Arthur, modèle des chevaliers

Les jongleurs du XIIIe siècle avaient divisé les romans -mot désignant, à l’origine, les ouvrages écrits en langue romane- en trois catégories qui procédaient de trois sources distinctes : romans de Charlemagne, romans de la Table ronde et romans de l’Antiquité grecque et romaine.
Chacune de ces trois catégories comprenait un grand nombre de sujets différents qui correspondaient l’un à l’autre par une succession de faits homogènes et analogiques. C’étaient autant de cycles formant un vaste ensemble, dans lequel on trouvait des personnages de même race et de même caractère.
Le XIIe siècle fut la grande époque de la « romancerie » et les jongleurs, qui diffusaient ces romans, faisaient assaut de nouveauté, cherchant des sources de « gai sçavoir », où personne n’avait encore puisé. Ce fut pour répondre à la demande de leur public passionné que les trouvères de langue d’oïl mirent en rime et en prose les vieux « lais » bretons et augmentèrent le vaste domaine du roman français. De là, une longue série de romans « de Bretagne » ou de la Table ronde…
Les chevaliers de Flandres et de Franche-Comté avaient accueilli, de la bouche des jongleurs bretons ou dans les livres latins écrits sur la foi d’anciens récits, les traditions des Celtes et des rois fabuleux de Bretagne. C’était le roi Marc et son neveu Tristan, épris de la femme de son oncle, Iseult, sous la fatale influence d’un philtre invincible. C’était aussi Arthur, l’Hercule celtique, l’époux de la plus belle et de la plus inconstante des femmes, Guenièvre, et qui était entouré d’une cour de héros.
Les auteurs de romans bretons avaient fait d’Arthur le fondateur de la chevalerie, le créateur des tournois, en racontant que ce valeureux roi faisait asseoir à sa Table ronde les vingt-quatre -on dit parfois douze- meilleurs chevaliers de son royaume, qui formaient ainsi la cour plénière de la chevalerie. Arthur, en fait, est le symbole de la féodalité, le garant des valeurs chevaleresques et du système féodal où les chevaliers suivent leur propre route, tout en étant prêts à répondre, sur l’heure, à l’appel de leur souverain.
Modèle de chevalerie, dont il est l’expression la plus achevée et la plus parfaite, figurant parmi les Neuf Preux -les autres étant Hector, Alexandre, César, Josué, David, Juda Macchabée, Charlemagne et Godefroy de Bouillon- Arthur n’en oublie pas le « fine amor », c’est-à-dire l’amour courtois qui règne en maître dans le monde arthurien. Les dames y jouent un rôle prépondérant et la galanterie la plus raffinée est de mise, élevant les principes du « fine amor » à son paroxisme puisque l’amour courtois est nécessairement adultère, tout comme l’est l’amour entre Lancelot et Guenièvre, entre Tristan et Iseult. A moins que ce ne soit -et c’est là la très intéressante piste donnée par certains historiens- que l’expression d’une transgression, non pas maritale ou morale, mais entre un vassal et son seigneur. En clair, l’amour courtois ne serait jamais qu’une allégorie du jeu de pouvoir entre un seigneur et son homme-lige…

Cuchulainn, le héros malheureux d’Érin

Cuchulainn jeune, d'après l'illustration de Stéphen Reid (1912).
Cuchulainn jeune, d’après l’illustration de Stéphen Reid (1912).

Le cycle héroïque ou des Ulates, est  rattaché au cycle mythologique par la présence de Cuchulainn. Fils adultérin de Lug et de Dechtire, Cuchulainn est, par sa mère, le petit-fils du dieu de l’amour, Aengus, et l’arrière-petit-fils de Dagda. Héros doté d’une force sans pareil mais capable de colères légendaires, toujours vainqueur mais totalement désespéré par ses propres exploits, Cuchulainn est un doux mélange entre les héros grecs Hercule et Achille.  
À l’âge de sept ans, raconte la légende, il tua le chien de garde de Culann, le forgeron de l’Ulster, assimilant toute la force de la bête féroce. Fort étonné par la soudaine colère de Culann, le jeune héros acceptera finalement de dédommager le forgeron en remplaçant la bête, le temps qu’une autre soit élevée. Et c’est ainsi qu’il fut nommé Cuchulainn, ce qui signifie « chien de Culann ».

Mais Cuchulainn n’allait pas garder bien longtemps sa fonction de « chien de garde ». Un jour, ayant simplement décidé d’asseoir sa réputation de valeureux combattant, il décide de provoquer les ennemis du roi -trois demi-dieux- avec, pour faire bonne mesure, tous leurs partisans. C’est à l’occasion de ce combat qu’il révèlera sa nature semi-divine et surtout sa parenté, désormais indiscutable, avec Lug. Face à ses ennemis, Cuchulainn fut envahi par une rage telle que ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites et qu’une colonne de sang apparue au-dessus de son crâne. Revenu au palais avec les têtes de ses ennemis attachées à son char, Cuchulainn ne décolérait pas, au point qu’il faudra trois grands chaudrons d’eau glacée pour le calmer.
Aussi, quand le jeune héros demanda la main de la belle Emer, on comprend aisément que le père de la jeune fille ait tout mis en œuvre pour le décourager. Sans tenir compte le moins du monde des exploits, pourtant déjà célèbres de Cuchulainn, et dévoilant ainsi une mauvaise foi sans nom, il lui conseilla… de faire un petit stage sur l’art de la guerre.
Cuchulainn gagna alors la Terre des Ombres, que l’on situe généralement en Écosse, où la sorcière Scathach l’aguerrit. Pour confirmer sa suprématie, le héros irlandais provoqua ensuite la terrible guerrière Aoifa… qui sera vaincue grâce à une ruse et qui deviendra sa maîtresse. Au bout d’un an et un jour de ce noviciat, notre héros regagna sa patrie pour exiger son dû. Mais Cuchulainn n’était pas homme à s’endormir sur ses lauriers : après une courte période de repos auprès de sa jeune épouse, il reprit la série de ses prouesses.
Un héros désespéré
L’un de ses exploits les plus connus est raconté dans Le Festin de Bricriu. Seigneur de l’Ulster et provocateur réputé, Bricriu décida un jour d’organiser un festin, au cours duquel il offrit à trois hommes -Conall Cernach le Victorieux, Laoghaire le Triomphant et Cuchulainn- la part du héros, celle qui doit revenir au plus illustre d’entre eux. Bien évidemment, les trois hommes la réclamèrent pour eux et un combat s’engagea. La force des armes n’ayant pu les départager, on décida donc de tester leur courage : serait vainqueur celui qui pourrait trancher la tête d’un monstre… et qui accepterait de voir la sienne subir le même sort le lendemain. Cuchulainn, sans hésiter, décapita le monstre -qui n’en mourut pas- et, le lendemain, posa sa propre tête sur le billot. Il fut alors proclamé champion de toute l’Irlande.
Dans Tain Bo Cuanige, Cuchulainn sera contraint, pour récupérer le taureau brun dérobé par la terrible reine du Connacht, Maeve, de combattre son ami d’enfance Fer Diad, amoureux de Maeve. Vainqueur mais désespéré, Cuchulainn sera alors consolé et sauvé par son père, Lug.
Mais une épreuve plus atroce encore attendait le héros ulate. Un beau jour, un mystérieux jeune homme, refusant de décliner son identité, arriva en Érin. Cuchulainn le provoqua en duel bien qu’une étrange sympathie l’attirât vers l’inconnu. Agonisant, ce dernier lui apprit alors qu’il était Conlai, le fils d’Aoifa et de… Cuchulainn lui-même.
Cependant la reine Maeve n’avait pas abandonné l’idée d’envahir l’Ulster. Associée à Morrigane, déesse de la mort sur les champs de bataille dont Cuchulainn avait refusé les avances, Maeve conduisit ses armées en Ulster, défendu par le héros irlandais. Lors de ce dernier combat, Cuchulainn, affaibli et surtout désespéré par ses terribles péripéties, se laissera tout simplement mourir, attaché à un rocher.

La geste de Merlin

Merlin et Viviane, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Merlin et Viviane, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Il est extrêmement étonnant de voir que, dan les récits originaux du cycle arthurien, celui dont le nom est, pour l’éternité, associé à celui d’Arthur, ne le croise pas une seule fois. En effet, Merlin, car c’est bien de lui qu’il s’agit, préside à la conception d’Arthur, annonce son retour, éventuellement le recueille, mort ou blessé selon les versions, sur l’île d’Avalon, mais n’apparaît jamais dans l’enfance d’Arthur ou à la cour de Camelot.

Comme celui d’Arthur, le personnage de Merlin est bien antérieur au récit de Geoffroy de Monmouth (Historia Regum Britanniae) ou à celui de Wace dans le Roman de Brut, deux œuvres majeures datées de la première moitié du XIIe siècle et qui serviront de base à l’édification de la geste arthurienne telle qu’on la connaît. Geoffroy de Monmouth va même consacrer deux œuvres complètes au personnage de Merlin dans la Prophetia Merlini (1134) puis dans la Vita Merlini. C’est également lui qui fait entrer Merlin dans le cycle arthurien.
L’origine de Merlin est multiple, dans une certaine mesure du moins. La littérature galloise évoque, dans certains poèmes, la légende de Myrddin, un être vivant au fin fond d’une forêt écossaise. Rendu fou après une terrible bataille qui vit périr son souverain, Myrddin était également doté du don de prophétie. Une autre légende du haut Moyen Âge raconte qu’outre le don de prophétie, il avait le pouvoir, commun à de nombreux druides de la mythologie celtique, de se métamorphoser en animal. Enfin, l’Historia Britonium (VIIIe siècle), qui servira de base à l’œuvre de Monmouth, raocnte l’histoire d’un prophète, Ambrosius, né sans père, qui interpelle vertement le roi traître Vortegirn. Et c’est là que Geoffroy de Monmouth  raccroche le personnage de Merlin aux récits antérieurs. Dans la Prophetia Merlini, il écrit : « Merlin qui est Ambrosius déclara ». Cinq mots qui suffisent à associer Merlin aux écrits de l’Historia Britonium.
L’âme de la résistance bretonne
A travers ses trois œuvres majeures, Monmouth va étoffer le personnage de Merlin, au point de lui attribuer une place incontournable dans la légende arthurienne… place qui, nous l’avons dit, n’est pas évidente mais qui est essentielle. Une place qui fait de Merlin le soutient des héritiers légitimes du royaume de Bretagne –menacé par les Saxons-, en la personne d’Uther Pendragon et de son frère. Les successeurs de Monmouth, notamment Robert de Boron, ne s’y tromperont d’ailleurs pas faisant de Merlin, au fil des récits, non seulement le guide d’Arthur mais surtout l’âme de la résistance bretonne.
Ces bases, déjà conséquentes il est vrai, données par Monmouth et Wace, vont  faire une partie de la popularité de Merlin. Mais c’est sans aucun doute au français Robert de Boron que revient l’honneur d’avoir doté le personnage –somme toute secondaire- de Merlin d’un potentiel légendaire au moins aussi puissant que celui d’Arthur. En à peine 502 vers –tout ce qu’il reste de ses écrits- il va en faire un être à part entière, doté d’une biographie sur laquelle ses successeurs en littérature ne cesseront de broder.
Merlin l’enchanteur

Merlin et la fée Viviane, d'après une représentation médiévale.
Merlin et la fée Viviane, d’après une représentation médiévale.

Fils d’un démon et d’une vierge ou d’une princesse –selon les versions- Merlin naît avec des pouvoirs immenses, directement issu de sa filiation avec l’Autre monde. Mais ayant été baptisé dès sa naissance et sa mère ayant demandé le conseil ou l’aide de saint Basile, l’enfant n’aura rien de machiavélique. Il acquerra même, en sus, le don de connaître l’avenir, un don que Dieu seul peut donner. On l’a dit, Merlin va s’attacher aux souverains bretons, ceux dont la résistance à l’envahisseur saxon ne fait guère de doute. Et c’est ainsi qu’il présidera à la conception magique d’Arthur, permettant au roi Uther Pendragon de prendre l’apparence d’un de ses vassaux pour entrer dans la couche de sa femme. C’est également sur l’injonction de l’enchanteur qu’Uther –et non Arthur- va ériger la fameuse Table ronde. Enfin, Merlin est celui qui annonce la résurrection du royaume breton –sous la forme d’un royaume normand- après la mort d’Arthur.
Dans Merlin, du pseudo Robert de Boron, dans L’estoire Merlin (dit aussi Merlin-Vulgate) ou dans le cycle de Lancelot, Merlin s’étoffe encore : magicien, enchanteur, l’homme qui aime à se réfugier dans les bois devient le proche conseiller du roi, son guide même. Mais il est aussi un homme amoureux. Si dans les légendes primitives, il est considéré comme marié, les successeurs de Robert de Boron, sans doute influencé par l’amour courtois, ont doté Merlin d’une « dame ». Viviane, la Dame du Lac, est un personnage ambigu du cycle arthurien, apparaissant tantôt comme un soutien du roi, tantôt comme une fée assoiffée de pouvoir. Cet amour va signifier la fin de Merlin : sachant pertinemment que sa fin se joue ici, Merlin accepte en effet de livrer à Viviane tout son savoir, y compris le moyen de réduire un homme de magie, ce qui lui vaut d’être emprisonné pour l’éternité. Depuis ce jour, quelque part en forêt de Brocéliande, Merlin, le prophète, l’enchanteur, celui qui connaît toutes choses, attend son libérateur…

Sainte Brigitte, déesse de la fécondité

Sainte Brigitte, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Sainte Brigitte, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Paradoxalement, c’est grâce au christianisme que le paganisme celte a perduré si longtemps, plus longtemps que partout ailleurs. Certes, cela est en grande partie dû aux Scriptoria, ces compilations de l’histoire et des mythologies que les moines irlandais se sont astreints à rédiger. Mais la volonté de l’Eglise irlandaise de faire œuvre de conservation n’explique pas tout. En réalité, l’Irlande ne sera chrétienne qu’en surface et cela durant des siècles. Saint Patrick et ses successeurs auront beau y mettre toute leur énergie, le paganisme va demeurer vivant, bien vivant. Pire, il va même imprégner la religion chrétienne…
Rien à voir avec ce qui s’était déroulé en Gaule où, pour faciliter la christianisation des âmes, moines et prêtres vont passer par une christianisation des lieux. Des églises avaient été élevées sur d’anciens lieux de culte païen ; d’autres étaient devenus des lieux de pèlerinages, pour peu qu’on y ait enterré une relique de saint… Le paganisme ne survivra pas en Gaule, absorbé par le christianisme. De loin, l’histoire semble bien se répéter en Irlande. Pourtant, il n’en est rien.
C’est presque l’inverse d’ailleurs, comme si le paganisme avait, pendant un temps, tenté d’absorbé le christianisme, pour finir par s’accommoder de lui. Un des meilleurs exemples de ce phénomène, assez unique, apparaît avec le culte de sainte Brigitte.
Birgid ou Brigit était à l’origine une déesse celte, protectrice des animaux, des récoltes, déesse de la fécondité… et de la mort. Une double vocation qu’elle partageait avec ses sœurs, à moins que celles-ci soient en fait une autre facette de la déesse. Trois déesses pour trois visages d’une même divinité. De la même façon, l’opposition dans les attributs de Brigit n’est qu’apparente, la mort et la fécondité étant souvent associées dans les mythologies, qu’elles soient celte ou grecque. Fille de Dagda, le « dieu bon », membre des Tuatha de Danan, c’est-à-dire du monde souterrain, de l’Autre monde, Brigit ne disparaît pas avec l’apparition du christianisme. Bien au contraire. Elle aurait pu devenir sainte, c’est-à-dire voir son personnage « sanctifié » ; mais dans l’esprit des Irlandais du Moyen Âge et au moins jusqu’au XIIe siècle, la déesse est la sainte. Elle a un double statu, comme ci, dans ce cas précis, christianisme et paganisme avaient réussi une sorte « d’union sacrée ». Ce n’est ni une transformation, ni un détournement mais une conversion de la déesse en sainte nationale. Une sainte qui, d’ailleurs, conserve les mêmes attributs. De fait, Kildare, haut lieu du culte rendu à Brigit, devient un lieu de pèlerinage et voit l’érection d’un double monastère, le premier d’Irlande. Et là, comme au temps du paganisme, on entretiendra le feu éternel de la déesse-sainte… jusqu’au XVIe siècle.

Les druides : des Carnutes aux Galates

Un chef des druides coupant du gui (illustration du XIXe siècle).
Un chef des druides coupant du gui (illustration du XIXe siècle).

Pendant longtemps, les historiens ont supposé que, si le monde celte s’étendait bien de la Bretagne –la Grande- à l’Asie Mineure en passant par la Gaule et l’Espagne, le druidisme, quant à lui, était une spécificité des Celtes du Nord. Une spécificité occidentale. La raison de cette certitude ? Le récit fait par César dans un chapitre de la Guerre des Gaules expliquant que, « chaque année, à date fixe, ils [les druides] tiennent leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes [Chartres], qui passe pour occuper le centre de la Gaule ».
Que César ait été convaincu que ce genre d’assemblée et, par là même, le système druidique dans son ensemble ait été un particularisme des Celtes gaulois et bretons ne fait guère de doute. Mais, depuis, la recherche historique a progressé, d’autres auteurs ont été étudiés. Et si César avait parcouru attentivement Strabon –ce qu’il n’a pu faire ce dernier étant né dix ans avant sa mort-, il aurait découvert que la forêt sacrée des Carnutes avait son pendant au pays des Galates, en Asie Mineure. Selon le géographe grec, chaque année, se tenait une sorte de « concile » des druides de la région en un lieu nommé Drumeton, soit « le Sanctuaire du chêne ». De fait, il apparaît que le principe conciliaire était un incontournable du système druidique. Il apparaît également qu’il existait une véritable communication inter druidique, une sorte de réseau permanent entre eux.

Le roi Arthur : les secrets d’une légende

Modèle de chevalerie et de courtoisie, roi sage et vaillant,
Arthur est un des plus célèbres mythes du Moyen Âge.
Mais qui était réellement Arthur ?
Un personnage historique ? Un combattant de la mythologie irlandaise ?
Un roi « fabriqué » de toutes pièces par les Plantagenêt ?
Essayant de répondre à ces questions, l’auteur nous plonge, avec passion, dans la légende et tente de dérouler, pour nous, l’écheveau de sa naissance.
Fascinant personnage que celui d’Arthur : le Moyen Âge ne s’y est pas trompé, faisant revivre, maintes et maintes fois, à travers les paroles des jongleurs des ménestrels et des conteurs, les aventures d’Arthur et de Guenièvre, de Lancelot et de la fée Morgane.
Comme ces « conteurs-jongleurs », laissons-nous donc emporter par la légende…
Le bâtard du roi

Merlin et la fée Vivianne

Le roi Arthur, blessé, contemple le désastre. L’ultime combat du souverain anglais contre les Saxons, la bataille de Camlann, vient de faucher la fine fleur du royaume. Et parmi tous les chevaliers de la Table ronde, seuls deux d’entre eux ont suvécu… Arthur regarde une dernière fois Mordred, son fils, qu’il vient de tuer puis, soutenu par ses deux compagnons, se dirige vers un lac où il attend la mort.
De lointains souvenirs submergent alors sa mémoire…
Tout a commencé quand le souverain Uterpendragon, du royaume de Logres -qui devient, par la suite, la Grande-Bretagne- s’éprend de la femme de son vassal, le duc de Cornouailles. Ce dernier apprenant les avances que le roi avait faites à Ygerne, son épouse, déclara la guerre à celui-ci. Mais, alors que le duc était sur le champ de bataille, Uterpendragon, accompagné de Merlin, se rendit au château de Tintagel et, ayant pris l’apparence du duc de Cornouailles, grâce à la magie de Merlin, passa la nuit avec Ygerne. C’est ainsi que fut conçu Arthur. Dès sa naissance, Merlin prit l’enfant et le confia à un chevalier du pays, tout en gardant secrète l’identité de l’enfant.
Peu d’années après, Uterpendragon mourut. Et comme il ne laissait pas d’héritier mâle, tous les chevaliers de Bretagne se réunirent à Londres, afin d’élire un nouveau souverain. Arthur, alors simple écuyer, s’y rendit avec son père et son frère adoptifs. Un jour que ce dernier lui demandait une épée, Arthur prit la première qu’il trouva. Elle était plantée dans le roc, devant l’église de Londres et jamais personne, jusque-là, n’avait réussi à l’extraire de son rocher. Arthur « la prit par le pommeau et l’emporta ». Son père adoptif, Antor, voyant cela, appella l’arche-vêque et tous les barons et demanda à Arthur de remettre l’épée à sa place et de la ressortir du roc, afin que tous voient ce qu’il avait fait.
Et lorsqu’ils furent tous là, Antor commanda à Arthur de prendre l’épée et de la donner à l’archevêque, ce qu’il fit. À cette vue, l’archevêque le prit dans ses bras et entonna bien haut un Te Deum.
La Grande-Bretagne avait, à nouveau, un roi. Une légende disait, en effet, que celui qui réussirait à sortir l’épée du roc serait le roi de Bretagne. Et c’est alors que Merlin révéla le secret de la naissance d’Arthur.
Les chevaliers de la Table ronde
Après plusieurs années de guerre, au cours desquelles il repoussa les hordes saxonnes qui tentaient de conquérir le pays et combattit la fée Morgane, sa sœur, Arthur instaura la paix en Bretagne et réunit, au château de Camelot, les meilleurs chevaliers du pays. Merlin, qui était le conseiller d’Arthur, construisit pour lui une Table ronde où ne pourraient siéger que les meilleurs chevaliers de son royaume. Bientôt, on vit une cour permanente se tenir à Camelot, d’où le roi, souverain très sage, faisait régner l’harmonie et la paix sur le pays.
Entre temps, il avait épousé la belle Guenièvre, fille du roi de Carmelide. C’est avec le mariage d’Arthur que commencèrent les « douze années de paix » et pourtant, Merlin, qui savait l’avenir, lui avait prédit que Guenièvre le trahirait avec le meilleur chevalier de la cour. Parmi ceux-ci, on trouvait, entre autres, Gauvain, un des neveux du roi, Mordred, son fils incestueux, Lancelot, le meilleur des chevaliers et Galaad, le fils de Lancelot. Seul Galaad put prendre place sur le « Siège périlleux » de la Table ronde, jadis laissé vacant car personne n’était assez pur pour y prendre place.
Mais les années de paix ne devaient plus durer. Mordred, espérant s’asseoir sur le trône à la place de son père, lui révéla la trahison de Guenièvre, qui aimait en secret Lancelot. Les deux amants ayant été surpris, Lancelot se réfugia sur son domaine, en petite Bretagne, où Arthur et ses troupes le poursuivirent.
Mordred, faisant courir le bruit de la mort du roi, prit sa place sur le trône et épousa, de force, la belle Guenièvre. Arthur apprit rapidement la chose et retourna en Grande-Bretagne pour affronter son fils et neveu, Mordred, qui s’était allié aux Saxons. Et ce fut le désastre de Camlann…
La disparition du roi Arthur

La disparition d’Arthur

Revenant à lui, Arthur demanda à Bedwyr, l’un des chevaliers survivants, de s’emparer d’Excalibur, l’épée que la Dame du Lac lui avait donnée, puis de la jeter le plus loin possible dans les eaux du lac. Après bien des hésitations, Bedwyr obéit au roi et lança l’épée.
Dès qu’elle approcha de l’eau, il vit une main qui sortait du lac et qui se montrait jusqu’au coude, mais il ne vit rien du corps auquel la main appar-tenait. La main prit l’épée par la poignée et se mit à la brandir trois ou quatre fois vers le ciel. Quand il eut clairement vu ce prodige, elle s’enfonça dans l’eau avec l’épée.
Bedwyr alla retrouver le roi pour lui raconter ce qu’il avait vu et Arthur, sachant sa fin toute proche, demanda au chevalier de partir et de le laisser seul. Ce dernier « se mit en selle et s’éloigna du roi. Dès qu’il l’eut quitté, il se mit à tomber une pluie d’une extraordinaire densité qui l’accompa-gna jusqu’à ce qu’il eût atteint une colline, à plus d’une demi-lieue de l’endroit où était le roi. Arrivé sur la colline, il s’arrêta sous un arbre et la pluie finit par cesser ; il porta ses regards du côté où il avait laissé le roi. Il vit venir au milieu de l’eau, une barque toute emplie de dames ; quand elle accosta, à l’endroit même où se tenait le roi, les dames s’approchèrent de son bord. Celle qui les commandait tenait, par la main, Morgane, la sœur du roi Arthur, et elle se mit à inviter le roi à entrer dans la barque. Le roi, dès qu’il aperçut sa sœur Morgane, se leva précipitamment du sol où il était assis ; il pénétra dans la barque, tirant son cheval derrière lui, et emporta ses armes. Quand Bedwyr, toujours sur sa colline, eut été témoin de tout cela, il rebroussa chemin aussi vite que son cheval le lui permit et parvint enfin sur le rivage ; une fois là, il vit le roi Arthur, parmi les dames, et reconnut bien la fée Morgane, pour l’avoir vue maintes fois. En très peu de temps, la barque s’était éloignée à une distance de plus de huit portées d’arbalète. Comprenant qu’il avait ainsi perdu le roi, Bedwyr mit pied à terre sur le rivage et manifesta la plus grande douleur du monde… »
Ainsi disparut le grand roi Arthur, cinglant vers l’île d’Avalon.
La légende arthurienne : un mythe celtique ?

Finn Maccool

Mais le roi Arthur a-t-il vraiment existé ? Il semblerait que oui, bien que la figure historique d’Arthur reste, malgré tout, sujet à caution.
Apparu, dans les textes, à partir du VIIe siècle, Arthur serait un roi ou un grand chef de guerre, qui rallia tous les peuples de Grande-Bretagne pour combattre les Saxons qui, au VIe siècle, tentaient d’envahir le pays. C’est aussi ce que suggère l’Historia Britonium, écrite au IXe siècle, et qui décrit les douze victoires d’un certain Arthur sur les Saxons et, surtout, le désastre de Camlann, qui aurait eu lieu en 537.
D’autres chroniques font, au fil des ans, quelques allusions à Arthur, qui serait un soldat romain, le centurion Lucius Artorius Castus, installé en Bretagne au début du Ve siècle. Mais aucun texte ne nous permet de savoir avec certitude si Arthur a réellement existé.
Et d’ailleurs, la légende arthurienne n’est-elle pas, tout simplement, un des nombreux mythes celtiques ?
Il existe, en effet, beaucoup de points communs entre la légende arthurienne et certains aspects de la mythologie celtique.
Un certain Arthur, possesseur d’une épée enchantée nommée Caledlwch, dans laquelle certains linguistes ont cru reconnaître Excalibur, est parfois mentionné.
Parmi les apports de la mythologie celtique à la légende arthurienne, on peut relever en particulier le nom de Finn Maccool. Fils du dieu de la mer d’Irlande, Mongan, devenu par la suite le célèbre Finn Maccool, a été conçu par « magie ». Enlevé par son père à l’âge de trois jours, il grandit dans un des royaumes de l’Autre Monde, la Terre de Promesse.
Revenu dans le monde réel sous le nom de Finn Maccool, il est conseillé par un druide, Finegas, qui lui permet d’attraper le Saumon de Connaissance qui apporte la sagesse. Devenu chef des Fiannas, les guerriers les plus fiers et les plus vaillants, Finn Maccool est l’un des plus grands combattants de toute l’Irlande : selon la légende, il ne meurt pas mais a été emmené dans l’Autre Monde…
Comme Finn Maccool, Arthur a été engendré par magie, celle de Merlin. Comme Finn, Arthur est le chef des meilleurs combattants du royaume, les chevaliers de la Table ronde et, toujours comme lui, il n’est pas mort mais a été emporté, blessé, par trois femmes, sur l’île d’Avalon.
Et les concordances ne s’arrêtent pas seulement au personnage d’Arthur. La légende arthurienne raconte nombre de combats ou de batailles, à la fin desquels le vainqueur tranche la tête du vaincu, comme le fait Arthur lui-même après avoir combattu le géant du Mont-Saint-Michel et comme le faisaient les combattants irlandais et gallois qui imaginaient que l’âme se situait dans la tête :
Il s’écarta et contempla le cadavre puis il ordonna à son bouteiller de trancher la tête du géant et de la donner à un écuyer.
Du chaudron de Bran au Saint Graal

Le saint Graal, d’après un vitrail de l’église de Tréhorenteuc

L’héritage celtique marque très fortement certains personnages, comme Morgane et Merlin, qui sont, tout deux, typiques de la mythologie celtique.
Morgane, demi-sœur du roi, a un rôle tout à fait ambigu dans la légende d’Arthur. Reine d’Avalon, une île de l’Autre Monde, cette habile sorcière s’oppose à Arthur tout le long du récit. Morgane représente, en quelque sorte, la déesse des ténèbres et de la mort, alors qu’Arthur est le soleil et la vie. Pourtant, son personnage a aussi un aspect positif. En effet, quand, blessé après la bataille de Camlann, Arthur est amené par le chevalier Bedwyr au bord d’un lac, Morgane joue le rôle de la fée guérisseuse pour, finalement, emmener Arthur sur l’île d’Avalon, c’est-à-dire l’île de Verre.
Merlin, quant à lui, est l’image même du subtil mélange entre cette mythologie païenne et la légende « revisitée » par le Moyen Âge chrétien. Fils d’un démon et d’une femme, le plus célèbre des magiciens tient ses pouvoirs de son père et les utilise pour permettre la conception d’Arthur, dont il deviendra le conseiller. C’est également lui qui va construire le site de Stonehenge, le monument funéraire de Pendragon, l’oncle d’Arthur, avec les pierres des Géants, qu’il a ramenées d’Irlande, et, plus tard, la Table ronde. Il disparaît de la fin du récit, victime de la Dame du Lac, Viviane, qui, après avoir reçu les secrets du magicien, qui l’aimait, l’enferme dans la forêt pour l’éternité.
Les ressemblances ne se limitent pas aux personnages. Ainsi, le Graal, qui apparaît d’abord avec Chrétien de Troyes, a des vertus similaires aux fameux chaudrons miraculeux, l’un des thèmes récurrents de la mythologie celtique. Certains apportent la sagesse ou l’abondance et d’autres redonnent la vie comme le chaudron magique de Bran, ou bien « Chaudron de Résurrection », qui est réputé pour rendre la vie aux guerriers mais les laisse muets pour l’éternité.
De même, le Saint Graal, qui est le calice de la Cène dans lequel Joseph d’Arimathie  recueille le sang de Jésus-Christ sur la croix, apporte la vie éternelle et assure  l’abondance.
Et si, tout simplement, Chrétien de Troyes avait repris un thème païen présent dans la légende primitive et l’avait christianisé ?
Après cela, est-il encore envisageable d’imaginer qu’il n’ y ait pas eu une première légende arthurienne, entiè-rement bretonne et très largement inspirée de la mythologie celtique ?
En effet, il ne paraît pas possible de penser que le personnage d’Arthur soit juste né de l’imagination de l’historien du XIIe siècle, Geoffroy de Monmouth.
La seconde vie d’Arthur

Page d’un manuscrit de Chrétien de Troyes

C’est par la volonté de Geoffroy Plantagenêt, qui voulait asseoir son autorité en Grande-Bretagne, que Geoffroy de Monmouth écrit, en 1138, L’Histoire des rois de Bretagne.
Les premiers paragraphes de cette chronique sont dédiés à la naissance, quelque peu mythique, du pays. Ses premiers habitants sont les Géants, les fils des démons et de la danaïde Albine, d’où le nom d’Albion, qui sont ensuite vaincus par la tribu de Dana, c’est-à-dire le peuple des lutins et des elfes.
Peu après, Brutus, qui donne son nom à la Bretagne, fuyant Rome avec quelques compagnons, débarque sur la terre des Géants et apporte les bases de la civilisation. Après ces débuts pour le moins légendaires, Geoffroy de Monmouth relate l’histoire des rois de Bretagne, consacrant le plus long passage à Arthur. C’est, sans nul doute, en se basant sur des légendes existant  déjà que Geoffroy de Monmouth va écrire cette « histoire » d’Arthur, donnant ainsi à la légende une seconde vie… celle qui sera la plus longue.
Lorsqu’Henri II Plantagenêt devient roi d’Angleterre, en 1153, il comprend tout le parti qu’il peut tirer de l’œuvre de Monmouth.
Ennemi juré des Saxons, modèle du roi breton, Arthur ne peut que plaire à Henri II, qui est alors en butte à une certaine résistance saxonne, perdurant après plus de quatre-vingt-dix ans de domination normande.
Grâce aux prophéties de Merlin, que Monmouth a intégrées à son texte, le message est clair : Henri est l’héritier d’Arthur, devenu, grâce à L’Histoire des rois de Bretagne, un personnage historique incontestable.
Vulgarisée par le Roman de Brut, que Wace a composé en 1155, l’histoire d’Arthur va alors s’étendre à travers toute l’Europe et se développer, principalement, en France.
La première à parler d’Arthur est Marie de Champagne, la fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII le Jeune, qui livre une image assez peu flatteuse du roi mythique.
Mais c’est surtout Chrétien de Troyes, un écrivain champenois, qui donnera à la légende d’Arthur toute son ampleur. Se dégageant du mythe déjà élaboré, Chrétien de Troyes va christinaniser la légende et faire d’Arthur ainsi que des preux chevaliers de la Table ronde les meilleurs propagateurs de l’éthique chevaleresque, telle qu’elle apparaît au XIIe siècle.
Les romans du Conte du Graal, de Érec et Énide, du Chevalier au lion et du Chevalier de la charette, qui n’est autre que Lancelot, relatent les exploits de ces chevaliers et leur quête de la perfection spirituelle, particulièrement évidente dans Le Conte du Graal et dans sa préface, écrite par un certain Robert de Boron, qui donne à l’œuvre de Chrétien de Troyes une orientation résolument chrétienne.
La légende arthurienne n’est bientôt plus qu’un cadre, nécessaire parce que populaire, permettant de raconter les exploits de plusieurs chevaliers de la Table ronde.
Ainsi cite-t-on l’histoire de Gauvain, le neveu du roi, de Perceval, l’un des trois chevaliers qui aperçut le Graal, ou même de Tristan, le célèbre amant d’Iseult.
La légende d’Arthur devient alors un doux mélange d’exploits guerriers, de contes païens, d’amour courtois et de spiritualité.
Et grâce à l’influence des monastères clunisiens, celui de Fécamp notam-ment, cette morale arthurienne va se propager dans toute l’Europe, allant de l’Allemagne à l’Italie et à l’Espagne, perdurant même à travers les jeux de cartes. Depuis, Arthur reste vivant dans nos esprits et nos légendes : « roi de jadis, roi à venir », dit-on en Bretagne. Et si Arthur n’était pas mort…

L’univers mystérieux des druides

Éducateur, prophète, prêtre sacrificateur, le druide est omniprésent et omnipotent dans tout le monde celte. Pourtant, hormis l’image populaire du vénérable vieillard vêtu d’une longue robe et portant barbe blanche, que connaît-on vraiment de lui ? L’examen des textes antiques des auteurs romains ou des légendes et des mythologies celtes compilées par les moines du Moyen Âge permet maintenant, grâce à l’archéologie moderne, d’avoir une vision plus juste, quoique toujours incomplète, du rôle des druides et donc de la vie des Celtes en général.
Il est très difficile pour l’historien moderne de dire avec certitude ce que fut la religion celte et quel fut précisément le rôle des druides dans cette religion comme dans la vie politique. Les informations dont nous disposons actuellement sont pour la plupart tirées des auteurs classiques tels que César, Strabon, Diodore de Sicile ou encore Tacite qui présentent le monde celtique avec plus ou moins de partialité et dont les écrits sont nécessairement influencés par leur vision personnelle de la civilisation et de la barbarie. L’autre source écrite provient des légendes et des mythes celtiques, rédigés au Moyen Âge, et qui, bien que parfois déformés par le temps ou tout simplement par le rédacteur lui-même, contiennent sans le moindre doute des informations de valeur. La troisième et dernière source dont nous disposons pour l’étude des Celtes en général et des druides en particulier provient de l’archéologie. Les fouilles effectuées dans l’ensemble du monde celtique ont mis au jour des sanctuaires, des tombes ou des lieux d’habitation qui recèlent des trésors. Cependant, des écrits celtes datant de cette époque manquent cruellement et nous limitent généralement à des suppositions.
Les esprits de la nature
Comme la mythologie scandinave, avec laquelle elle a d’ailleurs de nombreux points communs, la religion celtique est étroitement liée à la nature. Au point que les divinités ne sont pas celles de tel arbre, de tel fleuve ou de tel phénomène météorologique, mais sont cet arbre, ce fleuve ou bien ce phénomène. Ainsi, Sequana n’est pas la déesse du fleuve portant ce nom mais elle est réellement le fleuve. Et Taranis, de son côté, est l’incarnation du tonnerre.

Bas-relief représentant la déesse Epona

Un arbre, une source, le ciel et la terre étaient vénérés par les Celtes qui avaient en outre une flopée d’autres dieux. Certains étaient honorés dans l’ensemble du monde celte, comme les trois déesses-mères, Épona, la déesse cheval, Lug, le dieu soleil, Taranis, Ésus, dont le nom signifie « Seigneur » ou « Maître », et Teutatès, sorte de Mars gaulois que les lecteurs de bandes dessinées connaissent sous le nom de Toutatis. Et à cela, s’ajoutaient des dieux locaux, plus ou moins importants. Il paraît donc difficile, sinon impossible, d’établir un quelconque panthéon celtique, les auteurs classiques n’étant d’aucune aide. En effet, Lucain excepté, ils n’ont cité que quelques divinités en leur donnant les noms de dieux romains qu’ils devaient considérer comme leurs équivalents. Par contre, ces mêmes auteurs nous révèlent que les Celtes croyaient en l’immortalité de l’âme.
Dans les premiers temps du druidisme, il semble que les Celtes croyaient que l’âme des défunts se réincarnait soit dans un autre corps humain, soit dans un élément de la nature. Plus tard, vint la croyance en l’Autre Monde, sorte de miroir du nôtre, croyance que l’on retrouve dans les mythologies irlandaises et écossaises. C’est ce que confirment deux auteurs classiques :
L’un de leurs enseignements, écrit Pomponius Mela, est que les âmes sont éternelles et qu’il y a une autre vie chez les morts.
Et Lucain, dans le premier livre de la Pharsale, ajoute :
Ils pensent que des corps les ombres divisées
Ne vont pas s’enfermer dans les champs Élysées
Et ne connaissent point ces lieux infortunés
Qu’à d’éternelles nuits le ciel a condamnés.
De son corps languissant, une âme séparée
En reprend un nouveau dans une autre contrée ;
Elle change de vie au lieu de la laisser
Et ne finit ses jours que pour la commencer.
(…) De là naît dans leurs cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, d’affronter les combats
Où l’on se sent renaître au milieu du trépas.

Cette croyance en une autre vie est si forte que, selon Pomponius Mela, « le règlement des affaires, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers ».
Et c’est dans ce contexte religieux qu’interviennent les druides.
Les gardiens de la mémoire
Le rôle des druides est extrêmement complexe et ne se limite pas, loin de là, à la seule fonction religieuse. Devins, prêtres, juges, ils étaient aussi éducateurs et gardiens de la mémoire. Toutes ces fonctions font d’eux les hommes les plus importants de la tribu, comme le précise César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules :
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées… L’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers.
Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d’autres sont envoyés auprès d’eux par leurs familles. Là, ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il leur est défendu d’écrire ces vers, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent de l’alphabet grec. Je crois voir deux raisons de cet usage : l’une est pour ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science ; l’autre pour empêcher les disciples de se fier à l’écriture et de négliger leur mémoire… Ils discutent aussi sur le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, la nature des choses, le pouvoir et l’influence des dieux immortels et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
Les druides vus par César font, en fait, plus penser à des sages et à des orateurs qu’à des hommes attachés à la religion. D’ailleurs, le chroniqueur Pomponius Mela les nomme « maîtres de la sagesse », terme inspiré, en grande partie, par l’étude des astres que pratiquaient les druides et qui leur permettait d’établir le calendrier des fêtes, des moissons et des jours propices à la guerre ou au sacrifice.
Le cumul des pouvoirs
Les druides avaient aussi souvent une fonction de conseillers ou de juges. La réunion des Carnutes, que signale César, avait sans doute pour but, outre l’élection éventuelle d’un chef des druides, la mise au point d’une stratégie politique commune. Tel est du moins l’opinon de Miranda Green, directrice du Centre pour l’Étude de la Culture, de l’Archéologie, des Religions et de la Biogéographie du pays de Galles et auteur du très instructif ouvrage intitulé Les Druides. Supposition qui trouve confirmation dans les écrits de César, toujours lui, qui précise bien que c’est après cette fameuse assemblée que Vercingétorix put, avec la bénédiction et le soutien des druides, unifier les tribus gauloises contre l’envahisseur romain.
Le pouvoir et l’influence des druides était tels qu’ils étaient parfois druides et chefs de tribu en même temps, tel Diviciac qui cumulait les deux fonctions chez les Éduens au Ier siècle avant J.-C.. Plus tard, dans les récits de la mythologie celtique, on retrouve des druides qui, comme Cathbad présent dans la légende de Cuchulainn et de Deirdre d’Irlande ou comme le druide qui éleva sainte Brigitte, faisaient véritablement office d’éminences grises.
Cette implication des druides dans la politique sera sans doute une des raisons qui pousseront les Romains à les pourchasser implacablement. En effet, ils seront impliqués dans toutes les révoltes contre les Romains, que ce soit celle de Vercingétorix ou celle de Bouddica, reine des Icènes, qui, au Ier siècle de notre ère, tentera de soulever l’actuelle Grande-Bretagne. Rien d’étonnant après cela que Tibère ait promulgué un édit interdisant le druidisme, édit qui devait finalement conduire à son éradication. Faisant chorus avec la volonté impériale, les auteurs du Ier siècle après J.-C. vont faire un intense travail de propagande en décrivant les Celtes comme des barbares sanguinaires, ce dont les très civilisés citoyens romains ne doutaient d’ailleurs pas, et les druides comme les plus barbares de tous. La preuve ? Les sacrifices humains !
Des autels couverts de sang
Que les sacrifices humains aient été pratiqués par les Celtes, personne ne le conteste. Mais pour des hommes qui croyaient en l’Autre Monde, un monde meilleur qui plus est, la mort en soi n’avait rien de si terrible… De plus, il convient de distinguer les différentes formes de sacrifices rituels. Certains étaient à caractère judiciaire :
Ils jugent plus agréable aux dieux, relate César, le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime…
Diodore de Sicile fera exactement le même rapprochement, expliquant que les criminels étaient emprisonnés durant cinq ans puis empalés « en l’honneur des dieux ». Ces « sacrifices judiciaires » vont bien sûr de pair avec le rôle de juge dévolu aux druides.
De son côté, l’archéologie confirme de mille façons l’existence des sacrifices humains rituels. Ainsi, le célèbre chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière du Jutland et datant sans doute du Ier siècle avant J.-C., est doté de plaques sculptées sur lesquelles apparaissent des divinités, des scènes mythologiques et… des scènes de sacrifices. L’une de ces scènes montre un énorme taureau sacrifié et une autre un sacrifice humain : on y voit un dieu -ou un druide- plongeant sa victime dans une sorte de cuve.
La découverte, en 1984, de celui que l’on appelle « l’homme de Lindow » apporte la preuve de la participation active des druides à ces sacrifices -confirmation qui n’était d’ailleurs pas vraiment nécessaire car il aurait été étonnant que ces hommes dévolus aux choses religieuses se soient désintéressés des sacrifices rituels. Le corps de ce jeune homme du Ier siècle avant J.-C. a été admirablement conservé dans la tourbe : il apparaît qu’il a reçu des coups à la tête, qu’il a été étranglé puis qu’il a eu la gorge tranchée. Mais surtout, il avait ingurgité juste avant sa mort un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui impliquerait les druides.
D’autre part, le fait que l’homme de Lindow ait eu la gorge tranchée peut laisser supposer qu’il fut une victime d’Ésus. En effet, les formes de sacrifices dépendaient du dieu qui était ainsi honoré : pour Taranis, le Tonnerre, on utilisait le feu ; pour Ésus, on poignardait les victimes puis on les attachait à un arbre, où elles se vidaient de leur sang ; Teutatès, quant à lui, agréait les sacrifices par noyade, comme celui qui est représenté sur le chaudron de Gundestrup.
Lire dans des entrailles… humaines
Si l’on en croit le témoignage de Diodore de Sicile, d’autres sacrifices humains étaient pratiqués sur les prisonniers de guerre pour remercier les dieux de la victoire. Une fois de plus, l’archéologie confirme le fait : à Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, un sanctuaire celtique a été mis au jour. Là, on a découvert des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifices en tant que prisonniers.
Tite-Live, tout comme Diodore de Sicile, évoque également ce que l’on appelle « la chasse aux têtes ». C’est ainsi que le général romain Posthumus, battu et fait prisonnier, eut la tête tranchée. Son crâne fut ensuite nettoyé, vidé, doré et finalement utilisé comme coupe de cérémonie !
Le site de Roquepertus, aux environs de Marseille, confirme avec éloquence cette pratique : là, on a exhumé des piliers dans lesquels étaient enchâssés des crânes humains.
Une dernière forme de sacrifice est évoquée par les auteurs anciens : le sacrifice pratiqué dans le cadre de la divination.
Ils consacrent un homme aux dieux en l’aspergeant, comme dans une libation, puis ils le percent avec une épée dans une région située au-dessus du diaphragme, raconte Tacite. Ils font ensuite leur prédiction d’après la chute de celui qui a été frappé et qui tombe, d’après l’agitation de ses membres et d’après la manière dont le sang a coulé.
Et en effet, la divination, qui n’était pas toujours pratiquée sur des sujets humains, était également une fonction importante des druides. Ils savaient lire les astres, communiquer avec les dieux et les forces de la nature, lire dans les entrailles des taureaux ou des chevaux, dans le vol des oiseaux aussi, pratique courante dans tout le monde gréco-romain. Et ce don de prédiction explique en grande partie l’influence des druides sur les décisions politiques.
Druidesses et prophétesses
D’après les auteurs classiques, la fonction de druide se déclinait aussi au féminin : Tacite évoque, lors de l’attaque de l’armée romaine du sanctuaire druidique situé sur l’île d’Anglesey, des « femmes semblables à des furies, les cheveux dénoués et portant des torches ». Mais les preuves archéologiques manquent. En effet, il est impossible actuellement de déterminer si les femmes représentées sur les objets cultuels étaient des déesses, des victimes ou des druidesses. Seule la dame de Chamalières pourrait, avec une quasi-certitude, être considérée comme une druidesse.
Au Ier siècle avant J.-C., un sanctuaire de guérison situé près d’une source, à Chamalières, attira nombre de pèlerins. On a retrouvé sur le site une multitude d’ex-voto en bois et l’un d’eux représente une femme voilée portant torque. La torque et le voile pourraient en effet indiquer une druidesse.
Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il existait des prophétesses et des magiciennes, personnages que l’on retrouve dans la mythologie irlandaise, comme la reine-magicienne Medb, ou Maeve, qui viendra à bout du héros légendaire Cuchulainn. C’est également ce que nous révèle une tablette, découverte à L’Hospitalet-du-Larzac, qui relate la rivalité entre deux groupes ou clans de magiciennes.
Leur pouvoir était redouté et elles exerçaient, semble-t-il, en marge de la religion officielle. Peut-être même y eut-il des « chasses aux sorcières » épisodiques. C’est du moins ce qu’on peut penser après la découverte de certaines tombes, comme celle de Kimmeridge, dans le Dorset, contenant plusieurs femmes. Décapitées, elles avaient eu la mâchoire inférieure détachée, ce qui laisse supposer que ce qu’elles avaient à se reprocher était en rapport avec la parole.
Peut-être ces femmes, ayant jeté des sorts de leur vivant, précise Miranda Green, fallait-il les empêcher de le faire après leur mort.
Plusieurs sites archéologiques, pour la plupart des sanctuaires relativement importants, ont ainsi révélé la présence de femmes dans les rituels de la religion celtique sans que l’on puisse vraiment déterminer leur fonction : étaient-elles là en tant que druidesses, prophétesses, servantes des druides ou gardiennes de certains sanctuaires?
Les lieux sacrés
Par ailleurs, les lieux sacrés de la religion celtique sont de plusieurs sortes. Certains étaient dévolus à la guérison, comme la fameuse source de Chamalières ou le sanctuaire de Bath, dont la source d’eau chaude avait des vertus curatives si particulières que les Romains vont la reprendre à leur compte. D’autres encore, comme le site de Gournay-sur-Aronde ou l’île d’Anglesey, sont si importants qu’ils laissent supposer qu’il existait une organisation druidique avec des sortes de « maisons-mères ». Ces sanctuaires « artificiels », pour les différencier des lieux sacrés naturels situés à l’emplacement d’une source ou d’un bois, sont une véritable manne pour les archéologues qui ont découvert une multitude de torques, de sceptres ou de bandeaux sacerdotaux. Pour ce qui est des autres lieux sacrés, détruits au cours de la conquête romaine ou à l’arrivée du christianisme, ils ne nous sont connus généralement que par les textes classiques.
Le druidisme, décadent en Europe continentale dès le Ier siècle après J.-C., ne survivra plus qu’en Irlande et au Pays de Galles avant de céder le pas à la religion chrétienne. Oublié pendant des siècles, il redeviendra à la mode sous l’impulsion du pasteur William Stuckley qui, au XVIIIe siècle, va totalement réinventer le druidisme, l’entourant d’une aura romantique et mythique qui fera des émules jusqu’au XXe siècle.
Cependant toutes les découvertes archéologiques ne suffisent pas, et ne suffiront sans doute jamais, à nous permettre de saisir pleinement ce que fut la religion des Celtes. Beaucoup s’y sont essayés, certains se prétendent même héritiers des druides. Mais il n’y a pas d’héritage parce qu’il n’y a jamais eu de testament…  Les druides s’en sont allés dans l’Autre Monde, emportant avec eux leur mystère…

La sauvegarde du monde celte

Bien qu’actuellement il se limite à la Bretagne, à la Grande-Bretagne, à la Galice à l’Irlande et à l’île de Man, le monde celtique était bien plus étendu au début de notre ère.
Il recouvrait la Belgique, la Gaule et une grande partie de l’Allemagne, comme de l’Espagne. Après l’adoption du christianisme en tant que religion officielle de Rome, cultes et mythologies celtiques commencèrent à décliner.
Au Ve siècle, qui est l’époque présumée d’Arthur, seuls le Pays de Galles et l’Irlande conservaient encore le souvenir de la culture et des légendes celtes.
Au Pays de Galles, où on se méfiait des écrits, le souvenir était entretenu dans les mémoires mais en Irlande, les premiers moines missionnaires s’astreignirent, dès cette époque, à coucher sur le papier un nombre étonnant de légendes.
Cet effort de conservation est aussi dû au fait qu’en Irlande, les druides et les conteurs étaient distincts, ce qui évita aux bons moines d’être taxés de paganisme. Et c’est grâce à eux que l’on connaît encore les personnages de Cuchulainn, héros de l’Ulster, de Finn Maccool ou encore de la reine Medb du Connacht.
L’influence du christianisme se fit très rapidement sentir dans un grand nombre de légendes irlandaises et l’on trouve, parfois, de curieuses histoires, où les saints chrétiens se prennent d’amitié pour les dieux païens.  
On raconte même que saint Patrick, qui convertit l’Irlande, fut le seul à prêter une oreille complaisante à l’histoire d’Oisin, fils de Finn Maccool, devenu un vieillard aveugle après être tombé de son cheval magique.

Mythes et religion : deux mondes différents

Si une certaine unité religieuse apparaît dans le monde celtique, il est cependant important de noter la grande différence entre l’héritage irlandais et gallois et l’héritage gaulois. En effet, si l’on ne sait pratiquement rien de la mythologie gauloise et de son panthéon, on connaît assez bien le rituel gaulois ainsi que la fonction des druides, les lieux de culte ou encore le rôle des prêtresses et des prophétesses. Sans doute les historiens classiques, comme César ou Diodore de Sicile, ont eu nettement plus de renseignements sur les pratiques du culte en Gaule que sur celles des îles britanniques.
On peut même supposer que, si la mythologie irlandaise et galloise est infiniement plus riche que celle de Gaule, par contre, il n’existait que fort peu de rituels religieux. Cela expliquerait en partie pourquoi les moines irlandais n’ont eu aucune mauvaise conscience à transcrire les légendes celtiques… Une dernière conclusion s’imposerait donc d’elle-même : rites et mythologie n’étaient pas liés.

Prophétesses, magiciennes, druidesses et déesses

Les auteurs anciens, sources essentielles dans la compréhension du monde gaulois, sont les premiers à nous mettre sur la piste des prophétesses.
Elles étaient grises parce qu’âgées, raconte Strabon dans sa Géographie, portaient des tuniques blanches recouvertes par des manteaux du lin le plus fin et des ceintures de bronze. Ces femmes pénétraient dans le camp l’épée à la main, se précipitaient sur les prisonniers, les couronnaient puis les conduisaient jusqu’à un chaudron de bronze… Une femme montait sur une marche et, se penchant au-dessus du chaudron, tranchait la gorge du prisonnier que l’on maintenait sur le bord du récipient. D’autres découpaient le corps et, après avoir examiné les entrailles, prédisaient la victoire…
Si Strabon fait preuve d’un certain dégoût en décrivant les actions des prophétesses, les empereurs romains se montreront bien moins tatillons. En effet, dès le règne de Claude, certains empereurs -notamment Dioclétien, Aurélien ou Alexandre Sévère-, dédaignant les traditionnels haruspices, ont préféré voir l’avenir à travers le regard des Gauloises. Et leur pouvoir était tel qu’elles ont pu jouir, dans leur tribu, d’un statut presque divin. Ce fut sans doute le cas de Velléda, dont parle Tacite dans Histoires :
Il était interdit à quiconque d’approcher Velléda ou de s’adresser à elle… Elle restait emmurée dans une haute tour, d’où un membre de sa famille était chargé de transmettre questions et réponses, comme s’il s’agissait d’une médiation entre un dieu et un adorateur.
Mais les prophétesses ne furent pas les seules à séduire les notables romains : les magiciennes gauloises étaient fort demandées, bien que discrètement, pour fabriquer des filtres ou lancer des malédictions.
En Gaule même, leur réputation n’était plus à faire et elles formaient même des clans ou des « guildes » de magiciennes. C’est en tout cas ce que révèle une tablette en plomb, couverte d’inscriptions en gaulois, qui fut trouvée en 1983 dans le Larzac. Elle évoque une véritable « guerre de malédictions », que se livrèrent deux groupes de « femmes douées de magie » et dont un des clans a retracé l’histoire. Sans doute est-ce la mort de l’une des principales magiciennes -la femme trouvée dans la tombe- qui mit fin à l’affrontement.
Mais la magie et les prophéties ne font pas une religion. Les Gauloises avaient-elles donc un véritable rôle religieux ? C’est ce que prétend Pomponius Mela, auteur romain du Ier siècle après J.-C., en parlant des neuf vierges, gardiennes de l’île de Sein, à l’Ouest de la Bretagne. Strabon confirme à son tour en évoquant des prêtresses vivant sur une île à l’embouchure de la Loire. Dans ce lieu interdit aux hommes, la coutume voulait que chaque année les druidesses reconstruisent, en une journée, le sanctuaire dont elles étaient les gardiennes, sans faire tomber un seul matériau, sous peine de mort. Enfin, la découverte à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme, d’une statue féminine portant torque et voile -deux signes religieux- suggère qu’il s’agit là de la représentation de la druidesse, prêtresse du sanctuaire.
Des femmes druides en Gaule ? Il y en eut certainement. Et, quand on sait le rôle primordial des druides, leur haute fonction et leur pouvoir immense, cela ne fait que confirmer la place importante des femmes dans la société gauloise.

La déesse-cheval Epona.
La déesse-cheval Epona.

La mythologie n’est pas non plus en reste : le culte d’Épona, la déesse cheval, est commun à presque toute la Gaule et sera adopté par les légions romaines ; de même, le culte des « déesses-mères, qui existe depuis le néolithique, est, selon Renée Grimaud, profondément ancré dans la tradition religieuse gauloise ». Déesses de l’abondance, de la fertilité, de la fécondité, protectrices des nouveau-nés, elles se retrouvent dans tout le monde celtique, sous forme de statues ou de bas-reliefs. Quant à Bélisama, si, à l’est de la Gaule, elle est une sorte de déesse multifonctions du foyer, de la forge, de la poterie et de l’émail, d’après Jacques Marseille, elle devient, au sud de la Seine, une « divinité guerrière, une déesse féroce de la bataille et du carnage, volant au-dessus des combattants et jetant la panique chez l’ennemi ».
Des déesses qui n’ont donc rien à voir avec celles de la mythologie grecque ou romaine, désignées généralement comme la femme ou la fille d’un dieu. Les déesses gauloises sont indépendantes et ne doivent leur pouvoir à personne…