La religion celte : de Bélénos à la tribu de Dana

Bien qu’il se limite actuellement à la Bretagne, à la Grande-Bretagne, à l’Irlande, à la Galice et à l’île de Man, le monde celtique était beaucoup plus étendu au début de notre ère et recouvrait aussi la Gaule, la Belgique et une grande partie de l’Allemagne et de l’Espagne. Après l’adoption du christianisme comme religion officielle de Rome, les cultes et les mythologies celtiques commencèrent à décliner.
Au Ve siècle, seul le Pays de Galles et l’Irlande conservaient encore le souvenir de la culture et des légendes celtes. Au Pays de Galles, où on se méfiait des écrits, le souvenir était entretenu dans les mémoires mais, en Irlande, les premiers moines missionnaires s’astreignirent, dès cette époque, à coucher sur le papier un nombre étonnant de légendes et de mythes. Cet effort de conservation, unique dans le monde celte, explique que l’on assimile aisément la « celtitude » à la mythologie irlandaise. Cet aspect réducteur n’est pourtant qu’une apparence. En effet, si les légendes et certains cycles mythologiques sont incontestablement de sources typiquement irlandaises, la religion était la même pour tout le monde celtique. Une religion étroitement liée à la nature et dont les divinités ne sont pas sans rappeler, par bien des côtés, celles de la mythologie scandinave.
Si, depuis le XVIIIe siècle, de nombreux historiens se sont intéressés à la mythologie celtique ou à l’étude du druidisme, bien peu ont tenté de percer le mystère des dieux celtes, notamment gaulois. La raison en est sans doute l’incroyable confusion dans laquelle se trouvèrent les Romains -qui sont pourtant nos meilleurs informateurs- au moment de décrire la religion des Celtes. Certes, grâce à eux, on connaît le rôle essentiel -aussi bien au point de vue politique que religieux- des druides ; on sait que les Celtes pratiquaient les sacrifices humains et qu’ils croyaient à une vie après la mort. Mais de leurs dieux, rien n’est dit, ou presque… À peine quelques lignes, quelques noms sont-ils donnés. Habitués à un panthéon gréco-romain parfaitement hiérarchisé, où chaque dieu a une fonction précise, ils se trouvèrent totalement désemparés face à un monde comprenant un peu plus de quatre mille divinités, aux attributs mal définis, aux noms variant selon les régions.
À l’image des Romains, les historiens modernes seraient, eux aussi, bien embarrassés, n’était l’incroyable matériel récolté par les moines irlandais. En Gaule, par exemple, seules quelques grandes figures se détachent de cette foule de divinités…
Les dieux secrets de la Gaule
D’après César, la divinité la plus vénérée en Gaule était Mercure. Certes, il ne s’agit pas là du même dieu que celui des Romains mais d’un dieu possédant à peu près les mêmes attributs que ceux de la divinité des maîtres de la péninsule. Aux dires du vainqueur des Gaules, « ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts ; il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur ; il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et de protéger le commerce ». Selon certains historiens, ce dieu « multifonctions », dont César ne révèle pas le nom, ne peut être que Lug, le dieu du soleil. Surnommé « Samildanach » en Irlande, ce dieu est effectivement un « artisan multiple » et son culte est fort répandu dans tout le monde celtique : en Irlande, il combat et vainc les Formorii ; en Gaule, des villes lui sont consacrées -Lugdunum, Lyon- et un lieu de culte célèbre lui est dédié sur le Puy-de-Dôme. Pourtant, hors le fait que le culte de Lug soit répandu dans tout le monde celtique, le dieu soleil ne semble pas avoir beaucoup de points communs avec ce « Mercure » décrit par Jules César. Celui-ci semble même plus proche du dieu Ésus, une des divinités majeures des Celtes, dont le nom signifie « Seigneur », « Maître » et qui est le dieu des voyages et des chemins, le défricheur des forêts, un inventeur et un constructeur. À moins, bien entendu, que Mercure ne soit Cernunnos, dieu de l’abondance, mais également des forêts et des animaux sauvages, et que les Romains ont parfois assimilés à Mercure…

Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.
Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.

La romanisation des dieux
Vient ensuite Taranis le « Tonnant » qui, portant une roue et armé d’un éclair, ressemble fort au Jupiter romain. Épona, quant à elle, apparaît dans l’ensemble du monde celtique, avec quelques variantes dans le nom : ainsi, on l’associe parfois à Rhiannon, un personnage malheureux de la mythologie galloise. Teutatès, bien qu’il soit présent dans nombre de régions, a une personnalité à double facette : pour certains, il est le dieu de la guerre, violent et cruel, pour d’autres, il apparaît comme un dieu fort paisible, protecteur de la tribu. La raison de cet étonnant « dédoublement de la personnalité » réside peut-être tout simplement dans le fait qu’il s’agit en réalité de dieux différents. En effet, Teutatès signifierait « peuple » ou « tribu » et pourrait n’être qu’un adjectif désignant des dieux locaux.
Une chose paraît claire cependant : ces dieux que nous venons de citer ont peut-être été des personnages majeurs de la mythologie celtique, mais leur réputation est incontestablement le fait des Romains qui les considéraient comme les équivalents de certains de leurs dieux. Ésus ou Lug sont attachés à Mercure, Taranis à Jupiter, Teutatès à Mars. Quant au succès du culte de la déesse cheval Épona, il vient de ce que les légions romaines elles-mêmes l’ont adopté avec enthousiasme dès le début de la conquête.
En fait, les dieux celtiques de Gaule restent bien mystérieux…
Les Tuatha de Danann
La mythologie irlandaise demeure donc la seule que nous connaissions vraiment. Et elle met largement en avant ses liens avec la mythologie scandinave. En effet, non seulement les dieux irlandais sont généralement associés à la nature, comme chez les Vikings, mais on retrouve également l’idée que l’univers est divisé en plusieurs mondes -il en existe neuf dans la mythologie scandinave. Par contre, à l’inverse des dieux Vikings, les divinités celtiques ont de multiples liens avec le monde des hommes.
L’épopée celte d’Irlande est divisée en quatre cycles : le cycle mythologique ou des dieux ; le cycle héroïque, dit encore cycle des Ulates (les habitants de l’Ulster) ou de la Branche rouge ; le cycle fenian ou ossianique et, enfin, le cycle historique ou des rois, cycle assez tardif et qui marque le déclin des lettres gaéliques.
Le cycle mythologique, relatif au peuplement de l’Irlande, débute avec l’arrivée des Firbolg, les « hommes sacs » qui, malgré leur nom, sont bien des dieux. Cette invasion allait provoquer la colère des Formorii, dieux marins, violents et possessifs, qui sortirent des flots à l’arrivée des Firbolg, bientôt suivis des Tuatha de Danann.
Le dieu le plus important des Tuatha de Danann, « tribu de la déesse Dana », est Dagda, « le dieu bon ». Sage, versé dans l’art de la magie, ce dieu, qui a le pouvoir de ressusciter les morts et de donner l’abondance, verra l’apogée des Tuatha de Danann mais aussi leur déclin…
Malgré le rôle essentiel de Dagda dans la mythologie irlandaise, c’est pourtant Nuada, un chef des Tuatha de Danann, qui est chargé de diriger les nouveaux dieux lors du premier affontement pour la possession de l’Irlande. Un affrontement qui allait sonner le glas des Firbolg. Reste alors, pour les Tuatha de Danann, à combattre les Formorii, à la tête desquels se trouve Balor le Cyclope. Le second engagement met donc aux prises les champions des deux clans : Balor et Lug.

Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.
Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.

Le triomphe du dieu Lug
Né des amours secrets de Dian Cecht, dieu de la guérison de la race de Dana, et d’Ethlinn, fille unique du Formorii Balor, Lug, le dieu soleil, se voit confier le commandement des Tuatha de Danann après l’abdication de Nuada.
Le choix de Nuada n’est d’ailleurs pas anodin : en effet, une prophétie aurait annoncé à Balor qu’il serait tué par un de ses petits-fils. Les précautions qu’il avait prises pour tenir sa fille éloignée de tout dieu n’ayant servi à rien, la prophétie était en passe de se réaliser. Mais Balor le Cyclope est un combattant redoutable, dont l’œil unique pétrifie ceux qu’il regarde et les tue tout net ! Lug, le dieu soleil, malgré sa jeunesse et sa valeur, décide de jouer la carte de l’ingéniosité… C’est donc armé d’une fronde qu’il se présente sur le champ de bataille de Magh Tuireadh. Là, tel David face à Goliath, il atteint Balor en pleine tête. Déséquilibré, le Cyclope lance un dernier regard sur ses frères Formorii… qui sont foudroyés sur place !
La victoire est totale, mais une victoire qui montera rapidement à la tête du jeune dieu Lug, pris soudain d’une rage sans nom, caractéristique que l’on retrouvera chez son fils.
Ainsi, s’ouvrait l’ère des Tuatha de Danann, qui succèdent aux Formorii et aux Fribolg comme, dans la mythologie viking, les Ases avaient succédé aux Vanes.
Le temps des Gaëls
Mais, à peine commence-t-il, que le temps de la domination des dieux est en passe de prendre fin. Il s’achève définitivement avec l’arrivée des fils de Milésius : les Gaëls.
Milésius est un guerrier espagnol qui, soucieux de venger la mort de son neveu, Ith, décide d’envahir l’Irlande et de chasser les Tuatha de Danann. Milésius ne survivra pas à ce voyage, mais ses fils se chargeront d’accomplir sa vengeance et de prendre possession de l’île.
Chassés, bannis de la terre d’Irlande, les Tuatha de Danann ne la quitteront cependant qu’en surface : en effet, guidés par Dagda, ils se réfugieront sous terre. Là, on dit qu’ils survécurent sous l’apparence de Banshee, c’est-à-dire de fées, à moins qu’ils ne soient devenus des elfes et de lutins.
Mais si l’on quitte effectivement le cycle mythologique, les deux cycles suivants, le cycle héroïque et le cycle ossianique, mettent en scène des personnages qui ne sont pas sans rapport avec les divinités : les fils de Lug et d’Aengus deviennent les héros de l’Irlande, tandis que les magiciens font le lien entre notre monde et celui des dieux…

L’iconoclasme ou la question des images

La Vierge, mère de Dieu (détail d'une icône).
La Vierge, mère de Dieu (détail d’une icône).

Sur certaines images saintes, révèle le canon 82 du concile œcuménique In Trullo (691-692), est représenté un agneau désigné du doigt par saint Jean Prodome (Baptiste), qui nous a été transmis comme une figure de la Grâce et qui annonce, selon la Loi, le véritable agneau, le Christ notre Dieu. Ces anciennes figures et ombres transmises à l’Église, nous les vénérons comme des symboles et des préfigurations de la vérité mais nous leur préférons la Grâce et la Vérité elles-mêmes, que nous accueillons comme la réalisation de la Loi. C’est pourquoi, afin que l’on représente à la vue de tous, même en peinture, ce qui est achevé, nous ordonnons qu’à partir de maintenant soient représentés sur les images, au lieu du type ancien de l’agneau, les traits humains du Christ, « l’agneau qui ôte les péchés du monde ».
Véritable rupture avec la symbolique des premiers siècles et, comme le précise à plusieurs reprises le canon pré-cité, avec la tradition juive, le culte des images -ce ne sont pas encore des icônes- ne cessera de grandir durant tout le VIIe siècle. Parallèlement, leur pouvoir va également en augmentant au point que, précise Gilbert Dagron, spécialiste de la question, « l’image se substitue au saint absent » ; « elle multiplie à volonté sa présence et communique son pouvoir miraculeux à ce qui l’environne ou la touche, à la matière qui la constitue ». Et en effet, de simple moyen d’apostolat, l’image va rapidement atteindre le rang de reliques… Un débordement cultuel qui, par réaction, engendrera un mouvement inverse, de rejet : l’iconoclasme.
À l’origine de la querelle iconoclaste, il n’y avait qu’un débat, pas même théologique, sur les pratiques de dévotion entre le patriarche de Constantinople, Germain, et l’évêque de Nakoléia, Constantin. Ce dernier, se basant sur l’Ancien Testament -« Tu ne feras pas d’idole ni aucune image de ce qui est dans les cieux » voit-on dans le Deutéronome et « Vous ne ferez pas d’idoles et vous ne vous érigerez pas de statues ni de stèles » selon le Lévitique- refusait non seulement le culte des images mais également celui des saints, dans lequel il voyait une résurgence du polythéisme. Les reproches de Constantin n’étaient d’ailleurs pas nouveau et on trouve un écho de sa critique chez Eusèbe de Césarée, qui refusera d’envoyer à la sœur de Constantin une image du Christ, « Dieu n’ayant pas de visage », ou chez Épiphane de Chypre qui, selon ses propres écrits, n’hésita pas à déchirer un portrait du Christ exposé dans une église de Palestine.
Le patriarche de Constantinople devait défendre le culte des saints de manière succincte mais convaincante. Son argumentaire, quant à lui, joue sur les hérésies christologiques qui ont bouleversé l’Église aux siècles précédents : représenter le Christ en tant qu’homme et non plus comme un symbole, c’était réaffirmer haut et fort l’humanité du Christ, mise en doute par tant d’hérésies. Quant au culte des saints, il ne faut voir là qu’un moyen d’apostolat, un modèle donné aux chrétiens.
L’argumentation du patriarche ne suffira pourtant pas à ramener l’évêque de Nakoléia à ses vues. Et il n’était pas le seul, le rejet du culte des images ayant déjà d’ardents prosélytes en Asie Mineure, à Constantinople même et… dans l’entourage de l’empereur. Et il semble bien que, déjà en 726, Léon III ait fait siennes les théories iconoclastes. Tout cela n’était cependant que du domaine de la discussion… Il n’allait pas tarder à être affronté à la réalité
Selon la Chronique de Théophane, dès le début, Léon III « commença à parler de la destruction des saintes et vénérables images ». Il attendra quand même quatre ans, sans doute dans l’espoir de voir le patriarche céder devant l’argumentaire iconoclaste. Ce n’est donc qu’après avoir perdu tout espoir de le convaincre que l’empereur décida de convoquer une réunion publique et de prendre très officiellement position contre le culte des images. La démission consécutive de Germain allait laisser le champ libre au souverain qui, ayant placé une de ses créatures -Anastase- au patriarcat, va promulguer toute une série d’édits interdisant les images.
La réaction de Rome dans tout cela tiendra plus de l’agacement devant l’omnipotence impériale et l’indépendance du patriarcat. Et si l’évêque de Rome prend ferment parti, dès ce moment, en faveur du culte des images, c’est plus pour prendre le contre-pied du double pouvoir byzantin que par conviction profonde. C’est sans doute pourquoi aussi il n’y aura de véritable réflexion sur ce culte qu’à la seconde querelle iconoclaste.
Et si les iconophiles, ou reconnus comme tels, n’approfondissent pas vraiment la question, ce n’est pas le cas des iconoclastes, fortement encouragés par le successeur de Léon III, Constantin V. Consacrant les premières années de sa vie à combattre, avec succès, les musulmans, Constantin se lance, vers 750-752, dans un vaste mouvement d’apostolat de l’Empire. Fortement opposé au culte des images, il encourage cependant les discussions publiques et rédige lui-même des Interrogations qui formeront la base de la théologie iconoclaste.
Véritable roi-prêtre, comme il se définit lui-même, Constantin V ira très loin dans la réflexion sur l’image. En conclusion, il apparaît que, pour lui, la seule image véritable, et donc pouvant faire l’objet d’un culte, est celle de l’eucharistie. Toute représentation humaine reviendrait même à nier la double nature christique -l’humaine étant la seule apparente- et qu’une double représentation -pour justement rappeler l’existence de deux natures- induirait, à la longue, la présence d’une quatrième personne de la Trinité.
On le voit, la réflexion de Constantin est directement inspirée par la crise des hérésies christologiques des siècles précédents. Tout a été dit, selon Constantin, aussi gardons-nous de tout faux-pas, de toute représentation, celle-ci pouvant porter à confusion.
À la suite de ces écrits, Constantin V, véritable tête pensante de l’iconoclasme, réunit un concile « œcuménique » où ne seront présents ni l’évêque de Rome ni les patriarches orientaux. Le concile iconoclaste d’Hiéréia (754) condamne donc les principaux iconophiles -le patriarche Germain et le grand défenseur des images, saint Jean Damascène- et confirme la « doctrine » iconoclaste, largement inspirée, on s’en doute, par l’empereur lui-même.
Cette doctrine refuse les images du Christ, tout en reconnaissant que l’eucharistie n’est pas la seule représentation valable du Fils de Dieu. Quant aux images de la Vierge Téotokos ou des saints, si elles sont théologiquement valables, sont bien loin de retranscrire la sainteté de leur modèle :
La vraie image des saints, conclue Gilbert Dagron pour les iconoclastes, est à chercher dans la lecture de leur vie et de leurs exploits…
Enfin, le pouvoir d’intercession de la Vierge et des saints, celui des reliques sont réaffrimés.

Le Christ (détail d'une icône).
Le Christ (détail d’une icône).

Cela n’empêchera cependant pas les débordements, consécutifs à « la chasse aux images » entreprise par Constantin V au lendemain du concile d’Hiéréia.
En 787, rapporte Gilbert Dagron, devant le concile de Nicée II, le patriarche Tarasios parle de mosaïques arrachées, de peintures blanchies à la chaux, d’icônes, évangiles et objets consacrés détruits ; devant la même assemblée, le diacre Démétrios déclare avoir constaté à Sainte-Sophie la disparition de deux livres enluminés et en montre un troisième où les images ont été découpées…
Les reliques, en faveur desquelles le concile s’était pourtant prononcé, subiront, dès 760, un sort équivalent.
Parallèlement à ces actions contre les objets, l’empereur se lance également dans une sanglante persécution des iconophiles. Les moines, soupçonnés de corrompre le peuple et de lui inspirer une trop grande dévotion envers les images, seront particulièrement touchés au point que l’idéal et l’institution monastiques mêmes seront finalement l’objet de l’ire impériale.
Cette dérive, particulière à Constantin V, sera circonscrite dans le temps mais l’iconoclasme lui-même va perdurer sous le règne de ses successeurs… et, avec lui, la controverse.
Les partisans du culte des images se déploient et montent enfin au créneau. Mettant en avant l’aspect vétéro-testamentaire de l’iconoclasme, ils voient, dans l’Incarnation même, une justification de l’iconophilie. Ce seront, entre autres, les arguments de saint Jean Damascène, moine du monastère de Saint-Sabas et, nous l’avons dit, principal polémiste de l’iconoclasme -il est notamment l’auteur de trois Discours aux calomniateurs des images. Dans ces écrits, si la recherche théologique est minime, Jean Damnascène élabore « une argumentation opposable terme à terme à celle des iconoclastes », en une véritable compilation traditionnelle et doctrinaire.
Autrefois, conclue-t-il, Dieu n’avait jamais été représenté en image, étant incorporel et sans visage. Mais puisque Dieu a été vu dans la chair et qu’il a vêcu parmi les hommes, je représente ce qui est visible en Dieu. Je ne vénère pas la matière mais le créateur de la matière, qui s’est fait matière pour moi et qui a daigné habité dans la matière et opérer mon salut par la matière. je ne cesserai de vénérer la matière par laquelle m’est advenu le salut. Mais je ne la vénère pas comme Dieu…
C’est sur ce genre d’argumentaire que se basera plus tard le concile de Nicée II, réuni à l’initiative de l’impératrice Irène, qui condamne l’iconoclasme.

La rage d’Odin

On connaît peu et mal la mythologie nordique notamment parce que, contrairement à ce qui s’est passé en Irlande, personne n’a pris la peine de mettre par écrits les sagas des héros et des dieux scandinaves… Personne, sauf un érudit islandais, Snorri Sturluson, qui s’y attelle au XIIIe siècle, alors que la Scandinavie est christianisée depuis de nombreuses années.
À l’image des Vikings eux-mêmes, les dieux scandinaves apparaissent alors tout en violence. C’est d’ailleurs dans un bain de sang que fut créé l’Univers.
La mythologie scandinave a ceci de particulier que toute l’histoire de ces dieux, depuis la fondation de l’univers, est tendue vers un seul but : leur propre fin, le fameux Crépuscule des dieux.
À l’origine des temps, n’existaient que deux entités : le monde du feu et celui de la glace. De leur union naquit Ymir, père de tous les géants, fruits de sa sueur. En même temps qu’Ymir, et on ne sait trop comment, apparue la vache Audhumla, dont les pis abreuvaient les géants. La vache, quant à elle, ne se sustentait qu’en léchant la glace et c’est ainsi qu’elle fit apparaître Buri. Ce dernier eut un fils, Bor, qui, en s’unissant à une géante, engendra trois fils : Odin, Vili et Vé. C’était le début de la race des dieux.
La création de l’univers
Odin et ses frères, une fois devenus grands, en eurent rapidement assez de la constante ingérence des géants, êtres cruels et rustres. Ils tuèrent donc Ymir et noyèrent toute sa précieuse progéniture dans son propre sang. Seul un couple de géants put s’enfuir et créa une nouvelle race de géants qui devait vivre au pays des glaces.
Odin et ses frères décidèrent ensuite de créer l’univers et, pour ce faire, ils utilisèrent… le corps même d’Ymir ! La chair du géant devint la terre, son sang donna les fleuves et les rivières, ses os les montagnes et ses dents les rochers. Puis, voyant une multitude de vers qui pullulaient dans la chair en décomposition, ils créèrent la race des nains, condamnée à vivre sous terre. Poursuivant leur projet, ils s’emparèrent du crâne d’Ymir et en firent la voûte céleste, soutenue par quatre nains qui portaient les noms des quatre points cardinaux. Pour finir, ils utilisèrent les cils et les sourcils du géant pour élever un rempart quasi infranchissable entre le monde des géants et leur propre monde, Asgard. Les dieux relièrent leur demeure aux huit autres mondes par un pont, nommé Bifrost, semblable à un arc-en-ciel.
Les dieux étaient seuls, cependant ils savaient déjà qu’il leur fallait se préparer au Ragnarök. Pour ce faire, ils avaient besoin de combattants : prenant deux troncs d’arbre, ils les sculptèrent et, soufflant dessus, leur donnèrent la vie, créant ainsi la race des hommes.
Les dieux créent les classes sociales
Une fois la disposition de l’univers réglée, la paix entre les Ases et les Vanes, les dieux les plus anciens, établie, Odin et ses pairs se préoccupèrent enfin des hommes. Et ce qu’ils virent ne leur plu absolument pas : le Midgard manquait très sérieusement d’ordre, aussi décidèrent-ils de réglementer tout cela. C’est Heimdall, le gardien du Bifrost, qui fut chargé de cette besogne.
Parvenu dans le monde des hommes, Heimdall aperçut tout d’abord une modeste chaumière dans laquelle vivait un vieux couple : Ai et Edda. Malgré leur indigence, le couple l’accueillit volontiers et cela pendant trois jours. Leur hospitalité était d’ailleurs telle qu’Edda lui proposa de partager sa couche ! Neuf mois plus tard, elle mettait au monde un fils, Thrall, qui, adulte devint un être laid, ayant le dos courbé et les mains calleuses. Thrall se maria avec une femme à son image et engendra une nombreuse descendance. Ainsi fut créée la caste des esclaves.
Heimdall, quant à lui, avait poursuivi sa route et rencontré un couple tout ce qu’il y a de bien, d’honorable. Ils le reçurent trois jours durant, lui offrirent de dormir en leur compagnie et, neuf mois après, la femme mit au monde un fils, Karl, qui allait devenir le père des hommes libres. Enfin, Heimdall acheva son périple chez un couple riche et oisif, vivant dans une magnifique demeure. Vater et Mutter, tels étaient leurs noms, l’accueillirent comme les autres et, une fois encore, Heimdall fit plus que prodiguer ses conseils. Le fils d’Heimdall et Mutter, en grandissant, se révéla être un jeune homme fort intelligent, beau, au regard perçant et possédant de façon innée l’art du commandement. C’est son fils cadet, Konr, qui donna son nom à la race des rois. Il acquit de vastes domaines qu’il distribua ensuite aux fils de Karl afin qu’ils les exploitent.
Les hommes étant désormais organisés selon le vœu des dieux, Heimdall put enfin regagner la demeure de ses pairs.
Le Walhalla
En Asgard, il existait en réalité plusieurs demeures : chaque dieu avait la sienne et chacun possédait une « halle », c’est-à-dire une vaste pièce où vivaient certains hommes morts. Freyja, déesse de l’amour, en avait une, de même que nombre de dieux, mais la halle la plus célèbre est, sans aucun doute, celle d’Odin que l’on appelait le Walhalla. C’est là, après les batailles des hommes, que les Walkyries, des géantes au service du dieu des dieux, conduisaient les plus vaillants d’entre eux, destinés à se battre à nouveau lors du Crépuscule des dieux. Chaque jour, ces guerriers valeureux s’entraînaient, se battant jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le soir venu, ils étaient conviés à un immense festin, avec pour plat principal un cochon extraordinaire dont la chair se reconstituait chaque matin. Ce festin quotidien était bien sûr arrosé d’hydromel, la boisson des dieux, tiré aux pis de la chèvre Heidrun. Odin présidait toujours au banquet de ses guerriers, ce qui ne l’empêchait nullement de se tenir au courant de tout ce qui se passait dans le monde des hommes, notamment sur les champs de bataille.
Le monde des dieux
Selon Adam de Brême, le nom d’Odin signifierait « fureur », ce qui convient somme toute assez bien à ce dieu de la guerre, animé d’une rage telle qu’elle le conduisait parfois aux actions les plus sanglantes. Mais si Odin est le dieu privilégié des guerriers vikings, il est également invoqué en tant que dieu de la poésie, de la magie et de la divination. Car le chef de la vaste famille des dieux est le maître de toute connaissance, une connaissance acquise au péril de sa vie. En effet, les morts étant les seuls à savoir le pourquoi des choses, Odin décida un jour de se mettre dans un état de semi-mort. Pour se faire, il se pendit, durant neuf jours et neufs nuits, aux branches du frêne Yggdrasil, ce qui, accessoirement, lui donna également l’occasion d’inventer les runes, le langage des dieux.
Si Odin est bien le maître incontesté d’Asgard, le dieu préféré des Scandinaves est, sans aucun doute, son fils, Thor. Au point d’ailleurs que les Vikings se désignaient généralement sous le nom de « peuple de Thor ». Armé de son marteau, Mjöllnir, Thor, le tueur de géants et le guerrier par excellence, consacrait également les mariages et les naissances des hommes. Débordant d’énergie, ce géant roux, bon vivant, bon père de famille, était l’image même du « Viking moyen », ce qui explique sa popularité.
Loki le sournois
  Loki, quant à lui, est un dieu à la personnalité très ambigüe : malin, fourbe même, il n’apparaît plus, au fur et à mesure des mythes, comme une simple « brebis galeuse » mais bien comme un des personnages centraux de la mythologie scandinave.
Parce qu’il était jaloux de Balder, le plus beau et le meilleur des fils d’Odin, il conçut envers lui une haine tenace, au point de désirer sa mort. Balder étant assailli de mauvais rêves dans lesquels il se voyait périr, Frig, sa mère, décida de faire jurer à tous les êtres, vivants ou non, existants dans les neuf mondes de ne jamais blesser Balder. À tous, sauf au gui, petit et fragile. Un jour que les dieux s’amusaient à jeter sur Balder toutes sortes d’objets et de pierres sans que cela l’atteigne le moins du monde, Loki, déguisé en vieille femme, alla trouver Frig. Interrogeant la déesse avec son ingéniosité habituelle, il apprit donc que Frig avait négligé le gui, par trop insignifiant. Une fois en possession de cette précieuse information, Loki rejoignit les autres dieux et, mettant dans la main de l’innocent dieu aveugle, Holder, une branche de gui, l’invita à participer, lui aussi, à l’amusement. Loki guida le bras d’Holder et Balder fut transpercé par le frêle branchage ! Cette mort, malgré la colère des dieux, ne pouvait être vengée… sur le sol d’Asgard, qui était une terre sacrée. Néanmoins Loki, craignant la vindicte des dieux, eut la mauvaise idée de s’enfuir dans les montagnes. Et la vengeance d’Odin, lorsqu’il le retrouva, fut terrible.
Conduit dans une caverne par ses pairs, Loki fut immédiatement mis au supplice : il vit ses fils s’entre-dévorer puis, les dieux ayant utilisé les intestins de l’un d’eux pour fabriquer des liens, Loki fut attaché sur un rocher. Enfin, on plaça au-dessus de lui un serpent dont le venin devait continuellement s’écouler sur son visage. Quand les dieux partirent, abandonnant Loki à son triste sort, seul Sigyn, son épouse, resta auprès de lui. Chaque jour, elle recueillait le venin du serpent afin qu’il n’atteigne jamais Loki. Mais, lorsque la coupelle était pleine, Sigyn était bien obligée de la vider et, à ce moment, le venin inondait le visage du dieu : la souffrance était telle que Loki hurlait, se contorsionnait, provoquant ce que nous appelons… des tremblements de terre !
Les fils de Loki
Si Loki apparaît comme un bien triste sire, ses enfants bâtards furent bien pires encore.
Un jour que le dieu du feu s’était aventuré dans le pays des glaces, il rencontra une géante de la glace avec laquelle il s’unit. Trois enfants naquirent de cette rencontre, trois enfants plus effrayants les uns que les autres : il y eut d’abord Fenrir, un loup d’une puissance inégalée, Jormungand, un serpent géant, et Hel, une fille dont la moitié du corps était en putréfaction.
Et lorsque les dieux apprirent leur existence, une prophétie annonçant le rôle destructeur de ces enfants leur fut également révélée. Odin ordonna immédiatement que l’on conduise les enfants à Asgard, où il déciderait de leur sort. Jormungand fut précipité dans les profondeurs de la mer mais, loin de périr, le serpent grandit tant qu’il finit par ceindre complètement le monde. Hel, au physique si ingrat, fut condamnée à vivre dans les enfers, dont elle devint la déesse. Quant à Fenrir, une prophétie annonçait qu’il serait l’adversaire d’Odin au Ragnarök aussi, le maître des dieux décida-t-il de le garder sous sa surveillance. Mais les dieux eurent toutes les peines du monde à le « tenir en laisse » et ce n’est que grâce à un lien magique confectionné par les elfes qu’ils y parvinrent. Succès mitigé puisque Tyr, le dieu de la guerre, laissa tout de même un bras dans l’affaire…
Le Crépuscule des dieux
  Dès la genèse du monde, tout est donc en place pour le Ragnarök dont, bien qu’il n’est pas encore eu lieu, on connaît déjà le déroulement et la fin… inéluctable.
C’est dans le monde des hommes, le Midgard, que se jouera le premier acte du Crépuscule des dieux. Trois années durant, des combats terribles décimeront la race humaine, personne ne pourra se fier à quiconque et le lucre, l’inceste, la haine envahiront les cités. Un grand hiver viendra, suivi d’une véritable apocalypse, lorsque le soleil et la lune seront engloutis, plongeant l’univers dans les ténèbres. Loki et Fenrir se libéreront alors de leurs liens, annonçant ainsi l’ultime assaut contre les dieux.
Venant des terres glacées, les géants marcheront sur Asgard par cohortes entières ; Hel se joindra à son père et à son frère, accompagnée des morts de son royaume. Ils détruiront Bifrost et rencontreront les dieux dans la vaste plaine de Vigrid, aux portes d’Asgard. Odin, à la tête de son armée de valeureux guerriers et entouré des dieux, tentera de repousser ses ennemis… en vain.
Cet ultime combat sera marqué par de hauts faits de la part des dieux. Ainsi, Thor combattra Jormungand, le terrible serpent, qu’il achèvera à grands coups de marteau. Mais, empoisonné par le venin de son ennemi, il ne survivra pas à cet affrontement. Odin lui-même succombera face à Fenrir, mais il sera vengé par un de ses fils, Vidar, qui, saisissant la mâchoire du loup, l’écartèlera littéralement. Les dieux s’écrouleront, faisant cependant de terribles ravages dans les rangs ennemis. Des guerriers du Walhalla, pas un ne survivra et la demeure d’Odin sera également dévastée. Finalement, l’océan déchaîné engloutira le monde.
Cette mort de l’ancien monde appelle cependant une renaissance : de l’océan ressurgira une terre, riche et fertile ; une aube nouvelle se lèvera sur ce monde régénéré où un couple d’hommes, Lif et Lifthrasir, jadis caché dans les rameaux d’Yggdrasil, perpétuera la race humaine ; Balder et Hoder reviendront alors du monde des morts et rejoindront Vidar et Vali, les fils d’Odin, Modi et Magni, les fils de Thor. Et les dieux survivants du Ragnarök régneront sur ce monde nouveau, où rien n’est encore écrit…
Tel est le destin des dieux et celui des hommes : ni les uns ni les autres n’y peuvent rien changer.

Les monstres du Beowulf

Grendel, le monstre du Beowulf, d'après une iconographie contemporaine.
Grendel, le monstre du Beowulf, d’après une iconographie contemporaine.

Dans les légendes ou les contes du haut Moyen Âge, il y a généralement un héros, des dieux, des monstres, des êtres merveilleux et les membres de ceux que l’on nomme la « petite mythologie ».  Etres merveilleux ou maléfiques, ils sont une multitude que personne, ou presque, ne connaît. Peu ou mal décrits, ils apparaissent ici ou là et on parfois alimenté un véritable folklore autour de leur « personne ». Tel est le cas du ou de la Nix, on ne sait, qui vit dans les eaux troubles ou les lacs. Nix, un terme générique qui est pourtant un nom propre et qui désigne les monstres de la légende du Beowulf. Voici leur histoire.
Jadis, il y a fort longtemps, vivait un monstre marin du nom de Grendel, qui terrorisait les habitants du château de Heorot, appartenant au roi des Danois, Hrothgar. Chaque nuit, il prélevait son quota de chaire humaine, sans que personne ne sache comment l’arrêter. Un jour vint cependant où le roi des Danois vit se présenter à lui un jeune homme, venu de Suède, et qui prétendait délivrer le château du monstre. Après l’avoir blessé une première fois, le jeune héros poursuivit Grendel, effrayé, dans sa tanière, située au fond d’un lac. Après un combat épique, le jeune Suédois tua la mère de Grendel puis le monstre lui-même et s’en retourna dans son pays auréolé de gloire. Là, le neveu du roi des Guètes (des Suédois du sud), puisqu’il s’agissait de lui, succéda à son oncle.
Mais ses aventures continuèrent et, alors qu’il régnait déjà depuis de nombreuses années, notre héros eu, à nouveau, à déployer sa force et son courage. Alors qu’un dragon, détenteur d’un fabuleux trésor, ravageait la région, le prince reprit les armes, sachant pourtant pertinemment que ce combat serait le dernier. Et tel fut le cas : mortellement blessé par le dragon, qu’il tua cependant, il devait mourir peu après et c’est accompagné du trésor du dragon, qu’il sera enterré. Telle est l’histoire, en quelques lignes, d’un héros qui avait pour nom Beowulf.
Cette légende, vraisemblablement d’origine scandinave, représente la trame d’un des poème en vieil-anglais les plus anciens. Daté des anénes 700-750, le Beowulf,  fut rédigé en East-Anglie. Long de quelques trois mille vers, il est tout à fait représentatif de la littérature de l’époque, mêlant folklore, merveilleux, le tout avec une très légère pointe d’influence chrétienne. Ces récits épiques, outre leur intérêt littéraire incontestable, sont également des sujets de recherches –et donc de découverte- pour l’historien, notamment l’historien des croyances. Et Beowulf n’échappe pas à la règle, bien au contraire. En effet, si le dragon paraît comme un acteur incontournable de toute saga scandinave ou saxonne –on retrouve la même histoire d’un dragon gardien d’un trésor chez Siegried-, le monstre Grendel et sa mère posent d’autres questions, amènent d’autres découvertes.
Le Nix ou la Nixe est un être aquatique que l’on rencontre dans nombres de contes ou de légendes. Il reste cependant assez mystérieux. Pour certains, c’est un être mi-humain mi-cheval, mais vivant dans l’eau ; d’après Le Livre de la colonisation de l’Islande, il s’agit d’un cheval vivant au fond du lac Hjardavatn ; à moins que ce soit un être maléfique d’apparence à peu près humaine. Pour tous, c’est donc un être de l’eau, mais son aspect varie énormément. Le récit du Beowulf donne cependant quelques pistes. Grendel et sa mère, qui sont donc deux monstres issus du monde aquatique, n’apparaissent pas si inhumains que cela. Certes, ils se nourrissent de chaire humaine, mais ils ont des caractéristiques véritablement humaines. Blessé, Grendel a si peur qu’il se réfugie dans on repaire, qui est également celui de sa mère. Il pense donc. Il est également doté de doigts, apparemment griffus et sa mère, nous dit le récit, tente, s’étant emparée d’un couteau, d’éliminer le héros. Ce ne sont donc pas entièrement des animaux. Difficile cependant de leur donner une apparence claire : soit humaine, soit monstrueuse. Un homme, cependant, c’est visiblement inspiré de Grendel pour créer un personnage de sa saga. Passionné de langues anciennes et ayant lui-même effectué un traduction du Beowulf, Tolkien s’est vraisemblablement inspiré de Grendel pour créer le personnage du Golum. Voilà qui donne une image, peut être proche de ce qu’imaginaient les anciens, des mystérieux Nix.

Les pharisiens ou la Torah à la lettre

Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).
Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).

"C’est un groupe de juifs, écrit l’historien juif Flavius Josèphe, qui font profession d’être plus pieux que les autres et qui donnent de la Loi l’explication la plus précise". Ou, pour le dire autrement, ce sont des juifs séparés dont les membres voulaient réaliser la plus aprfaite interprétation de la Torah en l’appliquant aux moindres circonstances de la vie.
Héritiers de hassidim, qui avaient soutenus la lutte de Macchabées contre Antiochos Epiphane et l’hellénisme envahissant, les Pharisiens avaient pour but premier de protéger la religion juive de toute influence païenne. Leur nom apparaît pour la première fois au IIe siècle avant J.-C.. Considérant que la Torah, la loi écrite, et la tradition, la loi orale, formaient un bloc indivisible, ils s’astreignaient à l’observance scrupuleuse des préceptes, notamment concernant la pureté légale, le sabbat, les purifications rituelles. Dans le but de se protéger des païens mais également des juifs moins pointilleux, ils s’isolaient ce qui devait les enfermer dans un formalisme finalement sans réel fondement et sans but autre que l’application de la loi ce que devait dénoncer Jésus.
Malgré tout, les pharisiens devaient contribuer à définir des concepts religieux fondamentaux du judaïsme telles que l’attente messianique, la survivance des âmes et la résurrection des corps.
Expulsion des juifs par l'empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).
Expulsion des juifs par l’empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).

Sous le règne d’Alexandre Jeannée (104-78 avant J.-C.), les pharisiens étaient entrés en révolte ouverte contre l’hellénisme des souverains juifs. La protection de la veuve d’Alexandre, Alexandra, leur évitera bien des tourments mais leur permettra même d’acquérir un certain rôle politique. Sous le règne d’Hérode et des procurateurs, ils se tiendront volontairement à l’écart du pouvoir mais leur influence religieuse devait se révéler considérable au sein du Sanhédrin mais également des masses populaires qui admirent leur vie d’austérité. Est-ce cette vie d’austérité, commune avec celle des premiers chrétiens, qui fera naître une certaine "entente" entre les deux groupes religieux ?
De fait, les pharisiens vont constamment rester à l’arrière-plan dans les événements qui marquent la mort de Jésus. Certains d’entre eux, comme Gamaliel, défendront même les apôtres devant le Sanhédrin. D’autres se convertiront au christianisme et pas des moindres : Paul, est le premier d’entre eux -en terme d’importance. Et sa "marque" d’ancien pharisien n’est pas anodine puisqu’il sera un des acteurs majeurs du développement de la théologie chrétienne des premiers temps, comme les pharisiens avaient marqué la réflexion judaïque.

La nature a perdu ses esprits

Terre de glace et de feu, de fjords et de montagnes escarpées, de sources bouillonnantes et de rivières gelées, la Scandinavie est tout en contrastes. Elle ne pouvait donc qu’être peuplée d’une multitude d’esprits de la nature.
Et en effet, toutes sortes d’esprits peuplaient l’univers, imprégnant les forêts, les champs, les rivières, la glace ou la mer.
Les géants de la glace, très présents dans la mythologie nordique, personnifiaient les glaces paralysantes et terrifiantes et représentaient les forces maléfiques qui, un jour, écraseraient les dieux lors du Ragnarök. De même, les géants de la pierre, personnification des montagnes, avaient façonné les abîmes et les fjords en marchant d’un pas trop lourd. Cachés dans la brume, ils se défiaient de la lumière du jour qui les pétrifiait instantanément, sort partagé par les nains. D’ailleurs, on peut voir certains de ces géants imprudents à Jokul, en Islande, ou au Krkonose, sortes d’à pics ou de formations rocheuses.
Les eaux, elles aussi, servaient de refuge à des esprits de la nature. Ran, divinité maritime, reflétait, selon son humeur, les changements de la mer. Malheur à celui qui la contrariait ! Il était pris dans ses filets et entraîné au fond de l’eau où Ran et son époux, Aegir, le gardaient jusqu’à la fin des temps… Seul moyen de s’attirer ses faveurs : transporter de l’or -qu’elle adorait- durant les voyages en mer !
Le moindre brin de gui était un esprit, la moindre grotte peuplée de nains. Tout ceci disparut avec l’arrivée du christianisme : dès lors, la nature perdit ses esprits…

Jason, sous le pouvoir d’une femme

Statue de Jason brandissant la Toison d'or.
Statue de Jason brandissant la Toison d’or.

Une fois de plus, voici une aventure qui commence par une spoliation et par une prophétie. Alors que Jason n’était encore qu’un tout petit enfant, son père, Éson, fut écarté du trône d’Iolcos par son demi-frère Pélias. Confié par sa mère au centaure Chiron, Jason apprit l’art de la guerre et de la médecine, ce qui lui valut le surnom de « guérisseur » puis, devenu adulte, décida de reprendre ce qui lui revenait de droit : la couronne d’Iolcos. Pélias, de son côté, était surtout préoccupé par une prophétie qui lui avait annoncé qu’il serait renversé par un homme ne portant qu’une seule sandale.
Devenu adulte, Jason décida de confronter l’usurpateur et prit la route d’Iolcos. Alors qu’il cheminait, il rencontra une vieille femme qui paraissait complètement désemparée au moment de traverser un torrent impétueux. Jason, en gentil héros, la prit dans ses bras et lui fit traverser la rivière, mais, ce faisant, il perdit… sa sandale. Et c’est muni d’une seule chaussure qu’il se présenta devant Pélias à qui il réclama son héritage. Mais ce dernier, pourtant conscient de l’inutilité de la chose -après tout, il ne pouvait aller contre la prophétie-, accepta de céder à une condition : que Jason lui ramène la Toison d’or, qui était gardée par un dragon, en Colchide. Le jeune héros accepta.
Jason était peut-être naïf, mais il n’était pas fou et s’est entouré des grands noms de Grèce qu’il s’embarqua pour son voyage en Colchide : l’Argo accueillit ainsi Hercule, les Dioscures, Castor et Pollux, ou encore le poète Orphée. Arrivé au terme du voyage, Jason qui, on l’a vu, était un charmant jeune homme, séduisit la fille du roi de Colchide, Médée. C’était une chance car Médée était également une puissante magicienne qui aida Jason à surmonter toutes les épreuves imposées par le roi de Colchide. Ainsi, notre héros n’eut-il aucune difficulté à atteler deux taureaux d’airain qui vomissaient des flammes et qu’il força à labourer un champ où il sema des dents de dragon, tout en éliminant les guerriers qui surgissaient de terre à mesure qu’il avançait. Ceci fait, Médée endormit le dragon qui gardait la Toison, dont Jason s’empara ! Le retour se fit avec Médée, que le jeune héros épousa à peine revenu à Iolcos. Mais là, la belle magicienne révéla sa cruauté : par un sortilège, elle persuada les filles de Pélias de couper leur père en morceaux et de le faire bouillir… afin de lui rendre la jeunesse ! L’atrocité du geste incita les habitants d’Iolcos à chasser leur nouveau roi qui, accompagné de sa femme, se réfugia à Corinthe.
Le bonheur fut pourtant de courte durée. La paisible vie de famille pesait sans doute à Jason, qui eut la « brillante » idée de répudier Médée afin d’épouser la princesse Créüse. Médée avait déjà révélé son esprit vindicatif et, cette fois-là, sa vengeance fut terrible : elle empoisonna la robe de mariée de sa rivale, qui fut brûlée vive en l’enfilant, et, voulant infliger une douleur plus grande à Jason, tua les trois fils qu’elle avait eus avec lui.
Désespéré, Jason, qui n’était plus que l’ombre de lui-même, erra quelque temps à Corinthe, avant de mourir, assommé par une poutre de l’Argo.

Le talon d’Achille

Achille d'après une peinture murale.
Achille d’après une peinture murale.

De tous les héros grecs, Achille est sans nul doute le plus connu. Pourtant, pour beaucoup, son nom n’évoque rien d’autre qu’une banale histoire de talon…
Tout à commencer lorsque Zeus et Poséidon tombèrent amoureux de la néréide Thétis. La divinité marine était belle à en faire perdre la raison et les deux frères étaient prêts à en venir aux mains pour savoir qui aurait droit à ses faveurs quand Prométhée intervint. Le malheureux titan, qui subissait depuis des temps immémoriaux le supplice de voir son foie dévoré chaque jour par l’aigle de Zeus, convoqua donc Zeus et son frère et leur révéla que le fils de Thétis serait plus grand que son père… refroidissant ainsi sérieusement les ardeurs des dieux ! Zeus et Poséidon étaient prévenus mais si Thétis s’unissait à n’importe quel autre dieu, la concurrence risquait d’être des plus rude : Zeus décida donc de donner Thétis en mariage à un mortel.
L’heureux élu était le roi de Thessalie, Pelée, qui eut bien du mal à ne serait-ce qu’embrasser sa jeune épouse : la néréide, outrée qu’on l’ait ainsi donné à un pauvre mortel, refusait tout contact avec Pelée. Finalement, après bien des ruses, Pelée réussit à convoler avec Thétis qui, au fil des ans, lui donna huit fils. Au dernier, elle donna le nom d’Achille.
Thétis aimait tendrement ses fils et, comme toutes les mamans, elle était hantée par l’idée qu’ils puissent se blesser. Pire même, qu’ils meurent. Car si les fils de Pelée tenaient beaucoup de leur mère, il y avait une chose qu’ils avaient héritée de leur père : c’est sa mortalité ! La belle néréide décida donc de tout mettre en œuvre pour palier à cette « petite défaillance » et rendre ses fils immortels… sans grande réussite puisqu’ils périrent tous les uns après les autres dans les flammes où les plongeait leur mère. À la naissance du huitième, cependant, Pelée mit le holà. Thétis dut se résoudre à trouver un autre système que celui du baptême du feu : son dernier-né sous le bras, elle descendit donc dans les Enfers et le plongea dans les eaux purulentes du Styx. Contente de sa ruse, Thétis remonta bientôt à la surface de la terre, oubliant qu’elle avait tenu son fils par le talon durant toute l’opération.
Les années passaient et Achille grandissait. Fils d’une divinité, il avait un statut particulier chez les mortels et son éducation devait être parfaite. Elle fut donc confiée à Chiron, le maître des Centaures, qui fut également le distingué professeur d’Hercule, de Jason et d’Asclépios. Chiron, à n’en pas douter, était le meilleur dans sa partie : il lui enseigna l’art de la guerre, qui était la matière préférée d’Achille, et le nourrit même de gibier… afin, dit-on, d’accroître sa férocité… Rapidement, Achille devint célèbre pour son courage et son adresse à nul autre pareil. Et, bien entendu, lorsque le temps fut venu pour les Grecs de partir en expédition contre Troie, ils voulurent qu’Achille les accompagne… Mais voilà, Achille avait disparu !
Sachant, par on ne sait quelle prophétie, qu’Achille mourrait sous les murs de Troie, Thétis avait convaincu son fils de se cacher, déguisé en fille, dans le gynécée du roi Lycomède, à Scyros. C’est Ulysse, le plus malin des guerriers grecs, qui fut chargé de le retrouver. Déguisé en marchand, l’astucieux grec pénétra dans le palais de Lycomède et présenta aux jeunes filles assemblées un assortiment de bijoux et de soieries… ainsi que quelques armes ! Alors que toutes les filles, comme de bien entendu, s’extasiaient sur les attributs si typiquement féminins, Ulysse constata qu’une d’entre elle semblait fascinée par les armes : il sut alors qu’il avait trouvé Achille. Mais Thétis ne désarmait pas : si son fils devait combattre contre les Troyens, il le ferait dans les meilleures conditions. C’est ainsi qu’Achille embarqua pour Troie, une armure invincible spécialement conçue pour lui par Héphaïstos dans ses bagages.

Achille soignant Patrocle.
Achille soignant Patrocle.

Dans les premiers temps de la guerre, les Troyens n’eurent guère à redouter l’adresse guerrière d’Achille : ce dernier, qui s’était disputé avec Agamemnon, refusait tout simplement de se battre. Il passait ses journées avec Patrocle, son ami et amant, à jouer de la lyre à l’ombre de sa tente. Un jour, pourtant, Patrocle, qui avait une conscience plus développée de son devoir, emprunta la fameuse armure d’Héphaïstos et, se faisant passer pour Achille lui-même, se lança dans la bataille. Bien mal lui en prit : il se heurta au meilleur guerrier troyen, Hector, qui, d’un coup parfaitement assuré, mit fin aux prétentions du pauvre Patrocle.
Lorsqu’Achille apprit la mort de son bien-aimé, il entra dans une rage folle et se lança -enfin- dans la bataille. Le duel entre Hector et Achille devait durer de longues heures mais, finalement, Achille eut raison du Troyen. Pourtant, sa vengeance était loin d’être assouvie : attachant le cadavre de son ennemi à son char, Achille le traîna, douze jours durant, autour de la tombe de Patrocle. Sa rage glaçait d’horreur les Troyens comme les Grecs ; les dieux eux-mêmes se révoltèrent devant pareille humiliation, au point que Zeus chargea Thétis d’intervenir. Sur les instances de sa mère, Achille mit donc un terme à sa vengeance mais, désormais, les Grecs purent compter sur sa participation. Et elle ne fut pas des moindres : guerrier accompli, sans doute le meilleur de son époque, Achille sema la mort et la désolation parmi les rangs des Troyens… jusqu’à ce que les dieux se mêlent à nouveau du conflit. C’est Apollon, favorable aux Troyens, qui devait mettre fin à la glorieuse carrière d’Achille en guidant le bras de Pâris : touché au talon par une flèche, Achille s’effondra, accomplissant ainsi la prophétie.
Personnage essentiel de l’Iliade, Achille allait devenir le type même du héros grec : un guerrier accompli, bien que d’une rare violence, un demi-dieu qui ne pouvait qu’inspirer des hommes tels qu’Alexandre le Grand…

Vanth, la porteuse de lumière

Détail d'une fresque étrusque représentant un défilé funèbre, avec Vanth, au centre.
Détail d’une fresque étrusque représentant un défilé funèbre, avec Vanth, au centre.

Si les dieux des Enfers étrusques sont bien Aita et Phersipnai, les équivalents d’Hadès et Perséphone, deux divinités infernales caractérisent l’Au-delà de l’ancienne Etrurie : Charun et Vanth. Charun est Charon, le nocher des Enfers, mais un nocher typiquement étrusque. Quant à Vanth, que certains associent à la déesse grecque Hécate, elle ne devra son évolution en une sorte de Furie qu’à l’influence grecque et sans doute aussi à l’évolution de son homologue.
A l’origine, et dans la mythologie étrusque proprement dite, Vanth est une jeune et belle déesse, clairement reconnaissable sur de nombreuses tombes. Elle ne distribue nul bienfaits, mais nul méfaits non plus. Son rôle est de recueillir le dernier soupir du défunt puis de le guider vers les Enfers, en l’éclairant de sa torche. A la tête d’un véritable cortège de déesses ou de génies qui lui ressemblent trait pour trait, la déesse encapuchonnée, parfois dotée d’ailes, est une divinité clairement psychopompe. Son voyage, elle l’accomplit, telle l’Epona celte, à dos de cheval, d’hyppocampe ou même, comme le révèle une urne trouvée dans une tombe de Volterra, chevauchant une sorte de dragon, nommé le kettos.
Son cortège, lui, poursuit sa route à pied, mais c’est bien la seule différence entre Vanth et celles qui peuplent son cortège. Au point que les spécialistes ont vu dans ces divinités accompagnatrices des échos de la déesse, comme cette divinité était multiple… comme son compagnon Charun.
Au final d’ailleurs, c’est bien au pluriel qu’il faudrait évoquer cette divinité, de la même façon que Lamie ou Gorgone sont devenues les Lamies et les Gorgones.

Le roi Arthur : les secrets d’une légende

Modèle de chevalerie et de courtoisie, roi sage et vaillant,
Arthur est un des plus célèbres mythes du Moyen Âge.
Mais qui était réellement Arthur ?
Un personnage historique ? Un combattant de la mythologie irlandaise ?
Un roi « fabriqué » de toutes pièces par les Plantagenêt ?
Essayant de répondre à ces questions, l’auteur nous plonge, avec passion, dans la légende et tente de dérouler, pour nous, l’écheveau de sa naissance.
Fascinant personnage que celui d’Arthur : le Moyen Âge ne s’y est pas trompé, faisant revivre, maintes et maintes fois, à travers les paroles des jongleurs des ménestrels et des conteurs, les aventures d’Arthur et de Guenièvre, de Lancelot et de la fée Morgane.
Comme ces « conteurs-jongleurs », laissons-nous donc emporter par la légende…
Le bâtard du roi

Merlin et la fée Vivianne

Le roi Arthur, blessé, contemple le désastre. L’ultime combat du souverain anglais contre les Saxons, la bataille de Camlann, vient de faucher la fine fleur du royaume. Et parmi tous les chevaliers de la Table ronde, seuls deux d’entre eux ont suvécu… Arthur regarde une dernière fois Mordred, son fils, qu’il vient de tuer puis, soutenu par ses deux compagnons, se dirige vers un lac où il attend la mort.
De lointains souvenirs submergent alors sa mémoire…
Tout a commencé quand le souverain Uterpendragon, du royaume de Logres -qui devient, par la suite, la Grande-Bretagne- s’éprend de la femme de son vassal, le duc de Cornouailles. Ce dernier apprenant les avances que le roi avait faites à Ygerne, son épouse, déclara la guerre à celui-ci. Mais, alors que le duc était sur le champ de bataille, Uterpendragon, accompagné de Merlin, se rendit au château de Tintagel et, ayant pris l’apparence du duc de Cornouailles, grâce à la magie de Merlin, passa la nuit avec Ygerne. C’est ainsi que fut conçu Arthur. Dès sa naissance, Merlin prit l’enfant et le confia à un chevalier du pays, tout en gardant secrète l’identité de l’enfant.
Peu d’années après, Uterpendragon mourut. Et comme il ne laissait pas d’héritier mâle, tous les chevaliers de Bretagne se réunirent à Londres, afin d’élire un nouveau souverain. Arthur, alors simple écuyer, s’y rendit avec son père et son frère adoptifs. Un jour que ce dernier lui demandait une épée, Arthur prit la première qu’il trouva. Elle était plantée dans le roc, devant l’église de Londres et jamais personne, jusque-là, n’avait réussi à l’extraire de son rocher. Arthur « la prit par le pommeau et l’emporta ». Son père adoptif, Antor, voyant cela, appella l’arche-vêque et tous les barons et demanda à Arthur de remettre l’épée à sa place et de la ressortir du roc, afin que tous voient ce qu’il avait fait.
Et lorsqu’ils furent tous là, Antor commanda à Arthur de prendre l’épée et de la donner à l’archevêque, ce qu’il fit. À cette vue, l’archevêque le prit dans ses bras et entonna bien haut un Te Deum.
La Grande-Bretagne avait, à nouveau, un roi. Une légende disait, en effet, que celui qui réussirait à sortir l’épée du roc serait le roi de Bretagne. Et c’est alors que Merlin révéla le secret de la naissance d’Arthur.
Les chevaliers de la Table ronde
Après plusieurs années de guerre, au cours desquelles il repoussa les hordes saxonnes qui tentaient de conquérir le pays et combattit la fée Morgane, sa sœur, Arthur instaura la paix en Bretagne et réunit, au château de Camelot, les meilleurs chevaliers du pays. Merlin, qui était le conseiller d’Arthur, construisit pour lui une Table ronde où ne pourraient siéger que les meilleurs chevaliers de son royaume. Bientôt, on vit une cour permanente se tenir à Camelot, d’où le roi, souverain très sage, faisait régner l’harmonie et la paix sur le pays.
Entre temps, il avait épousé la belle Guenièvre, fille du roi de Carmelide. C’est avec le mariage d’Arthur que commencèrent les « douze années de paix » et pourtant, Merlin, qui savait l’avenir, lui avait prédit que Guenièvre le trahirait avec le meilleur chevalier de la cour. Parmi ceux-ci, on trouvait, entre autres, Gauvain, un des neveux du roi, Mordred, son fils incestueux, Lancelot, le meilleur des chevaliers et Galaad, le fils de Lancelot. Seul Galaad put prendre place sur le « Siège périlleux » de la Table ronde, jadis laissé vacant car personne n’était assez pur pour y prendre place.
Mais les années de paix ne devaient plus durer. Mordred, espérant s’asseoir sur le trône à la place de son père, lui révéla la trahison de Guenièvre, qui aimait en secret Lancelot. Les deux amants ayant été surpris, Lancelot se réfugia sur son domaine, en petite Bretagne, où Arthur et ses troupes le poursuivirent.
Mordred, faisant courir le bruit de la mort du roi, prit sa place sur le trône et épousa, de force, la belle Guenièvre. Arthur apprit rapidement la chose et retourna en Grande-Bretagne pour affronter son fils et neveu, Mordred, qui s’était allié aux Saxons. Et ce fut le désastre de Camlann…
La disparition du roi Arthur

La disparition d’Arthur

Revenant à lui, Arthur demanda à Bedwyr, l’un des chevaliers survivants, de s’emparer d’Excalibur, l’épée que la Dame du Lac lui avait donnée, puis de la jeter le plus loin possible dans les eaux du lac. Après bien des hésitations, Bedwyr obéit au roi et lança l’épée.
Dès qu’elle approcha de l’eau, il vit une main qui sortait du lac et qui se montrait jusqu’au coude, mais il ne vit rien du corps auquel la main appar-tenait. La main prit l’épée par la poignée et se mit à la brandir trois ou quatre fois vers le ciel. Quand il eut clairement vu ce prodige, elle s’enfonça dans l’eau avec l’épée.
Bedwyr alla retrouver le roi pour lui raconter ce qu’il avait vu et Arthur, sachant sa fin toute proche, demanda au chevalier de partir et de le laisser seul. Ce dernier « se mit en selle et s’éloigna du roi. Dès qu’il l’eut quitté, il se mit à tomber une pluie d’une extraordinaire densité qui l’accompa-gna jusqu’à ce qu’il eût atteint une colline, à plus d’une demi-lieue de l’endroit où était le roi. Arrivé sur la colline, il s’arrêta sous un arbre et la pluie finit par cesser ; il porta ses regards du côté où il avait laissé le roi. Il vit venir au milieu de l’eau, une barque toute emplie de dames ; quand elle accosta, à l’endroit même où se tenait le roi, les dames s’approchèrent de son bord. Celle qui les commandait tenait, par la main, Morgane, la sœur du roi Arthur, et elle se mit à inviter le roi à entrer dans la barque. Le roi, dès qu’il aperçut sa sœur Morgane, se leva précipitamment du sol où il était assis ; il pénétra dans la barque, tirant son cheval derrière lui, et emporta ses armes. Quand Bedwyr, toujours sur sa colline, eut été témoin de tout cela, il rebroussa chemin aussi vite que son cheval le lui permit et parvint enfin sur le rivage ; une fois là, il vit le roi Arthur, parmi les dames, et reconnut bien la fée Morgane, pour l’avoir vue maintes fois. En très peu de temps, la barque s’était éloignée à une distance de plus de huit portées d’arbalète. Comprenant qu’il avait ainsi perdu le roi, Bedwyr mit pied à terre sur le rivage et manifesta la plus grande douleur du monde… »
Ainsi disparut le grand roi Arthur, cinglant vers l’île d’Avalon.
La légende arthurienne : un mythe celtique ?

Finn Maccool

Mais le roi Arthur a-t-il vraiment existé ? Il semblerait que oui, bien que la figure historique d’Arthur reste, malgré tout, sujet à caution.
Apparu, dans les textes, à partir du VIIe siècle, Arthur serait un roi ou un grand chef de guerre, qui rallia tous les peuples de Grande-Bretagne pour combattre les Saxons qui, au VIe siècle, tentaient d’envahir le pays. C’est aussi ce que suggère l’Historia Britonium, écrite au IXe siècle, et qui décrit les douze victoires d’un certain Arthur sur les Saxons et, surtout, le désastre de Camlann, qui aurait eu lieu en 537.
D’autres chroniques font, au fil des ans, quelques allusions à Arthur, qui serait un soldat romain, le centurion Lucius Artorius Castus, installé en Bretagne au début du Ve siècle. Mais aucun texte ne nous permet de savoir avec certitude si Arthur a réellement existé.
Et d’ailleurs, la légende arthurienne n’est-elle pas, tout simplement, un des nombreux mythes celtiques ?
Il existe, en effet, beaucoup de points communs entre la légende arthurienne et certains aspects de la mythologie celtique.
Un certain Arthur, possesseur d’une épée enchantée nommée Caledlwch, dans laquelle certains linguistes ont cru reconnaître Excalibur, est parfois mentionné.
Parmi les apports de la mythologie celtique à la légende arthurienne, on peut relever en particulier le nom de Finn Maccool. Fils du dieu de la mer d’Irlande, Mongan, devenu par la suite le célèbre Finn Maccool, a été conçu par « magie ». Enlevé par son père à l’âge de trois jours, il grandit dans un des royaumes de l’Autre Monde, la Terre de Promesse.
Revenu dans le monde réel sous le nom de Finn Maccool, il est conseillé par un druide, Finegas, qui lui permet d’attraper le Saumon de Connaissance qui apporte la sagesse. Devenu chef des Fiannas, les guerriers les plus fiers et les plus vaillants, Finn Maccool est l’un des plus grands combattants de toute l’Irlande : selon la légende, il ne meurt pas mais a été emmené dans l’Autre Monde…
Comme Finn Maccool, Arthur a été engendré par magie, celle de Merlin. Comme Finn, Arthur est le chef des meilleurs combattants du royaume, les chevaliers de la Table ronde et, toujours comme lui, il n’est pas mort mais a été emporté, blessé, par trois femmes, sur l’île d’Avalon.
Et les concordances ne s’arrêtent pas seulement au personnage d’Arthur. La légende arthurienne raconte nombre de combats ou de batailles, à la fin desquels le vainqueur tranche la tête du vaincu, comme le fait Arthur lui-même après avoir combattu le géant du Mont-Saint-Michel et comme le faisaient les combattants irlandais et gallois qui imaginaient que l’âme se situait dans la tête :
Il s’écarta et contempla le cadavre puis il ordonna à son bouteiller de trancher la tête du géant et de la donner à un écuyer.
Du chaudron de Bran au Saint Graal

Le saint Graal, d’après un vitrail de l’église de Tréhorenteuc

L’héritage celtique marque très fortement certains personnages, comme Morgane et Merlin, qui sont, tout deux, typiques de la mythologie celtique.
Morgane, demi-sœur du roi, a un rôle tout à fait ambigu dans la légende d’Arthur. Reine d’Avalon, une île de l’Autre Monde, cette habile sorcière s’oppose à Arthur tout le long du récit. Morgane représente, en quelque sorte, la déesse des ténèbres et de la mort, alors qu’Arthur est le soleil et la vie. Pourtant, son personnage a aussi un aspect positif. En effet, quand, blessé après la bataille de Camlann, Arthur est amené par le chevalier Bedwyr au bord d’un lac, Morgane joue le rôle de la fée guérisseuse pour, finalement, emmener Arthur sur l’île d’Avalon, c’est-à-dire l’île de Verre.
Merlin, quant à lui, est l’image même du subtil mélange entre cette mythologie païenne et la légende « revisitée » par le Moyen Âge chrétien. Fils d’un démon et d’une femme, le plus célèbre des magiciens tient ses pouvoirs de son père et les utilise pour permettre la conception d’Arthur, dont il deviendra le conseiller. C’est également lui qui va construire le site de Stonehenge, le monument funéraire de Pendragon, l’oncle d’Arthur, avec les pierres des Géants, qu’il a ramenées d’Irlande, et, plus tard, la Table ronde. Il disparaît de la fin du récit, victime de la Dame du Lac, Viviane, qui, après avoir reçu les secrets du magicien, qui l’aimait, l’enferme dans la forêt pour l’éternité.
Les ressemblances ne se limitent pas aux personnages. Ainsi, le Graal, qui apparaît d’abord avec Chrétien de Troyes, a des vertus similaires aux fameux chaudrons miraculeux, l’un des thèmes récurrents de la mythologie celtique. Certains apportent la sagesse ou l’abondance et d’autres redonnent la vie comme le chaudron magique de Bran, ou bien « Chaudron de Résurrection », qui est réputé pour rendre la vie aux guerriers mais les laisse muets pour l’éternité.
De même, le Saint Graal, qui est le calice de la Cène dans lequel Joseph d’Arimathie  recueille le sang de Jésus-Christ sur la croix, apporte la vie éternelle et assure  l’abondance.
Et si, tout simplement, Chrétien de Troyes avait repris un thème païen présent dans la légende primitive et l’avait christianisé ?
Après cela, est-il encore envisageable d’imaginer qu’il n’ y ait pas eu une première légende arthurienne, entiè-rement bretonne et très largement inspirée de la mythologie celtique ?
En effet, il ne paraît pas possible de penser que le personnage d’Arthur soit juste né de l’imagination de l’historien du XIIe siècle, Geoffroy de Monmouth.
La seconde vie d’Arthur

Page d’un manuscrit de Chrétien de Troyes

C’est par la volonté de Geoffroy Plantagenêt, qui voulait asseoir son autorité en Grande-Bretagne, que Geoffroy de Monmouth écrit, en 1138, L’Histoire des rois de Bretagne.
Les premiers paragraphes de cette chronique sont dédiés à la naissance, quelque peu mythique, du pays. Ses premiers habitants sont les Géants, les fils des démons et de la danaïde Albine, d’où le nom d’Albion, qui sont ensuite vaincus par la tribu de Dana, c’est-à-dire le peuple des lutins et des elfes.
Peu après, Brutus, qui donne son nom à la Bretagne, fuyant Rome avec quelques compagnons, débarque sur la terre des Géants et apporte les bases de la civilisation. Après ces débuts pour le moins légendaires, Geoffroy de Monmouth relate l’histoire des rois de Bretagne, consacrant le plus long passage à Arthur. C’est, sans nul doute, en se basant sur des légendes existant  déjà que Geoffroy de Monmouth va écrire cette « histoire » d’Arthur, donnant ainsi à la légende une seconde vie… celle qui sera la plus longue.
Lorsqu’Henri II Plantagenêt devient roi d’Angleterre, en 1153, il comprend tout le parti qu’il peut tirer de l’œuvre de Monmouth.
Ennemi juré des Saxons, modèle du roi breton, Arthur ne peut que plaire à Henri II, qui est alors en butte à une certaine résistance saxonne, perdurant après plus de quatre-vingt-dix ans de domination normande.
Grâce aux prophéties de Merlin, que Monmouth a intégrées à son texte, le message est clair : Henri est l’héritier d’Arthur, devenu, grâce à L’Histoire des rois de Bretagne, un personnage historique incontestable.
Vulgarisée par le Roman de Brut, que Wace a composé en 1155, l’histoire d’Arthur va alors s’étendre à travers toute l’Europe et se développer, principalement, en France.
La première à parler d’Arthur est Marie de Champagne, la fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII le Jeune, qui livre une image assez peu flatteuse du roi mythique.
Mais c’est surtout Chrétien de Troyes, un écrivain champenois, qui donnera à la légende d’Arthur toute son ampleur. Se dégageant du mythe déjà élaboré, Chrétien de Troyes va christinaniser la légende et faire d’Arthur ainsi que des preux chevaliers de la Table ronde les meilleurs propagateurs de l’éthique chevaleresque, telle qu’elle apparaît au XIIe siècle.
Les romans du Conte du Graal, de Érec et Énide, du Chevalier au lion et du Chevalier de la charette, qui n’est autre que Lancelot, relatent les exploits de ces chevaliers et leur quête de la perfection spirituelle, particulièrement évidente dans Le Conte du Graal et dans sa préface, écrite par un certain Robert de Boron, qui donne à l’œuvre de Chrétien de Troyes une orientation résolument chrétienne.
La légende arthurienne n’est bientôt plus qu’un cadre, nécessaire parce que populaire, permettant de raconter les exploits de plusieurs chevaliers de la Table ronde.
Ainsi cite-t-on l’histoire de Gauvain, le neveu du roi, de Perceval, l’un des trois chevaliers qui aperçut le Graal, ou même de Tristan, le célèbre amant d’Iseult.
La légende d’Arthur devient alors un doux mélange d’exploits guerriers, de contes païens, d’amour courtois et de spiritualité.
Et grâce à l’influence des monastères clunisiens, celui de Fécamp notam-ment, cette morale arthurienne va se propager dans toute l’Europe, allant de l’Allemagne à l’Italie et à l’Espagne, perdurant même à travers les jeux de cartes. Depuis, Arthur reste vivant dans nos esprits et nos légendes : « roi de jadis, roi à venir », dit-on en Bretagne. Et si Arthur n’était pas mort…