L’univers mystérieux des druides

Éducateur, prophète, prêtre sacrificateur, le druide est omniprésent et omnipotent dans tout le monde celte. Pourtant, hormis l’image populaire du vénérable vieillard vêtu d’une longue robe et portant barbe blanche, que connaît-on vraiment de lui ? L’examen des textes antiques des auteurs romains ou des légendes et des mythologies celtes compilées par les moines du Moyen Âge permet maintenant, grâce à l’archéologie moderne, d’avoir une vision plus juste, quoique toujours incomplète, du rôle des druides et donc de la vie des Celtes en général.
Il est très difficile pour l’historien moderne de dire avec certitude ce que fut la religion celte et quel fut précisément le rôle des druides dans cette religion comme dans la vie politique. Les informations dont nous disposons actuellement sont pour la plupart tirées des auteurs classiques tels que César, Strabon, Diodore de Sicile ou encore Tacite qui présentent le monde celtique avec plus ou moins de partialité et dont les écrits sont nécessairement influencés par leur vision personnelle de la civilisation et de la barbarie. L’autre source écrite provient des légendes et des mythes celtiques, rédigés au Moyen Âge, et qui, bien que parfois déformés par le temps ou tout simplement par le rédacteur lui-même, contiennent sans le moindre doute des informations de valeur. La troisième et dernière source dont nous disposons pour l’étude des Celtes en général et des druides en particulier provient de l’archéologie. Les fouilles effectuées dans l’ensemble du monde celtique ont mis au jour des sanctuaires, des tombes ou des lieux d’habitation qui recèlent des trésors. Cependant, des écrits celtes datant de cette époque manquent cruellement et nous limitent généralement à des suppositions.
Les esprits de la nature
Comme la mythologie scandinave, avec laquelle elle a d’ailleurs de nombreux points communs, la religion celtique est étroitement liée à la nature. Au point que les divinités ne sont pas celles de tel arbre, de tel fleuve ou de tel phénomène météorologique, mais sont cet arbre, ce fleuve ou bien ce phénomène. Ainsi, Sequana n’est pas la déesse du fleuve portant ce nom mais elle est réellement le fleuve. Et Taranis, de son côté, est l’incarnation du tonnerre.

Bas-relief représentant la déesse Epona

Un arbre, une source, le ciel et la terre étaient vénérés par les Celtes qui avaient en outre une flopée d’autres dieux. Certains étaient honorés dans l’ensemble du monde celte, comme les trois déesses-mères, Épona, la déesse cheval, Lug, le dieu soleil, Taranis, Ésus, dont le nom signifie « Seigneur » ou « Maître », et Teutatès, sorte de Mars gaulois que les lecteurs de bandes dessinées connaissent sous le nom de Toutatis. Et à cela, s’ajoutaient des dieux locaux, plus ou moins importants. Il paraît donc difficile, sinon impossible, d’établir un quelconque panthéon celtique, les auteurs classiques n’étant d’aucune aide. En effet, Lucain excepté, ils n’ont cité que quelques divinités en leur donnant les noms de dieux romains qu’ils devaient considérer comme leurs équivalents. Par contre, ces mêmes auteurs nous révèlent que les Celtes croyaient en l’immortalité de l’âme.
Dans les premiers temps du druidisme, il semble que les Celtes croyaient que l’âme des défunts se réincarnait soit dans un autre corps humain, soit dans un élément de la nature. Plus tard, vint la croyance en l’Autre Monde, sorte de miroir du nôtre, croyance que l’on retrouve dans les mythologies irlandaises et écossaises. C’est ce que confirment deux auteurs classiques :
L’un de leurs enseignements, écrit Pomponius Mela, est que les âmes sont éternelles et qu’il y a une autre vie chez les morts.
Et Lucain, dans le premier livre de la Pharsale, ajoute :
Ils pensent que des corps les ombres divisées
Ne vont pas s’enfermer dans les champs Élysées
Et ne connaissent point ces lieux infortunés
Qu’à d’éternelles nuits le ciel a condamnés.
De son corps languissant, une âme séparée
En reprend un nouveau dans une autre contrée ;
Elle change de vie au lieu de la laisser
Et ne finit ses jours que pour la commencer.
(…) De là naît dans leurs cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, d’affronter les combats
Où l’on se sent renaître au milieu du trépas.

Cette croyance en une autre vie est si forte que, selon Pomponius Mela, « le règlement des affaires, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers ».
Et c’est dans ce contexte religieux qu’interviennent les druides.
Les gardiens de la mémoire
Le rôle des druides est extrêmement complexe et ne se limite pas, loin de là, à la seule fonction religieuse. Devins, prêtres, juges, ils étaient aussi éducateurs et gardiens de la mémoire. Toutes ces fonctions font d’eux les hommes les plus importants de la tribu, comme le précise César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules :
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées… L’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers.
Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d’autres sont envoyés auprès d’eux par leurs familles. Là, ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il leur est défendu d’écrire ces vers, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent de l’alphabet grec. Je crois voir deux raisons de cet usage : l’une est pour ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science ; l’autre pour empêcher les disciples de se fier à l’écriture et de négliger leur mémoire… Ils discutent aussi sur le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, la nature des choses, le pouvoir et l’influence des dieux immortels et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
Les druides vus par César font, en fait, plus penser à des sages et à des orateurs qu’à des hommes attachés à la religion. D’ailleurs, le chroniqueur Pomponius Mela les nomme « maîtres de la sagesse », terme inspiré, en grande partie, par l’étude des astres que pratiquaient les druides et qui leur permettait d’établir le calendrier des fêtes, des moissons et des jours propices à la guerre ou au sacrifice.
Le cumul des pouvoirs
Les druides avaient aussi souvent une fonction de conseillers ou de juges. La réunion des Carnutes, que signale César, avait sans doute pour but, outre l’élection éventuelle d’un chef des druides, la mise au point d’une stratégie politique commune. Tel est du moins l’opinon de Miranda Green, directrice du Centre pour l’Étude de la Culture, de l’Archéologie, des Religions et de la Biogéographie du pays de Galles et auteur du très instructif ouvrage intitulé Les Druides. Supposition qui trouve confirmation dans les écrits de César, toujours lui, qui précise bien que c’est après cette fameuse assemblée que Vercingétorix put, avec la bénédiction et le soutien des druides, unifier les tribus gauloises contre l’envahisseur romain.
Le pouvoir et l’influence des druides était tels qu’ils étaient parfois druides et chefs de tribu en même temps, tel Diviciac qui cumulait les deux fonctions chez les Éduens au Ier siècle avant J.-C.. Plus tard, dans les récits de la mythologie celtique, on retrouve des druides qui, comme Cathbad présent dans la légende de Cuchulainn et de Deirdre d’Irlande ou comme le druide qui éleva sainte Brigitte, faisaient véritablement office d’éminences grises.
Cette implication des druides dans la politique sera sans doute une des raisons qui pousseront les Romains à les pourchasser implacablement. En effet, ils seront impliqués dans toutes les révoltes contre les Romains, que ce soit celle de Vercingétorix ou celle de Bouddica, reine des Icènes, qui, au Ier siècle de notre ère, tentera de soulever l’actuelle Grande-Bretagne. Rien d’étonnant après cela que Tibère ait promulgué un édit interdisant le druidisme, édit qui devait finalement conduire à son éradication. Faisant chorus avec la volonté impériale, les auteurs du Ier siècle après J.-C. vont faire un intense travail de propagande en décrivant les Celtes comme des barbares sanguinaires, ce dont les très civilisés citoyens romains ne doutaient d’ailleurs pas, et les druides comme les plus barbares de tous. La preuve ? Les sacrifices humains !
Des autels couverts de sang
Que les sacrifices humains aient été pratiqués par les Celtes, personne ne le conteste. Mais pour des hommes qui croyaient en l’Autre Monde, un monde meilleur qui plus est, la mort en soi n’avait rien de si terrible… De plus, il convient de distinguer les différentes formes de sacrifices rituels. Certains étaient à caractère judiciaire :
Ils jugent plus agréable aux dieux, relate César, le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime…
Diodore de Sicile fera exactement le même rapprochement, expliquant que les criminels étaient emprisonnés durant cinq ans puis empalés « en l’honneur des dieux ». Ces « sacrifices judiciaires » vont bien sûr de pair avec le rôle de juge dévolu aux druides.
De son côté, l’archéologie confirme de mille façons l’existence des sacrifices humains rituels. Ainsi, le célèbre chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière du Jutland et datant sans doute du Ier siècle avant J.-C., est doté de plaques sculptées sur lesquelles apparaissent des divinités, des scènes mythologiques et… des scènes de sacrifices. L’une de ces scènes montre un énorme taureau sacrifié et une autre un sacrifice humain : on y voit un dieu -ou un druide- plongeant sa victime dans une sorte de cuve.
La découverte, en 1984, de celui que l’on appelle « l’homme de Lindow » apporte la preuve de la participation active des druides à ces sacrifices -confirmation qui n’était d’ailleurs pas vraiment nécessaire car il aurait été étonnant que ces hommes dévolus aux choses religieuses se soient désintéressés des sacrifices rituels. Le corps de ce jeune homme du Ier siècle avant J.-C. a été admirablement conservé dans la tourbe : il apparaît qu’il a reçu des coups à la tête, qu’il a été étranglé puis qu’il a eu la gorge tranchée. Mais surtout, il avait ingurgité juste avant sa mort un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui impliquerait les druides.
D’autre part, le fait que l’homme de Lindow ait eu la gorge tranchée peut laisser supposer qu’il fut une victime d’Ésus. En effet, les formes de sacrifices dépendaient du dieu qui était ainsi honoré : pour Taranis, le Tonnerre, on utilisait le feu ; pour Ésus, on poignardait les victimes puis on les attachait à un arbre, où elles se vidaient de leur sang ; Teutatès, quant à lui, agréait les sacrifices par noyade, comme celui qui est représenté sur le chaudron de Gundestrup.
Lire dans des entrailles… humaines
Si l’on en croit le témoignage de Diodore de Sicile, d’autres sacrifices humains étaient pratiqués sur les prisonniers de guerre pour remercier les dieux de la victoire. Une fois de plus, l’archéologie confirme le fait : à Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, un sanctuaire celtique a été mis au jour. Là, on a découvert des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifices en tant que prisonniers.
Tite-Live, tout comme Diodore de Sicile, évoque également ce que l’on appelle « la chasse aux têtes ». C’est ainsi que le général romain Posthumus, battu et fait prisonnier, eut la tête tranchée. Son crâne fut ensuite nettoyé, vidé, doré et finalement utilisé comme coupe de cérémonie !
Le site de Roquepertus, aux environs de Marseille, confirme avec éloquence cette pratique : là, on a exhumé des piliers dans lesquels étaient enchâssés des crânes humains.
Une dernière forme de sacrifice est évoquée par les auteurs anciens : le sacrifice pratiqué dans le cadre de la divination.
Ils consacrent un homme aux dieux en l’aspergeant, comme dans une libation, puis ils le percent avec une épée dans une région située au-dessus du diaphragme, raconte Tacite. Ils font ensuite leur prédiction d’après la chute de celui qui a été frappé et qui tombe, d’après l’agitation de ses membres et d’après la manière dont le sang a coulé.
Et en effet, la divination, qui n’était pas toujours pratiquée sur des sujets humains, était également une fonction importante des druides. Ils savaient lire les astres, communiquer avec les dieux et les forces de la nature, lire dans les entrailles des taureaux ou des chevaux, dans le vol des oiseaux aussi, pratique courante dans tout le monde gréco-romain. Et ce don de prédiction explique en grande partie l’influence des druides sur les décisions politiques.
Druidesses et prophétesses
D’après les auteurs classiques, la fonction de druide se déclinait aussi au féminin : Tacite évoque, lors de l’attaque de l’armée romaine du sanctuaire druidique situé sur l’île d’Anglesey, des « femmes semblables à des furies, les cheveux dénoués et portant des torches ». Mais les preuves archéologiques manquent. En effet, il est impossible actuellement de déterminer si les femmes représentées sur les objets cultuels étaient des déesses, des victimes ou des druidesses. Seule la dame de Chamalières pourrait, avec une quasi-certitude, être considérée comme une druidesse.
Au Ier siècle avant J.-C., un sanctuaire de guérison situé près d’une source, à Chamalières, attira nombre de pèlerins. On a retrouvé sur le site une multitude d’ex-voto en bois et l’un d’eux représente une femme voilée portant torque. La torque et le voile pourraient en effet indiquer une druidesse.
Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il existait des prophétesses et des magiciennes, personnages que l’on retrouve dans la mythologie irlandaise, comme la reine-magicienne Medb, ou Maeve, qui viendra à bout du héros légendaire Cuchulainn. C’est également ce que nous révèle une tablette, découverte à L’Hospitalet-du-Larzac, qui relate la rivalité entre deux groupes ou clans de magiciennes.
Leur pouvoir était redouté et elles exerçaient, semble-t-il, en marge de la religion officielle. Peut-être même y eut-il des « chasses aux sorcières » épisodiques. C’est du moins ce qu’on peut penser après la découverte de certaines tombes, comme celle de Kimmeridge, dans le Dorset, contenant plusieurs femmes. Décapitées, elles avaient eu la mâchoire inférieure détachée, ce qui laisse supposer que ce qu’elles avaient à se reprocher était en rapport avec la parole.
Peut-être ces femmes, ayant jeté des sorts de leur vivant, précise Miranda Green, fallait-il les empêcher de le faire après leur mort.
Plusieurs sites archéologiques, pour la plupart des sanctuaires relativement importants, ont ainsi révélé la présence de femmes dans les rituels de la religion celtique sans que l’on puisse vraiment déterminer leur fonction : étaient-elles là en tant que druidesses, prophétesses, servantes des druides ou gardiennes de certains sanctuaires?
Les lieux sacrés
Par ailleurs, les lieux sacrés de la religion celtique sont de plusieurs sortes. Certains étaient dévolus à la guérison, comme la fameuse source de Chamalières ou le sanctuaire de Bath, dont la source d’eau chaude avait des vertus curatives si particulières que les Romains vont la reprendre à leur compte. D’autres encore, comme le site de Gournay-sur-Aronde ou l’île d’Anglesey, sont si importants qu’ils laissent supposer qu’il existait une organisation druidique avec des sortes de « maisons-mères ». Ces sanctuaires « artificiels », pour les différencier des lieux sacrés naturels situés à l’emplacement d’une source ou d’un bois, sont une véritable manne pour les archéologues qui ont découvert une multitude de torques, de sceptres ou de bandeaux sacerdotaux. Pour ce qui est des autres lieux sacrés, détruits au cours de la conquête romaine ou à l’arrivée du christianisme, ils ne nous sont connus généralement que par les textes classiques.
Le druidisme, décadent en Europe continentale dès le Ier siècle après J.-C., ne survivra plus qu’en Irlande et au Pays de Galles avant de céder le pas à la religion chrétienne. Oublié pendant des siècles, il redeviendra à la mode sous l’impulsion du pasteur William Stuckley qui, au XVIIIe siècle, va totalement réinventer le druidisme, l’entourant d’une aura romantique et mythique qui fera des émules jusqu’au XXe siècle.
Cependant toutes les découvertes archéologiques ne suffisent pas, et ne suffiront sans doute jamais, à nous permettre de saisir pleinement ce que fut la religion des Celtes. Beaucoup s’y sont essayés, certains se prétendent même héritiers des druides. Mais il n’y a pas d’héritage parce qu’il n’y a jamais eu de testament…  Les druides s’en sont allés dans l’Autre Monde, emportant avec eux leur mystère…

Dolmens et menhirs, un héritage mystérieux

Les pierres gravées de Gavrinis.
les pierres gravées de Gavrinis.

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs. Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église ne trouve pas de meilleur moyen que de « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sybilles ou les sorcières rôdent encore autour des dolmens ou des menhirs.

Refuge de Méduse en Corse, quelquefois lieu de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin, caché dans la forêt de Brocéliande, ou légionnaires statufiés tandis qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Imprégnés de christianisme, ces contes fabuleux nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.
N’allez surtout pas vous promener autour de la «pierre levée» de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, dès la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui peut savoir quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, tel le dolmen perforé de Trie-Château, ou bien de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et aussi celui de Kerloas, à Plouarzel : légende et superstition entourent chaque dolmen et chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
Le vif intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est assez récent et suscite une multitude d’interrogations.
Au XVIIIe siècle, l’officier La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être un historien, s’était déjà penché sur les mégalithes. Selon lui, ils avaient une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que cet intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor.
En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des endroits mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.

Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).
Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).

Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, tous les dolmens enfouis, partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et vont se généraliser très vite dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France. Et les conclusions des archéologues et des savants vont raviver l’imaginaire, qui entoure déjà ces monuments.
Pierres druidiques par excellence, strillées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient, bel et bien, des pierres de sacrifice ! Et d’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus qu’à en trouver l’origine. Dès la fin du XIXe siècle, les spécialistes vont, lors de fréquents colloques, qui réunissent les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses.
Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occiden-tale va même les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, qui aurait été propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques ! ) et élevé, à leur tour, de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des Orientaux, bien sûr…
Peuple barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primitifs.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes demeurent encore très mystérieux, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !

Un dolmen.
Un dolmen.

C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !
Il paraissait, jusqu’alors, impossible que les êtres humains du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et, au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les chercheurs découvrent la vraie signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns ainsi que les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et à Gozo) sont des tombeaux, élévés par l’homme, du Ve au IIIe siècle avant J.-C..
L’appellation bretonne de dolmen (« dol » signifie table, « men », pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, et qui forment une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche-aux-Fées ou bien à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts, par famille ou par tribu, et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient, parfois, été enterrées dans des dolmens, qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté…
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs très impressionnantes. Celui de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, ne mesure pas moins de soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large ! On trouve, à l’intérieur, onze chambres funéraires, unies par quelques couloirs parallèles. C’est une architecture assez élaborée, agrémentée de pierres sculptées, qui sont les symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan. Certains cairns ou tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et, parfois même, plusieurs centaines de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !
La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant, dans le Puy-de-Dôme, le dolmen de Pontcharaud, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, allongés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant pieds et mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent plus jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est, en tous cas, l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de vrais dieux, sont craints et respectés en tant que tels.
Le mystère des pierres levées
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su conserver tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et de « hir », longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et elles s’enfoncent dans le sol, jusqu’au quart de leur taille.
Certaines sont plus impressionnantes et atteignent les vingt mètres de haut, tel le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir seul : ils sont, souvent, groupés en cromlech, comme à Avebury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont, en fait, des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils ? Représentent-ils quelque chose ?… Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Et c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge

L'enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).
L’enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).

Dédié au culte solaire, lieu de pélerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin.
Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire, digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et le célèbre magicien Merlin, faisant venir chaque pierre de la région des Géants, en Irlande, fit construire le fameux cromlech de Stonehenge…
En réalité, le site de Stonehenge est daté aux environs de 3000 avant notre ère. Ce temple celtique est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, qui est appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été.
Cette direction est, très clairement, désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Quant aux trois autres cercles, les plus récents, ils n’ôtent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend, aujourd’hui  encore, nos astronomes modernes.
Le mythe du site de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société, jusque-là relativement peu connue, ce sont les mégalithes qui ont, enfin, permis une « approche » de la lointaine civilisation néolithique.
À travers toutes les découvertes faites par les archéologues, nous apparaît une société bien hiérarchisée, avec des chefs, des druides et des architectes, qui ont pu mener à bien l’élévation de tous ces monuments funéraires et de tous ces menhirs.

Le site de Stonehenge.
Le site de Stonehenge.

Les différentes fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée.
Effectivement, au cours de certaines recherches, les chercheurs ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation bien réussie !
Certes, les fouilles, qui ont été faites ces dernières années, ont levé un coin du voile, mais les archéologues se pencheront, encore longtemps, sur l’étude des dolmens et autres menhirs.
Ainsi des sites néolithiques comme Carnac, dans le Finistère, Callanish, en Écosse, ou Avebury, en Angleterre, gardent encore tout leur mystère…

Le Déluge : une catastrophe universelle

L'Arche de Noé et de ses fils (d'après une gravure médiévale).
L’Arche de Noé et de ses fils (d’après une gravure médiévale).

Quarante jours et quarante nuits durant, le ciel se déversa sur la terre ; le monde fut inondé, toute vie détruite à l’exception d’un couple de chaque spécimen animal et d’une famille humaine : celle de Noé et de ses fils. Eux seuls avaient su trouvé grâce aux yeux de Yahvé, eux seuls avaient été épargnés par la colère divine. Tel est, en substance, le récit du 6e chapitre de la Genèse, celui du Déluge biblique. Un récit qui trouve un étonnant écho dans nombre de mythologies à travers le monde.
Loin d’être une spécificité biblique, le Déluge apparaît dans des récit sumérien, mésopotamien, grec mais également dans la mythologie hindou, scandinave et même maya. Chronologiquement, le récit le plus ancien est le texte sumérien qui fait sans doute écho, lui-même, à une tradition plus ancienne encore. Ici, le Déluge ne dure que 7 jours et 7 nuits et Noé, le « conservateur de la semence de l’humanité » a pour nom Ziusudra. C’est sans doute ce texte qui a inspiré l’Epopée de Gilgamesh (2500 av. J.-C.), un récit de la mythologie mésopotamienne, trouvé dans la bibliothèque d’Assurbanipal. La Grèce, à son tour, s’en fera l’écho dans le mythe de Deucalion, retranscris par Pindare, Ovide et Aristote.
Certains ont même voulu voir dans l’épisode de l’Atlantide, évoqué par Platon, une vision modifiée de la catastrophe. De fait, tous ces mythes pourraient être d’une même origine, Sumer et la Mésopotamie en étant alors le berceau. Abraham n’est-il pas Mésopotamien ? Sans compter que la captivité de Babylone a certainement permis un échange de mythes, voire une appropriation. Quant aux Grecs, leur mythologie foisonne littéralement de divinités orientales. Alors pourquoi ne se seraient-ils pas appropriés un mythe ? Et si les mythes hindou et scandinave évoquent la survie du Déluge du premier homme -Manu sauvé par un avatar de Vishnou-  ou du premier couple d’hommes, ils confirment simplement l’unicité originelle des mythologies indo-européennes, si ardemment défendue par Georges Dumézil. Reste tout de même la question du mythe maya. Et c’est peu dire que là on est loin de toute interpénétration possible.

Dieu faisant s'abattre le Déluge, d'après une peinture de Raphaël.
Dieu faisant s’abattre le Déluge, d’après une peinture de Raphaël.

Le père Charlevoix, qui explora l’Amérique du sud au XVIIIe siècle, rapporte un récit présent dans la mythologie des Guaranis, un peuple du Paraguay :
La génération des Guaranis, écrit-il, ne disparu pas dans les eux du déluge universel. Pourquoi ? Parce que Tammanduaré, vieux prophète de la nation guarani, se protégea des inondations, accompagné de quelques familles, au sommet d’un palmier d’une grande hauteur, lequel était chargé de fruits et leur fournit des aliments. »
Certaines pages du Codex Dresdensis, d’origine aztèque, représentent quant à elles la destruction du monde par les eaux, de même que le Popol Vuh, le plus ancien document maya, en fait le récit.
L’universalité du mythe n’est, dès lors, plus à démontrer. Reste à savoir si ce mythe en était bien un ou s’il ne faisait que rapporter un événement historique. Or, qu’est-ce qui, justement, pourrait le mieux expliquer cette universalité si ce n’est sa réalité même ?

Constantin ou l’instrumentalisation de la Foi

Constantin le Grand (274-337).
Constantin le Grand (274-337).

Figure majeure de l’histoire romaine et de l’histoire du christianisme, Constantin Ier est resté dans les mémoires comme celui qui fit du christianisme une religion officielle mais qui lui permettra de prendre son essor, qui en fera la religion des empereurs. Agissant ainsi il paraît avoir été en complète rupture avec ses prédécesseurs, notamment Dioclétien qui persécuta les chrétiens. Pourtant, Constantin agit exactement comme les empereurs depuis Auguste ; comme eux, il va utiliser le divin pour affirmer son pouvoir et se présenter en roi-prêtre, en lien privilégié entre Dieu et les hommes.
Fils du césar Constance Chlore et d’une femme de basse extraction, Hélène, Constantin naît en 274 après J.-C. à Nis, en Serbie. Proclamé césar après la mort de son père, en 306, il partage alors le pouvoir avec Galère et Sévère, augustes tous les deux, et Maximin Daïa, césar comme lui. Un partage qui ne tardera pas à être bouleversé alors qu’après avoir conquis l’Afrique et l’Italie, Maxence, fils de Maximin, s’auto-proclame auguste. En réponse à quoi Constantin va également prendre le titre d’auguste. L’empire, jusqu’en 311, sera donc gouverné par pas moins de 4 augustes. C’était un peu trop, même pour l’empire : Constantin bât Maxence au Pont Milvius, en 312 puis, l’année suivante, conclut un accord de paix avec Licinius qui a également vaincu les armées de Maximin. Licinius et Constantin reste alors seuls augustes et proclament leurs fils, Crispus, Constantin II et Licinius le Jeune césars.
Le système imaginé par Dioclétien montrait clairement ses limites ; limites déterminées essentiellement en raison de l’ambition des césars et des augustes, rarement enchanté à l’idée de partager le pouvoir. Un système dont Constantin obtiendra la fin en éliminant, en 320, Licinius et son fils. L’unité de l’empire était rétablie… au moins pour quelque temps. Un empire que Constantin a décidé de placer sous le regard de Dieu.
C’est à la veille de la bataille du Pont Milvius, en 312, que Constantin, dans son sommeil, vit le Christ qui, lui montrant un chrisme dans le ciel, lui dit : "Par ce signe, tu vaincras !" Constantin, dont la mère, Hélène, était elle-même une chrétienne, fit alors peindre sur les boucliers de ses légionnaires les initiales du Christ. La victoire allait être sans appel et explique la conversion de Constantin. Telle est du moins la légende dorée qui entoure cette "conversion". Sauf qu’il n’y eut pas vraiment de conversion, Constantin ne se faisant baptiser que sur son lit de mort…

Constance Ier, dit Constance Chlore (v.250-306).
Constance Ier, dit Constance Chlore (v.250-306).

Une omission qui ne devait pas empêcher Constantin d’agir comme un évêque, comme un pape même. Par l’édit de Milan (313), lui et Licinius -on l’oublie souvent- font de la religion chrétienne une religion équivalente aux autres. Dès ce moment, Constantin agit comme s’il dirigeait l’Eglise en même temps que l’empire : en 314, il convoque le concile d’Arles, qui condamnera l’hérésie donatiste ; en 325, c’est à Nicée que les évêques sont invités à se réunir afin de mettre un terme à l’hérésie arienne. Un concile où sera alors proclamé le fameux Credo, qui proclame les vérités de la foi chrétienne ; un concile présidé par l’empereur ! Ce faisant, Constantin n’agit guère que comme ses prédécesseurs, notamment qu’Auguste. Comme eux, il se présente en représentant de Dieu sur terre ; comme eux, il fait de sa fonction et de sa personne le lien entre le divin et l’humain. Se faisant, il divinise la fonction impériale de la même façon qu’Auguste l’avait fait, ce qui avait conduit certains empereurs julio-claudiens à diviniser leur personne même…
L’histoire fera beaucoup pour la popularité de Constantin qui apparaît volontiers comme le prince de l’Eglise naissante, comme un saint même -il est inscrit dans le calendrier orthodoxe. Pourtant, il se sera servi de l’Eglise plus qu’un autre pour asseoir son pouvoir, justifier sa couronne. Se faisant, il inaugurait une lutte qui s’étendra durant des siècles entre la papauté et les empereurs -plus tard les empereurs romains germaniques- ; entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le second tentant d’échapper au premier.

Retour sur une religion méconnue : la religion romaine

Statuette d'un prêtre romain.
Statuette d’un prêtre romain.

Les Romains eux-mêmes se voyaient volontiers comme les plus religieux, les plus pieux des hommes. De fait, la religion faisait partie de la vie quotidienne ; elle lui imposait son rythme, depuis les premiers jours de la vie jusqu’aux derniers. Mais cette religion du quotidien était également dépourvue de mythologie propre, au point d’avoir adopté sans vergogne les divinités du panthéon grec et même celles d’autres régions, notamment des divinités orientales. Cette vision, qui est celle que les historiens ont eu pendant des siècles, est aujourd’hui sujet à révision et les spécialistes se penchent avec un intérêt nouveau sur la vision du divin chez les Romains.
Si la religion était si présente dans tous les actes de la vie, c’est avant tout parce que les Romains voyaient la main des dieux partout, dans tout. C’est également parce que, dans l’espoir de parer à toute éventualité et de ne surtout pas fâcher les dieux, tout en ignorant d’ailleurs ce qu’ils désirent vraiment. Durant la période archaïque, ces divinités n’avaient pas non plus d’apparence humaine, comme les divinités grecques. Des divinités que les Romains adopteront à l’époque classique, sans pour autant abandonner leurs rites. De fait, et c’est un trait particulier de la religion romaine, rien n’est jamais supprimé. Au fil des siècles, malgré l’apport de religions nouvelles, aucun rite ne sera abandonné. Et c’est finalement fort logique et s’explique par la conception même de la religion romaine. En effet, on a dit que si les rites étaient intimement lié au quotidien de la vie, c’était dans le but de toujours satisfaire aux dieux, de parer à toute éventualité. La chose se répète dans l’addition des rites et des croyances, car pourquoi abandonné quelque chose qui pourrait éventuellement servir encore ?
Tête de Jupiter (statue antique).
Tête de Jupiter (statue antique).

Qui plus est, si les nouvelles religions attirent, elles n’ont pas le poids politique de la religion primitive. En effet, et c’est un autre aspect essentiel de la religion romaine, la religion est une sorte de garant de la légitimité du pouvoir. Et l’Etat est le médiateur entre les hommes et le divin. C’est pourquoi l’Etat romain est si attentif au respect des rites. D’ailleurs, le mot « religio » signifie « lien » ; un lien que les pouvoirs politiques ont le devoir de maintenir afin de maintenir la bienveillance des dieux ou de détourner leur colère.
On a dit qu’il n’y avait pas de mythologie proprement romaine. En fait, il semblerait bien que cette mythologie ait existé, mais qu’elle ait ensuite été désacralisée pour devenir un récit historique. Ce qui est certain, par contre, c’est que la vision romaine est imprégnée, comme toutes les mythologies indo-européennes, des trois éléments de la société : la souveraineté, représentée ici par Jupiter ; la guerre, incarnée par Mars ; enfin la fécondité et la prospérité qui seraient représentées par Quirinus. Jupiter, Mars et Quirinus, le trio que les trois flamines majeures illustrent. Que Jupiter et Mars soient un apport grec est évident, mais cela ne remet pas en question le schéma des trois divinités, représentants les trois fonctions majeures de la société. Qui plus est ils font sans doute une entrée assez rapide dans la religion romaine puisqu’on date du Ive siècle avant J.-C. l’apport des Grecs, via les Etrusques hellénisés et les marchands. Quant au dieu représentant la fécondité, son nom originel importe peu ; il correspond en fait à une constante dans les mythologies indo-européennes qui associent monde souterrain, chtonien, et fécondité -la mort et la vie.
Après Mars et Jupiter, les apports des différentes religions orientales vont se multiplier, au point, parfois, de prendre le pas sur la religion romaine. Cette dernière va devoir sa survie, comme on l’a dit, à son syncrétisme, à son pouvoir d’absorption. Une absorption d’autant plus facile que certains dieux sont forts proches des divinités vénérés dans la péninsule. C’est notamment le cas d’Aplu, dieu étrusque doté de pouvoirs guérisseurs. Au Ve siècle avant J.-C., lors d’une épidémie meurtrière, un temple voué au dieu Apollon est édifié à Rome. Aplu et Apollon, l’un vénéré à Rome, l’autre à Véies, une cité toute proche, ne feront bientôt qu’un, au point qu’Aplu le guérisseur disparaîtra. Dans les faits, d’ailleurs, Apollon guérisseur également, mais cette fois parce qu’il va perdre son don de la médecine au profit de son fils, Asclépios -Esculape pour les Romains- qui sera honoré à Rome dès le IIIe siècle.
Evolutive, dans un mouvement et une adaptation quasi permanente, la religion romaine apparaît dès lors comme bien plus complexe que la vision que l’on en avait initialement. Et son étude ne fait que commencer.

« Tu as vaincu, Galiléen ! »

Il fut la plus terrible menace pour le christianisme naissant : pendant son très court règne (361-363), l’empereur romain Julien l’Apostat, qui succède à Constance II, le 2 novembre 361, abjure et engage contre l’Église catholique une lutte sans merci. Ralliant autour de lui les hérétiques et les ennemis de la religion nouvelle, il crée une école philosophique qui prône le paganisme. Les auteurs ecclésiastiques racontent que saint Basile le Grand eut, durant une nuit de prière, une vision prémonitoire : l’empereur impie était terrassé par un ange venu du ciel.
L’iconographie byzantine a popularisé cette vision et, dit la légende, Julien l’Apostat, transpercé par la flèche de l’ange, s’écria avant de mourir :
-Tu as vaincu, Galiléen !

Le tombeau de Chéops

Le Sphinx et la pyramide de Gizeh, d'après une aquarelle du XIXe siècle.
Le Sphinx et la pyramide de Gizeh, d’après une aquarelle du XIXe siècle.

Destinées à protéger le corps après la mort, originellement, les tombes royales ne se distinguaient pas des sépultures du commun et correspondaient aux mastaba. La première véritable pyramide fut construite à Saqqara, près de Memphis, pour le roi Djoser (IIIe millénaire avant J.-C.) par son vizir et architecte Imhotep : il s’agit de la célèbre pyramide à degrés de Saqqara. S’il devait assurer une meilleure protection du corps royal, ce mastaba « amélioré », cette pyramide, avait également une signification religieuse : les degrés représentaient l’escalier qui conduirait le pharaon aux côtés du dieu Râ.
Les pyramides vont connaître, au fil des siècles, une lente évolution jusqu’à atteindre la perfection des plus célèbres d’entre elles : les pyramides de Gizeh, qui regroupent celles de Chéops, de Chéphren et de Mykérinos. Les degrés ont disparu pour laisser place à des pyramides dites régulières, les caveaux se situent désormais au cœur même de l’édifice et leur élévation nécessitait sans aucun doute une grande maîtrise architecturale, sans compter le travail des ouvriers…
Hérodote, qui, comme beaucoup d’auteurs antiques, a été fasciné par les pyramides de Gizeh, a pu obtenir certains détails sur la construction de la plus ancienne et la plus grande (147 mètres de haut sur une base de 230 mètres de côtés) des trois, la pyramide de Chéops :
Les uns furent occupés à fouiller les carrières de la montagne d’Arabie, les autres à traîner, de là jusqu’au Nil, les pierres qu’on en tirait et à passer ces pierres sur des bateaux de l’autre côté du fleuve. D’autres encore les recevaient et les traînaient jusqu’à la montagne de Libye. On employait tous les trois mois cent mille hommes à ce travail. Quant au temps pendant lequel le peuple fut ainsi tourmenté, on passa dix années à construire la chaussée par où on devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage presque aussi considérable à mon avis que la pyramide même… Elle est de pierres polies et ornée de figures d’animaux. Ainsi, les travaux de cette chaussée durèrent dix ans, sans compter le temps qu’on employa aux ouvrages de la colline sur laquelle sont élevées les pyramides et aux édifices souterrains que le roi réservait à l’honneur de recevoir sa momie… La pyramide même coûta vingt années de travail.

Mécène ou l’amour des arts

Caius Maecenas ou Mécène (70 avant J.-C.-8 avant J.-C.).
Caius Maecenas ou Mécène (70 avant J.-C.-8 avant J.-C.).

Sans lui, l’Enéide n’aurait sans doute jamais été écrite. Pas plus d’ailleurs que nombre d’autres œuvres de Virgile, d’Horace, de Properce ou de Varius. Compagnon d’Octave, ami d’Auguste, Caïus Cilnius Mécène refusera tous les honneurs, toutes les charges, pourvu qu’il puisse poursuivre son œuvre personnelle : la protection des artistes. Elevé en partie en Grèce, issu d’une famille qui prétendait remonter aux souverains de l’antique Etrurie, Mécène était surtout à la tête d’une fortune qui lui permettait de satisfaire, sans trop de dommages, tous ses caprices. Et ses "caprices" étaient avant tout d’ordre intellectuel, artistique même. Ecrivain lui-même, il s’était entouré d’une véritable cour qu’il alimentait, au propre comme au figuré, jouant les protecteurs autant que les inspirateurs, au point d’ailleurs que son nom servira désormais à illustrer une pratique qui perdurera jusqu’aux temps modernes : le mécénat.

« Ceux qui vont mourir »…

Mosaïque antique représentant un combat de gladiateurs.
Mosaïque antique représentant un combat de gladiateurs.

264 avant J.-C. ; Junius Brutus Pera, de la famille des Junii Bruti vient de mourir. A l’occasion de ses obsèques et parce qu’elle désire que cette mort marque durablement le peuple, la famille du défunt offre au peuple le spectacle d’un combat opposant six prisonniers de guerre. Cet usage funéraire, qui se pratique alors en Etrurie et en Campagnie, est la forme moderne d’un rituel de sacrifice. C’est également le moyen qu’ont trouvé les Romains de se débarrasser des nombreux prisonniers de guerre, plutôt que de les égorger sur les tombes des vainqueurs ou de les soumettre à l’esclavage.
L’origine supposée de ces combats remonterait au delà du Ve siècle avant J.-C. -date à laquelle ils sont pratiqués dans toute l’Etrurie. Le jeu du Phersu, qui en est à l’origine, voulait qu’un condamné à mort soit livré aux assauts d’un chien de combat, la tête couverte d’un sac et armé d’un unique bâton, ce qui ne lui laissait guère de chance de survie. Une seconde hypothèse veut que ces combats aient été inspirés d’une coutume samnite qui organisait des combats de corps à corps, notamment entre les prisonniers de guerre.
A final, lorsqu’en 264 avant J.-C. la famille Junii Bruti décide d’offrir un combat de gladiateurs afin d’honorer son défunt, elle initie surtout une véritable mode. Les familles aristocratiques devaient saisir la moindre occasion pour organiser des combats semblables, pour le plus grand plaisir de la plèbe. En 122 avant J.-C., Caius Gracchus fera voter une loi instaurant la gratuité de l’événement. Un événement qui, dès le IIe siècle avant J.-C., n’a plus grand chose à voir avec les funérailles ou avec le religieux mais qui devient alors un moyen incontournable pour amadouer le peuple… et tenter de se faire élire édile ou consul.
Certains édiles y trouveront la ruine plutôt que la fortune d’ailleurs. Désigné sous le terme élégant de "munus gladiatorum", soit de "cadeau du peuple", ces combats n’étaient rien de plus qu’une manière de corrompre le peuple… dans tous les sens du terme.
Alors qu’ils se multipliaient les combats de gladiateurs vont également se professionnaliser. Esclaves, prisonniers de guerre, les gladiateurs vont également se recruter parmi les hommes libres, souvent contraints à embrasser cette "carrière" poussé par la misère.
Les grands personnages de l’Etat iront même jusqu’à créer leurs écoles personnelles -celle de César comptait quelques 5 000 combattants ; plus tard, sous l’Empire, les jeux serviront le pouvoir pour "acheter" le peuple, pour lui faire oublier la misère, les réformes impopulaires ou encore une usurpation, un assassinat politique. Et avec ses quelques 120 jours fériés par an, les occasions ne manquaient guère…

C’est la lutte finale…

Xerxès Ier (486-465 av. J.-C.).
Xerxès Ier (486-465 av. J.-C.).

Pour la seconde fois, les Perses tentent d’envahir la Grèce qui, cette fois, est unie face au danger. Après la sanglante -et si héroïque- défaite grecque aux Thermopyles, les Perses se sont emparés d’Athènes et du Pirée et préparent leur immense flotte à l’affrontement ultime. Nous sommes alors en 480 avant Jésus-Christ.
Après les Thermopyles, les Grecs avaient pris position au-delà du détroit de Salamine où, bloqués dans la baie, leur position semblait désespérée. Le bruit courait même chez les Perses que les Grecs allaient tenter de fuir durant la nuit. Alors les navires perses se précipitèrent dans le chenal.
Là, quelle ne fut pas leur surprise quand ils découvrirent une flotte, non pas en fuite, mais bel et bien prête à combattre un ennemi gêné par l’étroitesse du passage. L’étranglement du chenal jeta l’affolement dans les rangs perses dont les navires s’entrechoquaient, brisant leur rames et laissant tout loisir aux Grecs de les achever.
Après le combat de Salamine, les lambeaux de l’armée de Xerxès prirent péniblement le chemin du retour, en abandonnant, cette fois, définitivement, la conquête de la Grèce.