Le temps des Titans

Un sacrifice fait aux dieux (d'après une poterie antique).
Un sacrifice fait aux dieux (d’après une poterie antique).

Comme chacun sait, la mythologie grecque est loin d’être uniforme. Elle se joue en deux temps forts : le temps des Titans –c’est la mythologie ancienne ou archaïque- et le temps des Olympiens. Ce sont ces nouveaux dieux qui, au final, règneront sur les croyances grecques. Pourtant, jamais les anciens dieux ne disparaîtront réellement, survivant généralement sous l’apparence de divinités secondaires, de divinités chtoniennes.
Liée à la nature et aux éléments –donc fondamentalement élémentaire-, l’ancienne mythologie grecque célèbre presque exclusivement la Terre, la naissance, le sang et la mort. Toutes les divinités anciennes, qui perdurent à travers les Titans et les êtres du monde souterrain, touchent à ces quatre éléments. Toutes ont ce double aspect, parfois déroutant, d’être à la fois des divinités célébrant la vie, la fécondité, la Terre et la naissance donc, et des divinités de la mort. Un double emploi si déroutant d’ailleurs qu’on a généralement préféré n’en privilégié qu’un. C’est ainsi que les Erinyes, les Moires, Perséphone ou même Hadès apparaissent respectivement comme des Furies vengeresses, les maîtresses du destin –essentiellement de la mort-, la déesse et le dieux des Enfers. Pourtant les Erinyes sont également dispensatrices des bienfaits de la terre, les Moires règnent aussi bien sur la mort que sur la naissance et le mariage –c’est encore plus frappant avec les noms mêmes des Parques romaines- et qu’Hadès et Perséphone sont l’un de « Bon conseil » et l’autre déesse du blé…
Occulter ainsi toute un pan de la personnalité de ces divinités anciennes, c’est oublier l’esprit même des anciens grecs qui célébraient, à travers cette mythologie archaïque, la nature elle-même. Une nature bonne et bienfaitrice… jusqu’à ce qu’on aille contre elle. Une nature qui, parce qu’elle est l’ordre même de la vie, n’accepte aucun désordre, aucune transgression. De la même façon que l’homme, lorsqu’il viole la nature, en paie le prix un jour ou l’autre, ces divinités pouvaient dont se transformer en vengeurs implacables. Pas les vengeurs des dieux –même si par commodité on emploie généralement ce terme- mais les vengeurs de la nature elle-même.

Le talon d’Achille

Achille d'après une peinture murale.
Achille d’après une peinture murale.

De tous les héros grecs, Achille est sans nul doute le plus connu. Pourtant, pour beaucoup, son nom n’évoque rien d’autre qu’une banale histoire de talon…
Tout à commencer lorsque Zeus et Poséidon tombèrent amoureux de la néréide Thétis. La divinité marine était belle à en faire perdre la raison et les deux frères étaient prêts à en venir aux mains pour savoir qui aurait droit à ses faveurs quand Prométhée intervint. Le malheureux titan, qui subissait depuis des temps immémoriaux le supplice de voir son foie dévoré chaque jour par l’aigle de Zeus, convoqua donc Zeus et son frère et leur révéla que le fils de Thétis serait plus grand que son père… refroidissant ainsi sérieusement les ardeurs des dieux ! Zeus et Poséidon étaient prévenus mais si Thétis s’unissait à n’importe quel autre dieu, la concurrence risquait d’être des plus rude : Zeus décida donc de donner Thétis en mariage à un mortel.
L’heureux élu était le roi de Thessalie, Pelée, qui eut bien du mal à ne serait-ce qu’embrasser sa jeune épouse : la néréide, outrée qu’on l’ait ainsi donné à un pauvre mortel, refusait tout contact avec Pelée. Finalement, après bien des ruses, Pelée réussit à convoler avec Thétis qui, au fil des ans, lui donna huit fils. Au dernier, elle donna le nom d’Achille.
Thétis aimait tendrement ses fils et, comme toutes les mamans, elle était hantée par l’idée qu’ils puissent se blesser. Pire même, qu’ils meurent. Car si les fils de Pelée tenaient beaucoup de leur mère, il y avait une chose qu’ils avaient héritée de leur père : c’est sa mortalité ! La belle néréide décida donc de tout mettre en œuvre pour palier à cette « petite défaillance » et rendre ses fils immortels… sans grande réussite puisqu’ils périrent tous les uns après les autres dans les flammes où les plongeait leur mère. À la naissance du huitième, cependant, Pelée mit le holà. Thétis dut se résoudre à trouver un autre système que celui du baptême du feu : son dernier-né sous le bras, elle descendit donc dans les Enfers et le plongea dans les eaux purulentes du Styx. Contente de sa ruse, Thétis remonta bientôt à la surface de la terre, oubliant qu’elle avait tenu son fils par le talon durant toute l’opération.
Les années passaient et Achille grandissait. Fils d’une divinité, il avait un statut particulier chez les mortels et son éducation devait être parfaite. Elle fut donc confiée à Chiron, le maître des Centaures, qui fut également le distingué professeur d’Hercule, de Jason et d’Asclépios. Chiron, à n’en pas douter, était le meilleur dans sa partie : il lui enseigna l’art de la guerre, qui était la matière préférée d’Achille, et le nourrit même de gibier… afin, dit-on, d’accroître sa férocité… Rapidement, Achille devint célèbre pour son courage et son adresse à nul autre pareil. Et, bien entendu, lorsque le temps fut venu pour les Grecs de partir en expédition contre Troie, ils voulurent qu’Achille les accompagne… Mais voilà, Achille avait disparu !
Sachant, par on ne sait quelle prophétie, qu’Achille mourrait sous les murs de Troie, Thétis avait convaincu son fils de se cacher, déguisé en fille, dans le gynécée du roi Lycomède, à Scyros. C’est Ulysse, le plus malin des guerriers grecs, qui fut chargé de le retrouver. Déguisé en marchand, l’astucieux grec pénétra dans le palais de Lycomède et présenta aux jeunes filles assemblées un assortiment de bijoux et de soieries… ainsi que quelques armes ! Alors que toutes les filles, comme de bien entendu, s’extasiaient sur les attributs si typiquement féminins, Ulysse constata qu’une d’entre elle semblait fascinée par les armes : il sut alors qu’il avait trouvé Achille. Mais Thétis ne désarmait pas : si son fils devait combattre contre les Troyens, il le ferait dans les meilleures conditions. C’est ainsi qu’Achille embarqua pour Troie, une armure invincible spécialement conçue pour lui par Héphaïstos dans ses bagages.

Achille soignant Patrocle.
Achille soignant Patrocle.

Dans les premiers temps de la guerre, les Troyens n’eurent guère à redouter l’adresse guerrière d’Achille : ce dernier, qui s’était disputé avec Agamemnon, refusait tout simplement de se battre. Il passait ses journées avec Patrocle, son ami et amant, à jouer de la lyre à l’ombre de sa tente. Un jour, pourtant, Patrocle, qui avait une conscience plus développée de son devoir, emprunta la fameuse armure d’Héphaïstos et, se faisant passer pour Achille lui-même, se lança dans la bataille. Bien mal lui en prit : il se heurta au meilleur guerrier troyen, Hector, qui, d’un coup parfaitement assuré, mit fin aux prétentions du pauvre Patrocle.
Lorsqu’Achille apprit la mort de son bien-aimé, il entra dans une rage folle et se lança -enfin- dans la bataille. Le duel entre Hector et Achille devait durer de longues heures mais, finalement, Achille eut raison du Troyen. Pourtant, sa vengeance était loin d’être assouvie : attachant le cadavre de son ennemi à son char, Achille le traîna, douze jours durant, autour de la tombe de Patrocle. Sa rage glaçait d’horreur les Troyens comme les Grecs ; les dieux eux-mêmes se révoltèrent devant pareille humiliation, au point que Zeus chargea Thétis d’intervenir. Sur les instances de sa mère, Achille mit donc un terme à sa vengeance mais, désormais, les Grecs purent compter sur sa participation. Et elle ne fut pas des moindres : guerrier accompli, sans doute le meilleur de son époque, Achille sema la mort et la désolation parmi les rangs des Troyens… jusqu’à ce que les dieux se mêlent à nouveau du conflit. C’est Apollon, favorable aux Troyens, qui devait mettre fin à la glorieuse carrière d’Achille en guidant le bras de Pâris : touché au talon par une flèche, Achille s’effondra, accomplissant ainsi la prophétie.
Personnage essentiel de l’Iliade, Achille allait devenir le type même du héros grec : un guerrier accompli, bien que d’une rare violence, un demi-dieu qui ne pouvait qu’inspirer des hommes tels qu’Alexandre le Grand…

Celles qui tiennent le fil… de la vie

Les Moires grecques, d'après un vase ancien.
Les Moires grecques, d’après un vase ancien.

A peu près aussi célèbres que les Parques romaines ou que les Nornes scandinaves, les Moires sont, dans la mythologie grecque, celles qui président aux destinées des hommes et des dieux. Filles de la Nuit (Nyx) ou peut-être de Gaïa et d’Ouranos (la Terre et le Ciel), elles font sans aucun doute partie de ces divinités anciennes que la promotion des dieux de l’Olympe va relégué au rang de divinités secondaires. Au point d’ailleurs qu’au final, on ne leur accorde pas même le statu divin. Sans doute est-ce d’ailleurs à cette même époque qu’elles quittent l’apparence de belles et jeunes déesses pour apparaître sous les traits de vieilles femmes.
Les Moires ne sont cependant pas égales aux yeux des hommes ou des dieux, ne serait-ce parce qu’elles n’ont pas les mêmes fonctions. A moins, bien entendu, que cette triade ne soit la représentation d’une seule divinité, finalement distingué en raison de ses différents attributs. Un passage de l’Iliade, qui emploie le mot de Moire au singulier, permettrait d’aller dans ce sens. Mais cette question récurrente –elle se pose également pour les triades celtes- de l’unicité d’une divinité à fonctions multiples sera finalement conclue par la mythologie grecque elle–même.
Car si aux temps anciens les Moires ont pu n’être qu’une, l’époque classique en distingue clairement trois. Hésiode les nomme d’ailleurs pour la première fois dans sa Théogonie : Clotho est la Fileuse, Lachésis la Réparatrice et Atropos l’Implacable. La seconde se distingue alors. A elle et à elle seule est dévolu la distribution des sorts qui guideront la vie future des âmes défuntes… Le thème de la réincarnation est effleuré. Dès lors, si les âmes défuntes doivent revivrent sous les traits d’êtres humains, Lachésis retrouve la fonction des Nornes scandinaves ou des fées médiévales qui, penchées sur le berceau, dotaient les nouveaux-nés. Probablement la notion de destinée elle même ne peut qu’impliquer celle de dons, de sorts jetés par celles qui tiennent les fil de la vie. Cela expliquerait qu’on la retrouve dans les principales mythologies et qu’elle ait perduré de façon aussi flagrante dans les contes populaires, réceptacles des plus anciennes croyances.

Pie XII : « Après beaucoup de prières et de larmes »

Eugenio Pacelli, devenu Pie XII (1876-1958).
Eugenio Pacelli, devenu Pie XII (1876-1958).

On a eu beau jeu, durant des années, de critiquer le fameux silence de Pie XII. La consultation des archives du Vatican apporte cependant un éclairage nouveau -plus objectif sans doute- sur l’action de l’Église, et plus précisément de son chef, durant la Seconde Guerre mondiale. Certes, des représentants de la communauté juive avaient déjà manifesté leur gratitude envers Pie XII mais sans qu’on tienne vraiment compte de leur témoignage. Ainsi, Eugenio Zolli, grand rabbin de Rome pendant la guerre plus tard converti au catholicisme, écrivait :
Le judaïsme a une grande dette de reconnaissance envers Sa Sainteté Pie XII pour ses appels pressants et répétés, formulés en sa faveur.
Plus tard, Pinchas Lapide, ancien consul d’Israël en Italie, déclarera :
L’Église catholique sauva davantage de vies juives pendant la guerre que toutes les autres églises, institutions religieuses et organisations de sauvetage réunies. Le Saint-Siège, les nonces et l’Église catholique toute entière sauvèrent quelques quatre cent mille juifs d’une mort certaine.
De fait, et bien que le Saint-Père, alors qu’il n’était encore que monseigneur Pacelli, ait signé le concordat entre Rome et le régime du Reich, Pie XII a non seulement condamné avec violence la politique nazie mais il a œuvré, en sous-main, pour sauver les hommes. Il déclarait, dans un document publié en 1954 :
Après beaucoup de prières et de larmes, je réalise qu’une condamnation venant de moi non seulement échouerait à aider les juifs, mais qu’elle pourrait faire empirer leur situation (…). Une protestation officielle m’aurait sans doute fait gagner les louanges et le respect du monde civilisé, mais elle aurait fait subir aux pauvres juifs une persécution encore pire qu’avant.
Une rectification historique qui ne rencontrera peut-être que peu d’écho, nous en sommes conscients, à une heure où le prêt-à-penser fait des ravages, notamment dans les milieux historiques, et alors que nous voyons des artistes comme des politiques réécrire l’histoire au gré de leurs convictions…

Persée, le tueur de monstres

Persée égorgeant Méduse (bas-relief antique).
Persée égorgeant Méduse (bas-relief antique).

Une prophétie avait un jour annoncé au roi d’Argos, Acrisios, que son petit-fils le tuerait. Sachant cela, Acrisios n’eut rien de plus pressé que d’enfermer sa fille, la belle Danaé, dans une tour d’airain, où personne ne pouvait l’approcher.
C’était compter sans l’extraordinaire sens de l’humour des dieux : à peine Acrisios eut-il enfermé Danaé que Zeus commença à s’intéresser à la jeune fille et, ayant pris l’apparence d’une pluie d’or, la séduisit. C’est ainsi que fut conçu Persée.
Lorsqu’Acrisios apprit la grossesse de sa fille, il jeta la mère et l’enfant dans une caisse et les précipita dans la mer, dans l’espoir qu’ils périssent. Mais Zeus, amant et père attentionné, les fit aborder sur une île des Cyclades, à Sériphos, où ils furent recueillis par des pêcheurs puis par le roi, Polydecte. Les années passèrent et Polydecte tomba amoureux de Danaé. Persée était maintenant un jeune homme et le vieux roi craignait qu’il ne s’interpose entre lui et sa mère, aussi décida-t-il de soumettre Persée à une épreuve à laquelle, du moins l’espérait-il, il ne survivrait pas : il demanda à Persée de lui ramener la tête de la terrible Méduse !
Divinité chtonienne dotée d’une chevelure reptilienne, Méduse était la seule des Gorgones à être mortelle. Comme ses sœurs, cependant, son regard était si terrible qu’il pétrifiait qui le croisait.
Même pour le fils de Zeus, l’affaire s’annonçait difficile. Heureusement, Persée n’était pas seul : guidé par Hermès et Athéna, le jeune héros alla d’abord trouver les Grées, sœurs des Gorgones, et leur prit leur unique œil. Après un chantage, assez peu digne d’un demi-dieu, il obtint ainsi les indications qui le conduiraient auprès des nymphes, gardiennes des sandales ailées et du casque d’Hadès qui rendait invisible. À ces présents inestimables, Hermès ajouta une faucille et Athéna un miroir ou, selon certaines rumeurs, un bouclier. Persée était fin prêt pour affronter la terrible Gorgone…
Le jeune héros enfila les sandales ailées et vola jusqu’au repère des Gorgones, sur les rivages de l’Océan. Prenant bien soin, comme le lui avait conseillé Athéna, de ne regarder Méduse que dans le reflet du bouclier -ou du miroir-, il lui trancha la tête, la mit dans un sac et, se coiffant du casque, s’enfuit aussi vite qu’il était venu.

Persée s'emparant de la tête de Méduse (d'après une poterie antique).
Persée s’emparant de la tête de Méduse (d’après une poterie antique).

A travers le personnage de Méduse, c’est bien la mort que Persée avait vaincu. Et à travers cette mort, celle du monde archaïque, ce que la présence active d’Athéna et d’Hermès, deux Olympiens, ne fait que confirmer. Si les exploits et les épreuves de Persée ne s’arrêtent pas là –il sauvera notamment Andromède des griffes d’un monstre marin, c’est dans ce premier combat qu’il aura acquis son statu de héros, trouvant une place, après sa mort, parmi les constellations. Or, les héros grecs sont quasiment tous des demi-dieux ; nombre d’entre eux se verront également portés sur les autels, tels des dieux. Une ultime dévotion qui confirme la mort du monde archaïque, la mort des dieux chtoniens.

Les dieux de l’Olympe

Statue du temple de Zeus.
Statue du temple de Zeus.

Majestueux, inaccessibles, les dieux de l’Olympe dominent le monde des humains auxquels ils n’accordent, éventuellement,
qu’un coup d’œil distrait.
Leur histoire et leurs histoires, souvent truculentes et qui se résument la plupart du temps à des conflits, des histoires d’amour, de haine ou de jalousie, méritaient d’être enfin contées. C’est sous l’angle, insolite et amusant, de « la petite histoire » que les dieux sont ici représentés, tout en respectant scrupuleusement la véracité de ce qui nous a été transmis sur la religion des anciens Grecs.
Le panthéon des dieux est fort varié et même un tantinet compliqué tant leur généalogie défie tout ce que l’on peut imaginer. Mais la mythologie grecque est, surtout, une grande saga familiale.
Au commencement était la Terre…
Au commencement, il n’y avait rien… si ce n’est le chaos. Et c’est de ce chaos que naquit Gaïa, la Terre.
Bouffie d’orgueil, la toute première divinité de l’Olympe ne tarda pas à se rendre compte que la vie serait bien plus intéressante avec de la compagnie. Ni une ni deux, elle procréa, toute seule, comme une grande, Ouranos, le Ciel. À peine né, Ouranos était déjà un rude gaillard sans le moindre sens moral et, bientôt, le Ciel et la Terre s’unirent… De cette union naquirent les Hécatonchires, trois êtres affreux dotés de cinquante têtes et de cent bras ! Le premier essai était, certes, peu probant, aussi Gaïa et Ouranos continuèrent-ils à procréer : les Cyclopes vinrent au monde, bientôt suivis des douze Titans.
Ouranos regrettait déjà la tranquillité de jadis, quand ils n’étaient que deux, Gaïa et lui, et envoya les Cyclopes et les Hécatonchires au fond du Tartare, sans autre forme de procès !
Ce serait peu dire que Gaïa n’appréciait que très modérément les décisions de son divin époux. Prenant à part le plus jeune des Titans, Cronos, elle lui proposa le trône de son père. Pour accomplir cette mission, elle dota son fils d’une faux… qui lui servirait à émasculer son père, tout simplement !
S’emparant du sexe encore sanglant de son géniteur, Cronos le lança dans la mer d’où jaillit, dans un bruissement d’écume, la très belle Aphrodite. Cette apparition insolite n’eut pas l’effet escompté et passa, au contraire, totalement inaperçue si ce n’est pour le Zéphyr qui poussa délicatement le coquillage servant de refuge à la déesse et la conduisit à Chypre où les Heures la reçurent, l’habillèrent et la pomponnèrent en attendant le moment opportun pour une entrée plus théâtrale…

Le dieu du temps, Cronos.
Le dieu du temps, Cronos.

Quand le Temps dévorait tout
Le Ciel et la Terre étaient définitivement séparés et Cronos, dieu du Temps, s’installa sur le trône de son père.
Il ne lui restait plus qu’à trouver une épouse à la hauteur : il choisit donc Rhéa, sa sœur. Et bientôt, un troisième être vint compléter ce touchant tableau familial.
Cependant, alors que, en grand-père attentionné, Ouranos venait voir le nouveau-né, il confia un secret à Cronos : Ouranos avait peut-être perdu sa virilité mais il y avait gagné le don de voyance et c’est d’une voix sépulcrale qu’il annonça l’avenir à son fils. Ainsi, de la même façon qu’il avait éjecté son père du trône de la direction du monde, Cronos serait à son tour renversé par son propre enfant…
Cronos en avait des sueurs froides. Une seule décision s’imposait : il prit l’enfant et le dévora ! Et ainsi fut fait de toute sa progéniture… Jusqu’au jour où Rhéa en eut assez.
Suivant les conseils avisés de Gaïa, elle se réfugia en Arcadie, mis au monde son précieux rejeton, le sixième, et, retournant auprès du Temps, lui présenta, enveloppé dans des langes, un morceau de montagne… que Cronos s’empressa de dévorer.
Une enfance privilégiée
Sujet depuis peu à de sérieuses lourdeurs d’estomac, le dieu du Temps ne se doutait certes pas que son temps était compté…
Quelque part en Arcadie la chèvre Amalthée prenait soin du jeune Zeus, dernier né de Rhéa et de Cronos. Ce n’était que galipettes, galopades et parties de saute-mouton. D’ailleurs, c’est au cours d’un de ces jeux que Zeus, s’emparant d’une des cornes de la chèvre, la brisa… et, pour se faire pardonner, attribua à la corne d’Amalthée le pouvoir de combler celui qui la possèderait : c’était la célèbre Corne d’Abondance !
Le temps passait et Zeus grandissait. Et le temps vint où le Temps devait être renversé. Un conseil regroupant Gaïa, Rhéa, Amalthée et la nymphe Mêtis se réunit une nuit et mit un plan au point. Zeus, rapidement mis au courant, se vit confier une fiole qu’il devait vider dans le verre de Cronos.

Atlas, un des Titans, supportant la voûte céleste.
Atlas, un des Titans, supportant la voûte céleste.

Un combat de géants
Une ombre furtive s’immisca dans le palais du Temps et, d’un geste sournois, versa la petite fiole dans la coupe de Cronos. Quand celui-ci l’eut engloutie, il fut pris de brusques nausées et finit par rejeter, non seulement son déjeuner, mais aussi Poséidon, Héra, Déméter, Hadès et enfin Hestia.
Laissant Cronos affalé sur le sol, Zeus et ses frères et sœurs quittèrent le palais la tête haute. Tous savaient cependant que le combat ne faisait que commencer…
À peine remis de sa surprise, Cronos fit le rappel des troupes pendant que ses enfants se réunissaient en conseil. Face à tous les Titans, ils n’avaient pas la moindre chance et le savaient. C’est alors que Zeus eut une idée : quel meilleur soutien que les trois cents bras des Hécatonchires et l’œil de lynx des Cyclopes !
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Zeus était au fond du Tartare et délivrait ses oncles. Le combat pouvait commencer ! Il devait durer dix ans…
Rien ne semblait devoir faire pencher la balance quand les Cyclopes, plutôt doués pour les travaux manuels, se mirent au travail. Quand ils sortirent enfin de leur forge, ils portaient un casque, un trident et… la foudre.
Hadès s’empara du casque… et disparut aussi sec ! Poséidon s’appropria le trident et Zeus la foudre. Le plan de Zeus était simple : abattre Cronos, ce qui entraînerait immanquablement la reddition des Titans.
Les deux armées, avec à la tête des Titans Cronos et son frère Atlas, se trouvèrent, une fois de plus, face à face. Hadès coiffa le casque qui le rendait invisible, s’approcha subrepticement de Cronos et l’abattit d’un coup bien senti ! Poséidon se précipita alors sur le Titan à terre, le bloqua avec son trident et Zeus l’acheva… d’un bon coup de foudre.
L’armée des Titans était vaincue ! Cronos fut envoyé en exil, Atlas, déjà épuisé, fut condamné à porter le ciel sur ses épaules et Zeus s’installa sur le trône de son père.
Le partage du monde
Après cette victoire mémorable, Zeus réunit un ultime conseil de famille qui devait aboutir à une parfaite séparation des pouvoirs.
Hestia intervint la première. Elle ne voulait pas grand chose, si ce n’est préserver sa virginité. Les ébats libidineux de ses frères ne l’intéressaient nullement. Zeus lui accorda volontiers ce qu’elle désirait et elle devint la déesse du foyer.
Ce fut ensuite le tour de Déméter la sensuelle. Pour sa part, elle n’avait qu’un désir : voir la Terre se recouvrir de champs et de pâturages. Elle devint donc la déesse de la terre-mère.
C’est le moment que choisit Poséidon pour rappeler son droit d’aînesse. Pourquoi la direction du monde devait-elle revenir à Zeus ? Devant le silence consterné que cette déclaration engendra, Poséidon, grand seigneur, proposa de soumettre le fait au tirage au sort. Et c’est ainsi que Poséidon, légèrement déçu, reçut le royaume de la mer, alors que Zeus obtenait le ciel et Hadès le royaume des morts, ce qui convenait parfaitement à ce dieu au regard sombre et au silence inquiétant.
Héra n’y tenait plus. Elle attendait ce moment depuis bien longtemps et annonça triomphalement son prochain mariage avec le dieu des dieux, Zeus en personne, qui s’était laissé piéger au cours d’un ébat passionné avec sa voluptueuse sœur.
L’Olympe, un endroit charmant, deviendrait la demeure des dieux.
La jalousie d’Héra
La vie reprit doucement son cours. Chacun vaquait à ses occupations et bientôt Zeus et Héra purent annoncer la naissance de leur progéniture. Trois enfants naquirent de leur union : Hébé, déesse de la jeunesse et futur épouse d’Héraclès, et Ilithye, qui aidait les femmes lors de l’enfantement, se révélèrent des petites filles sages comme des images, au contraire de leur frère, le turbulent Arès. Déjà bagarreur, le petit dieu annonçait partout qu’il serait dieu de la guerre, ce qui n’étonna personne.
Cette charmante vie de famille ne convenait guère à la nature de Zeus. À peine avait-il quitté sa femme qu’il alla retrouver son premier amour : la nymphe Mêtis. Zeus l’aima tant… qu’il finit tout simplement par la dévorer ! Héra eut vent de l’aventure et révéla enfin sa nature profonde : elle fit une telle scène à Zeus que le dieu des dieux préféra prendre le large.
Ses pas le conduisirent tout naturellement vers Thèbes, où il conquit le cœur -et la couche- de la belle Sémélé. La jeune fille était certes ravissante mais elle ne brillait pas particulièrement par l’intelligence : elle écouta les conseils d’Héra et, alors que Zeus venait de la rejoindre, Sémélé demanda au dieu des dieux de lui apparaître dans toute sa splendeur. Zeus tenta bien de lui enlever cette idée de la tête mais la jeune fille était têtue. Il accepta donc et, dans une dernière étreinte, se révéla à elle dans toute sa gloire. Le choc fut tel que Sémélé se consuma, sur place. Zeus ne put que récupérer, in extremis, l’enfant que Sémélé portait en son sein.
Pour soustraire l’enfant à la vengeance de son épouse, Zeus ne trouva pas de meilleure cachette que sa cuisse. Et bientôt naquit Dionysos, dont Zeus confia l’éducation aux nymphes, d’où sans doute son côté quelque peu efféminé. Le petit Dionysos grandissait joyeusement au milieu des lacs et des nénuphars, des fleurs et des pieds de vigne, ce qui lui donna l’occasion d’inventer le vin et de se soûler du matin au soir.
Dionysos était peut-être sorti de la cuisse de Jupiter, mais il se révéla bientôt un dieu chahuteur, constamment saoul et traînant à sa suite une flopée de satyres, de naïades et de nymphes qui ne pensaient qu’à lutiner dans les fourrés.

Buste d'Apollon qui fera l'objet d'un culte aussi bien en Grèce que dans les pays d'Orient.
Buste d’Apollon qui fera l’objet d’un culte aussi bien en Grèce que dans les pays d’Orient.

Le Soleil et la Lune
Zeus, de son côté, était reparti en chasse et, portant un regard de convoitise sur la terre, il aperçut Léto, une de ses multiples cousines.
Héra eut bientôt de quoi attiser à nouveau sa jalousie : Léto, de toute évidence, était enceinte des œuvres de Zeus. Furieuse, l’épouse légitime du maître de l’Olympe interdit à quiconque de recueillir la nouvelle maîtresse de son divin époux. Alors qu’elle était sur le point d’accoucher, Léto se vit fermer toutes les portes et, se traînant de ville en ville, d’île en île, échoua bientôt sur les plages de Délos, un minable petit rocher, où elle mit au monde des jumeaux : Apollon et Artémis.
Pour avoir recueilli Léto, Délos devint bientôt une des îles les plus prospères de la Méditerranée.
Les deux enfants de Léto étaient superbes, tels le Soleil et la Lune. Apollon, de beau bébé joufflu qu’il était, passa, au bout de trois jours, au stade de superbe mâle. Auréolé d’or, paré de tous les dons, il était le plus beau des dieux.
Zeus ne tenait plus de fierté et lui donna un arc, le don de guérir et de dire l’avenir et un char tiré par des cygnes blancs. Bientôt, il possèderait aussi la lyre. Apollon monta alors sur son char et s’envola pour annoncer au monde toute sa supériorité.
Le dieu de la musique, de la médecine et du soleil était aussi un tantinet susceptible. Au cours d’un voyage d’agrément, la suprématie musicale d’Apollon fut mise en doute par un certain Marsyas, joueur de flûte de son état et déjà célèbre musicien. Apollon proposa alors un concours afin de les départager. Tous deux étaient excellents et le jury, les neuf Muses et Midas, roi de Phrygie, ne purent faire un choix. C’est alors que le dieu de la musique eut l’idée de pimenter un peu le concours : serait gagnant celui qui pourrait jouer et chanter en même temps. Bien entendu, Apollon, qui jouait de la lyre, fut déclaré vainqueur, malgré les protestations de Midas qui s’élevait contre ce procédé. Midas se vit affublé d’oreilles d’âne et Marsyas fut pendu à un arbre et écorché vif. De ce jour, plus personne n’osa douter de la supériorité d’Apollon…
Artémis, de son côté, n’avait pas été aussi précoce que son frère : il lui avait bien fallu six jours pour atteindre sa taille de jeune fille ! Véritable garçon manqué, elle avait demandé un arc et des flèches, comme son auguste frère, et aimait à se promener dans les bois et à chasser. Promue déesse de la chasse, Artémis était une vierge farouche, dont les traits mortels touchaient toujours au but. Peu intéressée par les petites histoires des Olympiens, elle se consacrait à son art, entourée des nymphes, ses compagnes. Mais ce qu’elle aimait avant tout, c’étaient les animaux, surtout les tout petits ; et c’est ainsi qu’elle devint aussi la déesse protectrice des enfants.
Le messager des dieux
À peine Héra avait-elle accepté, contrainte et forcée, Apollon et Artémis parmi les dieux, qu’elle découvrit un énième bâtard de Zeus : le subtil Hermès.
Fils de Zeus et de Maia, elle-même fille d’Atlas, Hermès acquit sa réputation dès les premières heures de sa vie. En effet, il s’échappa de son berceau et enleva quelques-uns des bœufs sacrés d’Apollon. Quand ce dernier constata le vol, il entra dans une colère noire ; colère qui s’amplifia quand il découvrit que de ses bœufs, il ne restait que la peau, les os et quelques boyaux. Le jeune dieu fut immédiatement traduit devant le tribunal de Zeus.
Là, Hermès s’excusa du désagrément qu’il occasionnait à son frère puis brandit une lyre, faite avec les boyaux des bêtes sacrés. Dès les premières notes de cet étrange instrument, les Olympiens furent sous le charme. Un tel chef-d’œuvre valait bien ce petit sacrifice, non ? Alors le jeune dieu tendit l’instrument à Apollon qui, magnanime, pardonna l’outrage et fit de la lyre un de ses attributs.
L’éloquence dont avait fait preuve Hermès allait le classer d’office comme le dieu des commerçants, des magouilleurs et des voleurs. Zeus lui donna un caducée, un chapeau à larges bords et des sandales ailées et il devint le messager des dieux et leur avocat en maintes occasions. À lui aussi revenait la corvée de conduire les âmes des morts jusqu’au bord du Styx.
Elle a fait un bébé toute seule…
Héra fulminait. Partout où elle regardait, elle ne voyait que des maîtresses de Zeus.
Pour le dieu des dieux, tous les moyens étaient bons pour approcher les femmes : il prenait l’apparence d’un cygne pour convoler avec Léda, qui allait mettre au monde deux œufs, un avec les enfants de Zeus, Hélène et Pollux, et l’autre avec ceux de son mari, Castor et Clytemnestre ; pour Europe, il se faisait taureau ; pour séduire Danaé il se changeait en pluie d’or, procédé qui lui permettrait d’engendrer le héros Persée ; et pour s’unir à la fidèle Alcmène, il prenait l’apparence de son mari, union d’où naîtrait bientôt Héraclès… Héra en avait assez !
Puisque son mari volage était trop occupé à peupler le monde de ses bâtards, elle allait faire un bébé toute seule. L’idée n’était pas neuve et Gaïa l’avait utilisée avant elle. Ainsi naquit Héphaïstos.
Quand elle vit son fils, Héra fut horrifiée : il était monstreux ! Folle de rage, elle saisit son fils nouveau-né par les pieds et lui fit faire un superbe vol plané hors de l’Olympe.
Héphaïstos, désormais boîteux, fut recueilli par une néréide, la belle et douce Thétis qui, très vite, décela le don particulier d’Héphaïstos pour le travail manuel. Elle lui installa une forge et le dieu put se consacrer totalement à son art.
Profondément reconnaissant envers Thétis, il la couvrait de cadeaux : couronnes, bagues, colliers, parures de toutes sortes eurent un vif succès sur l’Olympe. Qui était donc cet artiste, ce génie ? Thétis se taisait. Un jour, cependant, elle communiqua à son protégé une requête d’Héra : pouvait-il lui faire un trône digne de son rang ? L’occasion était trop belle de rendre à sa mère la monnaie de sa pièce. Héphaïstos se mit au travail et, après quelques jours de labeur, envoya son cadeau à Héra.
En voyant cette splendeur, Héra se pâma de contentement. Elle avait enfin un siège digne de l’épouse légitime du dieu des dieux. Et elle s’assit. Dans un claquement sonore, le piège se referma : elle était bloquée ! Le hurlement furieux qu’elle poussa attira tout l’Olympe. On convoqua Héphaïstos séance tenante.
Enfin l’Amour !
C’est le moment que choisit Aphrodite pour sortir de sa retraite chypriote.
Les dieux de l’Olympe étaient tous autour d’Héra quand apparut, dans toute sa splendide nudité, la belle Aphrodite. Son entrée était réussie : tous restèrent bouche-bée devant tant de beauté… jusqu’à ce qu’Héra se rappelle à leur bon souvenir.
Les exigences d’Héphaïstos n’étaient pas bien grandes : une forge sur l’Olympe, avec un titre de dieu et, pourquoi pas, la fonction de dieu du feu et une femme… un peu comme celle qui venait d’arriver, tiens !
Bien obligé, Zeus accepta le marché. Aphrodite était muette d’horreur : elle, mariée à ça ! Jamais ! Mais Zeus avait parlé et ainsi fut fait. Héphaïstos retourna à sa forge et Aphrodite se consola bien vite dans les bras d’Arès puis de Poséidon puis de Dionysos puis d’Hermès…

Athéna, déesse protectrice d'Athènes.
Athéna, déesse protectrice d’Athènes.

La déesse aux yeux pers
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et Zeus était assez satisfait. Seule ombre au tableau : un mal de tête tenace qui le laissait abasourdi, pantelant.
N’y tenant plus, Zeus fit venir Héphaïstos avec l’idée qu’un bon coup de burin le soulagerait. Le dieu du feu se présenta donc et, d’un coup bien ajusté, ouvrit en deux le crâne de Zeus… d’où sortit une déesse, armée de pied en cape et poussant des cris de guerre. C’était la fille de Zeus et de la nymphe Mêtis : Athéna, la déesse aux yeux pers.
Il s’avéra rapidement qu’Athéna était la sagesse et l’intelligence personnifiées. Elle acquit le titre de déesse de la guerre -pas la guerre brutale et cruelle que personnifiait Arès- mais la guerre rusée, raisonnée.
Inaccessible au charme de l’Amour, comme Artémis et Hestia, cette vierge farouche était toujours accompagnée d’un hibou, devenu sa mascotte. Très vite, Athéna allait prendre une place d’importance dans la vie des dieux et, surtout, dans celle des hommes…

Après avoir offert le feu aux hommes, ses créatures, Prométhée fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré (et se régénérer) chaque jour par un aigle. C'est Héraclès, plus connu sous le nom d'Hercule, qui mit fin à son supplice.
Après avoir offert le feu aux hommes, ses créatures, Prométhée fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré (et se régénérer) chaque jour par un aigle. C’est Héraclès, plus connu sous le nom d’Hercule, qui mit fin à son supplice.

Prométhée, le père des hommes
Prométhée, « celui qui pense avant », était un des Titans, un frère d’Atlas, qui s’était rangé dès le début dans le camp de Zeus. Il avait un curieux violon d’Ingres : fabriquer des hommes ! Et, en plus de les fabriquer, il les aimait. Il les aimait même au point de voler pour eux le feu sacré de Zeus et d’enfermer dans une boîte tous les malheurs du monde.
Pendant longtemps, le dieu des dieux avait supporté avec stoïcisme la lubie de Prométhée mais, en volant le feu, le Titan était allé trop loin. Zeus décida donc de lui donner une leçon.
Il alla voir Héphaïstos -qui finalement était bien utile- et lui demanda de fabriquer un être beau, charmant, attirant, afin de l’offrir aux hommes. Comme de coutume, Héphaïstos fit des miracles : rien ni personne ne pouvait égaler Pandore, « celle qui a tous les dons ». Et Zeus envoya aux hommes ce qui allait être le pire des fléaux : la femme !
Pour une réussite, c’en était une ! Pandore, la première femme avait tout pour elle… excepté un petit rien : l’intelligence. Pour être clair, elle était bête à pleurer !
À peine arrivée parmi les hommes, Pandore se vit recueillie par Épiméthée, qui, comme son nom l’indique, était « celui qui pense après ».
Pandore était certes stupide mais elle était aussi terriblement curieuse et tournait autour d’une boîte que Prométhée avait confiée -dans un jour d’égarement sans doute- à la garde d’Épiméthée. Bien sûr, il était strictement interdit d’ouvrir cette boîte. Épiméthée le dit clairement à Pandore et la laissa, face à la mystérieuse boîte.
Ce qui devait arriver arriva : n’y tenant plus, Pandore ouvrit la boîte… Et c’est alors que tous les malheurs du monde se répandirent sur la terre ! Effrayée par son geste, Pandore referma vivement la boîte, n’y laissant que l’Espérance…
Sur l’Olympe, la vie suivait son cours et les dieux s’ennuyaient ferme quand ils eurent l’idée de se pencher un peu : ils virent alors le monde et tous ces êtres qui le peuplaient. Finalement, Prométhée n’avait pas tort de s’intéresser aux hommes. Mais pourquoi les aimer ? Jouer avec leurs destins, voilà une occupation autrement plus savoureuse !

Le taurobole : dans le sang du taureau

Thésée recevant l'anneau de Minos (d'après une poterie antique).
Thésée recevant l’anneau de Minos (d’après une poterie antique).

Présent dans de nombreux cultes orientaux ou même dans la mythologie grecque, le taureau était sensé représenté les forces du mal. Une vision que l’on retrouve dans la vision du Minotaure, qui vit enfermé dans le labyrinthe imaginé par Dédale, qui ne se nourrit que de la chair d’enfants ou d’adolescents et qui sera finalement vaincu par Thésée. La figure est connue mais elle prend un tout autre sens lorsque l’on s’attache au Minotaure plus qu’au héros grec qui l’a vaincu. Thésée apparaît alors comme celui qui vient à bout des forces du mal, de la même façon que Mithra, divinité perse du IIe siècle avant J.-C. -vraisemblablement- soumet un même taureau armé d’un couteau, d’une torche -qui représente peut-être la lumière venue sur le monde- et coiffé d’un bonnet phrygien.
La religion qui naîtra de la mythologie perse et qui connaîtra un succès certain à Rome et dans tout l’Empire au IIIe siècle de notre ère avait pour particularité rituelle de faire se plonger l’adepte -d’autres auteurs évoquent une simple aspersion- dans le sang d’un taureau.
C’était là le moyen d’acquérir le statu d’initié et d’entrer dans la grande famille des adeptes de Mithra qui préconise la fraternité entre ses membres -sans distinction sociale- et promet le salut. Un ensemble de chose qui n’est pas sans rappeler le baptême des chrétiens. Un baptême qui, justement, lave des péchés mais qui soumet le mal, rejette le diable, de la même façon que le taurobole représente la victoire de l’initié sur le mal. Tant de points communs, tant de conjonctures ont d’ailleurs laissé clairement supposer que la théologie chrétienne du baptême s’était largement inspirée de ce rite d’initiation antique.

Persée, victime d’une prophétie

Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.
Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.

Décidément, les prophéties, au lieu de faciliter la vie des Grecs, ont une certaine tendance à la compliquer. Ainsi, avait-on annoncé au roi d’Argos, Acrisios, que son petit-fils le tuerait. Sachant cela, Acrisios n’eut rien de plus pressé que d’enfermer sa fille, la belle Danaé, dans une tour d’airain, où personne ne pouvait l’approcher.
C’était compter sans l’extraordinaire sens de l’humour des dieux : à peine Acrisios eut-il enfermé Danaé que Zeus commença à s’intéresser à la jeune fille et, ayant pris l’apparence d’une pluie d’or, la séduisit. C’est ainsi que fut conçu Persée.
Lorsqu’Acrisios apprit la grossesse de sa fille, il jeta la mère et l’enfant dans une caisse et les précipita dans la mer, dans l’espoir qu’ils périssent. Zeus, amant et père attentionné, les fit aborder sur une île des Cyclades, à Sériphos, où ils furent recueillis par des pêcheurs puis par le roi, Polydecte. Les années passèrent et Polydecte tomba amoureux de Danaé. Persée était maintenant un jeune homme et le vieux roi craignait qu’il ne s’interpose entre lui et sa mère, aussi décida-t-il de soumettre Persée à une épreuve… à laquelle, du moins l’espérait-il, il ne survivrait pas : il demanda à Persée de lui ramener la tête de la terrible Méduse !
Fille de Phorcy, un dieu marin, et de Céto, Méduse était la seule des trois Gorgones à être mortelle. On raconte qu’elle avait été fort belle mais, qu’ayant aimé Poséidon dans un des temples d’Athéna, elle fut maudite par la déesse guerrière : dès lors, Méduse, à l’image de ses sœurs, eut la tête couverte de serpents et elle devint si terrible que quiconque la regardait était changé en pierre…
Même pour le fils de Zeus, l’affaire s’annonçait difficile. Heureusement, Persée n’était pas seul : guidé par Hermès et Athéna, le jeune héros alla d’abord trouver les Grées, sœurs des Gorgones, et leur prit leur unique œil. Après un chantage, assez peu digne d’un demi-dieu, il obtint ainsi les indications qui le conduiraient auprès des nymphes, gardiennes des sandales ailées et du casque d’Hadès qui rendait invisible. À ces présents inestimables, Hermès ajouta une faucille et Athéna un miroir ou, selon certaines rumeurs, un bouclier. Persée était fin prêt pour affronter la terrible Gorgone…
Le jeune héros enfila les sandales ailées et vola jusqu’au repère des Gorgones, sur les rivages de l’Océan. Prenant bien soin, comme le lui avait conseillé Athéna, de ne regarder Méduse que dans le reflet du bouclier -ou du miroir-, il lui trancha la tête, la mit dans un sac et, se coiffant du casque, s’enfuit aussi vite qu’il était venu.
Alors qu’il volait tranquillement vers l’île de Sériphos, Persée entendit soudain des cris désespérés : c’était Andromède, fille de Cassiopé et du roi d’Éthiopie Céphée, qui avait été livrée en sacrifice à un monstre marin. Persée, très chevaleresque, vola littéralement au secours de la belle et, brandissant la tête de Méduse, figea le monstre, sauvant ainsi la vie d’Andromède. Subjugué par la belle Éthiopienne, il l’épousa et reprit son périple vers Sériphos. Là, il utilisa une dernière fois la tête de la terrible Gorgone et changea en pierre Polydecte, qui ne cessait de harceler Danaé, et toute sa cour.

Vestiges de la porte des Lions, à Mycènes.
Vestiges de la porte des Lions, à Mycènes.

Persée avait surmonté avec succès l’épreuve de la Gorgone et, ayant rendu les armes magiques à Hermès, il offrit à Athéna la tête de Méduse, qui orna désormais le bouclier de la déesse. L’aventure de Persée n’était pourtant pas finie. Accompagné de sa mère et de sa femme, il décida de retourner sur la terre de ses ancêtres afin de s’y établir. Apprenant cela et se souvenant toujours de la prophétie, Acrisios se réfugia à Larissa… où Persée le suivit dans l’espoir d’une réconciliation. Larissa était alors dans l’effervescence : des jeux publics étaient organisés et occupaient les pensées de tous. Persée, qui avait pris goût aux épreuves -même sportives- s’inscrivit donc. Après les épreuves hippiques et musicales, vint le temps des épreuves gymniques. C’est lors du lancé du disque que Persée accomplit la prophétie qui avait déterminé toute sa vie : lançant le disque d’un mouvement ample et rapide, il atteignit Acrisios en pleine tête, le tuant sur le coup !
Acrisios mort, Persée refusa le trône d’Argos, qui lui revenait pourtant de droit, et préféra s’installer à Tirynthe. On raconte également qu’il aurait fondé une magnifique cité, qu’il nomma Mycènes…

Les Gorgones : une ou trine ?

Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).
Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? interroge Racine dans Andromaque.
Ces serpents ne sont rien d’autre que les attributs les plus marquants des Gorgones. Filles de Phorcys et de Ceto selon Hésiode, elles sont plus vraisemblablement à placer dans le terrible arbre généalogique de Typhon et Echidna. Une filiation, évident au vu de leur chevelure vipérine, qui passerait par la conception de la Gorgone, elle-même mère de Méduse, Euryale et Sthéno. « Les » Gorgones seraient en fait une, comme le suggère la lecture d’Homère ou d’Euripide. Une Gorgone unique devenue trois avec le temps et la modification des mythologies. Une de fois de plus, une divinité ancienne, possédant des attributs différents, parfois opposés, se voit donc démultipliée ; une fois de plus une divinité unique a engendré trois divinités distinctes, la Gorgone étant la divinité primordiale. Et elle en a le profile : elle appartient au monde chtonien et engendre aussi bien la mort que la vie.
Tout le monde connaît la crainte dont on entourait la ou les Gorgones, leur don pour figer celui qui les regardait. Mais on oublie que le sang de la Gorgone, d’après la découverte d’Asclépios, pouvait ressusciter les morts autant qu’il pouvait donner la mort, selon le côté –ou la veine- d’où il s’écoulait. On oublie également que le nom même de Méduse, une des Gorgones, signifie « celle qui protège ».
Une étymologie qui ne doit rien au hasard et qui accrédite le rôle positif de la Gorgone. Car c’est sans doute à la divinité primitive que Méduse doit cette particularité, elle-même assumant, plus que ses sœurs, cet aspect de la divinité archaïque. De fait, Méduse étant « celle qui protège », le Gorgonéion, c’est-à-dire la tête de Méduse coupée par Persée, aura les mêmes atouts. Après avoir orné le bouclier d’Athéna, il sera repris par nombre de Grecs qui le feront figurer sur les armures, les boucliers, les tombes mêmes, avec pour réputation d’éloigner le mauvais œil.

Mythologie grecque : la part du réel

Une des neuf muses, inspiratrices des arts.
Une des neuf muses, inspiratrices des arts.

Les légendes, les mythes, sont faits pour que les hommes en tirent un enseignement ; La Fontaine l’a bien compris, lui qui concluait toujours ses Fables par une maxime ou une « leçon de morale ». De la même façon, les mythes grecs ont, pendant des siècles, illustrés quels devaient être les rapports entre les hommes ou entre les dieux et les hommes. Mais ce qu’il y a de réellement fascinant dans les mythes grecs c’est cette façon qu’on eut les conteurs et les auteurs grecs de toujours « raccrocher » leurs héros à des personnages mythiques déjà existant, créant ainsi, sur des siècles de récits, de véritables arbres généalogiques. Ainsi, l’Antigone de Sophocle ne sort-elle pas directement de l’imagination de l’auteur : elle a déjà un passé, son père et sa mère également et tout ce qui lui arrive dans la pièce de Sophocle n’est en réalité que la conséquence de ce passé lointain… En fait, ces mythes sont si ancrés dans la mémoire collective des Grecs anciens que les personnages qui en sont les héros sont connus de tous.
Un autre aspect contradictoire de la mythologie grecque est sans doute la violence de ses histoires et de ses héros, même les plus admirés, comme Achille. Car, si Hercule tue ses enfants dans un mouvement de folie, Achille, l’invincible combattant, le demi-dieu, n’est animé que par la vengeance… ce qui, justement, fera de lui un héros.