Au cœur du catharisme

Stèle discoïdale représentant une
Stèle discoïdale représentant une " croix " cathare.

Parce qu’elle a été la cause première de la naissance et du développement de l’Inquisition, l’hérésie cathare tient une place toute particulière dans l’histoire de l’Église. Et parce qu’elle a vu la destruction de la noblesse du Sud et du pouvoir des comtes de Toulouse, elle tient une place particulière dans l’histoire de France. Mais, alors que l’on se complaît à ne voir que les bûchers où périrent les cathares, on oublie bien souvent ce qu’était réellement cette religion, les rites qu’elle avait adoptés ou même la doctrine qu’elle enseignait. C’est pourtant cette connaissance de la religion cathare qui, seule, permet de comprendre ses origines, son expansion et son anéantissement final.
On admet généralement que le catharisme est issu d’une autre secte hérétique bulgare : celle des bogomiles. Apparus au milieu du Xe siècle dans l’Empire byzantin, les bogomiles, aux dires de Cosmas qui leur a consacré, en 970, tout un traité, étaient les disciples du pope Bogomil -ou Théophile. Ils pratiquaient l’ascétisme et l’austérité, rejetaient le culte des images ou de la croix et niaient toute valeur aux sacrements. Seule, pour eux, comptait l’imposition des mains et, poussant à son extrême le dualisme qui apparaît dans certains passages de l’Évangile, ils voyaient le monde comme une création de Lucifer.
Des Apôtres du Christ aux Albigeois
De fait, les bogomiles apparaissent comme les ancêtres directs des Apôtres ou Pauvres du Christ que l’on retrouve en Rhénanie au milieu du XIIe siècle puis en Languedoc, où ils reçurent le nom d’Albigeois ou encore de Cathares -terme qui est en réalité une invention moderne. Cette contre-Église bogomile ou des Apôtres s’était répandue dans toute la France ainsi qu’en Flandre, en Rhénanie, on l’a vu, dans l’Empire byzantin et enfin dans les Balkans. Elle est le fruit d’un vaste mouvement de contestation qui, dès le XIe siècle, en Europe occidentale, est évoqué épisodiquement au détour d’une chronique. Et c’est ainsi qu’un chroniqueur évoque la condamnation de douze moines de la ville d’Orléans qui rejetaient la nature humaine du Christ, le sacrement de l’Eucharistie et ne pratiquaient qu’un seul sacrement, par imposition des mains, « qui lave de tout péché et remplit du don du Saint-Esprit ». C’est là la définition exacte du consolamentum pratiqué par les Albigeois.
Mais, la situation en Languedoc a ceci de particulier que cette contre-Église vivait et enseignait ouvertement, au point qu’un concile se tint, en 1167, à Saint-Félix-en-Lauragais, près de Toulouse. Le concile de Saint-Félix témoigne également de l’incroyable expansion de la doctrine cathare en Languedoc, plus que dans les autres régions d’Europe occidentale. En effet, l’objet de cette assemblée était de créer dans le Languedoc, en plus de l’évêché d’Albi, ceux de Toulouse, de Carcassès et d’Agen, alors que les autres régions de France ne formaient, à elles toutes, qu’un seul évêché…
Les raisons d’un succès
Les raisons expliquant le succès de la doctrine cathare sont multiples mais la première est, à n’en pas douter, le fait que les Parfaits utilisaient la langue vulgaire pour leurs prédications comme pour lire l’Évangile. Et les protestants, au XVIe siècle, auront le même succès… pour la même raison. En Languedoc, un autre phénomène va jouer : l’engouement de la noblesse pour cette nouvelle doctrine.
La noblesse d’Occitanie frondait déjà plus ou moins ouvertement contre l’Église de Rome, la critiquant et la raillant. Quelques seigneurs avaient même détourné à leur profit la dîme ecclésiastique, jugeant sans doute que clercs et moines étaient suffisamment prospères. Par contre, les Albigeois ne demandaient pas la moindre dîme, se désintéressaient totalement du pouvoir politique et laissaient volontiers la noblesse languedocienne se plonger avec bonheur dans la pratique -pas toujours intellectuelle- du fine amor. Et c’est cette noblesse qui va faire le succès de la doctrine des Albigeois, y adhérant ou la protégeant tout au long du XIIe siècle.
Contrairement aux pays du Nord, les bourgades du sud de la France s’étaient élevées autour du château seigneurial et c’est l’ensemble qui était fortifié. On ne peut donc pas parler de châteaux forts mais plutôt de villages fortifiés, de castrum, où se mêlaient toutes les couches sociales. C’est donc dans ces castrum que les Albigeois, protégés par les seigneurs du lieu, ont ouvert leurs maisons de prière, des sortes de couvents dans le monde. La population toute entière pouvait ainsi constater, par elle-même, l’ascétisme des Parfaits et des Parfaites et assister, si elle le désirait, à leurs prédications.
L’enfer sur terre

Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).
Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).

La doctrine cathare est dualiste, de même que celle de nombreuses hérésies depuis les premiers siècles de l’Église. De tout temps, les chrétiens se sont interrogés sur la notion du Bien et du Mal. Comment, alors que Dieu est tout-puissant, pouvait-Il tolérer l’existence même du mal ? La doctrine cathare est née de cette interrogation. Et la réponse qu’elle donne apporte une vision du monde tout autre.
Selon la doctrine cathare, il n’y a pas un monde, mais deux, celui du Bien et celui du Mal, et deux dieux, Dieu le Père, le même que celui dont parle le Christ dans les Évangiles, qui est le Dieu du Bien, et un dieu du Mal, personnifié par Lucifer.
Dieu, le dieu du Bien pour être plus précis, a créé l’âme, les cieux, les esprits. Le dieu du Mal règne sur la terre, la matière, le corps, bref sur tout le monde visible. Donc le monde, le monde humain, n’est pas de Dieu. Il ne s’en préoccupe pas et n’y détient aucun pouvoir.
Les hommes, quant à eux, sont des anges déchus, emprisonnés dans des enveloppes de chair et qui attendent d’être délivrés de ce corps, objet de souffrance et symbole du Mal. En clair, pour les cathares, l’Enfer est sur terre !
La religion albigeoise ne nie donc pas l’existence du Christ ou des Évangiles -ils se désignent d’ailleurs du nom de Bons Chrétiens- mais selon elle, le Christ n’est pas venu réellement sur terre, il n’avait qu’une apparence de corps. Il n’était pas là pour souffrir et mourir sur la croix en vue de racheter le monde mais plutôt pour annoncer la délivrance prochaine, c’est-à-dire la mort du corps et la libération de l’âme qui, ainsi, retrournera au Paradis, monde du Bien qu’elle n’aurait jamais dû quitter. De fait, les cathares nient toute réalité au Saint Sacrifice de la messe qui devient pour eux un simple partage du pain en souvenir de la Cène. Ils nient aussi le libre arbitre et prêchent la doctrine de la prédestination.
Du « melioramentum » au « consolamentum »
Du fait de leur doctrine, les cathares n’ont laissé aucun vestige : ni croix, ni église, ni icône, tout ce qui est visible étant, par nature, mauvais.
On sait cependant quelle était leur manière de vivre, quels étaient leurs rites, notamment grâce aux procès des inquisiteurs qui constituent la source principale dont nous disposions.
L’adepte -ou même le simple croyant- montrait son adhésion à la doctrine cathare à travers le melioramentum, formule par laquelle il exprimait son respect pour un Parfait et demandait sa bénédiction. Très simple, ce rite consistait en trois génuflexions successives, suivies d’un baiser de paix. Quand le croyant adhérait à l’église cathare, il recevait le consolamentum qui lui permettait de passer de l’état de laïc à celui de Parfait ou de Bon Homme. Ce « baptême » cathare était également une « ordination » et une absolution des péchés et se faisait par simple imposition des mains -l’eau est matière, donc mauvaise. Dès lors, le Parfait -homme ou femme, le clergé cathare n’excluant pas le sacerdoce féminin- devient un représentant de l’Esprit Saint chargé de donner à son tour le consolamentum et d’enseigner la doctrine cathare.
Des ascètes au milieu du monde
Une fois reçu le consolamentum, le Parfait doit s’astreindre à une vie d’abstinence et de continence.
En effet, le Parfait devait s’abstenir de consommer des aliments gras, sauf l’huile et le poisson. Il ne mangeait ou ne buvait donc ni lait, ni fromage, ni aucun laitage, ni œufs, ni viande. La raison de cette abstinence ? Viande et œufs étaient les fruits d’un acte de fornication…
En plus de ces règles quotidiennes d’abstinence, les Parfaits suivaient trois carêmes de quarante jours chacun par an. Au cours de ces carêmes, la première et la dernière semaine, ainsi que les lundis, mercredis et vendredis, ils ne consommaient que du pain et de l’eau. Le peu de nourriture qu’ils cuisinaient était préparé selon un rite dont on ignore tout, si ce n’est que les ustensiles devaient être lavés cinq fois.
Les Parfaits vivaient à deux au moins, ce qui permettait ainsi une surveillance mutuelle dans l’application des règles d’abstinence. Le Parfait ne devait pas non plus mentir, ni jurer, ni tuer, pas même les animaux -à l’exception du poisson, on ne sait pourquoi.
À l’heure de la mort
On comprend aisément qu’un tel mode de vie ait fait l’admiration des populations, sans que, pour autant, ils demandent le consolamentum tout de suite.
En fait, il apparaît que, souvent, ceux qui étaient favorables aux cathares demandaient le consolamentum au moment de la mort. Ils quittaient ainsi le monde purifiés de leur péchés et Parfaits ! Mais si jamais celui qui avait reçu le consolamentum pendant son agonie guérissait, il devait ensuite vivre comme un Parfait. Ce principe n’eut cependant que peu d’application réelle. Effectivement, tout adepte qui avait reçu le consolamentum devait ensuite pratiquer l’endura, soit un jeûne de quarante jours. Pour un homme blessé ou malade, cet endura le conduisait inexorablement à la mort.
Un danger pour la société

Philippe II Auguste (1165-1223).
Philippe II Auguste (1165-1223).

Retour à la doctrine des Apôtres, pureté et ascétisme : voilà qui pouvait attirer les foules. Mais la doctrine cathare représentait aussi un réel danger pour la société féodale, avant même d’être un danger pour l’Église. En effet, parce qu’ils tenaient tout ce qui est matière, corps compris, comme fruit du Diable, les cathares préconisaient la continence sexuelle, ce qui pouvait, si cette religion s’était étendue, conduire à une très nette diminution de la population.
Outre l’aspect démographique, le fait que les cathares ne juraient jamais et refusaient ce qui était « du monde », excluait, de fait, l’hommage-lige ou la parole donnée à un suzerain. Certes, la noblesse occitane appréciait de voir les Parfaits refuser d’intervenir en politique ou d’acquérir du pouvoir. Mais comme cette doctrine impliquait également le refus de toute hiérarchie et de toute justice civile, elle ne pouvait qu’inquiéter très fortement la société féodale. Pourtant, la raison première de la croisade des Barons du Nord n’est même pas à rechercher dans ces deux aspects. Si Philippe Auguste a permis cette « croisade », c’est avant tout parce qu’il désirait soumettre les seigneurs occitans. Et la meilleure manière de les soumettre n’était-elle pas de les anéantir ? Profitant de l’occasion, il a lancé les seigneurs du Nord sur l’Occitanie et ces derniers feront bon usage de sa bénédiction : les seigneurs seront  tués, les fiefs accaparés et leurs filles ou leurs épouses mariées de force ou « fécondées » pourrait-on dire afin qu’émerge une nouvelle féodalité, toujours aussi riche mais moins désireuse d’indépendance. La fin des Parfaits n’aura été que l’excuse pour voir celle de l’indépendance occitane…

Les prophètes de l’Apocalypse

Le combat contre l'Antéchrist, d'après une gravure ancienne.
Le combat contre l’Antéchrist, d’après une gravure ancienne.

Si les terreurs de l’An Mil ne sont rien d’autre qu’un mythe, l’Apocalypse est une réalité attendue depuis la naissance du christianisme. Une réalité attendue parce qu’annoncée, notamment dans le texte eschatologique de saint Jean ; une réalité qui deviendra une proche certitude pour de nombreux « prophètes » au cours des siècles. Car contrairement à ce que l’on croit généralement, les prophètes de l’Apocalypse ne sont pas spécifiques au Moyen Âge et se retrouvent dans toute l’Europe jusqu’au XVIe siècle.
« Je vis ensuite un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre étaient passés et la mer n’était plus. Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ornée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’entendis une grande voix qui venait du ciel et qui disait :
-Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et Il habitera avec eux ; ils seront Son peuple et Dieu sera lui-même leur dieu et Il sera avec eux. Et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et la mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail car ce qui était auparavant sera passé. »
Ce court extrait du livre de l’Apocalypse de Jean nous éclaire assez exactement sur la nature des écrits dont s’est nourri l’imaginaire des premiers chrétiens.
Dernier livre du Nouveau Testament, dont la rédaction est généralement située autour de l’an 90, l’Apocalypse, ou Livre des Révélations, relate, dans un grand souffle poétique, le combat victorieux des armées du Christ contre les forces du mal. On y retrouve, comme dans les apocalypses juives dont il est largement inspiré, une Bête « à sept têtes et dix cornes », dont les exégètes s’accordent à affirmer qu’elle représente l’oppresseur romain.
Saint Jean Evangéliste, l'Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.
Saint Jean Evangéliste, l’Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.

Les chrétiens des premiers temps, menacés dans leur foi et souvent même dans leur vie, ont puisé espoir et réconfort dans la force évocatrice de ces images apocalyptiques. Bien que, dès le Moyen Âge, l’Église ait refusé, sous l’impulsion notamment de saint Augustin, de voir dans les textes apocalyptiques autre chose qu’un enseignement allégorique sur l’attente de la venue du Christ, l’idée d’une « Jérusalem céleste », sorte de paradis terrestre peuplé d’une humanité connaissant un bonheur parfait a marqué durablement la chrétienté médiévale. Misère, rancœurs et mécontentements sociaux de toute sorte ont trouvé, dans les doctrines apocalyptiques, relayées par de faux prophètes, un puissant exutoire.
Pendant plus de quatre siècles, à travers la recherche d’une société idéale, divers mouvements religieux ont vu le jour en marge de l’Église. Tolérés le plus souvent par les autorités ecclésiastiques, ils n’en ont pas moins ébranlé l’ordre social établi.
Les combattants de l’Antéchrist
Pour de nombreux fidèles du christianisme originaire, imprégnés de prédictions apocalyptiques, le Christ est appelé à un retour triomphal afin d’établir sur terre un royaume messianique destiné à durer mille ans.
Quoique condamnée par l’Église, la croyance en ce Millenium s’est enracinée profondément dans la pratique religieuse populaire, au point d’adopter, chez les plus pauvres, des formes insurrectionnelles.
Les premiers courants messianiques naissent au XIe siècle, dans le sillage des croisades. Lorsqu’en 1095 le pape Urbain II exhorte les chevaliers chrétiens à libérer les Lieux saints, il entend constituer une armée aguerrie et capable de mener une campagne difficile dans des contrées lointaines, appel aussitôt repris par des prédicateurs incontrôlés. Parmi ces pseudo-prophètes dont l’histoire n’a pas toujours retenu les noms, émerge la figure de Pierre l’Ermite.
En dépit de sa frêle silhouette, reconnaissable à une longue barbe blanche, ce moine ascétique a su galvaniser des foules innombrables. Plusieurs mois avant que la croisade officielle ne s’ébranle, Pierre l’Ermite avait franchi la frontière germanique à la tête de hordes de miséreux que rien, il est vrai, ne retenait dans les campagnes dévastées par une succession d’inondations et d’épisodes de sécheresse. Pour ce peuple de déshérités que les chroniqueurs ont appelé les pauperes, bientôt rejoints par toutes sortes d’aventuriers aux intentions moins pures, la croisade prêchée par les nouveaux « prophètes » est l’occasion d’une quête collective de Salut, loin d’une vie devenue impossible. Grande est l’attraction exercée par Jérusalem, « nombril du monde, pays fécond entre tous, le nouveau paradis des délices, la cité royale située au centre du monde » qu’il faut délivrer des musulmans. Peu de pauperes atteindront la ville sainte qui tombera aux mains des croisés dans un effroyable bain de sang. Car l’instauration d’un royaume messianique passe, aux yeux de ces miséreux, soumis aux discours exaltés des prédicateurs, par l’élimination des impies, juifs et musulmans. La croisade est aussi et surtout le premier épisode d’un combat qui doit voir l’anéantissement du Prince du Mal. La figure obsédante de l’Antéchrist -fils de Satan ou Satan lui-même- hante les champs de bataille de Terre sainte, au point que saint Bernard, prêchant la deuxième croisade, assimilait les sarrasins aux cohortes de l’Antéchrist assemblées pour la lutte finale.
L’empereur des Derniers jours
Face aux puissances du mal se dresse, dans l’imagerie populaire de tradition apocalyptique, la silhouette de « l’Empereur des Derniers jours », gardien de la chrétienté, inaugurant l’ère de félicité annonciatrice de la fin des temps.
Charlemagne aurait un temps incarné ce personnage mythique. Selon une légende tenace, entretenue par certains chroniqueurs, il aurait jadis mené victorieusement la croisade et restauré la Jérusalem chrétienne. Plus d’un croisé, en route vers la Terre sainte, était convaincu de suivre la route jadis construite par Charlemagne.
Un autre souverain a endossé à son tour les espérances populaires en une humanité régénérée : Frédéric II de Hohenstaufen, empereur d’un vaste territoire englobant l’Allemagne, la Bourgogne et la majeure partie de l’Italie. Dès son couronnement, ce personnage hors du commun fut au centre de prophéties le présentant comme le successeur spirituel de Frédéric Ier Barberousse, son grand-père, mort au cours de la troisième croisade, en 1190. Selon ces prophéties, qui connurent un grand succès populaire, l’Empereur des Derniers jours délivrerait le Saint-Sépulcre, préparerait le second avènement du Christ et le Millenium.
Il règnera mille ans, dit la prophétie. Les Cieux seront grand ouverts à son peuple. Il viendra vêtu d’un habit aussi lumineux que la neige. Ses cheveux seront blancs et son trône flamboyant comme le feu et mille fois mille hommes et dix fois cent mille hommes le serviront, car il appliquera la justice. Le Roi viendra sur un cheval blanc, un arc à la main ; une couronne lui sera offerte par Dieu afin qu’il se fasse obéir de tout l’univers. Il portera un glaive immense et abattra plus d’un ennemi.
L’Apocalypse selon Joachim de Flore
Pour bien saisir l’impact de ces prophéties et leur pouvoir de propagation en Allemagne et dans l’Europe méridionale, il faut s’attacher à un personnage du nom de Joachim de Flore. Né vers 1135 d’un notaire calabrais, il consacre de nombreuses années à l’étude des Écritures. Selon lui, les Saintes Écritures, et plus particulièrement l’Apocalypse revêtent une valeur prophétique permettant non seulement de comprendre le sens de l’histoire mais d’en prévoir le déroulement futur. Ainsi, selon la grille de lecture de Joachim, l’histoire de l’humanité se diviserait en trois étapes : après l’âge du Père, qui recoupe l’Ancien Testament, vient l’âge du Fils, qui est aussi celui de l’Évangile. Le troisième âge, inspiré par l’Esprit, verra la naissance d’une Église nouvelle, soumise à un idéal de pauvreté qui durera jusqu’au Jugement dernier. Dans cette perspective historique, l’humanité atteindrait son apogée entre 1200 et 1260, à charge pour un ordre monastique nouveau d’en préparer la voie et à un monarque séculier de châtier l’Église de Rome. Sous sa forme extrémiste, incarnée notamment par le mouvement des franciscains dits spirituels, la tradition joachiniste voit dans le pape la figure de l’Antéchrist qu’il faut dépouiller de son autorité et de ses scandaleuses richesses afin de les distribuer aux pauvres.
Dès lors, rien d’étonnant à ce que Frédéric II, « l’empereur venu de la Forêt-Noire », dont le règne a été marqué par de violents affrontements avec l’Église de Rome, ait pu cristalliser les espérances populaires en l’émergence d’un monarque vengeur châtiant l’Église aux Derniers jours.
Les héritiers de Joachim

Jean Hus sur le bûcher (1415).
Jean Hus sur le bûcher (1415).

Les mythes millénaristes ont alors acquis une portée révolutionnaire, à cent lieues des spéculations intellectuelles de Joachim de Flore.
Il existe néanmoins une filiation directe entre les idées du moine calabrais et le mouvement hussite qui se développa en Bohême à la fin du XIVe siècle. Prédicateur talentueux, doublé d’un universitaire reconnu, Jan Hus s’insurgea contre l’opulence du clergé local, détenteur notamment de la majeure partie des terres agricoles. Prônant l’exigence d’un clergé pauvre, il reprenait les thèses du théologien anglais Wyclif, considéré comme le précurseur de la Réforme, qui s’opposa farouchement à la papauté et dont les idées se propagèrent au-delà des frontières de l’Angleterre. Comme son modèle anglais, Jan Hus proclamait que les chrétiens n’étaient nullement tenus de souscrire aux décrets du Pape, lorsqu’ils étaient contraires aux Saintes Écritures.
L’Église ne pouvait tolérer un tel ferment de contestation : Jan Hus fut arrêté et brûlé comme hérétique en 1415. Loin d’éteindre l’incendie, son exécution marque le signal d’une véritable insurrection tchèque contre le pouvoir ecclésiastique, qui prit souvent des formes extrêmement violentes. En s’efforçant d’endiguer la vague hussite, Rome ne fit que renforcer la fraction radicale du mouvement : les taborites. Ces disciples révolutionnaires de Jean Hus prêchaient l’imminence des derniers jours, en incitant les fidèles à trouver refuge dans certaines villes « élues » ou sur des montagnes, ce qui leur valut leur nom, par référence au Mont-Tabor des Saintes Écritures. La prédication trouva un formidable écho au sein du « prolétariat » urbain et paysan de Bohême qu’une extrême pauvreté rendait plus réceptif aux espérances millénaristes. Les plus radicaux des prédicateurs taborites désignaient comme suppôts de l’Antéchrist tous ceux qui ne rejoignaient pas leurs rangs pour « libérer la vérité ». Se considérant comme les saints des Derniers jours, ils exhortaient leurs fidèles à porter le glaive au-delà des frontières de la Bohême et à constituer « l’armée envoyée à travers le monde entier pour porter les plaies de la vengeance et se venger des nations, de leurs cités et de leurs villes et condamner tout peuple qui lui résistera. Les rois seront leurs serviteurs et toute nation qui n’acceptera pas de les servir sera exterminée ; les Fils de Dieu passeront sur le corps des rois et tous les royaumes qui sont sous le ciel leur seront donnés ».
Bien que soutenu à l’origine par des aspirations purement religieuses, le mouvement taborite ne tarde pas, en raison même de son messianisme militant, à adopter des formes plus nettement sociales et politiques : le Millenium doit être une société sans classe ayant aboli impôts, redevances, fermages et même propriété privée.
Cette expérience de type communiste ne fit pas long feu. Mus par des nécessités économiques, les taborites durent bientôt renoncer aux mesures promulguées dans l’enthousiasme révolutionnaire des premiers jours. Après les coups sévères portés contre lui par le gouvernement de Prague, le mouvement amorce son lent déclin pour disparaître totalement après la chute de la ville de Tabor en 1452.
Quand les anges « aiguisent leur faucille »

Les 4 fléaux de l'Apocalypse.
Les 4 fléaux de l’Apocalypse.

Mais les doctrines taborites ont survécu à l’éradication du mouvement en Bohême. Un siècle plus tard, des paysans, ouvriers et artisans de Thuringe, en Allemagne, s’enflamment à l’écoute des sermons d’un nouveau prédicateur : Thomas Müntzer. Cet érudit, ancien disciple de Luther, abandonne la Réforme en 1520 pour embrasser l’idéologie taborite sous l’impulsion d’un tisserand du nom de Niklas Storch, qui aurait séjourné en Bohême.
Convaincu d’être investi d’une mission prophétique, se présentant comme le « messager du Christ », Müntzer proclame que les empires terrestres approchent de leur fin et que le monde est devenu le royaume du Diable. Pour préparer l’avènement du Millenium, prêtres, moines et chefs impies doivent périr.
Il faut utiliser l’épée pour les exterminer, affirme Müntzer dans le sermon qu’il prononce devant les princes de Saxe préoccupés de connaître le contenu de cette nouvelle prédication. Et afin que cela se passe honnêtement et dûment, il faut que nos pères aimés, les princes, le fassent, eux qui reconnaissent que Dieu est avec nous. Mais s’ils se dérobent à ce devoir, l’épée leur sera arrachée. S’ils résistent, qu’ils soient massacrés sans merci. Au temps de la récolte, chacun doit arracher les mauvaises herbes de la vigne du Seigneur. Mais les anges qui aiguisent leur faucille pour cette tâche ne sont autres que les dévoués serviteurs de Dieu… Car les méchants n’ont aucun droit à vivre, si ce n’est pour autant que les Élus les y autorisent.
Le millénarisme sanguinaire de Thomas Müntzer passe donc par une extermination massive des « gredins impies » que les Élus, recrutés parmi les pauvres et les humbles ont le devoir d’anéantir.
Après avoir pris la tête de la Guerre des Paysans, réprimée dans le sang par l’armée des princes allemands, Müntzer terminera sa carrière de prophète le 27 mai 1525, date à laquelle il fut décapité.
Plus révolutionnaire encore est le mouvement qui s’est enraciné pendant la première moitié du XVIe siècle, dans l’évêché de Münster.
Ses adeptes, qui rejetaient à la fois les luthériens et les catholiques, prirent le nom d’anabaptistes, par référence au second baptême qu’ils avaient coutume de pratiquer. Paisibles à l’origine, les anabaptistes adoptèrent des positions plus radicales à la suite des persécutions dont ils furent les victimes. Ils virent, dans les souffrances qui leur étaient infligées par les puissants, les « douleurs messianiques » qui, dans la tradition apocalyptique, annoncent le Millenium.
Un jeune Hollandais de vingt-cinq ans, prédicateur itinérant fraîchement converti à la cause anabaptiste, gagne Münster dans les premiers jours de l’année 1534. Son nom est Jan Beukels mais il sera plus connu sous celui de Jean de Leyde. Prenant la tête d’un soulèvement populaire, il permet aux anabaptistes de contrôler entièrement la ville, désertée par les riches luthériens que l’ampleur du mouvement terrorise. Les adeptes des cités avoisinantes sont invités à s’installer avec leur famille dans la « nouvelle Jérusalem purifiée de toute souillure » qui seule sera sauvée de la destruction. De nombreux fidèles affluèrent dans Münster, de provinces aussi éloignées que la Frise et le Brabant. Là, Jean de Leyde et les autres prédicateurs du mouvement s’appliquent à instaurer un système strict de communauté des biens, prétendument calqué sur celui de l’Église primitive.
Car, affirmaient-ils, toutes choses devraient être en commun ; il ne devrait plus y avoir de propriété privée et nul ne devrait fournir de travail, mais simplement faire confiance à Dieu.
La fin de la « Jérusalem nouvelle »
Un tel programme, spécialement destiné aux déshérités, ne pouvait qu’attirer dans la « Jérusalem nouvelle » des foules de miséreux. Conscientes des dangers d’une telle agitation sociale, les autorités s’empressent de décréter l’anabaptisme pêché capital, non seulement dans le diocèse de Münster, mais aussi dans le duché de Clèves et l’archevêché de Cologne.
Pendant plus d’un an, la ville va faire face à un siège éprouvant, au cours duquel Jean de Leyde se fait proclamer roi de la nouvelle Jérusalem tandis que ses prédicateurs multiplient les sermons pour convaincre la population que le messie annoncé dans l’Ancien Testament n’est autre que Jean de Leyde. Alors qu’il impose à ses sujets l’austérité et le dépouillement des biens matériels, le nouveau monarque et sa suite vivent dans l’opulence : bijoux, robes luxueuses, trône drapé de tissu d’or. Dans le même temps, la répression s’abat sur ceux que le roi et sa garde rapprochée accusent de « pécher contre la vérité ». En dépit du soutien d’autres anabaptistes qui se rassemblent en Hollande et en Frise pour venir en aide aux assiégés, le blocus de la ville finit par avoir raison des promesses millénaristes de Jean de Leyde : la famine décime la population dont la centaine de survivants, hagards et décharnés, rendent les armes dans la nuit du 24 juin 1535. L’évêque ordonne que Jean de Leyde soit enchaîné comme un ours savant pour être exposé à la foule. Le roi-prophète mourra publiquement sous la torture et son corps ainsi que celui de deux autres chefs anabaptistes sera suspendu dans une cage au clocher d’une église.
De nos jours, le mouvement anabaptiste, sous sa forme pacifique du moins, a survécu partiellement aux États-Unis, dans les communautés baptistes et quakers.

Cuchulainn, le héros malheureux d’Érin

Cuchulainn jeune, d'après l'illustration de Stéphen Reid (1912).
Cuchulainn jeune, d’après l’illustration de Stéphen Reid (1912).

Le cycle héroïque ou des Ulates, est  rattaché au cycle mythologique par la présence de Cuchulainn. Fils adultérin de Lug et de Dechtire, Cuchulainn est, par sa mère, le petit-fils du dieu de l’amour, Aengus, et l’arrière-petit-fils de Dagda. Héros doté d’une force sans pareil mais capable de colères légendaires, toujours vainqueur mais totalement désespéré par ses propres exploits, Cuchulainn est un doux mélange entre les héros grecs Hercule et Achille.  
À l’âge de sept ans, raconte la légende, il tua le chien de garde de Culann, le forgeron de l’Ulster, assimilant toute la force de la bête féroce. Fort étonné par la soudaine colère de Culann, le jeune héros acceptera finalement de dédommager le forgeron en remplaçant la bête, le temps qu’une autre soit élevée. Et c’est ainsi qu’il fut nommé Cuchulainn, ce qui signifie « chien de Culann ».

Mais Cuchulainn n’allait pas garder bien longtemps sa fonction de « chien de garde ». Un jour, ayant simplement décidé d’asseoir sa réputation de valeureux combattant, il décide de provoquer les ennemis du roi -trois demi-dieux- avec, pour faire bonne mesure, tous leurs partisans. C’est à l’occasion de ce combat qu’il révèlera sa nature semi-divine et surtout sa parenté, désormais indiscutable, avec Lug. Face à ses ennemis, Cuchulainn fut envahi par une rage telle que ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites et qu’une colonne de sang apparue au-dessus de son crâne. Revenu au palais avec les têtes de ses ennemis attachées à son char, Cuchulainn ne décolérait pas, au point qu’il faudra trois grands chaudrons d’eau glacée pour le calmer.
Aussi, quand le jeune héros demanda la main de la belle Emer, on comprend aisément que le père de la jeune fille ait tout mis en œuvre pour le décourager. Sans tenir compte le moins du monde des exploits, pourtant déjà célèbres de Cuchulainn, et dévoilant ainsi une mauvaise foi sans nom, il lui conseilla… de faire un petit stage sur l’art de la guerre.
Cuchulainn gagna alors la Terre des Ombres, que l’on situe généralement en Écosse, où la sorcière Scathach l’aguerrit. Pour confirmer sa suprématie, le héros irlandais provoqua ensuite la terrible guerrière Aoifa… qui sera vaincue grâce à une ruse et qui deviendra sa maîtresse. Au bout d’un an et un jour de ce noviciat, notre héros regagna sa patrie pour exiger son dû. Mais Cuchulainn n’était pas homme à s’endormir sur ses lauriers : après une courte période de repos auprès de sa jeune épouse, il reprit la série de ses prouesses.
Un héros désespéré
L’un de ses exploits les plus connus est raconté dans Le Festin de Bricriu. Seigneur de l’Ulster et provocateur réputé, Bricriu décida un jour d’organiser un festin, au cours duquel il offrit à trois hommes -Conall Cernach le Victorieux, Laoghaire le Triomphant et Cuchulainn- la part du héros, celle qui doit revenir au plus illustre d’entre eux. Bien évidemment, les trois hommes la réclamèrent pour eux et un combat s’engagea. La force des armes n’ayant pu les départager, on décida donc de tester leur courage : serait vainqueur celui qui pourrait trancher la tête d’un monstre… et qui accepterait de voir la sienne subir le même sort le lendemain. Cuchulainn, sans hésiter, décapita le monstre -qui n’en mourut pas- et, le lendemain, posa sa propre tête sur le billot. Il fut alors proclamé champion de toute l’Irlande.
Dans Tain Bo Cuanige, Cuchulainn sera contraint, pour récupérer le taureau brun dérobé par la terrible reine du Connacht, Maeve, de combattre son ami d’enfance Fer Diad, amoureux de Maeve. Vainqueur mais désespéré, Cuchulainn sera alors consolé et sauvé par son père, Lug.
Mais une épreuve plus atroce encore attendait le héros ulate. Un beau jour, un mystérieux jeune homme, refusant de décliner son identité, arriva en Érin. Cuchulainn le provoqua en duel bien qu’une étrange sympathie l’attirât vers l’inconnu. Agonisant, ce dernier lui apprit alors qu’il était Conlai, le fils d’Aoifa et de… Cuchulainn lui-même.
Cependant la reine Maeve n’avait pas abandonné l’idée d’envahir l’Ulster. Associée à Morrigane, déesse de la mort sur les champs de bataille dont Cuchulainn avait refusé les avances, Maeve conduisit ses armées en Ulster, défendu par le héros irlandais. Lors de ce dernier combat, Cuchulainn, affaibli et surtout désespéré par ses terribles péripéties, se laissera tout simplement mourir, attaché à un rocher.

Le taurobole : dans le sang du taureau

Thésée recevant l'anneau de Minos (d'après une poterie antique).
Thésée recevant l’anneau de Minos (d’après une poterie antique).

Présent dans de nombreux cultes orientaux ou même dans la mythologie grecque, le taureau était sensé représenté les forces du mal. Une vision que l’on retrouve dans la vision du Minotaure, qui vit enfermé dans le labyrinthe imaginé par Dédale, qui ne se nourrit que de la chair d’enfants ou d’adolescents et qui sera finalement vaincu par Thésée. La figure est connue mais elle prend un tout autre sens lorsque l’on s’attache au Minotaure plus qu’au héros grec qui l’a vaincu. Thésée apparaît alors comme celui qui vient à bout des forces du mal, de la même façon que Mithra, divinité perse du IIe siècle avant J.-C. -vraisemblablement- soumet un même taureau armé d’un couteau, d’une torche -qui représente peut-être la lumière venue sur le monde- et coiffé d’un bonnet phrygien.
La religion qui naîtra de la mythologie perse et qui connaîtra un succès certain à Rome et dans tout l’Empire au IIIe siècle de notre ère avait pour particularité rituelle de faire se plonger l’adepte -d’autres auteurs évoquent une simple aspersion- dans le sang d’un taureau.
C’était là le moyen d’acquérir le statu d’initié et d’entrer dans la grande famille des adeptes de Mithra qui préconise la fraternité entre ses membres -sans distinction sociale- et promet le salut. Un ensemble de chose qui n’est pas sans rappeler le baptême des chrétiens. Un baptême qui, justement, lave des péchés mais qui soumet le mal, rejette le diable, de la même façon que le taurobole représente la victoire de l’initié sur le mal. Tant de points communs, tant de conjonctures ont d’ailleurs laissé clairement supposer que la théologie chrétienne du baptême s’était largement inspirée de ce rite d’initiation antique.

La mythologie indo-européenne mère de tous

La divinité indienne Indra

Il existe de nombreux points communs entre les trois principales mythologies européennes -grecque ou romaine, scandinave et celte. Au point d’ailleurs que l’on peut se demander s’il n’y aurait pas une seule et même mythologie originelle, une religion indo-européenne qui serait mère de toutes les autres.
En soit, il n’y aurait rien de bien extraordinaire au fait que les religions grecque, scandinave et celte aient une origine indo-européenne, les peuples les ayant imaginé étant de cette même origine.
La chose pourtant ne paraît pas évidente pour tout le monde et fait l’objet, depuis des années, de nombreuses discussions de spécialistes. Les points communs et les parallèles absolument sans équivoques que l’on peut établir sont pourtant là pour nous indiquer la voie
La mythologie scandinave évoque très clairement plusieurs générations de divinités, les Ases, dont Odin et ses fils font partie, succédant aux Vanes. Mais cette succession ne se fera pas toute seule et sera l’aboutissement d’un combat titanesque entre nouvelles et anciennes divinités. D’ennemis, les Vanes vont cependant rapidement acquérir le titre d’alliés et même de compagnons puisque certaines de ces divinités parmi les plus importantes vont être purement et simplement intégrées au monde des Ases. Ainsi en est-il de Njord, le dieu de la mer, et des divinités de la fécondité Freyr et Freyja. Unis contre les géants de la glace, ils ne seront bientôt plus que « les dieux », terme générique qui comprend aussi bien les Ases que les Vanes.
Les Moires grecques

De la même façon, la mythologie grecque met en exergue le combat entre les Titans et ceux que l’on a appelés par facilité les Olympiens. Et, là encore, la victoire de ces derniers peut aisément être interprétée comme le passage de la religion archaïque à une religion plus moderne, ce qui n’empêche pas l’ancienne religion d’avoir « laissé des traces », notamment dans le rôle de certaines divinités telles que les Furies, les Moires ou encore Gaïa. Notons d’ailleurs que, comme Freyr et Freyja, Gaïa, la Terre, est mère de fécondité…
Bien que ce soit moins évident, la mythologie celtique est loin d’être exemptée de toute évolution et sans doute n’est-ce pas sans raison que les Tuatha de Danann prennent finalement le pas sur les anciens dieux -Formorii et Fribolg. Un changement de « dynastie divine » qui n’est pas total, puisque Lug est le fils d’un Tuatha de Danann et d’une Fribolg et que ces derniers seront, comme les Vanes, finalement intégrés au nouveau monde divin en opposition à celui des Gaëls, c’est-à-dire des hommes.
Après l’affrontement, on l’a vu, les anciennes et les nouvelles divinités de ces trois mythologies se trouvent donc unies à jamais, les dieux se mêlent les uns aux autres, formant l’ordre divin que nous connaissons. À quelques détails près, c’est exactement ce que l’on retrouve dans l’antique mythologie indienne où, après une âpre lutte, les anciennes divinités Açvin -qui sont des divinités de l’abondance, là encore- s’entendent avec leur vainqueur, Indra, et participent avec lui et ses semblables au nouvel ordre divin.
Dans le récit même de cette lutte originelle, on relève parfois des épisodes qui n’ont rien d’anodins et qui confirment avec force le parallèle entre certaines religions. Ainsi, dans la mythologie scandinave, apparaît la divinité Gullveig, que Dumézil traduit par « Ivresse de l’or ». Sorcière envoûtante, cette déesse de la famille des Vanes a le pouvoir d’exacerber les mauvais penchants des dieux tels que l’envie et la convoitise. En fait, elle est là, telle un cheval de Troie, pour propager le trouble chez les Ases -qui l’ont accueilli on ne sait pourquoi. On sait que ses efforts seront finalement sans grande conséquence, mais il réussira cependant à semer la discorde dans les rangs Ases qui, conscients du danger, tenteront de la faire périr pas moins de trois fois.
La corruption n’a finalement pas eu le dernier mot dans la mythologie scandinave, pas plus qu’elle ne triomphera dans la mythologie indienne. En effet, selon une antique légende, les Nasatya -images des anciens dieux- tenteront à maintes reprises d’éloigner la belle Sukanya de son époux, un dieu ascète, en lui promettant toutes sortes de bijoux, d’étoffes précieuses, d’or… en vain. Et pour avoir mis au point ce plan diabolique, le dieu Indra châtiera durement les Nasatya.
Un autre parallèle, plus évident encore, apparaît entre la religion indienne et la religion scandinave, dans les particularismes même des dieux. En effet, si Odin est borgne et Tyr manchot, on trouve, dans le panthéon indien, une divinité aveugle et une autre privée de bras…
Ne retrouve-t-on également des personnages analogues, aussi bien dans leur description que dans leur fonction ? Ainsi est-il bien difficile de ne pas faire le parallèle entre les Nornes scandinaves et les Moires grecques : les premières, des divinités de toute beauté et sans aucun doute issue de l’anciennes religion, représentent le Passé, le Présent et le Futur ; alors que les secondes, divinités archaïques de la Destinée, de la Naissance et de la Mort, sont trois vieilles femmes, jadis décrites comme de frêles et belles jeunes filles…
Ne peut-on également voir un rapport entre la vache originelle scandinave Audhumla et la vache sacrée de l’Inde ? Car si la première fit apparaître Buri, le premier Vanes, en léchant la glace des contrées scandinaves, la seconde symbolise également la vie dans la religion indienne.
Pour conclure sur ce thème, on remarque également que les héros celtes, scandinaves ou grecs ont bien des points communs.
Ainsi, comment ne pas faire le parallèle entre le très célèbre Siegfried et la plupart des héros grecs -déjà évoqués dans le chapitre sur Le panthéon des héros grecs. Comme Persée, Achille ou Jason, Siegfried voit sa vie et son destin guidés par une prophétie. Et quelque soit leur désir d’y échapper, l’accomplissement de cette prophétie -comme d’ailleurs celui du Crépuscule des dieux- est inéluctable.
De même, comment ne pas faire le rapprochement entre Hercule et le héros de l’Érin, Cuchulainn. Le premier, qui est fils de Zeus, tue, encore enfant, un serpent et el second, fils du divin Lug, étrangle un chien ; de même Hercule, dans un accès de folie meurtrière -folie que l’on retrouve chez notre héros celte- fait périr ses enfants et Cuchulainn combattra à mort son propre fils. Héros valeureux et malheureux, ils sont sous le coup d’une sorte de malédiction, thème récurrent de la mythologie indo-européenne.
Enfin et de manière plus générale, il apparaît clairement que les mythologies grecque, celte, scandinave et indienne se déclinent de la même façon, formant une « hiérarchie divine » de même modèle, construite de manière semblable. Une conclusion qui nous fait dire, à l’exemple du grand spécialiste des religions Georges Dumézil, qu’il n’est pas impossible et qu’il est même probable que les mythologies indo-européennes aient toutes une même origine.

Saint François-Xavier, l’aventurier de Dieu

Francisco de Jaso, devenu saint François-Xavier (1506-1552).
Francisco de Jaso, devenu saint François-Xavier (1506-1552).

Béatifié en 1619 par le pape Paul V et canonisé trois ans plus tard à Rome, il a, écrit l’un de ses biographes, parcouru la terre pour porter la parole divine à ceux qui l’ignoraient et réussi à amener vers le Christ plus d’un million d’âmes.
Rien, pourtant, ne destinait François-Xavier, fils d’un conseiller de Jean III, roi de Navarre, à devenir l’une des plus grandes figures du christianisme. La tradition familiale l’orientait vers le métier des armes. Mais le jeune François-Xavier, plus porté vers la littérature, va à Paris suivre des études à la Sorbonne. Reçu maître en philosophie en 1530, à l’âge de vingt-quatre ans, il dispense des cours au collège de Beauvais. Brusquement, il abandonne l’enseignement pour s’engager dans la voie apostolique aux côtés d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des jésuites. Faisant vœu de pauvreté, il part pour Bologne où, durant plusieurs années, il consacre sa vie à soigner les malades dans les hôpitaux et les prisons. Il se charge également de l’éducation des masses populaires et on le voit souvent prêchant la parole divine, juché sur un banc.
À la demande d’Ignace de Loyola, il s’embarque en 1541 pour l’Extrême-Orient et accoste un an plus tard à Goa, capitale des Indes portugaises. Pendant sept ans, il accomplit de très nombreuses conversions, traduit le catéchisme dans la langue du pays et forme des missionnaires destinés à le remplacer. En 1549, il s’embarque pour le Japon et poursuit sa mission malgré les sévices que lui font subir les prêtres bouddhistes fanatiques. Et quand il part, deux ans plus tard, il laisse un grand nombre de missionnaires sur place. François-Xavier, que tout le monde appelle désormais saint Père, forme le souhait de se rendre en Chine en 1552. Mais sur le chemin, il tombe malade dans l’île de San Chan, et meurt le 2 décembre de cette année, à l’âge de quarante-quatre ans. On l’enterre sur place et on verse de la chaux vive sur son cerceuil. La tradition dit que, lorsqu’en février 1553, on l’exhuma pour le ramener à Goa, son corps était intact.

Les multiples « visages » du gnosticisme

Tableau intitulé :
Tableau intitulé : "les larmes de saint Pierre", Pierre étant le chef historique de l’Eglise.

Dès les premières années après la mort du Christ, certaines doctrines ou croyances vont secouer l’Eglise, éloigner d’elle certains fidèles. Mais ce que l’on considère comme une des premières hérésies apparaît plus comme une philosophie que comme une doctrine, comme une déviance que comme une hérésie. Le gnosticisme -du nom de gnôsis, connaissance, en grec- est un courant de pensée, une philosophie résultant de la rencontre des cultes orientaux païens, de la philosophie hellénistique, du monothéisme juif et, ensuite, du christianisme. C’est sans doute ce qui explique, en grande partie, l’extraordinaire variété de courants au sein du gnosticisme. S’étant d’abord développé en parallèle avec le christianisme, cette "philosophie religieuse", si l’on peut la nommer ainsi, va finalement se lier à lui, s’y intégrer au point de devenir une hérésie chrétienne. Ou plutôt "des hérésies" chrétiennes, car, comme il a été dit plus haut, la variété de ses courants va se retrouver dans sa dimension chrétienne et donc dans le nombre de courants hérétiques influencés par la pensée gnostique.
De fait, malgré la complexité du "monde gnostique", malgré la diversité de courants que l’on dénombre, on peut distinguer un fond commun.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pu créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise.
La question des deux principes, celui du Bien et celui du Mal, était déjà présente chez les Esséniens, une secte juive adepte de la pauvreté et de la stricte observance de la Loi. Elle apparaît également chez Simon le Magicien -ou le Samaritain- dont les Actes des Apôtres nous rapportent les faits et gestes. Selon saint Irénée (IIe siècle), qui se distinguera dans la lutte contre les gnostiques, Simon croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie et influencer nombre de communautés judéo-chrétiennes. Mais si Simon n’est pas gnostique, ses disciples, les Simoniens, le sont totalement. Et pour eux, comme pour tous les gnostiques, la question de la dualité du monde, celle des deux principes va se faire plus pertinente que chez Simon.
Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et créa une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. C’est ce qu’accomplit le Christ, être d’exception uni à un éon supérieur -donc proche de la perfection divine. La rédemption est donc bien réelle, c’est cette libération du monde, mais elle n’est plus due aux souffrances, à la Passion et à la mort du Christ, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
On le voit, la doctrine gnostique n’a plus guère de lien avec celle professée par l’Eglise. De déviante, elle est devenue étrangère au christianisme et finalement hérétique. On date de 70 le passage des Simoniens dans le "camp" de l’hérésie. De fait, de simplement déviante, la doctrine simonienne et, plus largement, gnostique est devenue totalement étrangère à celle professée par l’Eglise. Et de fait, si Simon le Magicien s’attache avant tout à la question de la création, il ne se lance pas dans une réflexion sur la divinité elle-même pas plus que sur l’Incarnation et la Rédemption. Il en semble pas mettre en doute la personne de Jésus pas plus que sa divinité. Par contre, les gnostiques "purs", pourrait-on dire, remettent totalement en cause la personne divine du Nazaréen. Certes, il demeure le Rédempteur, mais il n’est plus Dieu incarné ; il n’est pas le Fils de Dieu, tout juste un "être d’exception" dont le corps sert de réceptacle à un éon supérieur. Un peu comme une possession en fait.
On le voit, c’est la différence de croyance en la personne du Christ qui fait la différence entre la déviance et l’hérésie. C’est cette même différence que l’on retrouve dans différentes hérésies influencées par le gnosticisme, qu’elles soient nées dans les milieux judéo-chrétiens ou proprement chrétien.

La légende des Nibelungen

Tout a commencé un jour que Loki, le dieu du feu, Hœnir et son frère Odin se promenaient dans le Midgard, le monde des hommes. Voyant une belle loutre, Loki la tua avec une pierre puis les trois dieux l’emportèrent dans la demeure d’un magicien, Hreidmar, à qui ils demandèrent l’hospitalité. Le magicien se rendit alors compte que la loutre n’était autre que son fils, Otter. Furieux, Hreidmar et ses deux autres fils, Fafnir et Régin, emprisonnèrent les dieux, réclamant comme dédommagement autant d’or que l’on pouvait en étaler sur la peau de la loutre. Mais cette peau était magique et s’étirait à l’infini.
Alors qu’Odin et Hœnir restaient comme otages, Loki fut chargé de trouver l’or. Il descendit le long d’un immense labyrinthe et captura le nain Andvari, le plus riche de tous ceux qui vivaient sous terre. Sous la menace, le nain abandonna son trésor mais jeta un sort à un anneau magique qui en faisait partie : quiconque porterait cette bague serait perdu.
Loki revint avec le trésor et le remit à Hreidmar, tout en signalant le sort qui y était attaché. Et en effet, peu de temps après, il fut tué par son propre fils, Fafnir, qui s’empara du trésor. Perverti par l’anneau d’Andvari, Fafnir se changea en dragon pour protéger son trésor. Il eut en effet fort à faire et nombre de héros périrent en tentant de le lui arracher.
Le temps passa mais Régin, le frère de Fafnir, n’oubliait pas la trahison de son parent qui l’avait privé du trésor. Devenu orfèvre de la maison royale du Danemark, Régin se vit confier l’apprentissage du jeune Seigfried qu’il arma de l’épée merveilleuse de son père, Siegmund. Le rusé Siegfreid affronta dont Fafnir, le tua et hérita ainsi du trésor et de la sagesse du dragon, capable de parler aux oiseaux. C’est d’ailleurs grâce à ce don que Siegfreid apprit que Régin projetait de l’éliminer à son tour : il le tua en premier et conserva le trésor, anneau compris.
Plus tard, Siegfreid délivra la Walkyrie Brynhild en brisant le cercle de feu qui l’emprisonnait. Le héros tomba alors amoureux de la Walkyrie et, en gage de cet amour, lui remit son anneau. C’était compter sans le sortilège qui y était attaché…
Au cours d’un de ses voyages, Siegfreid rencontra la reine des Nibelungen, Grimhild, qui était crainte pour ses pouvoirs magiques : elle empoisonna le héros avec de l’hydromel et, oubliant son amour pour Brynhild, il épousa la fille de Grimhilde, Gudrun. La Walkyrie, folle de rage et envoûtée par l’anneau, épousa Gunnar, le frère de Gudrun, avec qui elle projeta la mort de Siegfreid.
Le héros fut tué et Brynhild, submergée par le chagrin et le remords, se suicida pour reposer à ses côtés…
Ainsi se termine la plus célèbre des sagas nordiques.

Jörmungand, le serpent de la fin du monde

Le combat, au jour du Ragnarök, de Thor et de Jörmungand.
Le combat, au jour du Ragnarök, de Thor et de Jörmungand.

Fils de Loki et de la géante Angrboda, Jörmungand est, dans la mythologie scandinave, un serpent gigantesque et terriblement venimeux, destiné à combattre Thor au jour du Ragnarök. Mais cet être monstrueux n’a pas qu’un simple rôle de faire-valoir, son destin ne se limite pas à prendre d’assaut Asgard, à tuer et à être tué par le fils d’Odin. Jörmungand est essentiel à la bonne marche du monde. Enserrant de ses anneaux la Midgard, et donc Asgard, le Serpent-Monde ou Serpent-Midgard, comme on l’appelle, participe pleinement à la cohésion du monde, à sa stabilité. Le moindre de ses mouvements, d’ailleurs, provoque rien de moins que des raz-de-marées… Il est aussi à la limite entre le monde des hommes et des dieux et Utgard, où règnent les puissances mauvaises et les géants… Il marque, par sa présence même, avec son corps, la séparation avec les mondes infernaux, comme le Serpent-arc-en-ciel de la mythologie hindoue. La différence ne réside ici que dans le lien entre monde humain et monde céleste –symbolisé par l’arc-en-ciel. Enfin, à l’image de son père, de son frère, Fenrir, d’Hel, sa sœur, Jörmungand est un acteur incournable du Ragnarök.
En effet, c’est bien lui qui permet la libération des « forces obscures » et l’assaut du Midgard, prélude au Ragnarök. C’est même lui qui permet ce Crépuscule des dieux, une fin des mondes indispensables pour qu’ils puissent renaître. En cela, d’ailleurs, il est conforme à la symbolique même du serpent, un animal qui représente le cycle infini de la vie et de la mort.

Les femmes vues par l’Église au Moyen Âge

>Allégorie de l'Eglise triomphante, représentée par une statue féminine.
Allégorie de l’Eglise triomphante, représentée par une statue féminine.

Au Moyen Âge, la tradition biblique et patristique, si elle n’est pas connue de tous, est l’apanage des hommes d’Église. Et cette tradition présente la femme comme inférieure à l’homme et comme devant lui être soumise, ainsi que le prescrit saint Paul. Une idée que renforcera encore l’étude des textes d’Aristote au XIIIe siècle. D’ailleurs, des siècles durant, l’Église a prétendu que les femmes n’avaient pas d’âme… Telle est, en tout cas, l’idée que l’on se plaît à nous présenter, oubliant pour l’occasion ladite tradition biblique qui, dans la Genèse précise bien que « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». Ce qui, si on sait lire, signifie que si l’un a une âme, l’autre aussi…
Cette misogynie, dont on accuse l’Église, était-elle réelle ? Était-elle générale dans tous les milieux ecclésiastiques ? Certains universitaires se posent la question et, allant au delà de la simple recherche conciliaire et doctrinaire, décortiquent littéralement sermons et exempla, afin de donner une vision plus réelle du regard de l’Église sur la femme.
S’il apparaît clairement que certaines jeunes filles étaient soit mariées soit envoyées au couvent sans leur consentement, ce n’était certes pas la politique officielle de l’Église. Cette dernière ne reconnaît d’ailleurs la validité d’un mariage que si les deux époux sont consentants et insiste, tout au long des XIIe-XIIIe siècles sur le consentement de la femme… Mais discours officiels et faits réels sont deux choses différentes et il est certain que la plupart des mariages étaient plus motivés par l’intérêt que par la passion. Depuis des années, les hommes d’Église constataient également la multiplication des mariages d’intérêts « outrés » -Robert de Sorbon cite le cas d’une union entre un « damoiseau » et une dame, très âgée mais très riche- et surtout une recrudescence des adultères. Pour lutter contre cet état de fait, l’Église va donc tenter de remettre le mariage à l’honneur… D’abord au cours du concile de Latran IV (1215) qui définit le mariage comme un sacrement indissoluble -au même titre que celui de l’ordre- et qui détermine dans quelles circonstances il peut être remis en question… et inversement. Ensuite, en faisant la « promotion » de saintes comme Marie Madeleine, déjà honorée dans une large partie du pays. Ainsi, si la virginité religieuse, imitée de celle de Notre Dame, est toujours admirable, selon la spécialiste Nicole Bériou, « l’exemple de Marie Madeleine ne permet-il pas de conclure qu’une “ bonne mariée ” vaut parfois mieux que dix vierges ? ». Enfin, l’Église fait l’éloge de « l’affection conjugale » qui, selon l’historien Jean-Claude Bologne, « doit naître d’un accord plus profond (que la passion) entre les caractères ».
Les femmes étant plus assidues que les hommes dans la pratique du culte, c’est donc sur elles que comptent également les hommes d’Église pour garantir le respect des quelques exigences de  l’Église -communion et confession une fois l’an. De même, l’étude des exempla -petites histoires permettant au prédicateur ou au confesseur d’expliquer un point de doctrine ou de morale- révèle que les ecclésiastiques considéraient généralement la femme comme le pivot de la famille.
Dans les manuels de confesseurs, on trouve également nombre de « situations » concernant les femmes -sans doute parce qu’elles se confessaient plus souvent. Et, à chaque fois que la recommandation concerne le couple, il est clair que le confesseur voit dans la femme l’élément apaisant, pacifiant de la famille et la pousse à remplir pleinement ce rôle. Un rôle, défini clairement par les canonistes, qui tient largement compte des exigences du monde féodal.
Épouses, les femmes sont également destinées à être mères -la procréation étant le but premier du mariage selon les canonistes- et cela leur donne, aux yeux de l’Église, un statut particulier. Elle va donc s’attacher désormais à mettre en avant cette « œuvre de chair » qui, dans le cadre du mariage, n’entache plus, est bénie -le terme de fornication va d’ailleurs désigner uniquement un acte sexuel accompli hors mariage. Ainsi, il apparaît que, dès le XIIIe siècle, la cérémonie des relevailles est présentée différemment.

La Vierge à l'Enfant, par Raphaël.
La Vierge à l’Enfant, par Raphaël.

Bien qu’issues de la tradition biblique, les relevailles font partie intégrante des coutumes chrétiennes. D’ailleurs, la Vierge Marie elle-même s’y est soumise. Cette cérémonie avait pour but originel de purifier la jeune mère de la conception de l’enfant, donc de l’acte sexuel l’ayant entraîné. Dans la logique de l’élévation du statut de mère par l’Église, cette coutume va évoluer au XIIIe siècle. Et si elle a encore cours, c’est pour purifier la mère, non de l’acte sexuel, mais pour le cas où elle aurait commis un péché ou une impureté durant la grossesse.
La maternité est également largement mise en avant dans les dérogations faites par l’Église aux femmes enceintes : ainsi, elles n’ont pas à suivre le jeûne du carême et doivent, au contraire, manger deux fois plus.
Robert de Sorbon, célèbre théologien du XIIIe siècle à qui l’on doit la fondation de l’université qui porte son nom, a évoqué à maintes reprises la place des femmes à travers ses exempla et plus particulièrement des femmes enceintes.
Avec constance, note Nicole Bériou, il déclare à plusieurs reprises qu’elles doivent être l’objet de toutes les attentions. Ne voit-on pas qu’en certaines contrées, la loi punit d’une amende sept fois plus lourde le meurtre d’une femme enceinte que celui d’un homme ? Et ne crie-t-on pas quelquefois dans la foule, à Paris : « Écartez-vous, voilà une femme grosse ! » ?  
Pour Robert de Sorbon, il est également clair que la femme se démarque de son époux dans son attachement visible aux enfants : ce sont les mères qui demandent pitié pour un fils criminel, elles qui poussent leur époux à la vengeance après la mort d’un enfant, elles qui sont prêtes à tout pour assurer l’avenir de leurs enfants. Un jusqu’au-boutisme que Sorbon dénonce affectueusement.
Le christianisme : une affaire de femmes depuis toujours
Parce que l’Église a toujours refusé le sacerdoce aux femmes, certains jusqu’au-boutistes y ont vu une preuve supplémentaire de la misogynie de l’Église. Mais n’est-ce pas cette même Église qui honore, au-dessus de tout autre, la Vierge, mère du Christ ? Le culte marial, si intense et populaire, notamment au Moyen Âge, apparaît plus comme une preuve éclatante allant à l’encontre de la thèse Église-misogynie. Et n’est-ce pas cette même Église qui se considère elle-même comme l’épouse du Christ ?
Certes, l’Église a toujours fait la promotion d’une femme épouse et mère, mais est-ce donc si réducteur quand on sait que l’Église est épouse elle aussi ?
Mais Ève me direz-vous ? C’est bien à cause d’une femme que le péché originel a été commis ! Certes, mais l’Église n’en parle-t-elle pas comme de la « bienheureuse faute » ? Car sans cette faute, pas de Vierge Marie, pas de Christ sauveur du monde…
D’Ève à Marie, de la mère de Dieu à l’épouse du Christ, le christianisme est bien une affaire de femmes !