Beaumarchais : le style caustique

Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?, clame le personnage de Figaro dans Le Barbier de Séville.
À cette réplique entendue pour la toute première fois le 23 février 1775,  le public, essentiellement composé d’aristocrates, applaudit à tout rompre. La pièce est un triomphe comme le sera bientôt, Le Mariage de Figaro, en 1784. Ce n’est qu’une « cascade éblouissante de répliques et de tirades, un jaillissement continuel de réflexions ironiques, de mots serrés » qui témoignent de l’esprit vif et caustique de leur auteur.
Mais la pièce de Pierre Caron de Beaumarchais (1732-1799) est avant tout une critique acérée de cette noblesse qui l’acclame. Et pour Beaumarchais, c’est la consécration !
Fils d’un horloger, Pierre Caron entre à la cour en tant que musicien et il acquiert la noblesse en achetant sa charge. Spéculateur chanceux, il fait fortune puis devient agent secret du roi. Protégé par une certaine noblesse piquée d’idées révolutionnaires, il fait jouer ses pièces en dépit de la censure mais seules Le Barbier et Le Mariage de Figaro connaîtront un réel succès.
Épargné par la Révolution, il meurt dans la misère et l’oubli en 1799.

Le Colosse de Rhodes

Le colosse de Rhodes, d'après une gravure ancienne.
Le colosse de Rhodes, d’après une gravure ancienne.

Et qui oserait me disputer le premier rang, interroge le Colosse de Lucien de Samosate, auteur satirique du IIe siècle après J.-C., dans la pièce Jupiter tragique. Qui l’oserait à moi qui suis le soleil et dont la taille est si gigantesque ? Si les Rhodiens n’eussent pas voulu me donner une grandeur énorme et prodigieuse, ils se seraient fait seize dieux d’or pour le même prix. Je puis donc, avec quelque raison, passer pour le plus riche ; d’ailleurs, l’art et la perfection de l’ouvrage s’unissent en moi à une pareille grosseur.
Passant successivement, durant les nombreux conflits du IVe siècle avant J.-C., sous la domination de Sparte puis d’Athènes, Rhodes s’était toujours révélée une cité relativement peu combative. Aussi, lorsque le général macédonien Démétrios Poliorcète, ce qui signifie « le preneur de villes », mit le siège devant la cité, en 305, il ne s’attendit pas à la moindre résistance. Étonnamment, Rhodes résista… un an durant et finalement le Macédonien céda, laissant même derrière lui ses machines de guerre.
Les Rhodiens se devaient d’immortaliser cet exploit, jusqu’à présent unique dans leur histoire, et édifièrent pour l’occasion le célèbre Colosse de Rhodes qui devait garder l’entrée du port. Plus tard, les Rhodiens, visiblement satisfaits de leur « œuvre », multiplièrent les statues, au point que la ville compta jusqu’à cinq cents statues d’airain, disséminées à travers la ville, parmi lesquelles, selon Pline, « cent autres colosses plus petits ». Mais pas une n’atteindra la taille du premier.
Statue d’airain, sise au sommet d’une colonne de cent coudées, selon Ampélius, le colosse de Rhodes était une représentation du soleil. Il n’était ni très beau, ni fait de métaux précieux : il était simplement gigantesque et c’est cette envergure seule qui le fera désigner comme une des Sept Merveilles du monde et qui marquera les antiques, même après sa destruction par un tremblement de terre en 225 avant J.-C..
Tout abattue qu’est cette statue, dira Pline, elle excite l’admiration : peu d’hommes en embrassent le pouce, les doigts sont plus gros que la plupart des statues. Le vide de ses membres rompus ressemble à de vastes casernes. Au dedans, on voit des pierres énormes par le poids desquelles l’artiste avait affermi sa statue en l’établissant. Elle fut achevée, dit-on, en douze ans et coûta trois cents talents provenant des machines de guerre abandonnées par le roi Démétrios…

Cluny, fer de lance de la réforme

Moine clunisien (gravure du XIXe siècle).
Moine clunisien (gravure du XIXe siècle).

Avant d’être la plus grande église d’Occident et le chef-d’œuvre de l’art roman, l’abbaye de Cluny connaît des débuts fort modestes. Fondée en 910 par Guillaume le Pieux, comte d’Auvergne et duc d’Aquitaine, et placée sous l’autorité immédiate du pape, elle observe la règle réformée de saint Benoît. Durant un siècle et demi, Cluny a la chance de voir se succéder à sa tête des abbés qui compteront parmi les plus grandes figures du Moyen Âge et qui feront son succès : Bernon, à qui est confiée en premier la charge d’abbé de Cluny ; saint Odon, qui permet à d’autres monastères d’observer la règle dite clunisienne et de se placer sous l’autorité du père-abbé de Cluny ; et surtout Pierre le Vénérable, qui fait autorité dans la connaissance du Coran et de l’Islam.

Profitant de cette influence grandissante, Cluny va, dès le XIe siècle, devenir le véritable fer de lance de la réforme grégorienne, propageant ces principes dans toute l’Europe, avant d’être à son tour touchée par les vices qu’elle combattait.

Cluny, qui regroupait alors près de mille quatre cents maisons, va, peu à peu, perdre son influence strictement religieuse au bénéfice de Cîteaux et deviendra avant tout un foyer intellectuel et artistique.

L’art mystérieux de la préhistoire

De 25000 à 10000 avant J.-C., l’Europe, et plus particulièrement la France, va connaître une période de floraison artistique, où la peinture, le dessin, la sculpture acquièrent leurs premières lettres de noblesse.C’est à Laugerie-Basse, en 1864, que fut découverte la première statuette de femme, à qui l’on donna le nom de « Vénus impudique ». Depuis, plus d’une vingtaine de ces Vénus, sculptées dans des matériaux divers, ont été retrouvées : à Grimaldi, la Vénus dite « le losange » est en stéatite verte, celle de Tursac provient d’un galet de calcite, la Vénus à la corne est en bas-relief, quant à la Dame à la capuche, la seule sur laquelle apparaissent les traits du visage, elle est en ivoire.
Toutes ces Vénus datent de 25000 à 20000 avant J.-C. et la majorité d’entre elles révèle une femme aux hanches larges, au ventre souvent gonflé, ce qui permet de supposer qu’il s’agissait-là d’une évocation de la femme enceinte ou d’un hymne à la fécondité.
Source d’inspiration des temps anciens, la femme ne va pas garder bien longtemps ce monopole : les scènes de chasse, les animaux ornent désormais seuls le fond des cavernes.
Lorsque furent découvertes, en 1875, les premières peintures rupestres, elles ne suscitèrent, de la part des préhistoriens, qu’un immense mouvement de scepticisme. En effet, comment l’homme préhistorique, décrit alors comme un être bestial et primitif, aurait-il pu produire de tels chefs-d’œuvre ? Il faudra attendre 1940 et la découverte de la grotte de Lascaux pour convaincre les préhistoriens que « l’homme des cavernes » était un artiste… Depuis, la vision des sites d’art rupestre fascine les amateurs comme les spécialistes. Mais, pour ces derniers, nombre de questions restent en suspend.
La première concerne la situation géographique des sites rupestres : la grande majorité d’entre eux se situent entre le sud-ouest de la France et le nord de l’Espagne et pour y accéder, du moins dans de nombreux cas, il faut parcourir toute une série de boyaux. Il ne fait donc aucun doute qu’ils n’ont pas été sélectionnés au hasard. Quant à savoir ce qui a pu motiver ses choix, l’énigme reste entière.
Certains spécialistes ont voulu voir dans la multitude des motifs animaliers -scènes de chasse ou de la vie animal- la pratique d’un rituel précédant les grandes périodes de chasse ? La présence, sur certains sites, de dessins suggérant une influence magique ou chamanique, comme « le sorcier » de la grotte des Trois-Frères, pourrait confirmer cette hypothèse. Mais comment expliquer que les animaux les plus chassés -cerf et renne- ne soient pas les plus représentés ? En effet, les bisons et les chevaux sont ceux qui apparaissent le plus, sans parler des autres animaux évoqués : aurochs, mammouths, phoques et pingouins, comme à Cosquer, des ours et même une panthère tachetée à Chauvet. De plus, pourquoi, dans ce cas, avoir placé certaines scènes tout en hauteur ou même sur les plafonds ce qui a dû nécessiter l’emploi de cordages ou d’échafaudage ? On le voit, la théorie des rituels de chasse pêche par bien des côtés et seuls certains aspects en ont été retenus.
En effet, il est pratiquement certain que ces sites étaient le cadre de rituels -sans que l’on sache lesquels- ou, plus probablement, étaient des sanctuaires religieux, des lieux de culte. La présence, à Chauvet par exemple, d’un crâne d’ours, posé intentionnellement sur une pierre comme sur un autel, suggère fortement l’existence d’un culte des ours, déjà pressenti chez les Neandertaliens. Mais quelle est la signification des multiples signes géométriques retrouvés dans les grottes : points alignés ou en amas, traits, courbes, stries, triangles, cercles, arborescences, pentagones ? Que dire également des représentations humaines : silhouettes féminines, mains, parfois mutilées, visages, personnages masqués ou à l’allure fantomatique, être mi-homme mi-animaux, comme « le sorcier » des Trois-Frères ? À tout cela, l’étude préhistorique n’a pas encore su apporter de réponses…

Les Mémoires d’outre-tombe

François-René de Châteaubriand (1768-1848).
François-René de Châteaubriand (1768-1848).

Lorsque éclate la Révolution de 1789, François de Chateaubriand, jeune aristocrate breton, s’engage dans l’armée de Condé puis prend la route de l’exil qui le conduit à Londres. C’est là qu’il écrit ses premières œuvres romantiques, empreintes de la mélancolie et de la tristesse dues à l’exil et qui sera, en quelque sorte, sa « marque de fabrique ».
En 1799, il revient en France où il se met au service de Bonaparte, mais l’assassinat du jeune duc d’Enghien, en 1804, le ramènera dans l’opposition et l’éloignera de la vie politique.
Ce sera pour lui l’occasion de reprendre la plume pour la mettre, une fois de plus, au service de la religion catholique : après le Génie du christianisme en 1802, Chateaubriand publie une grande fresque antique intitulée Les Martyrs, en 1809.

À la Restauration, en 1814, François-René de Chateaubriand, qui est déjà un écrivain et un homme politique reconnu, revient sur la scène politique. Ministre, pair de France, il se verra rapidement éloigné des charges, à cause de ses écrits critiquant la politique du roi. Dès lors, Chateaubriand, pétri d’idéaux romantiques et chevaleresques, va consacrer son énergie et son talent à la cause de la branche aînée des Bourbons.
Quand il meurt, le 4 juillet 1848, il vient de publier son dernier ouvrage, pour certains un chef-d’œuvre qui immortalisera le nom de son auteur : Mémoires d’outre-tombe.

Pétra, la cité rose

Kazneh de Petra.

C’était une première : le 6 juillet dernier, un sondage géant, mondial, permettait de désigner les nouvelles Merveilles du monde. Des Merveilles présentes sur les cinq continents ; des Merveilles produites par des civilisations aussi diverses que celle des Aztèques, que les Brésiliens de Rio de Janeiro ou que les architectes de Pétra. Des Merveilles qui, si elles ne sont plus seulement sept, comme à l’époque antique, ont cependant conservé un critère essentiel : celui de révéler le génie artistique, l’esprit de grandeur d’un peuple tout entier, à l’image de l’antique cité de Pétra.
Un paysage désertique, rocailleux ; des falaises abruptes, lisses ; une flore parsemée et une faune qui se cache. Tel est la vision qu’avaient les caravaniers arabes, lorsqu’ils remontaient les côtes de la mer Rouge pour atteindre les ports commerciaux de Méditerranée. Et soudain, Pétra ! Une cité creusée dans le roc rose des falaises. Un monde de temples et de tombes, un monde qui fascine, comme ce Monastère, à la façade imposante de 42 mètres de haut et 45 de large ; comme le tombeau à l’Urne ou comme le tombeau Renaissance ; enfin, comme la Khazneh, orné d’une double série de colonnes, d’une rotonde et d’une statue d’Isis, temple probablement fondé par l’empereur Hadrien et qui doit son nom aux Arabes qui croyaient qu’il contenait un trésor (el Khazneh signifie « le trésor des pharaons »). 
Ville antique, Pétra fut la capitale des Édomites et des Nabatéens avant d’être occupée par les Romains à qui l’on doit sans doute ces monuments merveilleux et qui firent de cette cité fascinante la capitale de l’Arabie Pétrée. Tombée dans l’oubli après la conquête musulmane, Pétra devra sa redécouverte et même sa résurrection aux archéologues qui, à la suite de Burckhardt, seront attirés, tout comme des centaines de touristes, par la ville aux multiples tombes, la cité rose de l’Arabie Pétrée.

Calderon de la Barca, poète du ciel et de l’Espagne

Pedro Calderon de la Barca (1600-1681).
Pedro Calderon de la Barca (1600-1681).

Fils d’un fonctionnaire de famille noble, Pedro Calderon de la Barca avait été ou s’était initialement destiné à une carrière ecclésiastique. Des études à l’université d’Alcala puis à celle de Salamanque ; des études de théologies confirment cette décision, jusqu’à ce que Calderon de la Barca y renonce et se lance dans une double carrière : théâtrale et militaire. Côté théâtre, il devait rapidement occuper une place de choix parmi les auteurs dramatiques qui fournissaient la cour de Philippe IV, devenant le dernier grand dramaturge du Siècle d’or après la mort de Lope de Vega. Côté guerrier, Calderon de la Barca allait combattre en Italie, dans les Flandres et entrer dans l’ordre des chevaliers de Saint-Jacques.
Entré en 1640 au service du duc d’Albe, le poète-guerrier allait poursuivre dans la carrière poétique et dans la vie mondaine  jusqu’à ce qu’il décide, en 1651, à l’âge de cinquante-et-un ans, de reprendre son destin initial et d’entrer dans les ordres. Unissant ses deux vocations, il poursuivit son activité poétique tout en bénéficiant, dans les nominations ecclésiastiques, de la faveur royale : il obtint ainsi une prébende à Tolède en 1653 puis le titre de chapelain honoraire du roi en 1657.
Représentant distingué de "l’auto sacramental" et de la "comedia", deux genres originaux du théâtre espagnol, Calderon de la Barca assis sa prééminence dans le drame religieux au point d’acquérir le surnom de "poète du ciel". Une préoccupation que Calderon avait jusque dans ses "comedias" où il mettait en scène, à l’image d’ailleurs de nombreux auteurs de son temps, les passions essentielles des Espagnols de son temps, à savoir la fidélité au roi, l’intransigeance de la foi, l’honneur, l’esprit chevaleresque.

L’obélisque de la Concorde

Paris, le 25 octobre 1836, 11h30. Une immense foule a envahi la place de la Concorde pour admirer un piedestal de granit orné de pièces d’or et d’argent et de deux médailles à l’effigie de Louis-Philippe, roi des Français. Trois cents artilleurs tirent les palans, tandis que le son du clairon rythme l’élévation de l’obélisque. À 15h00 précises, le monument est enfin mis en place.
Il a fallu huit ans pour que la France obtienne ce don de Méhémet Ali. Jean-François Champollion, chargé de convaincre le vice-roi d’Égypte, disait volontiers que si l’on doit voir un obélisque à Paris, autant que ce soit un de ceux de Louxor.
En effet, Louxor, quartier sud de Thèbes, l’ancienne capitale d’Égypte, possède les plus prestigieux vestiges de l’Égypte ancienne. Ce fameux obélisque, édifié par Ramsès II, ornait l’entrée du temple pharaonique relié à celui de Karnak et dédié au tout-puissant dieu Amon. Depuis, il orne la célèbre place parisienne.

Agrippa d’Aubigné : la poésie au service de la Réforme

Agrippa d'Aubigné (1552-1630).
Agrippa d’Aubigné (1552-1630).

Nous sommes ennuyés de livres qui enseignent, donnez-nous-en pour émouvoir, en un siècle où tout zèle chrétien est péri, où la différence du vrai et du mensonge est comme abolie, écrit Agrippa d’Aubigné dans Les Tragiques.
Poète satirique avant tout, il va passer sa vie à réclamer vengeance, à crier sa colère et son dégoût et à défendre, avec ardeur, la cause protestante.
Né en 1552, dans une noble famille protestante, Agrippa d’Aubigné a dix ans quand on lui fait jurer, devant les cadavres des conjurés d’Amboise, de vouer à la religion catholique une haine implacable. Huguenot fanatique dès cette époque, il guerroie dans l’armée d’Henri de Navarre, futur Henri IV, avant de se retirer à Casteljaloux après l’abjuration de ce dernier.
C’est alors qu’il compose son œuvre maîtresse, Les Tragiques, qui brosse un tableau extrêmement sombre de la France durant les guerres de religion. Revenu à la politique durant la minorité de Louis XIII, il soutient les protestants révoltés mais, condamné à mort par contumace, il se réfugie à Genève où il meurt, le 9 mai 1630.

Van Gogh : un fou… de peinture

Vincent Van Gogh (autoportrait).
Vincent Van Gogh (autoportrait).

Le destin tragique de Vincent Van Gogh semble tout entier inscrit  dans les traits farouches et tourmentés de ses autoportraits.
Que de souffrances dans ces yeux traqués et coléreux, que d’épreuves et de désillusions dans ce visage buriné et, surtout, quel contraste avec la joie exprimée dans les teintes lumineuses des tournesols ! Comment cet homme du Nord a-t-il réussi à parcourir le chemin qui mène au bonheur et à la lumière ? C’est là tout le mystère qui se situe au cœur même de l’œuvre et de la vie de ce peintre de génie. Le « voyage au bout de la nuit » qui le conduira de son village natal, dans le Brabant, aux paysages ensoleillés de Provence, il l’accomplira seul, avec pour uniques compagnes la pauvreté et la folie. C’est cette dernière qui l’emportera : le 27 juillet 1890, Vincent Van Gogh se suicide, d’une balle en plein cœur…