqué dans le temple de Poséidon, à Calaurie, il se donna la mort en 322 avant J.-C..

Livie : un « maître » pour Agrippine

Auguste et Livie (détail d'une peinture de J.-B. Wicar).
Auguste et Livie (détail d’une peinture de J.-B. Wicar).

Messaline, Agrippine : voilà des noms que l’on connaît et pas de la meilleure façon qui soit. Mais Livie dans tout ça ? La femme d’Auguste est loin d’être exempte de tout reproche ; elle ressemblerait même assez à Agrippine, dont on peut dire qu’elle sera, par son histoire, une sorte de maître dans l’art de conspirer.
Cette héritière de la gens Claudia avait épousé Tiberius Claudius Nero dont elle avait un fils, le futur empereur Tibère, et dont elle attendait un second fils, Drusus, lorsqu’Auguste s’éprit d’elle et en fit son épouse (38 avant J.-C.). Son mariage avec le plus haut représentant de l’Etat étant demeuré stérile, Livie n’aura de cesse de mettre son ou ses fils sur le trône de cet empire qui se dessinait à grands pas. Mais être la femme d’Auguste ne permettait pas tout ; surtout, cela n’éliminait pas tous les autres prétendants à la succession de celui qui avait volontairement refusé d’être empereur en titre tout en en assumant toutes les fonctions. C’était donc un destin exceptionnel que Livie voulait pour les fils de Tiberius Claudius Nero.
De fait, sa propre succession sera la grande affaire d’Auguste. Pour se faire, il octroie à son neveu -le fils de sa soeur- le pontificat et l’édilité alors même qu’il n’est qu’un adolescent ; il octroie à Marcus Agrippa, un de ses meilleurs généraux, deux consulats successifs, puis en fait son gendre. Et si ses beaux-fils, les fils de Livie, deviennent « imperator », Auguste adopte les fils d’Agrippa, Caïus et Lucius. Il semble bien que ce soit sur eux que le maître de Rome ait fondé le plus d’espoir. C’est donc sur eux que Livie s’acharnera.
Tel est du moins le témoignage de Tacite qui, dans ses Annales, qui évoque clairement une possible machination « de leur marâtre Livie ». Caïus et Lucius, de fait, mourront. Drusus étant mort depuis déjà quelques années, restait Tibère Néron, qu’Auguste adoptera.

L'empereur Tibère (42 avant J.-C.- 37 après J.-C.).
L’empereur Tibère (42 avant J.-C.- 37 après J.-C.).

Tacite raconte qu’il « le prend pour fils, pour collègue au pouvoir, pour associé à sa puissance tribucienne » -système imaginé par Auguste pour se faire délégué les pouvoirs d’un tribun de la plèbe alors qu’il était d’une famille aristocrate et donc interdit à cette fonction. Tibère sera présenté aux armées comme plus tard les nouveaux empereurs, validant, par cette action, leur accession. Mais la voie royale n’était pas si dégagée que cela. Certes, Auguste n’avait pas de fils, mais il avait un petit-fils. Et la voix du sang est parfois plus forte que tout. Là encore, Livie devait jouer de son influence sur Auguste en faisant exilé Agrippa Postumus, l’unique descendant direct d’Auguste, ce qui laissera le champ libre à Tibère. Ce dernier n’eut alors qu’une seule contrainte : se soumettre, ce qu’il faisait déjà depuis longtemps, et adopter le fils de son frère, Germanicus. De toutes les façons, Livie avait gagné : c’était ses fils ou ses héritiers qui allaient succéder à Auguste.
Mais comme Agrippine, qui, quelques années plus tard fera tout pour faire adopter son fils, Néron, par l’empereur Claude, au détriment de son fils naturel -quitte à l’éliminer physiquement-, Livie, « la meilleure des mères » ne sera guère payée en retour. Le manque d’appétence de Tibère pour le pouvoir impérial, n’explique pas tout. Car Tibère fera tout pour s’éloigner, pour éloigner sa mère de sa vie, comme le fera Néron, de manière plus radicale il est vrai. Au final, Livie apparaît comme le mentor de celles dont l’histoire a retenu le nom. Elle apparaît comme une femme qui, avant son fils lui-même, avait compris que tout se jouait sur le présence et l’élimination ; bref, sur l’omniprésence. Et Auguste, si attentif à sa succession, si préoccupé de créé cet empire, ne le verra pas ou, du moins, n’y mettra guère de frein.

Les lamentations de Jérusalem

Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ; pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants !  avait prophétisé le Christ en montant au Golgotha.
Le 7 septembre 70 après J.-C., l’État juif n’existe plus et Jérusalem, la ville sainte des juifs, n’est plus qu’un tas de cendres…
C’est en 63 avant J.-C. que Jérusalem, conquise par Pompée, passe, avec le reste de la Palestine, sous la domination romaine. Depuis, la rébellion ne cesse de croître contre l’envahisseur romain. En 66 après J.-C., l’agitation est à son comble et la révolte finit par éclater : les insurgés mettent à mort les grands-prêtres, favorables aux Romains, et massacrent la garnison romaine. Après quatre ans de lutte et cinq mois d’un siège acharné, Titus, le fils de l’empereur Vespasien, soumet la ville rebelle. Le bref sursaut des juifs, en 135, aura pour conséquence de rayer définitivement l’État juif de la carte… pour presque deux mille ans.

Le chant des sirènes

La sirène classique, d'après un tableau du XIXe siècle.
La sirène classique, d’après un tableau du XIXe siècle.

S’il est l’être merveilleux qui nous paraît le plus familier, paradoxalement, la sirène est le plus méconnue. Point de jambes changées en queue de poisson ; pas de mélopées ensorcelantes : la sirène, décidément, n’a rien à voir avec l’image qu’on s’en fait.
C’est Homère, dans l’Odyssée, qui, la première fois évoque les sirènes. L’épisode est connu : mis en garde par Circé, Ulysse bouchera les oreilles de ses marins et se fera attacher au mât de son navire afin de profiter, seul et sans danger, du « chant » enivrant de ces dames. Mais s’il les cite, pas une fois, Homère ne décrit les sirènes. Quant à leur don en matière de chant, nous aurons l’occasion d’y revenir.
A partir de cet épisode, va se construire un des mythes les plus fameux. Les successeurs d’Homère vont étoffer ce mythe, allant jusqu’à doter les sirènes d’une ascendance. Filles d’Achéloos -un dieu fleuve- ou de Phorcys –un dieu marin- et, au choix, de Stéropé –une des Pléïades-, de Calliope –muse de la poésie-, de Melpomène –muse du chant- ou de Gaïa –la Terre-, les sirènes vont aussi se multipliées. Au nombre de deux chez Homère, elles sont ensuite trois ou six et sont parfois associées à Perséphone, déesse des Enfers, dont elles forment le cortège. On s’en doute, les auteurs antiques vont broder à loisir sur les aventures impliquant les sirènes qui, après Ulysse, vont échouer à séduire Jason puis Orphée. Il semblerait d’ailleurs qu’elles n’aient guère remporté de succès… Pas même dans les concours de chant ! 

Pausanias, qui écrit au IIe siècle de notre ère, rapporte en effet qu’Héra avait organisé un concours opposant les sirènes aux Muses. Le but, évidemment, était de départager les deux clans qui prétendaient tous deux détenir le monopole de l’art du chant. Et, une fois encore, les sirènes devaient échouer ! Eternelles perdantes, elles n’en eurent pas moins une longévité littéraire et mythologique hors du commun. Car si les Muses se limitent à la sphère gréco-romaine, le mythe des sirènes va s’étendre en Europe et jusqu’au Moyen Âge, époque à laquelle elles acquièrent des jambes de sirènes, donc une queue de poisson…
Elles peuplent les cauchemars

La sirène antique d'après la vase de Caere.
La sirène antique d’après la vase de Caere.

Comment les représentaient-on avant l’époque médiévale ? On l’a dit, Homère n’a jamais fait la moindre description des sirènes, ce qui laisse à penser qu’elles avaient l’apparence de femmes comme les autres… à moins que le mythe de la sirène soit si connu et si commun à l’époque qu’il n’ait pas jugé bon de les décrire ! Ce qui est certain, c’est que toute l’Antiquité a une seule et même vision des sirènes, c’est-à-dire des oiseaux à tête de femme ou des êtres mi femmes –pour la tête et le torse- mi oiseau –pour le bas du corps et les ailes. Des plats, des vases, même contemporains de l’Odyssée, les représentent ainsi. Mais si Homère n’a pas fait de description, comment pouvons-nous dire que ces représentations sont bien celles de sirènes et non de chimères ou de stryges –qui non seulement ont la même apparence mais qui sont également redoutées pour leur cri. Et du cri au chant, il n’y a qu’un pas… tout est question de perception ! Un vase, découvert à Caere et actuellement exposé au Louvre, permet d’être relativement catégorique. A côté d ‘une femme à corps d’oiseau apparaît l’inscription suivante : « siren eimi » -je suis la sirène. Voilà qui est on ne peut plus clair, d’autant que ce vase est à peine plus récent que le texte de l’Odyssée. Pourtant, la parenté avec les stryges n’est peut être pas uniquement physique. Ces êtres, qui apparaissent essentiellement dans la tradition et la littérature romaine, sont des démons femelles réputées pour sucer le sang des nouveaux-nés et pour les enlever. Une réputation qui va les poursuivre jusqu’au Moyen Âge puisqu’on les retrouve dans les écrits de Gervais de Tilbury (1152-1221). Saint Augustin les évoque également mais les associe plus généralement aux morts. Or, on l’a vu, dans la mythologie grecque, les sirènes sont aussi les compagnes de Perséphone, qui règne sur les Enfers. Certaines productions antiques les représentent même enlevant une âme. Le parallèle entre sirènes et stryges est assez étonnant. Mais il ne s’arrête pas là : en effet, les deux catégories d’êtres merveilleux vont avoir une autre destinée commune jusqu’au Moyen Âge. Non contentes d’être associées aux morts, elles semblent peupler ou faire naître les cauchemars… De là à penser qu’il s’agit, au final, d’une seule et même famille…
La connaissance de toutes choses

Statue du poète Homère.
Statue du poète Homère.

De cette démonstration il ressort clairement que les sirènes n’ont guère de chose à voir, physiquement, avec l’image populaire actuelle. Mais au delà du physique, qu’en est-il de ce fameux chant ? On l’a vu, les sirènes, pourtant si célèbres et si redoutées pour ce don, sont allées, dans la littérature antique, d’échec en échec. Au fond, ce don était-il si fameux ? Et si, plus simplement, il ne s’agissait pas de mélodie ?
Si Homère évoque explicitement le chant des sirènes –« il est perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant »- faut-il pour autant le prendre au sens littéral comme le feront ceux qui, à sa suite, vont écrire sur les sirènes ? Cicéron, dans le De Finibus, analyse ainsi le passage des sirènes : selon lui, ce chant représente en fait la promesse d’une science merveilleuse, absolue.
Ulysse, redit l’Odyssée, l’honneur de la Grèce, dirige vers nous son vaisseau et viens prêter l’oreille à nos chants… l’esprit tout plein de nos doctes merveilles… Rien ne nous échappe de tout ce qui arrive dans ce vaste univers.
Et Homère, note Cicéron, vit bien qu’il n’y avait aucune vraisemblance dans sa fable s’il représentait un aussi grand homme qu’Ulysse séduit par des chansons. Elles lui promettaient la science…

L’analyse est sensée, convaincante même et donne au fameux chant des sirènes celui d’une vaine promesse. Car qui peut se targuer de connaître toutes choses ?

Anubis, le chien des morts

Anubis et Osiris entourant un défunt (iconographie reproduite d'après un papyrus antique).
Anubis et Osiris entourant un défunt (iconographie reproduite d’après un papyrus antique).

De la même façon que Cerbère est le gardien des Enfers dans la mythologie grecque, étonnement, celui qui préside à l’embaumement, à la momification, bref, au culte funéraire des Egyptiens est également représenté sous l’apparence d’un chien -et non d’un chacal. Le dieu Anubis, forme grecque de l’égyptien Inpou ou Anepou, apparaît en effet, dès la Ve dynastie, donc dès 2500 avant J.-C., dans les tablettes. De fait, il est donc aussi ancien qu’Osiris, auquel la fonction funéraire est également dévolue. D’ailleurs les points communs entre les deux divinités ne s’arrêtent pas là. En effet, si Osiris est, par excellence, le dieu des morts, celui présidant au jugement de l’âme, la mythologie qui l’entoure en fait aussi le dieu de l’autre vie, de la résurrection… Or, la couleur noire dont est parée Anubis est, selon les spécialistes, due à la couleur du bitume servant à la momification, bitume -et par extension couleur- symbole de renaissance.
Frère, père ou fils d’Osiris selon les interprétations mythologiques, Anubis a pourtant l’allure du jumeau d’Osiris, au point que l’on peut légitimement se demander s’il n’est pas une facette, une incarnation de cette divinité.

Amon contre Aton ?

Buste d'Aménophis IV devenu Akhenaton.
Buste d’Aménophis IV devenu Akhenaton.

Parce qu’Akhenaton a persécuté les prêtres d’Amon, fait effacer les cartouches même de la divinité ; parce que la réponse de Toutankhamon et, à travers lui, du clergé thébain, atteint à la même brutalité, le même radicalisme, on a tendance à opposer les deux divinités. Pourtant, peut-on vraiment opposer Amon à Aton ?
"Dieu caché", "Dieu mystérieux", selon les significations qui sont faites de son nom, Amon fait partie, dès l’origine, des divinités célestes. Mais ce n’est qu’après son association avec le dieu Soleil Rê, qu’il prend une dimension véritablement nationale (sous la XIIe dynastie, soit entre le XXe et le XVIIIe siècle avant J.-C.). Une "solarisation" qui s’étend à d’autres divinités égyptiennes et qui revient à faire de Rê le dispensateur de la vie, le principe de la création. Roi des dieux, roi créateur parce qu’associé au soleil, dieu de la vie, représentée par l’attribut de l’ankh -la croix ansée-, "seigneur de l’éternité" mais aussi de la justice, "dieu de pitié", protecteur des pauvres, "berger qui pardonne", Amon est, d’après les hymnes et les prières qui lui sont adressées, une divinité multifonctions, une divinité qui concentre en elle tous les pouvoirs… au point d’acquérir un statu d’unicité. Une unicité qui n’est pas un monothéisme et qui se retrouve dans la plupart des mythologies ; une unicité que l’on retrouve chez Aton avec, là aussi, des suspicions de monothéisme ; une multifonctionalité semblable à celle perceptible chez Atoum et qui fait également de cette divinité un dieu primordial, un dieu créateur. Comme chez Amon, la divinité solaire de Rê lui sera associée jusqu’à ce qu’Atoum apparaisse comme le soleil levé mais également couché et donc, en tant que tel, comme une divinité de la mort. Un statu qu’évoque le Livre des morts, qui fait finalement d’Atoum l’incarnation nocturne du soleil quand Rê en est la représentation diurne.
Né au cœur des temples d’Héliopolis, le culte d’Aton n’est, quant à lui, rien de plus que la concentration du culte sur le Soleil, que l’incarnation de cette puissance de vie en une divinité à part entière. De fait, cette concentration autour de Rê est la suite logique de la solarisation qui se fait jour depuis le XXe siècle avant J.-C.. Une tendance que l’on retouve notamment dans les livres funéraires, le Livre des Portes ou les litanies solaires ; une tendance qui fait finalement de Rê le dispensateur de toute vie, son créateur et son propagateur. Le culte d’Aton choisit clairement d’en adorer le signe le plus sensible, à savoir le disque solaire mais de là à opposer Aton à Amon ou, mieux, d’y voir un quelconque monothéisme, il y a une marge.
De fait, si rien n’oppose clairement les deux divinités, il n’en est rien des cultes. Et c’est bien là que tout ce joue. Mystique de tempérament, Aménophis IV se verra avant tout comme le "Serviteur d’Aton", comme celui qui est "Agréable à Aton". Un serviteur qui, évidemment, n’avait guère besoin de l’intervention d’un clergé spécialisé. Et de fait, sans doute est-ce là la grande différence entre le culte d’Amon et celui d’Aton : Aton permet une perception immédiate du divin quant Amon demeure, malgré son association à Rê, le "dieu caché". Point de monothéisme ici ; tout juste une révolution cultuelle.

Sainte Geneviève, patronne de Paris

Sainte Geneviève (422-502).
Sainte Geneviève (422-502).

Dans les pires moments de son histoire, la France a été sauvée par des femmes, c’est pourquoi sainte Geneviève, au même titre que sainte Jeanne d’Arc, est la patronne de la France.
Selon sa Vie, sainte Geneviève s’est elle-même consacrée à Dieu alors qu’elle n’avait que sept ans et a pris le voile à l’âge plus raisonnable de quinze ans.
Mais c’est en 451 que sainte Geneviève va acquérir ce titre de patronne de la France et de Paris : Attila, ce barbare venu du fond de la Tartarie, « s’avance vers le Rhin à la tête de cinq cent mille hommes,

écrase les Bourguignons qui opposent une vaine résistance à son passage, met tout à feu et à sang dans les provinces du Nord et… marche droit sur Paris afin d’y traverser la Seine ».
Les habitants, affolés, sont prêts à fuir devant les hordes des Huns mais la petite Geneviève leur redonne courage et prépare la résistance de la capitale. Attila finit par abandonner Paris et se dirige vers Orléans. Paris est sauvée…
À sa mort, le 3 janvier 502, sainte Geneviève est enterrée à Nanterre, sa ville natale, avant de voir ses reliques transportées à Saint-Pierre-et-Saint-Paul, l’actuel Panthéon. Elle y sera vénérée jusqu’à la Révolution où ses reliques seront brûlées et dispersées en place de Grève…