Les dieux de l’Olympe

Statue du temple de Zeus.
Statue du temple de Zeus.

Majestueux, inaccessibles, les dieux de l’Olympe dominent le monde des humains auxquels ils n’accordent, éventuellement,
qu’un coup d’œil distrait.
Leur histoire et leurs histoires, souvent truculentes et qui se résument la plupart du temps à des conflits, des histoires d’amour, de haine ou de jalousie, méritaient d’être enfin contées. C’est sous l’angle, insolite et amusant, de « la petite histoire » que les dieux sont ici représentés, tout en respectant scrupuleusement la véracité de ce qui nous a été transmis sur la religion des anciens Grecs.
Le panthéon des dieux est fort varié et même un tantinet compliqué tant leur généalogie défie tout ce que l’on peut imaginer. Mais la mythologie grecque est, surtout, une grande saga familiale.
Au commencement était la Terre…
Au commencement, il n’y avait rien… si ce n’est le chaos. Et c’est de ce chaos que naquit Gaïa, la Terre.
Bouffie d’orgueil, la toute première divinité de l’Olympe ne tarda pas à se rendre compte que la vie serait bien plus intéressante avec de la compagnie. Ni une ni deux, elle procréa, toute seule, comme une grande, Ouranos, le Ciel. À peine né, Ouranos était déjà un rude gaillard sans le moindre sens moral et, bientôt, le Ciel et la Terre s’unirent… De cette union naquirent les Hécatonchires, trois êtres affreux dotés de cinquante têtes et de cent bras ! Le premier essai était, certes, peu probant, aussi Gaïa et Ouranos continuèrent-ils à procréer : les Cyclopes vinrent au monde, bientôt suivis des douze Titans.
Ouranos regrettait déjà la tranquillité de jadis, quand ils n’étaient que deux, Gaïa et lui, et envoya les Cyclopes et les Hécatonchires au fond du Tartare, sans autre forme de procès !
Ce serait peu dire que Gaïa n’appréciait que très modérément les décisions de son divin époux. Prenant à part le plus jeune des Titans, Cronos, elle lui proposa le trône de son père. Pour accomplir cette mission, elle dota son fils d’une faux… qui lui servirait à émasculer son père, tout simplement !
S’emparant du sexe encore sanglant de son géniteur, Cronos le lança dans la mer d’où jaillit, dans un bruissement d’écume, la très belle Aphrodite. Cette apparition insolite n’eut pas l’effet escompté et passa, au contraire, totalement inaperçue si ce n’est pour le Zéphyr qui poussa délicatement le coquillage servant de refuge à la déesse et la conduisit à Chypre où les Heures la reçurent, l’habillèrent et la pomponnèrent en attendant le moment opportun pour une entrée plus théâtrale…

Le dieu du temps, Cronos.
Le dieu du temps, Cronos.

Quand le Temps dévorait tout
Le Ciel et la Terre étaient définitivement séparés et Cronos, dieu du Temps, s’installa sur le trône de son père.
Il ne lui restait plus qu’à trouver une épouse à la hauteur : il choisit donc Rhéa, sa sœur. Et bientôt, un troisième être vint compléter ce touchant tableau familial.
Cependant, alors que, en grand-père attentionné, Ouranos venait voir le nouveau-né, il confia un secret à Cronos : Ouranos avait peut-être perdu sa virilité mais il y avait gagné le don de voyance et c’est d’une voix sépulcrale qu’il annonça l’avenir à son fils. Ainsi, de la même façon qu’il avait éjecté son père du trône de la direction du monde, Cronos serait à son tour renversé par son propre enfant…
Cronos en avait des sueurs froides. Une seule décision s’imposait : il prit l’enfant et le dévora ! Et ainsi fut fait de toute sa progéniture… Jusqu’au jour où Rhéa en eut assez.
Suivant les conseils avisés de Gaïa, elle se réfugia en Arcadie, mis au monde son précieux rejeton, le sixième, et, retournant auprès du Temps, lui présenta, enveloppé dans des langes, un morceau de montagne… que Cronos s’empressa de dévorer.
Une enfance privilégiée
Sujet depuis peu à de sérieuses lourdeurs d’estomac, le dieu du Temps ne se doutait certes pas que son temps était compté…
Quelque part en Arcadie la chèvre Amalthée prenait soin du jeune Zeus, dernier né de Rhéa et de Cronos. Ce n’était que galipettes, galopades et parties de saute-mouton. D’ailleurs, c’est au cours d’un de ces jeux que Zeus, s’emparant d’une des cornes de la chèvre, la brisa… et, pour se faire pardonner, attribua à la corne d’Amalthée le pouvoir de combler celui qui la possèderait : c’était la célèbre Corne d’Abondance !
Le temps passait et Zeus grandissait. Et le temps vint où le Temps devait être renversé. Un conseil regroupant Gaïa, Rhéa, Amalthée et la nymphe Mêtis se réunit une nuit et mit un plan au point. Zeus, rapidement mis au courant, se vit confier une fiole qu’il devait vider dans le verre de Cronos.

Atlas, un des Titans, supportant la voûte céleste.
Atlas, un des Titans, supportant la voûte céleste.

Un combat de géants
Une ombre furtive s’immisca dans le palais du Temps et, d’un geste sournois, versa la petite fiole dans la coupe de Cronos. Quand celui-ci l’eut engloutie, il fut pris de brusques nausées et finit par rejeter, non seulement son déjeuner, mais aussi Poséidon, Héra, Déméter, Hadès et enfin Hestia.
Laissant Cronos affalé sur le sol, Zeus et ses frères et sœurs quittèrent le palais la tête haute. Tous savaient cependant que le combat ne faisait que commencer…
À peine remis de sa surprise, Cronos fit le rappel des troupes pendant que ses enfants se réunissaient en conseil. Face à tous les Titans, ils n’avaient pas la moindre chance et le savaient. C’est alors que Zeus eut une idée : quel meilleur soutien que les trois cents bras des Hécatonchires et l’œil de lynx des Cyclopes !
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Zeus était au fond du Tartare et délivrait ses oncles. Le combat pouvait commencer ! Il devait durer dix ans…
Rien ne semblait devoir faire pencher la balance quand les Cyclopes, plutôt doués pour les travaux manuels, se mirent au travail. Quand ils sortirent enfin de leur forge, ils portaient un casque, un trident et… la foudre.
Hadès s’empara du casque… et disparut aussi sec ! Poséidon s’appropria le trident et Zeus la foudre. Le plan de Zeus était simple : abattre Cronos, ce qui entraînerait immanquablement la reddition des Titans.
Les deux armées, avec à la tête des Titans Cronos et son frère Atlas, se trouvèrent, une fois de plus, face à face. Hadès coiffa le casque qui le rendait invisible, s’approcha subrepticement de Cronos et l’abattit d’un coup bien senti ! Poséidon se précipita alors sur le Titan à terre, le bloqua avec son trident et Zeus l’acheva… d’un bon coup de foudre.
L’armée des Titans était vaincue ! Cronos fut envoyé en exil, Atlas, déjà épuisé, fut condamné à porter le ciel sur ses épaules et Zeus s’installa sur le trône de son père.
Le partage du monde
Après cette victoire mémorable, Zeus réunit un ultime conseil de famille qui devait aboutir à une parfaite séparation des pouvoirs.
Hestia intervint la première. Elle ne voulait pas grand chose, si ce n’est préserver sa virginité. Les ébats libidineux de ses frères ne l’intéressaient nullement. Zeus lui accorda volontiers ce qu’elle désirait et elle devint la déesse du foyer.
Ce fut ensuite le tour de Déméter la sensuelle. Pour sa part, elle n’avait qu’un désir : voir la Terre se recouvrir de champs et de pâturages. Elle devint donc la déesse de la terre-mère.
C’est le moment que choisit Poséidon pour rappeler son droit d’aînesse. Pourquoi la direction du monde devait-elle revenir à Zeus ? Devant le silence consterné que cette déclaration engendra, Poséidon, grand seigneur, proposa de soumettre le fait au tirage au sort. Et c’est ainsi que Poséidon, légèrement déçu, reçut le royaume de la mer, alors que Zeus obtenait le ciel et Hadès le royaume des morts, ce qui convenait parfaitement à ce dieu au regard sombre et au silence inquiétant.
Héra n’y tenait plus. Elle attendait ce moment depuis bien longtemps et annonça triomphalement son prochain mariage avec le dieu des dieux, Zeus en personne, qui s’était laissé piéger au cours d’un ébat passionné avec sa voluptueuse sœur.
L’Olympe, un endroit charmant, deviendrait la demeure des dieux.
La jalousie d’Héra
La vie reprit doucement son cours. Chacun vaquait à ses occupations et bientôt Zeus et Héra purent annoncer la naissance de leur progéniture. Trois enfants naquirent de leur union : Hébé, déesse de la jeunesse et futur épouse d’Héraclès, et Ilithye, qui aidait les femmes lors de l’enfantement, se révélèrent des petites filles sages comme des images, au contraire de leur frère, le turbulent Arès. Déjà bagarreur, le petit dieu annonçait partout qu’il serait dieu de la guerre, ce qui n’étonna personne.
Cette charmante vie de famille ne convenait guère à la nature de Zeus. À peine avait-il quitté sa femme qu’il alla retrouver son premier amour : la nymphe Mêtis. Zeus l’aima tant… qu’il finit tout simplement par la dévorer ! Héra eut vent de l’aventure et révéla enfin sa nature profonde : elle fit une telle scène à Zeus que le dieu des dieux préféra prendre le large.
Ses pas le conduisirent tout naturellement vers Thèbes, où il conquit le cœur -et la couche- de la belle Sémélé. La jeune fille était certes ravissante mais elle ne brillait pas particulièrement par l’intelligence : elle écouta les conseils d’Héra et, alors que Zeus venait de la rejoindre, Sémélé demanda au dieu des dieux de lui apparaître dans toute sa splendeur. Zeus tenta bien de lui enlever cette idée de la tête mais la jeune fille était têtue. Il accepta donc et, dans une dernière étreinte, se révéla à elle dans toute sa gloire. Le choc fut tel que Sémélé se consuma, sur place. Zeus ne put que récupérer, in extremis, l’enfant que Sémélé portait en son sein.
Pour soustraire l’enfant à la vengeance de son épouse, Zeus ne trouva pas de meilleure cachette que sa cuisse. Et bientôt naquit Dionysos, dont Zeus confia l’éducation aux nymphes, d’où sans doute son côté quelque peu efféminé. Le petit Dionysos grandissait joyeusement au milieu des lacs et des nénuphars, des fleurs et des pieds de vigne, ce qui lui donna l’occasion d’inventer le vin et de se soûler du matin au soir.
Dionysos était peut-être sorti de la cuisse de Jupiter, mais il se révéla bientôt un dieu chahuteur, constamment saoul et traînant à sa suite une flopée de satyres, de naïades et de nymphes qui ne pensaient qu’à lutiner dans les fourrés.

Buste d'Apollon qui fera l'objet d'un culte aussi bien en Grèce que dans les pays d'Orient.
Buste d’Apollon qui fera l’objet d’un culte aussi bien en Grèce que dans les pays d’Orient.

Le Soleil et la Lune
Zeus, de son côté, était reparti en chasse et, portant un regard de convoitise sur la terre, il aperçut Léto, une de ses multiples cousines.
Héra eut bientôt de quoi attiser à nouveau sa jalousie : Léto, de toute évidence, était enceinte des œuvres de Zeus. Furieuse, l’épouse légitime du maître de l’Olympe interdit à quiconque de recueillir la nouvelle maîtresse de son divin époux. Alors qu’elle était sur le point d’accoucher, Léto se vit fermer toutes les portes et, se traînant de ville en ville, d’île en île, échoua bientôt sur les plages de Délos, un minable petit rocher, où elle mit au monde des jumeaux : Apollon et Artémis.
Pour avoir recueilli Léto, Délos devint bientôt une des îles les plus prospères de la Méditerranée.
Les deux enfants de Léto étaient superbes, tels le Soleil et la Lune. Apollon, de beau bébé joufflu qu’il était, passa, au bout de trois jours, au stade de superbe mâle. Auréolé d’or, paré de tous les dons, il était le plus beau des dieux.
Zeus ne tenait plus de fierté et lui donna un arc, le don de guérir et de dire l’avenir et un char tiré par des cygnes blancs. Bientôt, il possèderait aussi la lyre. Apollon monta alors sur son char et s’envola pour annoncer au monde toute sa supériorité.
Le dieu de la musique, de la médecine et du soleil était aussi un tantinet susceptible. Au cours d’un voyage d’agrément, la suprématie musicale d’Apollon fut mise en doute par un certain Marsyas, joueur de flûte de son état et déjà célèbre musicien. Apollon proposa alors un concours afin de les départager. Tous deux étaient excellents et le jury, les neuf Muses et Midas, roi de Phrygie, ne purent faire un choix. C’est alors que le dieu de la musique eut l’idée de pimenter un peu le concours : serait gagnant celui qui pourrait jouer et chanter en même temps. Bien entendu, Apollon, qui jouait de la lyre, fut déclaré vainqueur, malgré les protestations de Midas qui s’élevait contre ce procédé. Midas se vit affublé d’oreilles d’âne et Marsyas fut pendu à un arbre et écorché vif. De ce jour, plus personne n’osa douter de la supériorité d’Apollon…
Artémis, de son côté, n’avait pas été aussi précoce que son frère : il lui avait bien fallu six jours pour atteindre sa taille de jeune fille ! Véritable garçon manqué, elle avait demandé un arc et des flèches, comme son auguste frère, et aimait à se promener dans les bois et à chasser. Promue déesse de la chasse, Artémis était une vierge farouche, dont les traits mortels touchaient toujours au but. Peu intéressée par les petites histoires des Olympiens, elle se consacrait à son art, entourée des nymphes, ses compagnes. Mais ce qu’elle aimait avant tout, c’étaient les animaux, surtout les tout petits ; et c’est ainsi qu’elle devint aussi la déesse protectrice des enfants.
Le messager des dieux
À peine Héra avait-elle accepté, contrainte et forcée, Apollon et Artémis parmi les dieux, qu’elle découvrit un énième bâtard de Zeus : le subtil Hermès.
Fils de Zeus et de Maia, elle-même fille d’Atlas, Hermès acquit sa réputation dès les premières heures de sa vie. En effet, il s’échappa de son berceau et enleva quelques-uns des bœufs sacrés d’Apollon. Quand ce dernier constata le vol, il entra dans une colère noire ; colère qui s’amplifia quand il découvrit que de ses bœufs, il ne restait que la peau, les os et quelques boyaux. Le jeune dieu fut immédiatement traduit devant le tribunal de Zeus.
Là, Hermès s’excusa du désagrément qu’il occasionnait à son frère puis brandit une lyre, faite avec les boyaux des bêtes sacrés. Dès les premières notes de cet étrange instrument, les Olympiens furent sous le charme. Un tel chef-d’œuvre valait bien ce petit sacrifice, non ? Alors le jeune dieu tendit l’instrument à Apollon qui, magnanime, pardonna l’outrage et fit de la lyre un de ses attributs.
L’éloquence dont avait fait preuve Hermès allait le classer d’office comme le dieu des commerçants, des magouilleurs et des voleurs. Zeus lui donna un caducée, un chapeau à larges bords et des sandales ailées et il devint le messager des dieux et leur avocat en maintes occasions. À lui aussi revenait la corvée de conduire les âmes des morts jusqu’au bord du Styx.
Elle a fait un bébé toute seule…
Héra fulminait. Partout où elle regardait, elle ne voyait que des maîtresses de Zeus.
Pour le dieu des dieux, tous les moyens étaient bons pour approcher les femmes : il prenait l’apparence d’un cygne pour convoler avec Léda, qui allait mettre au monde deux œufs, un avec les enfants de Zeus, Hélène et Pollux, et l’autre avec ceux de son mari, Castor et Clytemnestre ; pour Europe, il se faisait taureau ; pour séduire Danaé il se changeait en pluie d’or, procédé qui lui permettrait d’engendrer le héros Persée ; et pour s’unir à la fidèle Alcmène, il prenait l’apparence de son mari, union d’où naîtrait bientôt Héraclès… Héra en avait assez !
Puisque son mari volage était trop occupé à peupler le monde de ses bâtards, elle allait faire un bébé toute seule. L’idée n’était pas neuve et Gaïa l’avait utilisée avant elle. Ainsi naquit Héphaïstos.
Quand elle vit son fils, Héra fut horrifiée : il était monstreux ! Folle de rage, elle saisit son fils nouveau-né par les pieds et lui fit faire un superbe vol plané hors de l’Olympe.
Héphaïstos, désormais boîteux, fut recueilli par une néréide, la belle et douce Thétis qui, très vite, décela le don particulier d’Héphaïstos pour le travail manuel. Elle lui installa une forge et le dieu put se consacrer totalement à son art.
Profondément reconnaissant envers Thétis, il la couvrait de cadeaux : couronnes, bagues, colliers, parures de toutes sortes eurent un vif succès sur l’Olympe. Qui était donc cet artiste, ce génie ? Thétis se taisait. Un jour, cependant, elle communiqua à son protégé une requête d’Héra : pouvait-il lui faire un trône digne de son rang ? L’occasion était trop belle de rendre à sa mère la monnaie de sa pièce. Héphaïstos se mit au travail et, après quelques jours de labeur, envoya son cadeau à Héra.
En voyant cette splendeur, Héra se pâma de contentement. Elle avait enfin un siège digne de l’épouse légitime du dieu des dieux. Et elle s’assit. Dans un claquement sonore, le piège se referma : elle était bloquée ! Le hurlement furieux qu’elle poussa attira tout l’Olympe. On convoqua Héphaïstos séance tenante.
Enfin l’Amour !
C’est le moment que choisit Aphrodite pour sortir de sa retraite chypriote.
Les dieux de l’Olympe étaient tous autour d’Héra quand apparut, dans toute sa splendide nudité, la belle Aphrodite. Son entrée était réussie : tous restèrent bouche-bée devant tant de beauté… jusqu’à ce qu’Héra se rappelle à leur bon souvenir.
Les exigences d’Héphaïstos n’étaient pas bien grandes : une forge sur l’Olympe, avec un titre de dieu et, pourquoi pas, la fonction de dieu du feu et une femme… un peu comme celle qui venait d’arriver, tiens !
Bien obligé, Zeus accepta le marché. Aphrodite était muette d’horreur : elle, mariée à ça ! Jamais ! Mais Zeus avait parlé et ainsi fut fait. Héphaïstos retourna à sa forge et Aphrodite se consola bien vite dans les bras d’Arès puis de Poséidon puis de Dionysos puis d’Hermès…

Athéna, déesse protectrice d'Athènes.
Athéna, déesse protectrice d’Athènes.

La déesse aux yeux pers
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et Zeus était assez satisfait. Seule ombre au tableau : un mal de tête tenace qui le laissait abasourdi, pantelant.
N’y tenant plus, Zeus fit venir Héphaïstos avec l’idée qu’un bon coup de burin le soulagerait. Le dieu du feu se présenta donc et, d’un coup bien ajusté, ouvrit en deux le crâne de Zeus… d’où sortit une déesse, armée de pied en cape et poussant des cris de guerre. C’était la fille de Zeus et de la nymphe Mêtis : Athéna, la déesse aux yeux pers.
Il s’avéra rapidement qu’Athéna était la sagesse et l’intelligence personnifiées. Elle acquit le titre de déesse de la guerre -pas la guerre brutale et cruelle que personnifiait Arès- mais la guerre rusée, raisonnée.
Inaccessible au charme de l’Amour, comme Artémis et Hestia, cette vierge farouche était toujours accompagnée d’un hibou, devenu sa mascotte. Très vite, Athéna allait prendre une place d’importance dans la vie des dieux et, surtout, dans celle des hommes…

Après avoir offert le feu aux hommes, ses créatures, Prométhée fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré (et se régénérer) chaque jour par un aigle. C'est Héraclès, plus connu sous le nom d'Hercule, qui mit fin à son supplice.
Après avoir offert le feu aux hommes, ses créatures, Prométhée fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré (et se régénérer) chaque jour par un aigle. C’est Héraclès, plus connu sous le nom d’Hercule, qui mit fin à son supplice.

Prométhée, le père des hommes
Prométhée, « celui qui pense avant », était un des Titans, un frère d’Atlas, qui s’était rangé dès le début dans le camp de Zeus. Il avait un curieux violon d’Ingres : fabriquer des hommes ! Et, en plus de les fabriquer, il les aimait. Il les aimait même au point de voler pour eux le feu sacré de Zeus et d’enfermer dans une boîte tous les malheurs du monde.
Pendant longtemps, le dieu des dieux avait supporté avec stoïcisme la lubie de Prométhée mais, en volant le feu, le Titan était allé trop loin. Zeus décida donc de lui donner une leçon.
Il alla voir Héphaïstos -qui finalement était bien utile- et lui demanda de fabriquer un être beau, charmant, attirant, afin de l’offrir aux hommes. Comme de coutume, Héphaïstos fit des miracles : rien ni personne ne pouvait égaler Pandore, « celle qui a tous les dons ». Et Zeus envoya aux hommes ce qui allait être le pire des fléaux : la femme !
Pour une réussite, c’en était une ! Pandore, la première femme avait tout pour elle… excepté un petit rien : l’intelligence. Pour être clair, elle était bête à pleurer !
À peine arrivée parmi les hommes, Pandore se vit recueillie par Épiméthée, qui, comme son nom l’indique, était « celui qui pense après ».
Pandore était certes stupide mais elle était aussi terriblement curieuse et tournait autour d’une boîte que Prométhée avait confiée -dans un jour d’égarement sans doute- à la garde d’Épiméthée. Bien sûr, il était strictement interdit d’ouvrir cette boîte. Épiméthée le dit clairement à Pandore et la laissa, face à la mystérieuse boîte.
Ce qui devait arriver arriva : n’y tenant plus, Pandore ouvrit la boîte… Et c’est alors que tous les malheurs du monde se répandirent sur la terre ! Effrayée par son geste, Pandore referma vivement la boîte, n’y laissant que l’Espérance…
Sur l’Olympe, la vie suivait son cours et les dieux s’ennuyaient ferme quand ils eurent l’idée de se pencher un peu : ils virent alors le monde et tous ces êtres qui le peuplaient. Finalement, Prométhée n’avait pas tort de s’intéresser aux hommes. Mais pourquoi les aimer ? Jouer avec leurs destins, voilà une occupation autrement plus savoureuse !

Le taurobole : dans le sang du taureau

Thésée recevant l'anneau de Minos (d'après une poterie antique).
Thésée recevant l’anneau de Minos (d’après une poterie antique).

Présent dans de nombreux cultes orientaux ou même dans la mythologie grecque, le taureau était sensé représenté les forces du mal. Une vision que l’on retrouve dans la vision du Minotaure, qui vit enfermé dans le labyrinthe imaginé par Dédale, qui ne se nourrit que de la chair d’enfants ou d’adolescents et qui sera finalement vaincu par Thésée. La figure est connue mais elle prend un tout autre sens lorsque l’on s’attache au Minotaure plus qu’au héros grec qui l’a vaincu. Thésée apparaît alors comme celui qui vient à bout des forces du mal, de la même façon que Mithra, divinité perse du IIe siècle avant J.-C. -vraisemblablement- soumet un même taureau armé d’un couteau, d’une torche -qui représente peut-être la lumière venue sur le monde- et coiffé d’un bonnet phrygien.
La religion qui naîtra de la mythologie perse et qui connaîtra un succès certain à Rome et dans tout l’Empire au IIIe siècle de notre ère avait pour particularité rituelle de faire se plonger l’adepte -d’autres auteurs évoquent une simple aspersion- dans le sang d’un taureau.
C’était là le moyen d’acquérir le statu d’initié et d’entrer dans la grande famille des adeptes de Mithra qui préconise la fraternité entre ses membres -sans distinction sociale- et promet le salut. Un ensemble de chose qui n’est pas sans rappeler le baptême des chrétiens. Un baptême qui, justement, lave des péchés mais qui soumet le mal, rejette le diable, de la même façon que le taurobole représente la victoire de l’initié sur le mal. Tant de points communs, tant de conjonctures ont d’ailleurs laissé clairement supposer que la théologie chrétienne du baptême s’était largement inspirée de ce rite d’initiation antique.

Persée, victime d’une prophétie

Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.
Bas-relief représentant Persée égorgeant Méduse.

Décidément, les prophéties, au lieu de faciliter la vie des Grecs, ont une certaine tendance à la compliquer. Ainsi, avait-on annoncé au roi d’Argos, Acrisios, que son petit-fils le tuerait. Sachant cela, Acrisios n’eut rien de plus pressé que d’enfermer sa fille, la belle Danaé, dans une tour d’airain, où personne ne pouvait l’approcher.
C’était compter sans l’extraordinaire sens de l’humour des dieux : à peine Acrisios eut-il enfermé Danaé que Zeus commença à s’intéresser à la jeune fille et, ayant pris l’apparence d’une pluie d’or, la séduisit. C’est ainsi que fut conçu Persée.
Lorsqu’Acrisios apprit la grossesse de sa fille, il jeta la mère et l’enfant dans une caisse et les précipita dans la mer, dans l’espoir qu’ils périssent. Zeus, amant et père attentionné, les fit aborder sur une île des Cyclades, à Sériphos, où ils furent recueillis par des pêcheurs puis par le roi, Polydecte. Les années passèrent et Polydecte tomba amoureux de Danaé. Persée était maintenant un jeune homme et le vieux roi craignait qu’il ne s’interpose entre lui et sa mère, aussi décida-t-il de soumettre Persée à une épreuve… à laquelle, du moins l’espérait-il, il ne survivrait pas : il demanda à Persée de lui ramener la tête de la terrible Méduse !
Fille de Phorcy, un dieu marin, et de Céto, Méduse était la seule des trois Gorgones à être mortelle. On raconte qu’elle avait été fort belle mais, qu’ayant aimé Poséidon dans un des temples d’Athéna, elle fut maudite par la déesse guerrière : dès lors, Méduse, à l’image de ses sœurs, eut la tête couverte de serpents et elle devint si terrible que quiconque la regardait était changé en pierre…
Même pour le fils de Zeus, l’affaire s’annonçait difficile. Heureusement, Persée n’était pas seul : guidé par Hermès et Athéna, le jeune héros alla d’abord trouver les Grées, sœurs des Gorgones, et leur prit leur unique œil. Après un chantage, assez peu digne d’un demi-dieu, il obtint ainsi les indications qui le conduiraient auprès des nymphes, gardiennes des sandales ailées et du casque d’Hadès qui rendait invisible. À ces présents inestimables, Hermès ajouta une faucille et Athéna un miroir ou, selon certaines rumeurs, un bouclier. Persée était fin prêt pour affronter la terrible Gorgone…
Le jeune héros enfila les sandales ailées et vola jusqu’au repère des Gorgones, sur les rivages de l’Océan. Prenant bien soin, comme le lui avait conseillé Athéna, de ne regarder Méduse que dans le reflet du bouclier -ou du miroir-, il lui trancha la tête, la mit dans un sac et, se coiffant du casque, s’enfuit aussi vite qu’il était venu.
Alors qu’il volait tranquillement vers l’île de Sériphos, Persée entendit soudain des cris désespérés : c’était Andromède, fille de Cassiopé et du roi d’Éthiopie Céphée, qui avait été livrée en sacrifice à un monstre marin. Persée, très chevaleresque, vola littéralement au secours de la belle et, brandissant la tête de Méduse, figea le monstre, sauvant ainsi la vie d’Andromède. Subjugué par la belle Éthiopienne, il l’épousa et reprit son périple vers Sériphos. Là, il utilisa une dernière fois la tête de la terrible Gorgone et changea en pierre Polydecte, qui ne cessait de harceler Danaé, et toute sa cour.

Vestiges de la porte des Lions, à Mycènes.
Vestiges de la porte des Lions, à Mycènes.

Persée avait surmonté avec succès l’épreuve de la Gorgone et, ayant rendu les armes magiques à Hermès, il offrit à Athéna la tête de Méduse, qui orna désormais le bouclier de la déesse. L’aventure de Persée n’était pourtant pas finie. Accompagné de sa mère et de sa femme, il décida de retourner sur la terre de ses ancêtres afin de s’y établir. Apprenant cela et se souvenant toujours de la prophétie, Acrisios se réfugia à Larissa… où Persée le suivit dans l’espoir d’une réconciliation. Larissa était alors dans l’effervescence : des jeux publics étaient organisés et occupaient les pensées de tous. Persée, qui avait pris goût aux épreuves -même sportives- s’inscrivit donc. Après les épreuves hippiques et musicales, vint le temps des épreuves gymniques. C’est lors du lancé du disque que Persée accomplit la prophétie qui avait déterminé toute sa vie : lançant le disque d’un mouvement ample et rapide, il atteignit Acrisios en pleine tête, le tuant sur le coup !
Acrisios mort, Persée refusa le trône d’Argos, qui lui revenait pourtant de droit, et préféra s’installer à Tirynthe. On raconte également qu’il aurait fondé une magnifique cité, qu’il nomma Mycènes…

Les Gorgones : une ou trine ?

Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).
Persée égorgeant la plus célèbre des Gorgones, Méduse (bas-relief antique).

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? interroge Racine dans Andromaque.
Ces serpents ne sont rien d’autre que les attributs les plus marquants des Gorgones. Filles de Phorcys et de Ceto selon Hésiode, elles sont plus vraisemblablement à placer dans le terrible arbre généalogique de Typhon et Echidna. Une filiation, évident au vu de leur chevelure vipérine, qui passerait par la conception de la Gorgone, elle-même mère de Méduse, Euryale et Sthéno. « Les » Gorgones seraient en fait une, comme le suggère la lecture d’Homère ou d’Euripide. Une Gorgone unique devenue trois avec le temps et la modification des mythologies. Une de fois de plus, une divinité ancienne, possédant des attributs différents, parfois opposés, se voit donc démultipliée ; une fois de plus une divinité unique a engendré trois divinités distinctes, la Gorgone étant la divinité primordiale. Et elle en a le profile : elle appartient au monde chtonien et engendre aussi bien la mort que la vie.
Tout le monde connaît la crainte dont on entourait la ou les Gorgones, leur don pour figer celui qui les regardait. Mais on oublie que le sang de la Gorgone, d’après la découverte d’Asclépios, pouvait ressusciter les morts autant qu’il pouvait donner la mort, selon le côté –ou la veine- d’où il s’écoulait. On oublie également que le nom même de Méduse, une des Gorgones, signifie « celle qui protège ».
Une étymologie qui ne doit rien au hasard et qui accrédite le rôle positif de la Gorgone. Car c’est sans doute à la divinité primitive que Méduse doit cette particularité, elle-même assumant, plus que ses sœurs, cet aspect de la divinité archaïque. De fait, Méduse étant « celle qui protège », le Gorgonéion, c’est-à-dire la tête de Méduse coupée par Persée, aura les mêmes atouts. Après avoir orné le bouclier d’Athéna, il sera repris par nombre de Grecs qui le feront figurer sur les armures, les boucliers, les tombes mêmes, avec pour réputation d’éloigner le mauvais œil.

Mythologie grecque : la part du réel

Une des neuf muses, inspiratrices des arts.
Une des neuf muses, inspiratrices des arts.

Les légendes, les mythes, sont faits pour que les hommes en tirent un enseignement ; La Fontaine l’a bien compris, lui qui concluait toujours ses Fables par une maxime ou une « leçon de morale ». De la même façon, les mythes grecs ont, pendant des siècles, illustrés quels devaient être les rapports entre les hommes ou entre les dieux et les hommes. Mais ce qu’il y a de réellement fascinant dans les mythes grecs c’est cette façon qu’on eut les conteurs et les auteurs grecs de toujours « raccrocher » leurs héros à des personnages mythiques déjà existant, créant ainsi, sur des siècles de récits, de véritables arbres généalogiques. Ainsi, l’Antigone de Sophocle ne sort-elle pas directement de l’imagination de l’auteur : elle a déjà un passé, son père et sa mère également et tout ce qui lui arrive dans la pièce de Sophocle n’est en réalité que la conséquence de ce passé lointain… En fait, ces mythes sont si ancrés dans la mémoire collective des Grecs anciens que les personnages qui en sont les héros sont connus de tous.
Un autre aspect contradictoire de la mythologie grecque est sans doute la violence de ses histoires et de ses héros, même les plus admirés, comme Achille. Car, si Hercule tue ses enfants dans un mouvement de folie, Achille, l’invincible combattant, le demi-dieu, n’est animé que par la vengeance… ce qui, justement, fera de lui un héros.

Déméter, l’espoir des défunts

La déesse Déméter, d'après une statue antique.
La déesse Déméter, d’après une statue antique.

Semblable à une graine qui, une fois planté en terre, va renaître et produire une plante nouvelle, le corps, étant inhumé, retrouve la terre nourricière, s’y régénère et peut ainsi entamer une nouvelle vie. Ainsi succède éternellement la mort à la vie puis la vie à la mort, au sein même de la nature. Telle était la conception naturelle de la religion grecque archaïque, la religion des Grandes Déesses. Parmi celles-ci, Déméter a un rôle essentiel.
Dans la religion primitive, la terre divinisée était représentée par une déesse unique, souveraine du sol fécond, de cette terre où germe la végétation et, découlant d’une démarche intellectuelle naturelle, des profondeurs mêmes de la terre. Une terre qui, naturellement va devenir la dernière demeure des défunts, de ceux qu’elle avait nourris au fil des ans et des récoltes. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher l’origine de l’inhumation. Sans doute est-ce là également qu’il faut voir la distinction dans la divinité même de la Terre qui, d’une personnification unique va prendre l’apparence de deux puis de trois déesses : Gê –ou Gaïa-, Déméter et Coré-Perséphone représentent tous les aspects de la terre, depuis l’entité cosmique jusqu’aux profondeurs des Enfers. A Déméter reviendra le rôle ô combien sympathique de déesse de la fécondité, celle qui règne sur la végétation et donne les moissons abondantes. Des attributs qui feraient presque oublier le rôle « infernal » de la Déméter primitive. Un rôle sombre qu’elle délèguera ensuite à son « fille » Coré-Perséphone.
Si le terme de « chthôn », qui désigne les profondeurs du sol, est devenu un des épithètes de Gê, qui est dite « chthonia » chez Eschyle, il sera, par la suite, attribué à Déméter. Du jour ou Gê-méter devient Gê et Déméter, deux personnalités différentes, c’est à cette dernière que sera confié les dépouilles des défunts. A elle que reviendra la charge de gardienne des morts et des Enfers, raison pour laquelle on la représentait avec « l’erkos », la clef du royaume des morts. A Athènes, on qualifiait également les morts inhumés de « Dêmêtreioi », « ceux qui sont à Déméter », alors qu’à Sparte on faisait des sacrifices à cette déesse douze jours après un décès. Autant de rites qui font de Déméter une divinité éminemment chtonienne et infernale. Une divinité qui, avec la célébration des mystères d’Eleusis, va conserver une place non négligeable dans le rapport à la mort, présidant désormais aux plus belles espérances.
On a dit que la notion primitive de la religion grecque faisait de la terre la source régénératrice, celle qui nourrit le grain et fait naître et renaître les plantes. De là était né le rite de l’inhumation. De là est né également la conception d’un autre monde, d’une survivance à la mort. Les mystères d’Eleusis, comme tous les mystères orientaux d’ailleurs, feront perdurer cette notion en la spiritualisant, jusqu’à atteindre au concept même d’immortalité de l’âme. Déjà présente dans la mythologie homérique, cette notion va toucher au principe de la double destinée des âmes. Aux initiés une immortalité heureuse, aux non-initiés une immortalité terne ou pire. Aux uns la récompense et le bonheur, aux autres les peines et les supplices. Les sacrifices, les purifications, les rites vont être autant d’actions méritoires à faire valoir pour accéder au sort envié des âmes élues par la déesse. De fait, Déméter devient alors l’espoir des défunts, la déesse des Enfers heureux…

La Chimère : l’enfer des impies

La Chimère d'Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).
La Chimère d’Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).

C’est Homère qui, le premier, évoque la Chimère. C’est également lui qui donne la première description des Enfers ; lui et tous ceux qui ont réécrit sur les récits de l’Iliade et de l’Odyssée. Dans les passages les plus anciens, l’Hadès, c’est-à-dire le séjour des morts, est un lieu d’exil où les âmes, reléguées dans les profondeurs de la terre, mènent une sorte de « non vie ». Véritables âmes en peine, les morts errent sans fin, dépourvus de souvenir, de conscience et même de voix, puisqu’ils ne peuvent faire entendre qu’un sifflement, et ne retrouvent un semblant de conscience qu’après s’être abreuvés du sang sacrificiel répandu par Ulysse. Que ces morts aient été bons ou mauvais durant leur vie terrestre importe peu à l’époque homérique : la fin sera la même. Seuls quelques crimes particulièrement graves peuvent donner lieu à quelques supplices… plutôt raffinés. C’est dans ce cadre particulier qu’intervient la Chimère.
Ni le supplice de Tantale, qui voit disparaître les fruits qu’il est à deux doigts de cueillir, ni celui de Tityos, condamné sans fin à se faire dévorer le foie par deux rapaces, ni encore le supplice de Sisyphe, qui pousse sans fin un rocher au sommet d’une montagne, n’apparaissent que dans des passages « récents » des écrits homériques, Homère évoque, pour sa part, les Erinyes –appelées aussi les Furies- chargées de poursuivre les parjures.
Or, pour les Grecs, le parjure, avant d’être une faute morale, est surtout une offense faite aux dieux. Et, plutôt que d’être une évocation des vices –débauche, désir coupable et orgueil-, les trois acteurs de ces peines particulières représentent ce parjure, ce péché contre les dieux. Le cas de Tityos est d’ailleurs assez clair puisque ce géant paie visiblement la tentative de viol sur Létô, mère d’Apollon et d’Artémis. On le voit, le seul « pêché » méritant la colère des dieux par-delà la mort est bien celui commis contre les dieux. Et c’est bien là, d’après Homère, l’affaire des Furies, des Erinyes. Mais qui sont ces Furies, messagères de la colère des dieux ?
On peut voir dans ce nom, l’évocation générale et primitive des monstres qui, dans le développement de la croyance grecque vont peupler l’Hadès. Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère sont tous issus de la même « famille », selon la mythologie classique. Fils et filles d’Echidna et de Typhon, tous deux nés du sein de Gaïa, la Terre, ces êtres monstrueux hantent le monde souterrain, celui des Enfers. Tous, également, ont un point commun : le serpent. Les Gorgones sont trois sœurs au corps de femme et à la chevelure constituée de serpents, Cerbère est un chien doté de trois têtes et d’une queue de serpent, l’Hydre de Lerne est moitié femme moitié serpent, quant à la Chimère c’est un  monstre possédant une tête de lion, une tête de chèvre et une queue de serpent. Même famille ou même monstre décliné à l’envie ? Les Furies seraient donc cette famille ou ce monstre. Une hypothèse d’autant plus acceptable que la Chimère, comme les Furies, est là pour punir les impies. Et qui est plus impie que celui qui offense les dieux ? Elle est l’instrument de la vengeance des dieux, comme elle deviendra plus tard celui de la vengeance des âmes mortes contre les vivants. L’évolution de la croyance grecque fait sortir ces monstres du monde souterrain où elles étaient cloîtrées. Les Furies deviennent la personnification des âmes vengeresses elles-mêmes, de la même façon que Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère finissent par envahir le monde de la surface, celui des vivants. Et c’est là que se situe l’épisode célèbre du combat opposant Bellérophon et la Chimère, que le héros, nouvel Hercule, finit par tuer.

Le monde des Enfers

Essayer de comprendre comment les Grecs voyaient les Enfers conduit, tout à fait logiquement, à comprendre comment ils percevaient la mort et la vie même. Cette vision n’a cependant rien d’immuable et de dogmatique : au fil du temps, la perception de la mort et des Enfers a évolué jusqu’à acquérir, à l’époque platonicienne, l’idée d’un jugement en fonction de l’honnêteté de la vie. Une vision, au final, assez proche de celle des chrétiens donc.
A l’origine, cependant, du moins à l’époque homérique, les Enfers ne font qu’un ; on peut alors parler de l’Enfer. C’est l’Erèbe, littéralement l’Obscurité, qui est une sorte de lieu sombre et brumeux où réside tous les morts, sans distinction et quel qu’ait été leur vie ; un lieu dont on ne s’échappe pas et d’où procède toute vie.
Certes, le Tartare existe déjà chez Homère mais il n’a en fait rien à voir avec les Enfers : il n’est pas soumis à Hadès et sert de prison aux dieux réprouvés et aux héros bannis. Le commun, quant à lui, se regroupe indistinctement dans les profondeurs de la Terre. L’inhumation explique cette croyance et l’idée du retour à la Terre-mère, la Terre nourricière explique la pratique. Le religion grecque archaïque ressemble en cela à toutes les mythologies indo-européennes originelles qui ont une perception cyclique de la vie… et donc de la mort.
Les Enfers sont donc souterrains. Et le séjour des morts, s’il n’a rien de particulièrement violent, se résout à une existence pâle, décolorée, sans consistance. Sans corps, bien sûr, sans force, les âmes des morts errent sans but, ayant perdu jusqu’à leur conscience. La mort est alors une véritable mort de l’âme en même temps que du corps. Ombres du défunt, elles n’ont conservé que l’apparence du corps, et sont impalpables, échappant à l’étreinte des vivants. Comparées à une fumée, à un songe, les âmes des morts n’ont plus de voix et ne produisent qu’un sifflement. Pourquoi voudraient-elles parler, d’ailleurs, n’ayant plus ni sentiment ni conscience… Le fait qu’Homère compare les âmes défuntes aux songes n’est pas anodin : les divinités chtoniennes ou leurs monstres peuplent fréquemment les rêves, annonçant la mort. C’est d’ailleurs aussi le cas des fées médiévales, comme Mélusine, qui sont annonciatrices ou vecteurs de mort…
Le conception homérique des Enfers perdurera jusqu’à la fin du VIIe siècle. L’apparition de l’orphisme -et d’autres cultes à mystères comme le culte dionysiaque ou éleusien- ne bouleverse pas uniquement la théogonie traditionnelle mais également la vision des Enfers. L’âme devient alors immortelle, une idée qui, si elle n’est pas niée par Homère, n’est nullement affirmée. L’orphisme, au contraire, en fait un socle, comme il affirme la supériorité de l’âme sur le corps qui devient « le tombeau de l’âme ». Le but est alors de s’affranchir de ce corps, ce qui n’a rien d’évident car, selon la mythologie orphique, l’âme a fauté, ce qui explique que l’âme soit prisonnière d’un corps –humain ou animal. L’orphisme seul permet de sortir de ce cercle immuable, un cercle né à la suite d’une faute commise par l’homme-âme et qui le bannit définitivement du monde des dieux. Quelle est cette faute ? Les textes ne sont guère explicites mais il paraît difficile de ne pas faire un parallèle avec le péché originel rapporté par la Bible.
La conception orphique de la mort et des Enfers implique également l’idée d’un jugement de l’âme. Prononcé par Hadès ou Perséphone, ce jugement dépend avant tout de l’implication du mort dans les mystères orphiques. Les profanes n’ont droit qu’aux ténèbres et à la boue et sont même condamnés à puiser sans cesse de l’eau. Le supplice de Tantale n’est pas loin… Quant aux criminels, ils sont rejetés au fond du Tartare où ils subissent les pires tourments. Déjà, donc, le Tartare n’est plus réservé aux seuls dieux. Et ce n’est pas le seul lieu qu’ils doivent partager : les initiés de l’orphisme sont accueillis dans l’Elysée souterrain, la demeure des êtres purs et des dieux. Puis, lorsqu’ils ont enfin achevé le cycle de leurs réincarnation, c’est, selon Pindare, la félicité suprême qui les attend dans les îles Fortunées. Heureux les adeptes de l’orphisme et ceux des mystères dionysiaques et éleusiens ; heureux les initiés qui sont « purs », « saints », quant le profane paye, de toute façon, son incroyance. Malgré tout, il faut voir dans ces religions à mystères l’apparition d’une croyance en une sanction morale selon la vie du défunt. Une sanction qui apparaît très clairement à l’époque classique. Mais alors les juges des Enfers ne sont plus Hadès ou Perséphone mais Zeus ou, dans l’Apologie de Platon, ses fils : Minos, Rhadamante et Hermès. Un dépossession complète du rôle d’Hadès en faveur de Zeus qui ressemble presque à une « monothéisation »…

La voix des dieux

La Pythie recueillant l'oracle.

La Pythie recueillant l’oracle.

Parce que les dieux romains sont une pâle imitation des dieux de l’Olympe, on a tendance à placer les deux mythologies, les deux religions, grecque et romaine, sur un pied d’égalité. Pourtant, ne serait-ce que par leur destin, elles n’ont que peu de point commun. La religion grecque perdurera, assimilera les cultes orientaux, alors que la religion romaine paraît désavouée dès le IIe siècle avant J.-C. par les Romains eux-mêmes. La raison de cette différence historique trouve son origine dans la différence évidente de base « théologique ». La pratique de la divination, notamment, illustre parfaitement l’écart entre les deux religions.
Pratiquée dans toutes les religions du monde, la divination romaine est directement héritée de la pratique étrusque : les haruspices auront la haute main sur le monde de la divination à Rome pendant des siècles, suivie de prêt par la lecture des livres sybillins (origine grecque) et par l’astrologie (origine gréco-orientale). Or, toutes ces pratiques sont héritées d’autres peuples, d’autres cultures, sans pour autant avoir acquis la base théologique allant avec. D’où leur intérêt limité et le dévoiement rapide de ces pratiques à Rome.
Il n’en est pas de même dans le monde grecque où la divination tient une place essentielle.
Rien à voir ici avec le désir –assez malsain au demeurant- de vouloir maîtriser l’avenir en le connaissant. Certes, cet aspect est à prendre en compte, mais plus comme une conséquence. La divination, chez les Grecs, est en fait la possibilité pour les hommes de communiquer avec les dieux, de prendre part au divin. Une croyance qui suppose donc que les hommes pensent, au fond d’eux mêmes, que les dieux désirent communiquer avec eux, désirent leur faire acquérir un savoir normalement réservé aux seules divinités, un savoir que, sans leur intervention, les hommes ne pourraient pas atteindre. Voilà qui ressemble fortement à la Révélation judéo-chrétienne, soit une communication exclusive et gratuite offerte par Dieu aux hommes. Une communication qui apporte à l’homme la connaissance, ce qui induit ensuite la Foi puisque c’est par cette révélation que Dieu peut se faire connaître et aimer. Il en est de même dans la religion grecque qui verra ses meilleurs défenseurs dans les stoïciens qui partent de ce principe même –à savoir que les dieux se font connaître par la divination, communiquent- pour reconnaître leur existence. A la différence près que les dieux ne désirent pas se faire aimer… Autre parallèle intéressant, les deux religions imposent la nécessité d’un élément transmetteur : Moïse et le Christ dans la religion chrétienne, Sybille, Cassandre ou la Pythie chez les Grecs. Après ce parallèle relativement osé, retour aux Antiques.
Apollon rendant ses oracle (d'après une fresque antique).
Apollon rendant ses oracle (d’après une fresque antique).

Dans la religion grecque, Apollon semble avoir été le dieu le plus en verve. En effet, et sans pour autant que cela apparaisse dans ses fonctions ou ses attributs, force est de constater qu’il est le mieux placé dans la communication avec les hommes. Le temple de Delphes, consacré à Apollon, abritait le plus célèbre des oracles : la fameuse Pythie. L’histoire veut d’ailleurs que la première de ces Pythies, Daphné, ait été une prêtresse de Gaïa, la Terre –à l’origine Delphes été un haut-lieu du culte chtonien (le monde souterrain). Première amour d’Apollon, Daphné va donc faire de Delphes un centre de divination universellement connu.  La Sybille, qui laissera des écrits prophétiques, serait, quant à elle, la sœur, l’amante ou encore l’esclave d’Apollon. Quant à Cassandre, une Troyenne condamnée à ne jamais être crue, c’est au fils de Zeus qu’elle doit cette malédiction, pour s’être refusée à lui. Trois exemples qui indiquent, sans contestation possible, qu’à l’époque classique, Apollon est l’interlocuteur privilégié, le dispensateur unique  de la révélation olympienne. Un monopole qui, à une période plus ancienne, n’existait pas : toutes les divinités avaient alors le don de se révéler aux hommes. L’uniformisation, l’unification acquise au fil des siècles allait balayer ces prérogatives, laissant au fils de Zeus la charge d’être, à travers la divination, la voix des dieux.

Les douze travaux d’Hercule

La légende d’Hercule, le plus célèbre des héros grecs, est fortement rattachée à Héra, l’épouse de Zeus, et, d’ailleurs, le nom grec d’Hercule, Héraclès, signifie « gloire d’Héra ».
Ayant besoin d’un héros mortel pour combattre les géants, Zeus se fit passer pour le roi de Thèbes, séduisit la reine Alcmène et engendra Hercule. Héra, comme toujours terriblement jalouse et vindicative vis-à-vis des multiples bâtards de Zeus, allait poursuivre Hercule de sa haine… au point de le rendre fou.
C’est au cours d’une crise de folie provoquée par la déesse qu’Hercule, déjà célèbre dans toute la Grèce pour ses exploits et sa force prodigieuse, tua sa femme et ses trois fils. Afin d’expier ce crime abominable, les dieux le contraignirent à accomplir douze travaux. Ainsi, Hercule tua le lion de Némée, à main nue et armé seulement d’une massue, puis l’Hydre de Lerne, un serpent à neuf têtes consacré à Héra. Il captura ensuite la biche de Cérynie, le sanglier d’Érymanthe, qui ravageait l’Arcadie, nettoya les écuries d’Augias en détournant le cours de deux fleuves et abattit les oiseaux de Stymphales, qui tuaient les hommes grâce à leurs plumes dont les extrémités étaient constituées de griffes de fer. En Crète, Hercule captura le taureau consacré à Poséidon puis il se rendit en Thrace où il dompta les juments mangeuses d’hommes de Diomède en les nourrissant de la chaire de leur maître. Les quatre derniers travaux d’Hercule furent bien différents et surtout moins sanglants : il prit la ceinture d’Hippolyte, reine des Amazones, s’empara des troupeaux de Geyron, un roi à trois têtes, ramena les pommes du jardin des Hespérides et se rendit aux enfers où il s’empara de Cerbère qu’il conduisit durant quelques instants à la surface de la terre.
Une fois les douze travaux accomplis, Hercule se vit pardonner son crime et même gagna l’immortalité. Il est le seul héros grec à y être parvenu…